28.01.2012
Un écrivain doit être impitoyable
Dans Le Magazine Littéraire de février 2012, ALexis Liebaert a rencontré Michael Cunningham pour un Grand Entretien, et c'est passionnant. Ils évoquent à un moment les ateliers d'écriture, et les arguments proposés me semblent particulièrement pertinents, et font évoluer mon propre avis. Voyez par vous-mêmes :
"Vous enseignez l'écriture dans des cours de creative writing et, aux Etats-Unis comme en France, ces cours sont sujets à polémique.
Je sais qu'il y a des polémiques sur ce sujet, mais, si je donne des cours d'écriture, c'est manifestement parce que je crois à leur efficacité. Je me suis d'ailleurs toujours demandé pourquoi les gens considéraient que l'on peut apprendre à jouer du violon, à peindre ou à danser, et pas à écrire. Je ne comprends pas pourquoi ils s'entêtent à affirmer que l'écriture serait le seul art qui ne peut pas s'enseigner. Cela vient peut-être d'un manque de respect pour les mots. C'est une bien étrange légende que celle qui voudrait que l'écrivain ne puisse enseigner qu'à lui-même. La seule chose que l'on ne puisse donner à un étudiant, c'est du talent. Mais c'est aussi vrai du violon, de la peinture, de la danse... En réalité, on peut aider les étudiants à progresser, à trouver leur propre voix. Il y a des centaines de cours de creative writing aux États-Unis, et personne ne pense sérieusement que chacun de ses étudiants deviendra une voix significative des lettres américaines. En même temps, on sait qu'avec ces cours on produit de meilleurs lecteurs, de meilleurs éditeurs, des gens qui évolueront dans le monde littéraire même s'ils n'écriront pas forcément des romans. Et je ne peux pas croire que deux années passées à étudier, à discuter de manière intensive, et à chercher comment mettre des mots ensemble soient du temps perdu, même si seulement un pour cent de ces étudiants deviennent un jour des écrivains.
Mais n'y-a-t-il pas là un risque de produire une génération d'auteurs tous formatés sur le même modèle ?
J'ai déjà entendu cette critique et je suppose effectivement que le seul danger est d'être encouragé à écrire d'une manière standardisée qui donne des livres que l'on a lu des millions de fois. Mais les bons professeurs ne font pas ça. Si vous aviez dans une classe les jeunes Gustave Flaubert et Virginia Woolf, je ne crois pas que vous puissiez les mener à écrire de manière formatée. Je ne crois pas qu'un étudiant doué se soumettra au désir de tel ou tel professeur de le domestiquer. Si vous voulez être écrivain et si vous êtes aussi facilement influencé par un professeur, alors bonne chance avec les critiques, les lecteurs et votre vie en général."
06:00 Publié dans Rien à voir | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : en choisissant cette femme, flaubert a fait la démonstration que, si emma bovary peut être l'un des grands personnages, de l'histoire littéraire, alors tout le monde peut le devenir., n'importe quel individu, si inintéressant soit-il, peut devenir le sujet d'un grand roman. |
27.01.2012
En quoi se distinguaient les méthodes pour attirer un homme et un chien ?
Les deux espèces appréciaient la bonne chère, aimaient courir en liberté, sans laisse, et se montraient parfaitement dupes si on les caressait dans le sens du poil.

Le drôle de roman que voilà ! Il m'a eue en première page, avec ceci :
"L'écart impitoyable entre inspiration et insignifiance qu'ont cruellement révélé mes rares tentatives d'écriture, m'a incitée à délaisser la plume, hormis pour consigner des faits purs et durs. Boeuf, oeufs, tomates, radis. Dentiste, ne pas oublier d'appeler. Il peut donc sembler pathétique de se mettre ainsi à rédiger un journal intime à l'âge de cinquante-six ans, mais je m'en arroge le droit."
Eva se lance donc dans un journal intime, offert avec conviction par l'une de ses petites filles. En apparence, tout va bien. Elle vit avec Sven en bonne harmonie, est déjà à la retraite en raison de problèmes de dos, cultive ses rosiers avec grand soin et s'implique dans la vie de la petite commune suédoise où ils vivent. Sur le fond aussi, tout va bien. La plume d'Eva, quoi qu'elle en dise, est ensorcelante, et sait faire ce truc si rare, dégager de l'universel de cas très particuliers, nous donner l'impression qu'on voit exactement ce qu'elle veut dire, pour l'avoir déjà vécu nous-mêmes, pas de la même façon qu'elle bien sûr, mais. Seulement les apparences sont toujours (t.o.u.j.o.u.r.s) trompeuses, et la normalité n'est vraiment que de façade : Eva a vécu des choses pas simples, et s'est construite dans la déviance (sans qu'elle s'en rende tout à fait compte, d'ailleurs)...
Un univers vraiment prenant, légèrement inquiétant, des fausses pistes, beaucoup de charme.
Les oreilles de Buster - Maria Ernestam
Editions Gaïa, 2011, 411 pages
Traduit du suédois par Esther Sermage
Titre original : Busters öron (2006)
L'avis de Joëlle, qui débouche sur plusieurs autres.
