03.07.2009

Une histoire de Sam Weller

Ah, Sam Weller ! Son personnage est un bonheur dans "Les papiers posthumes du Pickwikck Club". Valet de M. Pickwick, c'est un cockney pur jus, malin comme un singe, au langage fleuri et au coeur pur. Voici une de ses histoires, tirée du chapitre XXXI :

 

"C'était le patron de cette boutique-là, Monsieur, et l'inventeur de la machine à vapeur brevetée à fabriquer des saucisses sans interruption, une machine qu'elle vous avalerait des pavés si on les mettait trop près, et qui vous en ferait de la chair à saucisse sans plus de difficulté que si c'était tendre comme un jeune bébé. Sa machine, il en était très fier, et c'était bien naturel, et il restait à la regarder dans sa cave quand c'est qu'elle marchait à plein,  et il en attrapait des crises de mélancolie à force d'être content. Il aurait été heureux, Monsieur, cet homme-là, avec la possession de sa machine et de deux jeunes enfants qu'étaient encore plus beaux, si y avait pas eu sa femme, vu que c'était une mégère, quelque chose de soigné.

Elle passait son temps à le poursuivre et à lui corner aux oreilles, tant et si bien qu'à la fin il pouvait plus y tenir. "Je vais te dire une chose, ma chérie, qu'il lui dit un jour; si tu continues à t'amuser de cette façon-là, je veux bien être pendu si je m'en irai pas dans la Mérique, un point, c'est tout. - Toi, t'es un feignant, qu'elle y dit, et je leur en souhaite du plaisir, aux Méricains, s'ils héritent de ta personne." Et pis elle continue à l'insulter pendant une demi-heure, et pis elle file dans le petit salon de derrière la boutique, et elle se met à hurler, elle dit qu'il la tuera, et pis elle pique une crise de nerfs qui lui dure pendant trois bonnes heures - une de ces crises de nerfs qui se passent tout entières à lancer des coups de pied et des-z-hurlements. Bon.

Alors le lendemain matin, plus de mari. Il avait rien pris dans le tiroir-caisse, il avait même pas mis son manteau, alors c'était bien évident qu'il s'en était pas allé dans la Mérique. Il est pas revenu le lendemain; il est pas revenu la semaine d'après;  la patronne elle a fait imprimer des affiches, comme quoi que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout (et c'était rudement généreux de sa part, rapport que, lui, il avait rien fait du tout); on a fait draguer les canaux, et pendant les deux mois qu'ont suivi, chaque fois qu'on retrouvait un cadavre, on le faisait régulièrement transporter tout droit à la fabrique de saucisses. Mais y en avait pas un qui faisait l'affaire; alors on a annoncé qu'il s'était sauvé, et c'est elle qu'a gardé la direction de l'affaire.

Un samedi soir, un petit vieux bonhomme très maigre est entré dans la boutique, très en colère, et il a dit : "C'est-il vous la patronne de la boutique ? - Oui, c'est moi, qu'elle dit. - Eh bien, Madame, qu'il dit, je suis simplement venu vous dire que mes enfants et moi, on n'a pas l'intention de s'étrangler pour vos beaux yeux; et qui plus est, Madame, qu'il dit, vous me permettrez de vous faire remarquer que comme vous vous servez pas de morceaux de premier choix pour la fabrication des saucisses, la viande de boeuf vous reviendrait pas beaucoup plus cher que les boutons de culotte - Les boutons, Monsieur ! qu'elle dit. - Les boutons, Madame, qu'il dit, le petit vieux, en dépliant un bout de papier et en lui montrant vingt ou trente moitiés de boutons. Ça fait un drôle d'assaisonnement pour les saucisses, les boutons de culotte, Madame.

- C'est les boutons de mon mari ! qu'elle dit, la veuve, en commençant à s'évanouir. - Comment ! qu'il crie, le petit vieux, en devenant très pâle. - Je comprends tout, qu'elle dit, la veuve; il a eu un accès de folie passagère, et il s'est transformé en saucisses !"

Et c'était vrai, Monsieur, dit M. Weller en regardant fixement le visage horrifié de M. Pickwick, ou alors c'est qu'il avait été happé par la machine; mais quoi qu'il en soit, le petit vieux, qu'avait toujours eu une passion pour les saucisses, il est sorti de la boutique complètement affolé, et on a plus jamais eu de ses nouvelles !"

 

Bibiliothèque de la pléiade, traduction de Sylvère Monod

 

02.07.2009

Little Bird - Craig Johnson

"Oh, Walt. Toutes les femmes de la ville te courent après. T'imagines si, en plus, t'étais beau ?"johnson.jpg

Il était une fois un vieux shérif à la dérive. Sa femme était morte quatre ans plus tôt, il se laissait aller depuis, confit dans un ennui de plus en plus prononcé. Deux ans auparavant, son comté dans le Wyoming avait vibré pour le procès de jeunes cons qui avaient salement abusé d'une indienne handicapée mentale. La peine dont ils avaient finalement écopé était trop clémente. Aujourd'hui, alors que ses amis se liguent pour lui donner un coup de pied aux fesses, pour le remettre dans la vie, le premier de ces jeunes déviants se fait assassiner, bientôt suivi d'un autre... Qui a décidé de faire justice seul ? Les soupçons se portent forcément vers la communauté indienne. Mais Walt connaît bien les gens et les lieux, c'est sa patrie, l'air qu'il respire. L'occasion de sortir de sa torpeur ?...

Un bon gros western qui se déguste lentement : on prend un peu de temps pour entrer dans l'univers proposé, j'ai trouvé le début assez obscur, des dialogues entre initiés qui me laissaient un peu sur le côté. Et puis la séduction agit, Walt ferait craquer n'importe qui, et très vite on se bat dans le blizzard pour aller au bout de nos forces et on met une bonne raclée à notre imbécile d'adjoint. On se prend pour un cow-boy, quoi, celui qui est l'ami des Indiens, pas Clint parce que le gabarit ne correspond pas, mais aussi bien.

Une atmosphère particulièrement adaptée aux longues après-midi d'été, je recommande !

 

Ed. Gallmeister, 2009, 409 p.