05:22 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : there's a divinity that shapes our ends, rough-hew them how we will, hamlet, act 5 scene 2 |
26.01.2012
Une sorte de Rocky Balboa des prépas.
Voici un court roman que Balzac n'aurait pas désavoué : avec une plume à la fois candide et inspirée, Emmanuel Arnaud signe ici un portrait saisissant d'un Rastignac d'aujourd'hui. Laurent Kropst n'est pas le mauvais gars, pas plus qu'il n'est attachant. Le suivre le long de son année de maths sup est un véritable parcours initiatique, pendant lequel on admire de très jolies façons d'aborder la méthodologie, la véritable intuition, ou, moins charmant, les liaisons "utiles". Il se dégage de l'ensemble une vraie vitalité, une présentation distanciée des élites, le tout est vraiment apétissant et on en aurait bien pris pour une année supplémentaire, en spé.
Le théorème de Kropst - Emmanuel Arnaud
Editions Métailié, 2012, 135 pages.
05:03 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : c'est vraiment le taupin de base., introverti, morne et gris., quasiment mural. |
24.01.2012
Top Ten Tuesday (Les plaisirs coupables)
January 24: Freebie --- Make a top ten list about anything book related that you want. That super specific topic you thought would make a great top ten list or that past topic you wished you would have gotten a chance to participate it? This is the week to do it!
Lorsque The Broke and the Bookish autorisent le sujet libre, ça me donne envie de participer. Notre thème ayant été défini par The one and Only, c'est contrainte et contrite que je m'y plie, n'en doutez pas.

C'est parti pour le Top Ten de mes plaisirs coupables
1. Evacuons immédiatement la vague relation aux livres, je raffole par exemple de ça

2. Ou encore ceci

3. Voire même cela

(Et je les achète, oui, oui) (Pire, je les lis in-té-gra-le-ment.)
4. J'ai une telle légitimité bloguesque, que les attachées de presse qui ont eu la joie de me rencontrer m'appâtent en m'envoyant non pas des SP mais des photos des auteurs dont elles s'occupent. Et ça marche. (Coucou S. :))
5. Je lis des Harlequins en douce (à foison). Je prétends qu'il s'agit là d'une étude préliminaire qui débouchera un jour ou l'autre sur un billet exhaustif, toutes les collections dépiautées et mises en miroir, ce genre d'assertions. En réalité on n'est jamais à l'abri d'une excellente surprise et promis, juré, ça fait du bien les Harlequins. Ça lave le cerveau.
6. J'aime assez, à l'occasion, les années bissextiles impaires, déguster une bonne galette et découvrir le Pacherenc (qui convient à merveille à la meringue également) (je dis ça je ne dis rien) (la meringue, il faut impérativement qu'elle soit moelleuse et collante à l'intérieur) (et le Pacherenc, très frais) (évidemment, il faut qu'il soit genre 15 h) (pas avant, mais surtout pas après, après, c'est l'heure de l'apéro) (et avant, on termine le Champagne).
7. Je m'octroie ma dose de Ricky Gervais quotidiennement. En ce moment, The Office (uk), plus un petit tour sur son blog, et à partir de là, du surf sauvage sur la multitude de liens qu'il ne cesse de proposer. Cet homme est drôle. I mean, he really is.
8. J'ai racheté hier le jeu Game Boy Pokemon Rouge (1999) (première version), parce qu'on n'arrivait plus à mettre la main dessus dans nos tiroirs impeccablement rangés (tfou tcheu hum) et que nous (entendre mon fils (15 ans) et moi)), on est des dingues de Pokemon, on y joue encore et on avait très très envie de refaire le Rouge, là, maintenant, tout de suite, avec tous ses bugs et sa lenteur et son archaïsme total. *Nostalgie*.
9. Je jure chaque semaine que c'est f.i.n.i les restaurants, je vais cuisiner, bien sûr qu'il y a moyen de faire simple et bon et rapide, easy, d'ailleurs tiens ce soir je vais faire... heu... un SMS à mon mari : "Rejoins-nous directement au japonais on t'attend". (Les chirashis, ça dépote, quantité parfaite pour le soir, pas gras, pas cher) (un jour, je les ferai moi-même) (oui mais alors quid du cocktail maison avec le litchi, Mmm ?...).
10. Je suis dans une graaaaande période de compulsion et j'ai acheté un nombre hallucinant de livres ces trois dernières semaines, malgré un budget qui s'est équipé de klaxon, de porte-voix et de mots violemment réprobateurs. Je ne sais plus où donner de la tête et j'adoooooore ça.

(ça aussi, j'adore. Ricky et du Moet. Retenez-moi.)
05:46 Publié dans Tops divers | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : top ten tuesday, ça faisait longtemps, ne faisait-ce pas ?... |
23.01.2012
Hey ! You're married ! You can't be mmmmming other guys' butts !
New York Times, New York city, Etats-Unis d'Amérique, 2004; le service des relations humaines; deux copines; des mails, du chat, des coups de fils, des mémos, du griffonnage vite fait sur tout ce qui tombe sous la main, du journal intime, des messages sur les répondeurs : MIAM.
Tout commence par un drame : la dame qui fait les gâteaux est virée. Son délit ? Avoir refusé une part de tarte au fiancé de la boss des relations humaines. Qui est une garce inter-galactique, tout en mensonges, incompétence, empathie d'un squale, et qui a un fiancé sur le même modèle. Ces deux-là, je vous prie de me croire, sont méchants-méchants-méchants. D'ailleurs ils ont tout le monde contre eux.
Tout le monde, c'est donc nos deux copines (marrantes) (mais gaffeuse) (pour l'une) (mais bien, hein, statut reine mondiale de la boulette sooo cute), un peu du reste du staff du NYT, le mari de l'une, l'ex de l'autre (et sa conquête topmodelée) (et surtout ses chansons, oh my), le frère (et toute sa famille very dysfonctionnelle) du fiancé de la boss, les copines de sororité de la boss, le patron du journal, la vieille dame des gâteaux, et, heu, je crois que c'est à peu près tout (et ça fait du monde, oui).
Bienvenue dans le monde de la caricature, ici tout est exagéré ! Mais grossir le trait n'a jamais signifié manquer de finesse, et on la trouve, effectivement, dans les petits détails jouissifs (la signature automatique de certains mails, les messages d'accueil des répondeurs, le respect de la hiérarchie implicite dans un organe de presse (le service informatique ? Tous des ...), etc. Les ressorts de l'intrigue sont évidemment du genre poutre obèse, mais le rythme est excellent et on est, à mon sens, dans une dynamique de vaudeville. Tout ça passe très très bien !
Mention spéciale à tous ces gens qui ont surligné les recettes (lecture sur le Kindle, ce genre de détail m'amuse !), et au répondeur de Mitch :
"What is the sound of one hand clapping ? What is the weight of a single grain of sand ? The answer is : Equal to my interest in the message you are about to leave. So make it short."
Boy meet Girl - Meg Cabot (2004)
Existe en version française sous le titre "Embrouilles à Manhattan"
L'avis de Pimpi, elle l'a même relu, celui de Cess,
08:54 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : i just don't know, why i'm even here., on this planet, i mean., -oh my god., you so need chocolate. |
22.01.2012
L'amnésie, telle que vous la décrivez, n'existe pas
(Les perles de libraire et Boulet, c'est une grande histoire :))
"La Page Blanche"
Boulet & Pénélope Bagieu
Une BD que tout fan qui se respecte (et on est deux à la maison) achète dès la sortie (le 18 janvier)
(Oui, c'est tout, je ne sais pas parler de BD)
(Disons que c'est une allégorie du conformisme, mignonne et bien foutue)
06:47 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : le cerveau, ce n'est pas un ordinateur, qu'on remplit et qu'on vide., votre amnésie..., on dirait une amnésie de film. |
21.01.2012
N'importe quelle vérité est préférable au doute absolu
(Sir Arthur Conan Doyle, La Figure jaune)
"- "L'homme n'est rien, l'oeuvre tout". C'est là que vous voulez en venir ?
- Oui. C'est de Flaubert, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Et nous nous le rappelons encore.
Bram rit de nouveau amèrement.
- Mes histoires, dit Arthur. La science de la déduction. Le détective qui raisonne. La solution livrée fort à propos dans un dénouement satisfaisant. Tout ça, c'est des conneries.
Bram sourit.
- Je sais, dit-il. C'est pour cela que nous en avons besoin."

1893, Arthur Conan Doyle n'en peut plus de Sherlock Holmes : il le hait, c'est plus fort que lui, il en a ras-la-casquette que tout le monde lui parle de lui, il va le tuer, ça suffit, faire des romans sérieux, se libérer d'un personnage de romans de quatre sous en lequel il ne croit plus, enough !
2010, les Baker Street Irregulars se réunissent, il se passe un truc de f.o.l.i.e, on a retrouvé, parait-il, le dernier tome du journal intime de Conan Doyle, on va enfin savoir ce qui s'est passé pendant les années "sans" Sherlock Holmes !
Aux deux époques, en alternance, un mort. Une enquête. Des indices. Trop. De la réflexion. Tout est lié, tout est Holmésien, Doyléen voire Sherlockien, en piste !...
Un roman extrêmement sympathique rempli de tout ce qu'on aime : Londres, l'Angleterre, des faits historiques en base, une jolie imagination qui enrobe le tout, de l'humour (j'ai adoré la traduction, pleine d'inattendu, le "Tu déconnes !" de Sarah par exemple :)), de la déduction à tous les coins de rue et plein, plein de citations toutes plus délicieuses les unes que les autres. Je ne suis pas friande du procédé chapitres très courts en alternance, mais ici ça fonctionne du feu de dieu et j'ai retrouvé ce roman avec à chaque interruption avec un sourire de plus en plus grandissant. On apprécie au passage la réflexion sous-jacente sur le roman policier en général.
Un très bon divertissement (premier roman, en plus).