Traduit de l'américain par Sophie Aslanides

Titre original : The Cold Dish

 

Merci Amanda !

Lu également par : Cathulu, Jeanjean, Brize, InColdBlog, Papillon,

01.07.2009

Soulfood équatoriale - Léonora Miano

De toute façon, cette collection "Exquis d'écrivains" est bien; mais cet opus signé Léonora Miano est un pur enchantement du premier au dernier mot !

 

miano.jpg

Selon la formule habituellement utilisée, nous parcourons une succession de petites vignettes plus ou moins longues, qui nous apprennent par exemple et en vrac : d'où vient le nom "Cameroun" (des portugais, au XV° siècle, en voyant toutes les magnifiques écrevisses), ce qu'est un saxophone au jazz (et son épilogue avec le chant nocturne, très drôle !), que le manioc n'est pas un tubercule typiquement africain, contrairement aux idées reçues (ah ah, Gaston Kelman !) par contre : "La tradition orale de nos peuples rapporte bien des histoires du temps jadis, mais aucune, cependant, où il soit question de tourner le dos aux aliments venus d'ailleurs.", qu'il y a des aliments qu'on ne devrait pas manger ailleurs que dans leur milieu naturel ("pour comprendre en les goûtant ce que sont les gens qui s'en nourrissent") (avocat, papaye, mangue, maïs grillé), et bien d'autres choses encore.

Léonora Miano nous régale également de petits contes charmants et terriblement affamants, comme celui de la jeune fille qui départage ses soupirants en leur demandant de lui cuisiner un solo...

101 pages craquantes à dévorer sans limitation.

 

Nil éditions, 2009

 

Merci beaucoup Cathulu !

Lu également par : Nag, Pages à pages, Bookomaton, Bruno, Chiffonnette, Lo,

 

29.06.2009

De l'importance de la traduction

Dans une librairie, j'ai déniché en sautant de joie "Les conteurs à la ronde" de Charles Dickens, aux éditions de l'Aube (2008). En lisant le premier conte, "L'Histoire du parent pauvre", je me suis aperçue très vite que j'étais incapable de le lire dans la traduction d'Amédée Pichot que je trouve, soyons brutale, abominable.

Il s'avère que j'ai déjà lu ce conte dans le volume de la pléiade qui contient "La Maison d'âpre-vent", et la traduction, signée Sylvère Monod, n'a aucune commune mesure. Jugez-en sur pièce, même paragraphe :

 

Amédée Pichot : "[...] telle est l'impression générale relativement à moi, dit le parent pauvre en élevant un peu plus la parole, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix. - Eh bien, cette impression n'est pas exacte, et c'est afin de vous la démontrer que je vais vous raconter ma véritable histoire et les habitudes de ma vie qu'on croit connaître et qu'on ne connaît pas. Ainsi d'abord, on suppose que je demeure dans une chambre à Clapham Road. Comparativement parlant, j'y suis très rarement. La plupart du temps je réside, - j'éprouve quelque pudeur à prononcer le mot, tant ce mot semble prétentieux... je réside dans un château."

Sylvère Monod : "Telle est (dit le parent pauvre en s'éclaircissant la voix et en se mettant à parler un peu plus fort), telle est l'impression générale que je donne. Or il est un fait étonnant qui constitue l'objet et le fond de mon récit : cette impression est complètement fausse. Telle n'est pas ma vie; telles ne sont point mes habitudes. Je n'habite même pas à Clapham Road. J'y passe relativement très peu de temps. Je réside principalement dans un... j'ai presque honte de prononcer le mot, tant il a l'air prétentieux... dans un château."

 

Je trouve merveilleux que les éditions de l'Aube aient décidé de rééditer Dickens (chez eux également "Cantique de Noël" et "Le Grillon du Foyer", dans la collection "Regards Croisés"), mais pas dans une traduction littérale sans musicalité. Quelqu'un qui découvrirait Dickens par ce biais en aurait une image tout à fait tronquée...

 

27.06.2009

Une vie à coucher dehors - Sylvain Tesson

"L'enfer, ce n'est pas les autres, c'est quand ils viennent trop près." Variante : "L'enfer, ce n'est pas les autres, c'est l'éventualité qu'ils arrivent."

 

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C'est dans le roman de Laurence Cossé "Au Bon Roman" que j'ai pour la première fois entendu parler de Sylvain Tesson, pour "Petit traité sur l'immensité du monde". Courant comme tout le monde après le temps, ce n'est que quelques mois plus tard que j'ai eu l'occasion de le lire pour la première fois, avec son dernier ouvrage, un recueil de nouvelles.

Dès la première c'est le coup de foudre. Ce n'est pas vraiment qu'il y ait un style particulier ni même un savoir-faire admirable, au contraire peut-être il y a là une grande simplicité voire une économie de mots et de moyens, et parfois on sent les rouages. Mais quel pouvoir de dépaysement, quelle puissance pour immerger le lecteur instantanément et totalement dans l'endroit qu'il décrit.

On voyage donc, vraiment, dans le monde entier, et on se régale d'un bout à l'autre.

Par exemple ? Eh bien "Le glen", où un juge écossais a décidé qu'il lui était insupportable que des élèves d'un collège renommé se saoulent, et admire les techniques du mollah Mohammad Salim Hoqqani. Ce petit extrait : "L'afghan avait instauré un très ingénieux système de contrôle de l'alcoolémie. Les passants interpellés devaient souffler dans le visage des Talibans afin de prouver leur sobriété. La technique était radicale mais possédait ses limites. Car il fallait que les contrôleurs connaissent le parfum de l'objet du délit pour incriminer le contrevenant. Or, bien des Talibans étaient étrangers aux effluves du scotch, du gin ou même du brandy de contrebande de Peshawar. Nombre de pauvres hères passèrent la nuit au poste parce qu'ils avaient abusé des abricots secs ou des grains de raisin."

Ou "Le sapin", avec cet éloge surréaliste du capitalisme le plus débridé, et sa chute très malicieuse... déviationnisme intellectuel !

Mais ma nouvelle préférée est sans conteste la dernière, "Le phare", avec ce petit passage : "La vodka ne fait jamais mal quand on la boit à deux. Le principe du toast a été inventé par les Russes pour se passer de la psychanalyse. Au premier verre, on se met en train; on second, on parle sincèrement; au troisième, on vide son sac et, ensuite, on montre l'envers de son âme, on ouvre la bonde de son coeur, et tout - rancoeurs enfouies, secrets fossilisés et grandeurs contenues - finit par se dissoudre ou se révéler dans le bain éthylique." Et ensuite ? Banya !... ;o)

Un recueil tout à fait savoureux (prix Goncourt de la nouvelle).

 

Ed. Gallimard, collection blanche, 197 p.,  2009

26.06.2009

Une dispute dickensienne

Il faut savoir que M. Pickwick est convié avec ses amis à un déjeuner en travesti, mais qu'il a horreur des déguisements. S'en suit alors une dispute d'autant plus fameuse que M. Tupman est un très bon ami, et membre éminent de son club (avec en plus une relation de disciple à président de club). Imaginez une telle scène de nos jours, le langage serait tout de suite beaucoup moins classe...

 

"- Moi, j'irai en brigand, dit M. Tupman, l'interrompant.

- Quoi ! dit M. Pickwick, avec un brusque sursaut.

- En brigand, répéta M. Tupman, d'une voix faible.

- Vous ne voulez pas dire, déclara M. Pickwick, en regardant son ami avec une sévérité majestueuse, vous ne voulez pas dire, M. Tupman, que vous avez l'intention d'endosser une jaquette de velours vert, avec une queue longue de deux pouces ?

- Telle est en effet mon intention, Monsieur, répondit M. Tupman en s'échauffant. Et pourquoi pas, Monsieur ?

- Parce que, Monsieur, dit M. Pickwick en proie à une vive agitation, parce que vous êtes trop vieux, Monsieur.

- Trop vieux ! s'écria M. Tupman.

- Et s'il vous faut encore une autre objection, poursuivit M. Pickwick, vous êtes trop gros, Monsieur.

- Monsieur, dit M. Tupman, dont le visage fut envahi d'une lueur écarlate, vous m'insultez !

- Monsieur, répliqua M. Pickwick sur le même ton, mes propos ne vous insultent pas moitié autant que vous ne m'insulteriez si vous paraissiez en ma présence vêtu d'une jaquette de velours vert avec une queue longue de deux pouces.

- Monsieur, dit M. Tupman, vous êtes un individu.

- Monsieur, dit M. Pickwick, vous en êtes un autre !"

 

(Les papiers posthumes du Piwkwick club, Bibilothèque de la pléiade, traduction par Sylvère Monod)

 

********

 

C'est un brave homme, ce M. Pickwick. Plus on avance dans les chapitres, et plus l'on se rend compte qu'il est vif à s'emballer pour tout et rien, à monter sur ses grands chevaux, mais on le désamorce avec une facilité déconcertante : il suffit que quelqu'un sourie et hop, c'est contagieux, il revient à de meilleures dispositions. Une excellente nature, comme il devrait en exister un peu plus ! :)

 

 

25.06.2009

Comme deux gouttes d'eau - Tana French

french.jpgNous retrouvons Cassie Maddox très peu de temps après l'affaire qui nous avait permis de faire sa connaissance. Sam et elle sont devenus intimes, elle a été rétrogradée au service des violences domestiques, et tente d'évacuer son stress en pratiquant des séances d'entraînement au tir très matinales. Sam l'appelle un matin en requérant sa présence sur les lieux d'un homicide : le cadavre est une jeune femme qui lui ressemble trait pour trait, et chose encore plus troublante, elle a endossé le nom que Cassie avait créé pour sa précédente mission d'infiltration, Alexandra Madison.

Deux options se présentent alors : lancer une recherche avec la photo de la jeune femme, prenant le risque d'alerter les proches de Cassie, ou tenter de savoir ce qui a pu se passer en se faisant passer pour elle. Après tergiversation, Cassie accepte la mission d'infiltration et se rend peu à peu compte qu'elle aime vraiment ça et que ça lui avait beaucoup manqué, tout en se laissant dangereusement couler dans la vie de Lexie.

Charge à elle, donc, de se faire passer pour quelqu'un dont elle ne sait finalement pas grand chose, en partageant la vie et la maison de quatre amis, et de découvrir qui a poignardé son sosie et pourquoi, tout en maintenant le lien avec Sam (au téléphone) qui accepte très mal la situation...

Un thriller hautement palpitant qu'on a bien du mal à reposer une fois commencé. On se laisse nous aussi séduire par l'ambiance de Whitethorn House, on comprend l'attraction que cette vie exerce sur Cassie, on apprécie les fréquentes allusions au roman précédent : ce roman va bien plus loin que la simple enquête policière, il a une âme un peu vénéneuse qui ne laisse pas indifférent. Et puis l'Irlande...

 

Ed. Michel Lafon, 2009, 480 p.

Traduit de l'anglais (Irlande) par François Thibaux

Titre original : The Likeness

 

Lu également par : Lily, Cathulu,

 

23.06.2009

Ecorces de sang - Tana French

"Ce que j'essaye de vous dire, avant que vous commenciez à lire mon histoire, c'est ceci - deux choses : j'ai une soif inextinguible de vérité; et je mens."ecorcesdesang.jpg

Irlande, brigade criminelle, deux nouveaux : notre narrateur (Rob Ryan) et Cassie Maddox. On prend le premier pour un anglais, à cause de son accent, héritage d'un pensionnat en Angleterre, et Cassie est une femme, jeune de surcroît; c'est assez pour que les rumeurs les plus folles courent au sujet de son arrivée dans la brigade. Très vite ils font équipe. Une réelle complicité s'établit, leur duo est solide et efficace, leur amitié totale.

Et puis arrive l'affaire d'une petite fille retrouvée morte dans un chantier de fouilles archéologiques. Un lien semble exister avec l'enfance de Ryan, ce qui le perturbe au plus haut point. Est-il concret ou né du trou noir que représente le traumatisme qu'il a subi ? Enquête sur 566 pages...