221b Baker Street - Graham Moore
Le Cherche-Midi (collection Neo), 2012, 448 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Françoise Smith
Titre original : The Sherlockian
"Pressant le pas, il atteignit l'ascenseur pratiquement au galop. Une curieuse sensation remonta de ses mollets à ses genoux. Non qu'il en eût fait l'expérience récemment mais en y réfléchissant, il se dit que cela devait s'appeler "courir"."
Lu également par Claude Lenocher,
20.01.2012
Vous étiez bien, mais là vous devenez...
05:59 Publié dans Rien à voir | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : erzie chérie, spécheule kassededi ! |
19.01.2012
Je ne suis ni si grande ni si petite, je suis femme et très femme.
Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée
19. Béatrix (1843)
Roman en trois parties très distinctes, Beatrix m'a fait beaucoup souffrir. J'ai adoré les descriptions, qui sont toutes, sans exception, merveilleuses. J'ai détesté les manigances et l'intrigue finale. Tout commence dans une belle et provinciale Bretagne, une jolie et heureuse famille, un jeune fils unique, Calyste. Il s'éprend de Camille Maupin, pseudonyme masculin utilisé par Félicité des Touches pour signer ses oeuvres, puis de son amie Béatrix, marquise de Rochefide. Les deux lui rendent cet amour, se bouffent le nez, l'une entre en religion et l'autre repart avec son amant. Calyste, désespéré, manque de mourir. In extremis, il épouse Sabine, jeune fille parfaite qui l'aime de tout son coeur. Ils ont un enfant. Il revoit Béatrix. La mère de Sabine, pour la sauver (car elle est bien décidée à en mourir, elle aussi) monte un stratagème invraisemblable pour faire revenir Béatrix à son mari, ça fonctionne, Calyste est ulcéré, Sabine est heureuse. In-ter-mi-na-ble, pénible, incompréhensible par moments (les chatteries et considérations sur les façons de se jouer des hommes et de l'amour me sont passées à des lieux).
Mais.
Guérande, la famille de Calyste, les parties de mouche, et ces pages incroyables décrivant George Sand sous le personnage de Camille/Félicité :
"La Bretagne offre un singulier problème à résoudre dans la prédominance de la chevelure brune, des yeux bruns et du teint bruni chez une contrée voisine de l'Angleterre où les conditions atmosphériques sont si peu différentes. Ce problème tient-il à la grande question des races, à des influences physiques inobservées ? Les savants rechercheront peut-être un jour la cause de cette singularité qui cesse dans la province voisine, en Normandie. Jusqu'à la solution, ce fait bizarre est sous nos yeux : les blondes sont assez rares parmi les Bretonnes qui presque toutes ont les yeux vifs des Méridionnaux; mais, au lieu d'offrir la taille élevée et les lignes serpentines de l'Italie ou de l'Espagne, elles sont généralement petites, ramassées, bien prises, fermes, hormis les exceptions de la classe élevée, qui se croise par ses alliances aristocratiques.
Mlle des Touches, en vraie Bretonne de race, est d'une taille ordinaire; elle n'a pas cinq pieds, mais on les lui donne.
Cette erreur provient du caractère de sa figure, qui la grandit. Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc aux lumières, qui distingue les belles Italiennes : vous diriez de l'ivoire animé. Le jour glisse sur cette peau comme sur un corps poli, il y brille; une émotion violente est nécessaire pour que de faibles rougeurs s'y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent aussitôt. Cette particularité prête à son visage une impassibilité de sauvage. Ce visage, plus rond qu'ovale, ressemble à celui de quelque belle Isis des bas-reliefs éginétiques. Vous diriez la pureté des têtes de sphinx, polies par le feu des déserts, caressées par la flamme du soleil égyptien. Ainsi, la couleur du teint est en harmonie avec la correction de cette tête. Les cheveux noirs et abondants descendent en nattes le long du col comme la coiffe à double bandelette rayée des statues de Memphis, et continuent admirablement la sévérité générale de la forme. Le front est plein, large, renflé aux tempes, illuminé par des méplats où s'arrête la lumière, coupé, comme celui de la Diane chasseresse : un front puissant et volontaire, silencieux et calme. L'arc des sourcils tracé vigoureusement s'étend sur deux yeux dont la flamme scintille par moments comme celle d'une étoile fixe. Le blanc de l'oeil n'est ni bleuâtre ni semé de fils rouges, ni d'un blanc pur; il a la consistance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La prunelle est bordée d'un cercle orange. C'est du bronze entouré d'or, mais de l'or vivant, du bronze animé. Cette prunelle a de la profondeur. Elle n'est pas doublée, comme dans certains yeux, par une espèce de tain qui renvoie la lumière et les fait ressembler aux yeux des tigres ou des chats; elle n'a pas cette inflexibilité terrible qui cause un frisson aux gens sensibles; mais cette profondeur a son infini, de même que l'éclat des yeux à miroir a son absolu. Le regard de l'observateur peut se perdre dans cette âme qui se concentre et se retire avec autant de rapidité qu'elle jaillit de ces yeux veloutés. Dans un moment de passion, l'oeil de Camille Maupin est sublime : l'or de son regard allume le blanc jaune, et tout flambe; mais au repos, il est terne, la torpeur de la méditation lui prête souvent l'apparence de la niaiserie; quand la lumière de l'âme y manque, les lignes du visage s'attristent également. Les cils sont courts, mais fournis et noirs comme des queues d'hermine. Les paupières sont brunes semées de fibrilles rouges qui leur donnent à la fois de la grâce et de la force, deux qualités difficiles à réunir chez la femme. Le tour des yeux n'a pas la moindre flétrissure ni la moindre ride. Là encore, vous retrouverez le granit de la statue égyptienne adouci par le temps.