Un très bon thriller dans lequel on s'installe dès les premières pages. Tout sonne juste, on partage immédiatement et durablement le quotidien de notre duo d'inspecteurs. Je n'ai rien anticipé, tout au long de la progression de l'enquête ça a été un vrai plaisir de me faire surprendre à chaque fois, et avec le recul, tout est cohérent dans l'épilogue. Une grande part est laissée à la psychologie, Cassie m'a vraiment convaincue, quant à Rob j'ai eu du mal à saisir ses motivations, dans la dernière partie (après son camping dans les bois). Il dit à un moment qu'il ne s'est pas montré sous son meilleur jour dans cette narration, c'est clair !

"Ecorces de sang", premier roman de Tana French, a reçu l'Edgar et le Best Fiction Award.

 

Ed. Michel Lafon, 2008 (sous le titre "La Mort dans les bois") & Points 2009, 566 p.

Traduit de l'anglais (Irlande) par François Thibaux

Titre original : In the Woods

 

Lu et aimé également par Cathulu et Kathel.

Le vent sombre est bien sévère : "Quant à celle (la profondeur psychologique) liant les trois enfants (Peter, Jaime et Adam), telle qu'elle est rapportée par l'auteur, elle sonne faux de bout en bout. De la psychologie pour midinettes, pour presse du cœur..."

"Comme deux gouttes d'eau", le roman suivant de Tana French, à suivre...

21.06.2009

Camelot - Fabrice Colin

Un pensionnat pour jeunes garçons, un été studieux pour ceux qui ont raté le diplôme, un nouveau venu étrange et mystérieux (et pour cause !) : Arthur. Ils camelot.jpgont tous dix-sept ans et sont à un âge où on s'emballe facilement. Se rendre dans la nuit noire et en douce à des réunions secrètes les enflamme : les voici devenus des chevaliers de la Table Ronde. Nathan, pourtant, se sent mal à l'aise dans son rôle de Perceval. Mais n'est-il pas dit que justement c'est celui qui ne le cherchait pas vraiment, parce qu'il était trop pur pour seulement l'imaginer, qui trouverait le Graal ?...

Fabrice Colin revisite la légende arthurienne en lui donnant une teinte sombre et tourmentée, et en s'en éloignant pas mal. J'ai beaucoup aimé la distance de Nathan par rapport à certains de ses compagnons qui plongent tout debout dans la fascination, ce mélange d'incrédulité et d'attirance vers le merveilleux est très bien rendu. Pour autant, je n'ai pas vraiment adhéré à l'intrigue ni surtout à son dénouement, trop dramatique pour moi.

Partagée, donc, mais toujours intéressée par la plume de Fabrice Colin.

 

Ed. du Seuil, collection Karactères, 2007, 202 p.

Roman jeunesse à partir de 13 ans.

A été lu par : Lily et Clarabel, qui sont enthousiastes. Fashion également :-D

 

 

 

19.06.2009

Mais la violence ne s'évapore pas, elle doit trouver sa cible

humbert.jpgIl est prof de littérature, il tente d'écrire également à côté, il a du succès auprès des filles, il vient d'une bonne famille normando-parisienne, tout va bien en somme. Il sent pourtant au fond de lui une violence dont il ne comprend pas l'origine, et dont il redoute les débordements. En visite au camp de concentration de Buchenwald, il tombe en arrêt devant une photo, sur laquelle il voit une ressemblance stupéfiante. Il n'aura alors de cesse d'en savoir plus, mettant au jour un grand et douloureux secret de famille...

"L'origine de la violence" de Fabrice Humbert est un bon roman. La plume est sûre, l'histoire prenante, le propos digne, un cocktail tout à fait réussi. J'ai juste trouvé dommage la cassure nette des deux parties, le changement de ton; j'étais trop fortement embarquée dans la première pour réellement goûter la deuxième, le quotidien de prof et la rencontre avec Sophie, et puis surtout les révélations de Marcel, qui m'ont semblé empruntées et factices. David et Virginie étaient de tels personnages flamboyants, ils prenaient tant de place qu'il m'a été difficile de m'intéresser  de nouveau au narrateur. (Et puis "la Parabole du Juif" et sa conclusion inéluctable m'avait fait trop forte impression)

Par contre j'ai vraiment apprécié la plume, les nombreux passages que j'ai notés en témoignent ! Parmi eux :

"Le microscope a ceci de merveilleux qu'il nous enfonce dans un monde aux déclivités énormes, aux contours fabuleux, comme un conte visuel d'ordinaire inaccessible. La mince lamelle translucide, sur laquelle est déposé un minuscule fragment, révèle brutalement un univers, de sorte que l'infiniment petit recèle autant de richesses qu'une planète entière. Mais en même temps, l'oeil collé à l'embout noir, absorbé par ce nouveau monde, ne voit plus rien de l'ancien."

Ou dans un autre genre ;o) : "Les ambitieux qui montent vite et sans scrupules sont comme les singes qui grimpent aux arbres. La seule partie que l'on voit, c'est leur cul et on a tôt fait de s'en moquer. L'ambition est louable mais pas n'importe laquelle."

Ed. Le Passage, 2009, 316 p.

 

Merci Cathulu !

A été lu également par : Papillon, Clarabel, Lily, Dominique, Cécile, Yv, Sylire, Ma tasse de thé, Anne, Caro, Fashion...

17.06.2009

M. Edwin Drood demande à voir Mlle Rosa.

Tout dernier roman écrit par Dickens, Le Mystère d'Edwin Drood s'arrête brusquement au chapitre XXIII, et c'est très frustrant. C'est un roman policier, dans lequel on pénètre instantanément et qu'on lit avidement.

Le jeune Edwin Drood disparaît brutalement un soir de Noël, alors qu'il vient de rompre ses fiançailles avec Mlle Rosa, à laquelle il était destiné par testament. Les soupçons de toute la ville se portent sur un jeune étranger depuis peu parmi eux, alors que les soupçons du lecteur se déchaînent contre l'oncle d'Edwin, personnage à deux visages s'il en est.

Nous ne saurons jamais ce que Dickens nous réservait en épilogue, et apparemment la littérature abonde de romans destinés à combler ce manque insupportable ou à s'en inspirer, à s'y référer (dernier en date, celui de Dan Simmons).