Seulement, la saillie des pommettes, quoique douce, est plus accusée que chez les autres femmes, et complète l'ensemble de force exprimé par la figure. Le nez, mince et droit, est coupé de narines obliques assez passionnément dilatées pour laisser voir le rose lumineux de leur délicate doublure. Ce nez continue bien le front auquel il s'unit par une ligne délicieuse, il est parfaitement blanc à sa naissance comme au bout, et ce bout est doué d'une sorte de mobilité qui fait merveille dans les moments où Camille s'indigne, se courrouce, se révolte. Là surtout, comme l'a remarqué Talma, se peint la colère ou l'ironie des grandes âmes. L'immobilité des narines accuse une sorte de sécheresse. Jamais le nez d'un avare n'a vacillé, il est contracté comme la bouche; tout est clos dans son visage comme chez lui. La bouche arquée à ses coins est d'un rouge vif, le sang y abonde, il y fournit ce minimum vivant et penseur qui donne tant de séduction à cette bouche et peut rassurer l'amant que la gravité majestueuse du visage effraierait. La lèvre supérieure est mince, le sillon qui l'unit au nez y descend assez bas comme dans un arc, ce qui donne un accent particulier à son dédain.
Camille a peu de choses à faire pour exprimer sa colère.
Cette jolie lèvre est bordée par la forte marge rouge de la lèvre inférieure, admirable de bonté, pleine d'amour, et que Phidias semble avoir posée comme le bord d'une grenade ouverte, dont elle a la couleur. Le menton se relève fermement; il est un peu gras, mais il exprime la résolution et termine bien ce profil royal sinon divin. Il est nécessaire de dire que le dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La nature aurait fait une faute si elle n'avait jeté là cette suave fumée.
L'oreille a des enroulement délicats, signe de bien des délicatesses cachées. Le buste est large. Le corsage est mince et suffisamment orné. Les hanches ont peu de saillie, mais elles sont gracieuses. La chute des reins est magnifique, et rappelle plus le Bachus que la Vénus Callipyge. Là, se voit la nuance qui sépare de leur sexe presque toutes les femmes célèbres, elles ont là comme une vague similitude avec l'homme, elles n'ont ni la souplesse, ni l'abandon des femmes que la nature a destinées à la maternité; leur démarche ne se brise pas par un mouvement doux. Cette observation est comme bilatérale, elle a sa contrepartie chez les hommes dont les hanches sont presque semblables à celles des femmes quand ils sont fins, astucieux, faux et lâches.
Au lieu de se creuser à la nuque, le col de Camille forme un contour renflé qui lie les épaules à la tête sans sinuosité, le caractère le plus évident de la force. Ce col présente par moments des plis d'une magnificence athlétique. L'attache des bras, d'un superbe contour, semble appartenir à une femme colossale. Les bras sont vigoureusement modelés, terminés par un poignet d'une délicatesse anglaise, par des mains mignonnes et pleines de fossettes, grasses, enjolivées d'ongles roses taillés en amande et côtelés sur les bords, et d'un blanc qui annonce que le corps si rebondi, si ferme, si bien pris est d'un tout autre ton que le visage. L'attitude ferme et froide de cette tête est corrigée par la mobilité des lèvres, par leur changeante expression, par le mouvement artiste des narines.
Mais malgré ces promesses irritantes et assez cachées aux profanes, le calme de cette physionomie a je ne sais quoi de provocant. Cette figure, plus mélancolique, plus sérieuse que grâcieuse, est frappée par la tristesse d'une méditation constante.
Aussi Mlle des Touches écoute-elle plus qu'elle ne parle.
Elle effraie par son silence et par ce regard profond d'une profonde fixité. Personne, parmi les gens vraiment instruits, n'a pu la voir sans penser à la vraie Cléopâtre, à cette petite brune qui faillit changer la face du monde; mais chez Camille, l'animal est si complet, si bien ramassé, d'une nature si léonine, qu'un homme quelque peu Turc regrette l'assemblage d'un si grand esprit dans un pareil corps, et le voudrait tout femme.
Chacun tremble de rencontrer les corruptions étranges d'une âme diabolique. La froideur de l'analyse, le positif de l'idée n'éclairent-ils pas les passions chez elle ? Cette fille ne juge-t-elle pas au lieu de sentir ? ou, phénomène encore plus terrible, ne sent-elle pas et ne juge-t-elle pas à la fois ? pouvant tout par son cerveau, doit-elle s'arrêter là où s'arrêtent les autres femmes ? Cette force intellectuelle laisse-t-elle le coeur faible ? A-t-elle de la grâce ? Descend-elle aux riens touchants par lesquels les femmes occupent, amusent, intéressent un homme aimé ? Ne brise-t-elle pas un sentiment quand il ne répond pas à l'infini qu'elle embrasse et contemple ? Qui peut combler les deux précipices de ses yeux ? On a peur de trouver en elle je ne sais quoi de vierge, d'indompté. La femme forte ne doit être qu'un symbole, elle effraie à voir en réalité.