Il y a de très beaux personnages, la ville même de Cloisterham est très joliment dépeinte, j'ai aimé la droiture de M. Crisparkle et le caractère "anguleux" de M. Grewgious, j'ai ri aux prises de bec de Mlle Twinkleton et de la Billikin, j'ai regretté de si peu connaître, finalement, Neville Landless ou Edwin Drood.

A propos de M. Crisparkle : "Il était fidèle à son devoir, simplement et résolument, dans les circonstances importantes comme dans les plus insignifiantes. Ainsi en est-il toujours pour les âmes droites. Oui, il en fut, il en est, il en sera toujours ainsi pour toutes les âmes droites. Rien n'est petit pour ceux qui sont véritablement grands par l'esprit".

La traduction (toujours dans le volume 9 de la bibliothèque de la Pléiade, toujours celui de Fashion), est de Renée Villoteau, revisée par Sylère Monod qui signe également la notice et les notes.

Par exemple, ces paroles de Mlle Twinkleton : "Alors souvenons-nous toujours de ce qu'a dit le général spartiate - en termes trop connus pour que je les cite - lors de cette bataille dont il est superflu de préciser le nom."

Note : "Mlle Twinkleton est avare de renseignements permettant d'identifier la phrase, l'officier et la bataille auxquels elle fait allusion. Mais la culture de Mlle Twinkleton n'étant pas illimitée, tout porte à croire qu'elle pense aux Thermophyles, et à l'affirmation que le roi-général et ses compagnons sont restés sur place et se sont fait tuer pour obéir aux lois de la cité."

J'apprécie de plus en plus le travail de Sylvère Monod, son humour et sa délicatesse.

15.06.2009

"Do yo knoww... Péta Mèl ?...

... il me demande.angevin.jpg

- Péta Mèl ? je fais.

- Yes ! Yes ! il rigole. Do yo know Péta Mèl ?

- Yes, je fais. I know Peter Mail. I fucked his wife."

 

F. est dans une position quelque peu délicate : sa femme l'a planté. Elle est repartie à Paris s'installer avec un autre et faire la belle comme attachée de presse. Lui reste dans leur petite maison du Lubéron, vivotant plutôt mal que bien de vente illicite de tabac qui fait rire, et cherchant les bons plans pour passer l'hiver au chaud. Ce qui est très à la mode, en cette fin des années 1990, c'est le gardiennage, s'installer dans un mas rénové très luxueux pour que les propriétaires dorment tranquilles, dans leur pays lointain.

De novembre à septembre, journal d'une année de galère totale, avec en post-it quelques réflexions de madame dans son Paris studieux...

Petit roman sympathique qui remplit bien son office : on se détend. Dommage que le journal de madame soit un concentré de lieux communs (et n'apporte vraiment rien) parce que le quotidien du narrateur sonne lui plutôt juste. Un petit parisien pas bien courageux mais pas méchant à la base qui se laisse couler sur une pente descendante...

 

Ed. Le Castor Astral 1997 & Le Serpent à Plumes 2003, 162 p.

"Une année sans ma femme" David Angevin

12.06.2009

J'ai le sens du devoir

C'est Praline qui m'épingle, avec les règles suivantes :

1. Ecrire 8 souhaits
2. dire à quoi font penser les 10 mots donnés
3. Dire un mot sur sa tagueuse
4. Taguer 8 personnes et les prévenir

1. Je souhaite :

Que le prochain R.J. Ellory soit aussi bon que le premier

Que les futures traductions de Richard Powers se rapprochent du Temps où nous chantions

Que tous les romans de Charles Dickens soient enfin réédités en français avec une nouvelle traduction et à prix tout doux

Qu'un nouveau roman de Muriel Barbery soit annoncé

Qu'un nouveau roman de Richard Russo paraisse dans l'année

Qu'un nouveau roman de Stephen king paraisse dans l'année

Que la suite du Mec de la tombe d'à côté soit enfin traduite en français (La tombe familiale), et que l'adaptation ciné sorte en France !

Que toutes les adaptations de Dickens uniquement disponibles en DVD zone 1 le soient en zone 2 également (ou que je change de lecteur DVD ? ;o))

 

2. Le dos-à-dos (bonjour Catherine)

Message : Qu'est-ce qu'il y a, ENCORE ?
Blog : Communiquer
Prix : Encore en francs
Croix : Bannière
Scrap : Mode
Création : Oulipo
Bonheur : Accessible
Vie : Ai dépassé la moitié ! Angoisse
Enfant : Prunelle
Passion : Chevillée à l'âme

 

3. Ma tagueuse s'occupe d'un blog charmant et surprenant, elle déteste l'hypocrisie, elle a des collants rayés, elle aime le chocolat noir-pistache (quelle horreur, j'ai failli m'exploser une dent sur un morceau de coquille qui s'y trouvait, parlez-moi d'un truc que je n'achèterai plus jamais !), elle montre des photos insoutenables (voir plus bas. Han !!), elle rougit quand un beau garçon lui parle, et si elle est venue au blog c'est grâce à Allie, bref, une jeune fille tout à fait convenable :-D

j'en veux.jpg

 

4. Je tague : Bellesahi, Dominique, Bookomaton, Cathe, Cathulu, Chimère, Clarabel, et Laure.

 

11.06.2009

29 ans, 8 mois et 17, non, 18 jours...

... qu'ils vivent ensemble. Ils s'aiment. Vraiment fort. Ont contourné le fait de ne pas avoir d'enfants par des jeux entre eux, des mises en scène, une activité forte. Kicki a un cancer depuis 14 mois, elle a été soignée, Lasse a été présent, ils en ont bavé, ce fut l'horreur, à moins que l'horreur débute seulement avec ce gonflement des ganglions lymphatiques qui réapparaît. Ils craignent tous deux de ne pas pouvoir faire face encore une fois.kihlgard.jpg

"Un superbe roman d'amour, salué par le prix Stina Aronsons" nous dit la 4° de couv et je suis navrée d'abandonner page 116, désolée de me sentir aussi mal à l'aise avec cette héroïne un peu leste et  son goût pour les personnes âgées. Le style est décousu, des phrases et des dialogues non signalés, deux narrations qui se mêlent, un peu de cru, je ne sais pas, je n'aime pas du tout l'ambiance, tant pis pour l'histoire d'amour, je passe !

 

"Le restant de nos jours" de Peter Kihlgärd

Ed. Actes Sud, juin 2009

Traduit du suédois par Hege Roel Rousson et Pascale Rosier 252 p.

10.06.2009

Une minuscule graine de bonheur germa quelque part, en Sarabeth.

packer.jpgSarabeth vivait coincée entre un père sûrement gentil mais incolore et une mère gravement perturbée, jusqu'à ce que Liz et sa famille emménagent en face. Lorsque sa mère se suicide, alors qu'elle n'a que seize ans, c'est chez eux qu'elle va habiter, tandis que son père déménage loin. Le lien qui l'unit à Liz est donc fait de mille petites choses, de celles que l'on tisse jour après jour quand on est enfant jusqu'à celles que seul le drame peut créer. Leur amitié est indéfectible, a duré, et c'est un choc quand à l'aube de leur quarantaine, l'une fera défaut à l'autre : c'était tout bonnement inenvisageable.

Ce sont deux amies qui ont évolué de façon très différentes, Sarabeth est restée célibataire, avec une terrible angoisse de l'abandon. Elle nous semble très sympathique pendant une bonne partie du roman, avec des passages tels que : "Sarabeth avait pour devise "Mieux vaut un mauvais film que pas de film du tout" et, s'il n'était pas vrai qu'elle voyait n'importe quoi, elle laissait rarement passer une semaine sans aller au cinéma. Il lui était arrivé, quand elle avait une vingtaine d'années, de se faire onze films en sept jours et elle continuait à voir en cette performance la preuve moins d'un excédent de temps libre que de ses qualités personnelles." Elle aime beaucoup les livres également, de nombreux petits passages vont en enchanter plus d'une. Mais son hérédité, son enfance l'ont laissée fragile, et à un moment elle réalise la façon dont les autres peuvent l'appréhender et elle vacille ("Elle avait toujours craint de s'apercevoir, un jour ou l'autre, que loin d'être une fille pétillante dans une sympathique petite maison, un esprit libre, bohème et créateur, elle n'était qu'une marginale, une cinglée. Et voilà, ce jour était arrivé !")

Liz, quant à elle, est un brave petit soldat, qui porte sa famille (un mari, deux enfants, ses parents, Sarabeth) à bout de bras. Tout lui est "travail" mais elle assure, crânement. "Elle songea que les connaissances s'accumulaient par couches, et non linéairement, qu'on apprenait les choses en revenant dessus, encore et encore, mais de manière différente à chaque fois, plus profondément."

Un jour, la fille adolescente de Liz, qui allait mal depuis quelques temps, attente à ses jours. Cela entraînera tout le monde dans une spirale infernale...

Un roman que j'ai chéri et bercé, des personnages qui ont su tous me toucher au plus profond et une tristesse dont je me suis délectée : tout sonne juste dans ce mélo et c'est une terrible observation de notre monde moderne. J'étais très étonnée qu'Ann Packer soit américaine, tant son roman est anglais, pour mon plus grand bonheur. J'ai reçu plusieurs passages comme des coups en pleine figure, si l'amitié féminine a un jour été mieux disséquée que dans ce roman j'ignore où.

Une plume simple et sans fioritures, dont le propos résolument mélancolique ne séduira pas tout le monde. Certaines facilités. Mais pour moi un grand moment de lecture...

 

"Chanson sans paroles" Ann Packer

Ed. de l'Olivier, juin 2009, 422 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michèle Hechter

 

09.06.2009

L'Ami commun - Charles Dickens

"Et autant que je save [...] si c'est ça une machination, traitez-moi de machinateur"

 

dickens ami commun.gif

Ce roman de Charles Dickens n'est plus édité traduit en français, aussi faut-il se rabattre sur une vieille édition ou sur le tome de la bibliothèque de la Pléiade  (le neuvième et dernier), que Fashion m'a très gentiment prêté (grand merci à elle). Sa parution date de 1991, Sylvère Monod établit les préfaces et notices et en partage la traduction avec Lucien Carrive, qui assure toutes les annotations (roman d'environ 1000 pages).

Dans la notice, justement, Sylvère Monod reconnaît la complexité de résumer les nombreuses intrigues de ce roman et la nécessité de préserver les surprises de leurs développements, puis massacre le tout en une page et c'est regrettable. Je choisis de juste dire qu'il s'agit d'histoires d'amours (au pluriel) dans différents milieux, avec une très sombre histoire d'héritage. Elle explique également que c'est le dernier roman achevé de Dickens (Le Mystère d'Edwin Drood n'ayant pas été terminé) et qu'il n'a pas été, à l'époque de sa parution, apprécié par ses lecteurs (elle cite même divers passages d'une critique très virulente d'Henry James, alors âgé de 22 ans).

 

Et je peux entendre ces réserves, car plusieurs choses m'ont irritée tout au long de cette lecture :

* Je n'ai commencé à comprendre vers quoi on se dirigeait qu'à la fin du livre II (après plus de 400 pages). En post-scriptum, Dickens lui-même répond aux objections qui lui ont été faites (ce roman était publié en feuilleton) en disant "[...] suggérer au public qu'on peut peut-être faire à un artiste (à quelque catégorie qu'il appartienne) l'honneur de supposer qu'il sait ce qu'il fait quand il exerce son métier, à condition de lui accorder un peu de patience", bon, certes, mais j'ai été un long moment (400 pages !) dans un brouillard fuligineux qui m'inquiétait fort quant à la suite de ma lecture.

* Certains passages sont restés peu clairs pour moi, malgré une relecture attentive, des fioritures dans la formulation noient parfois le propos.

* J'ai détesté tous les petits surnoms, toutes ces minauderies et ces petits jeux puérils entre Bella et son père ou carrément tout le personnage de "la couturière de poupée" qui m'a mise mal à l'aise, vraiment toute cette puérilité est pénible ("d'autant plus désolante qu'elle est superflue" d'après Sylvère Monod).