Camille Maupin est un peu, mais vivante, cette Isil de Schiller, cachée au fond du temple, et aux pieds de laquelle les prêtres trouvaient expirant les hardis lutteurs qui l'avaient consultée. Les aventures tenues pour vraies par le monde et que Camille ne désavoue point, confirment les questions suggérées par son aspect. Mais peut-être aime-t-elle cette calomnie ? La nature de sa beauté n'a pas été sans influence sur sa renommée : elle l'a servie, de même que sa fortune et sa position l'ont maintenue au milieu du monde."
14:58 Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : elle offrait ce mélange de lueurs fausses, et de soieries brillantes, et de gaze floue et de cheveux crêpés, de vivacité, de calme et de mouvement, qu'on a nommé le je-ne-sais-quoi., tout le monde sait en quoi consiste le je-ne-sais-quoi., c'est beaucoup d'esprit, de goût et de tempérament." |
17.01.2012
Grand écart
J'ai lu deux choses très différentes en ce brave mardi glacial (qui se lisent très vite, pas de mérite). Et autant "Les Séparées" de Kethevane Davrichewy m'a navrée (rien à en dire, rien aimé), autant "Baby Leg" de Brian Evenson m'a amusée.
Alors attention, il n'a rien de drôle. C'est un cauchemar. Un vrai. Un homme qui se réveille une main en moins dans une cabane et qui rêve d'une femme avec une jambe de bébé qui lui hurle de se barrer. Qui part, se fait rattraper, massacre à tour de bras et se réveille dans une cuve pleine de liquide et entend ses os lui parler et suit la femme à la jambe de bébé et ne sait jamais ce qui est réel. Un truc en spirale plein de tortures et bien oppressant où on interprète à tout va.
Et c'est écrit par Brian Evenson, donc on avale les 99 pages (aérées) d'une traite et après, hein, on en dit quoi ? Ben je ne sais pas. Ça m'a plu. (Le Cherche Midi 2012, traduction d'Héloïse Esquié).
Saluons tout de même les éditions Sabine Wespieser qui publient simultanément en papier et en numérique, j'aurais au moins épargné 4 euros pour le premier.
16:39 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : cette fois c'est mon tour, et c'est moi qui vous tue. |
16.01.2012
Je veux, reprit-elle, te rendre inconcevablement heureux.
David pouvait à peine tenir sa tête droite tant il était bouleversé.
- Je ne sais pas quoi dire, avoua-t-il.
- Dis "oui". Dis "On commence quand ?"

Un drôle de roman, profondément hypnotique, dont on démêle sans cesse les fils, qui mélange les époques (à rebours), les personnages, le roman dans le roman, et qui nous balade dans une intrigue que je suis bien en peine d'esquisser. Trois mariages disséqués, trois visions terribles pleines de scènes incroyablement fortes, d'éclats de vérité tellement brillants qu'ils en blessent les yeux du lecteur, mais aussi une grande tristesse permanente et une vision des choses terriblement sombre.
On pourrait commencer comme ça, par un homme dont la femme est morte et qui est suspecté d'en être responsable, sinon tout à fait coupable, mais un homme qui écrit un roman, dont le sujet est précisément la mort de sa femme, "les" morts de sa femme...
Un roman dont la tonalité, les circonvolutions et la sexualité ne sont pas à placer devant tous les yeux, qui a quelque chose de dérangeant. Et en même temps, un roman qu'on ne lâche pas, dont le côté brouillon a quelque chose de terriblement séduisant, et à qui parfois on aimerait pouvoir répondre, pour démontrer, expliquer, et mettre en évidence que les interprétations proposées pourraient être autres, avec juste un soupçon de foi en la nature humaine. Un roman, enfin, dont l'épilogue amène à repenser l'intrégalité de la lecture, procédé qui, personnellement, n'a pas ma faveur, surtout avec une clef un peu trop évidente (Hitchock) comme jetée à la fin.
J'ai aimé pourtant, mais ce ne sera pas le cas de tout le monde.
Mr. PEANUT - Adam Ross
Editions 10-18, 2011, 505 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Baptiste Dupin
Adam Ross, Mr Peanut par Editions10-18
Les autres avis : Seren Dipity, Hélène, Eliza, ...
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : savoir, comme elle, qu'elle ne pourrait jamais aimer qu'une personne., le savoir pour de bon., l'accepter, avec toutes les contraintes associées., une fois qu'on y était parvenu, c'était ce qui vous rapprochait le plus d'un lieu sûr. |
15.01.2012
Elle me plaît. Elle ne sait rien, elle a envie de tout, elle est l'avenir de ma profession.