 

Mais bien évidemment j'ai été enchantée par de nombreux autres points :

* L'humour, toujours ! Ravageur, farceur, de nature diverse (autant de situation qu'en jouant sur les mots, sur les niveaux de langage, de répétition, pure ironie ou comique moqueur), il éclate vraiment en plusieurs endroits et c'est réellement délectable.

* Les passages qui font mouche avec moi, dans lesquels je reconnais une vérité absolue des sentiments humains, comme celui entre Mme Lamme et Bella, où cette dernière ne comprend pas pourquoi elle lui a raconté tout ça "Pourquoi suis-je toujours divisée contre moi-même ? Pourquoi ai-je révélé, comme sous l'effet d'une force irrésistible, ce que je savais depuis le début, que j'aurais dû garder pour moi ? Pourquoi est-ce que je traite en amie cette femme qui est à côté de moi, malgré les accusations que j'entends mon coeur chuchoter contre elle ?" C'est tellement ça... Que celle qui n'en a jamais dit plus qu'elle ne l'aurait voulu sans savoir pourquoi se fasse connaître ;o)

* L'émotion et la virtuosité du conteur. Il m'a fallu attendre le chapitre XIII du Livre IV pour sentir mes yeux s'embuer, mais j'ai marché, j'ai adhéré à fond et je n'avais absolument pas senti venir cette révélation. Naïve sans doute, prise toute dans les intrigues, aucun recul, mais qu'est-ce que c'est bon !

* Les prises de position fermes et affirmées sur divers sujets de fond (politique sociale, éducation, thèmes que l'on trouvait déjà dans Bleak House par exemple)

 

En ce sens je fais assurément partie des lecteurs qui sont satisfaits de l'épilogue ("aux purs tout est pur"), et tout à fait apaisée par la notice qui suit le roman, dans laquelle j'ai trouvé réponse à toutes mes questions (notamment sur le rapport de Dickens aux Juifs, très intéressant, mais trop long pour que j'en parle ici. Disons que son avis a évolué, notamment après Oliver Twist, mais qu'il insiste peut-être un peu trop et surtout maladroitement pour que ça s'insère joliment dans ce roman !)

C'est encore un roman auquel il faut obligatoirement plusieurs lectures, sur plusieurs années, parce qu'une seule reste forcément attachée aux soubresauts des intrigues sans offrir le recul nécessaire pour en appréhender la géniale saveur (parce que Dickens est génial; est-ce que je vous l'avais déjà dit ? ;o).

 

"Mais je voudrais que tu viennes dîner avec moi quelque part, papa.

- Ma foi, ma chérie, j'ai déjà mangé une - s'il est permis de mentionner un pareil objet dans cette superbe voiture -, une... une crêpinette" répondit R. Willer baissant pudiquement la voix sur ce mot-là en regardant les capitonnages jaune canari.

"Oh ! Mais ce n'est rien, papa !

- Il est vrai que ce n'est pas autant qu'on aimerait parfois avoir, ma chérie", reconnut-il, en se passant la main sur la bouche. "Mais enfin, quand des circonstances indépendantes de notre volonté mettent des obstacles entre vous et le cervelas on ne peut mieux faire que de considérer dans un esprit de contentement les... " (baissant de nouveau la voix par respect pour la voiture) "crêpinettes !"

 

08.06.2009

La plage - Marie Hermanson

"Il y a des gens qui possèdent la clé de notre âme. Qui peuvent ouvrir des pièces que nous avons toujours eues en nous, mais auxquelles nous n'avons jamais accédé. "

hermanson.jpgLe roman donne alternativement la parole à deux jeunes femmes, Kristina et Ulrika. Pour la première, on se demande longtemps ce qu'elle vient faire là, quel est son rôle dans cette histoire, et on la raccroche sans arrêts à ceci ou cela, pour finalement ne comprendre que dans les dernières pages, et j'ai toujours adoré me faire berner comme ça.

Mais ce n'est pas du tout là l'intérêt de ce roman, que l'on vit tout entier à travers la vision d'Ulrika, et surtout ses souvenirs d'enfance qu'elle parvient à rendre à la fois incroyablement vivants et tout à fait nébuleux. On se meut comme dans une sorte de brume, comme si c'était nous qui nous souvenions de vives sensations mal intégrées dans une mémoire sélective.

Deux copines d'été, Ulrika et Anne-Marie, la première qui est baba d'admiration devant l'autre, qui aime tout chez elle, y compris sa famille. La brave copine qui est restée encore pas mal enfant (vers les 12-13 ans) alors qu'Anne-Marie est déjà femme et à l'aise dans sa relation aux autres. Celle qui est trop boulotte, incolore, qui est tout le temps là sans qu'on fasse jamais vraiment attention à elle, qui observe et ressent avec force les évènements... Je trouve que tout est d'une justesse implacable.

Un drame se produit, la petite soeur adoptée d'Anne-Marie disparaît pendant trois semaines, puis est retrouvée, comme si rien ne lui était arrivé, comme si elle avait été enlevée par les trolls, enlèvements qui dont devenus le sujet de la thèse d'Ulrika adulte (ethnologue)...

Voilà, ne pas en dire plus, et inviter les gens tentés par ce roman délicat et à la lisière de l'onirique à se le procurer très vite !

 

Ed. Le Serpent à Plumes, Juin 2009, 318 p.

Traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Clauss

Titre original : Musselstranden

 

L'avis de Cathulu, celui de Karine.

07.06.2009

La Parfaite Ménagère bourgeoise britannique

J'avance tranquillement dans ma lecture de "L'Ami commun" de Charles Dickens, et en ce jour de fête des mères je tombe dès potron-minet sur un passage qui me fait glousser, et journée entamée dans les gloussements ne saurait être triste !

"Sa vie conjugale s'écoulait avec bonheur. Elle était seule toute la journée, car, après avoir pris le petit-déjeuner de bonne heure, son mari se rendait tous les matins dans la Cité et ne revenait que pour dîner tard. Il était "dans une maison d'Extrême- Orient", expliqua-t-il à Bella, ce qui la satisfit pleinement, sans qu'elle poussât la maison d'Extrême-Orient plus loin dans le détail qu'une vision globale de thé, de riz, de soieries aux odeurs bizarres, de coffrets sculptés et de gens aux yeux minces, avec des chaussures à semelles plus que doubles, leur natte leur arrachant les cheveux de la tête, peints sur des porcelaines translucides.