Il est un vieil éditeur qui n'est plus le patron dans la maison qui porte son nom. On lui colle un jour entre les pattes une liseuse (en réalité un Ipad, qui n'en est pas tout à fait une), et loin de se lamenter sur les temps qui changent le livre papier qui meurt tout ça il décide de jouer. Il organise ses stagiaires en douce, il propose des choses, il emmène promener sa liseuse, il déjeune avec ses auteurs, il "prépare" un texte avec malice, bien d'autres choses encore, et surtout il lit, il lit, il lit. Bienvenue dans la vie d'un éditeur, homme du texte par excellence...
Ah l'adorable roman que voilà ! Il se lit le sourire aux lèvres, Robert Dubois a une façon d'appréhender l'existence qui est irrésistible, tout amoureux des livres ne pourra que succomber. Au passage on se note d'aller jeter un oeil à la POD (Print On Demand) au 100 Charing Cross (Londres), et on meurt d'envie d'aller flâner chez Daunt à Marylebone (Londres too, where else ?) qui est ici qualifiée de plus belle librairie d'Europe, carrément.
Et puis l'épilogue vient nous cueillir, on ne l'avait pas vu venir, pris dans le ton mutin, on avait négligé les indices pourtant évidents à la relecture. Pudeur et délicatesse. Les trois derniers paragraphes sont magnifiques, je les tais pour ne rien gâcher à personne.
On apprend alors, le roman terminé, que le texte épouse la forme d'une sextine, avec explications. Bluffant, et très réussi.
La liseuse - Paul Fournel
P.O.L., 2012, 217 pages (le début, des avis, et une vidéo à consulter sur le site de l'éditeur) (vidéo que je conseille vivement).
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : mais qu'est-ce qu'on peut faire, pour limiter le risque de se tromper ?, lire, bien sûr., tout, tout le temps., et puis aimer très fort. |
14.01.2012
Vous m'aviez donné des gants, repris-je en riant, je ne les ai pas mis, voilà tout.
Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée
18. Honorine (1843)
Longue nouvelle (72 pages), Honorine a été écrite en 3 jours par Balzac. En introduction, Pierre Citron nous explique : "Si un roman balzacien est un roman où la société et l'argent jouent un rôle décisif, Honorine est peu balzacien. C'est plutôt une oeuvre classique comme La Princesse de Clèves ou comme Bérénice, où trois personnages à l'âme noble, frappés par une fatalité, ne rencontrent que le malheur."
Il est un comte et un honnête homme, il épouse Honorine toute jeune et pure; après quelques années, pas encore mère, elle s'éprend follement d'un autre et le quitte. Elle est abandonnée, enceinte, par son amant après à peine un an et demi, son enfant meurt. Le comte, éperduement amoureux, comprend (fait un incroyable travail sur lui-même) et la protège dans l'anonymat, lui assurant par de nombreux subterfuges (dont elle ne prend jamais conscience) une vie douillette (pendant 7 ou 9 ans, ça varie dans le récit, ainsi que sa couleur de cheveux ;o)). Il engage Maurice (le narrateur) pour se lier avec Honorine, en fait l'instrument de son retour (par devoir) aux côtés de son mari. Maurice tombe amoureux d'Honorine et s'exile dans la douleur. Et tout se termine très mal pour chacun des trois...
"Ceci est le drame de mon âme, mais ce n'est pas le drame extérieur qui se joue en ce moment dans Paris ! Le drame intérieur n'intéresse personne. Je le sais, et vous le reconnaîtrez un jour, vous qui pleurez en ce moment avec moi : personne ne superpose à son coeur ni à son épiderme la douleur d'autrui. La mesure des douleurs est en nous. Vous-même, vous ne comprenez mes souffrances que par une analogie très vague. (...) Reconquérir ma femme, voilà ma seule étude."
Ah, ce comte. Ce qu'il a compris de la Femme, ce qu'il met en oeuvre pour qu'elle soit bien, juste ça, même si c'est sans lui. Ce qu'il en récoltera, tellement injuste...
72 pages vibrantes et passionnées, pleines de malheur et d'inextricabilité. Terrible.
PS. Caro, la semaine prochaine c'est un vrai roman, dis-donc, plus de 300 pages ! ;o))
06:00 Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : par certaines nuits, j'entends les grelots de la folie, j'ai peur de ces transitions violentes, d'une faible espérance, qui parfois brille et s'élance, à un désespoir complet, qui tombe aussi bas, que les hommes peuvent tomber. |
13.01.2012
wasn't social media notorious for establishing a sense of false intimacy ?
The intimacy they'd shared was nothing but a carefully crafted illusion. The nonsense of their little rituals. Their silly inside jokes. The secrets they'd traded.

Abigail Donovan a écrit un roman, figurez-vous. C'était il y a quelques années, il a *presque* gagné un prix prestigieux, a été recommandé par Oprah herself, bref, ça a bien marché pour elle. Mais maintenant elle bloque sur le deuxième, chapitre cinq, pas moyen d'avancer. Alors elle squatte un superbe appartement donnant sur Central Park, passe ses journées à procrastiner, de statuts Facebook en visites de blogs ou scan des commentaires Amazon sur son livre. Un jour, elle se met à Twitter. Tombe immédiatement sur un type et paf, d'un coup d'un seul ils se mettent à correspondre. Pas facile en tranches de 140 caractères ? Ben pour eux, si, visiblement. Et c'est parti pour les je-te-raconte-ma-vie, oh-tu-m'as-menti-c'est-pas-bien, ah-que-tu-es-drôle-et-que-nous-avons-les-mêmes-références, c'est pour mieux gniangniantiser, mon enfant.