Elle accompagnait toujours son mari au chemin de fer, et y retournait toujours pour l'accueillir; ses petites manières aguichantes d'autrefois un peu assagies (mais pas beaucoup) et sa toilette arrangée avec autant de raffinement que si elle n'avait que cela à arranger. Mais, John parti pour le travail et Bella revenue chez elle, sa toilette se trouvait rangée, des blouses et des tabliers bien nets en prenaient la place, et Bella, rejetant ses cheveux en arrière à deux mains, comme si elle se disposait le plus méthodiquement du monde à devenir théâtralement folle, se mettait aux affaires ménagères du jour.

Et on pesait et on pétrissait et on hachait et on rapaît, on époussetait et on lavait et on astiquait, on émondait et on désherbait et on sarclait et on se livrait à toute sorte de menu jardinage, on façonnait et on recousait et on pliait et on aérait, on faisait toutes sortes de choses, et par-dessus tout on étudiait avec une de ces sévérités ! Car Mme J.R., qui n'en avait jamais fait beaucoup chez elle quand elle était Mlle B.W., était à chaque instant dans la nécessité de demander conseil et appui à un philosophique ouvrage intitulé La Parfaite Ménagère bourgeoise britannique, qu'elle consultait, les coudes sur la table et les tempes sur les mains, comme une enchanteresse embarrassée plongée dans la magie noire. Et cela principalement, parce que la parfaite ménagère britannique, toute bonne Britannique qu'elle fût de coeur, n'était nullement experte dans l'art de s'exprimer clairement dans la langue britannique, et que parfois elle aurait aussi bien pu communiquer ses instructions en langue kamtchatkaïque. Dans ces crises-là, Bella s'écriait tout à coup à vois haute : "Oh ! Espèce de ridicule créature, qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Vous devez être ivre !" Et, après cette note marginale, elle s'attaquait à nouveau à la ménagère, toutes ses fossettes crispées en une expression de recherche approfondie.

Il y avait aussi chez la ménagère britannique un flegme que Mme John Rokesmith trouvait parfaitement exaspérant. Elle disait "Prenez une salamandre", comme un général qui ordonne à un simple soldat de faire un Tartare prisonnier. Ou bien elle commandait négligemment : "Ajoutez une poignée..." de quelque chose d'absolument impossible à se procurer. Dans ces moments-là, ceux où la ménagère était le plus manifestement déraisonnable, Bella la refermait brusquement et la cognait contre la table, en lui jetant en apostrophe ce compliment : " Oh ! vous en êtes, une vieille bête stupide ! Où est-ce que vous croyez que je vais trouver ça ?"

 

Traduction de Lucien Carrive et Sylvère Monod, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard 1991

05.06.2009

Paradoxe grinçant

La semaine dernière, j'ai passé une journée thématique "librairies parisiennes". En compagnie d'Amanda dans un premier temps (librairie Gallimard puis Gibert), je suis ensuite revenue seule boulevard Saint-Michel où j'ai écumé les Gibert thématiques et Boulinier, fureté chez les bouquinistes des quais, et rejoint le quartier de l'Opéra à pieds en flânant.

Déjà bien lourdement chargée, et les pieds en eau, parce que le musée Grévin où je comptais passer la dernière heure fermait déjà, je suis allée perdre quelques minutes au Virgin d'en face, mais vraiment juste comme ça, avant d'échouer dans le Starbucks et d'entamer mes lectures.

Mais là, au rayon SF/Fantasy/Fantastique, je suis tombée sur de petites notes de lecture sur certains livres que j'ai trouvées fort bien faites : en quelques lignes, une certaine Marie m'a donné envie à chaque fois d'acheter le livre dont elle dressait le portrait; ça sonnait juste, ça sonnait "j'ai vraiment lu et voilà ce que j'en pense", ça sonnait "dans ce livre tu trouveras ça". Et j'ai bien évidemment cédé à quelques tentations, bilan livresque parisien une trentaine de livres, mais ça c'est une autre histoire (dont "Ubik" par exemple, que je ne regrette pas d'avoir acheté et lu).

J'ai trouvé que c'était un paradoxe grinçant, plutôt qu'amusant, de voir l'envie jaillir dans un Virgin Mégastore. Et je n'ai pas trouvé le Dickens de Peter Acroyd en français, nulle part, damned !

(Vu et entendu 2 jeunes filles en train de disséquer le rayon ado, à grands coups de "Oh ça !!! Chan-mé !!" enthousiastes. Je souriais aussi ;o))

 

04.06.2009

Le cinquième Evangile - Michel Faber

faber.jpgC'est l'histoire d'un obscur petit universitaire canadien spécialiste de la langue araméenne qui, alors qu'il est dans un musée irakien, voit les déflagrations d'une bombe éventrer un bas-relief : à l'intérieur, il trouve neuf rouleaux de papyrus. Il s'agit d'un truc énorme, un nouvel Evangile rédigé en araméen, plus ancien que ceux de Matthieu, Marc, Luc et Jean, et établi par un témoin direct. Aussitôt traduit, sa parution va entraîner des réactions fortes, et très différentes les unes des autres. La vie de Theo en sera forcément complètement transformée...

"Ce mec est chiant, pensa Theo. Putain, qu'il est chiant." Ce roman est vraiment drôle, alerte et souvent féroce. La grande naïveté de notre universitaire est délicieuse, il traduit en un tour de main ces papyrus sans jamais mesurer la portée du texte, il le fait publier en se doutant bien que ça va intéresser les gens mais sans anticiper l'énormité des retombées médiatiques. Il se met à consulter les commentaires sur Amazon, c'est criant de vérité, il subit les ors et les revers du vedettariat, il enchaîne les déplacements et lectures publiques sans se poser plus de questions que ça.

Dans le doute, le pire arrive toujours et il ne se défilera pas ici : néanmoins, c'est encore par un pied-de-nez que tout s'achève.

C'est toujours trop court quand c'est bon, raaa !

 

Ed. de l'Olivier, juin 2009, 197 p.

Traduit de l'anglais par Adèle Carasso

Titre original : The Fire Gospel