Team Cécile ! C'est pourtant Pimpi qui m'avait donné envie de lire ce roman, et Rose a adoré elle aussi, tout était a priori là pour me faire plonger, mais non, je suis restée en-dehors en permanence, prenant en grippe i.m.m.é.d.i.a.t.e.m.e.n.t le petit rigolo, pitié pas le coup du xxxxx ("we have to talk", celles qui ont lu/liront comprendront).
Cependant, j'ai apprécié (ô combien) toutes les références (qui sont souvent les miennes aussi, en dehors de deux-trois goodbye que je n'ai pas identifiés, nul ne sait tout you know) (mais Gilmore Girls, Lost, Buffy, Angel... oh yes), j'ai souri à quelques passes d'armes fort bien troussées, et un personnage qui appelle ses chats Buffy the Mouse Slayer et Willow Tum-Tum (parce qu'elle adooooore se faire grattouiller le ventrinou) mérite mon indulgence (sans parler de ce qu'elle dit de Spike, *sigh sigh sigh* Spiiiiiiiiiike).
A lire pour Abby, only.
Goodnight Tweetheart - Teresa Medeiros
Gallery Books, 2011, 222 pages pas (encore) traduites en français
12.01.2012
Alors, quelque chose d'étrange se produisit. Elle chercha cette partie d'elle-même - la partie qui désapprouvait - et ne la trouva pas.
"Sa série sur les péchés débuterait par la gourmandise, pensa-t-elle, fascinée par les familles de la salle d'attente. Elle énuméra de nouveau les péchés capitaux en s'aidant de ses doigts: gourmandise. Avarice. Paresse. La luxure, évidemment, l'envie et l'ogueil. Ça faisait six. Et le septième, déjà ? La colère. Ça ne collait pas. L'orgueil et la colère avaient changé de camp - c'étaient des vertus, désormais. La luxure avait connu sa libération, du moins chez certains. La paresse était cool, modeste et, au moins depuis l'abolition de l'esclavage, rebellement à la mode sur l'île de Saint-Jacques, dont les habitants vivaient comme au temps de Mathusalem. Mais pour Jean, la paresse avait une résonnance particulière. Dante la décrivait comme le péché d'insuffisance - ne pas faire l'effort d'aimer - et l'associait à la tristesse."

Jean (prononcez Jiiine) est une américaine de 46 ans pour qui tout roule. Mariée depuis plus de 20 ans à un anglais (ils vivent à Londres) à la belle situation, elle écrit des chroniques santé et leur fille est parfaite. Férus de voyages, ils viennent d'établir une résidence secondaire dans une petite île paradisiaque quand patatras, elle ouvre une lettre qui ne lui était pas destinée. A partir de là, sur une succession de mauvais choix (qu'elle parvient pourtant à rendre presque "raisonnables" aux yeux du lecteur), tout devient filant et on assiste à une dissection en règle de cette période que vous finirez tous par traverser un jour (du moins, je vous le souhaite), la quarantaine descendante.
Ouch on n'est pas au pays des Bisounours, ici. Le tableau est clinique, froid, mesuré, on a du mal à comprendre notre Jean et on finit par ne plus se poser de questions, tant Isabel Fonseca s'y entend pour fouetter le rythme et imposer un suspens dans la placidité. J'ai beaucoup aimé croire en permanence avoir cerné le truc, le ton, l'ambiance et voir les éléments changer de place et produire un tout autre roman : impossible de savoir où l'on met les pieds au départ.
J'ai apprécié de découvrir dans ce roman (il n'est jamais trop tard) la très belle notion de quiddité, moins le coït intercrural.
Je ne me suis jamais attachée à Jean, mais elle m'a prodigieusement intéressée.
Attachée - Isabel Fonseca
Métailié, 2012 319 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par David Fauquemberg
Lu également par Cathulu
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : elle voulait qu'on la considère comme un esprit, (...), sous quelque forme que ce soit, mais, par pitié, que cela s'adresse à mon cerveau:, du sens, du sens. |
11.01.2012
Comment pouvait-on disparaître aussi facilement de la vie de quelqu'un ?
Et si certains objets étaient dotés d'un pouvoir magique ? Rien d'ostensible, pas de formule à prononcer, mais juste une petite pincée de confiance en soi, suffisante pour tout faire basculer...
Nous sommes en novembre 1986, le président de la République dîne dans une brasserie parisienne. En partant, il oublie son chapeau. Le client de la table voisine le récupère sur une impulsion. L'objet passera de tête en tête en transformant imperceptiblement la vie de toutes...
A partir d'une jolie idée, Antoine Laurain nous promène sans nostalgie dans les années 80. De la pyramide du Louvre en construction à la Normandie en passant par Venise, des réceptions de la gauche caviar aux vagues à l'âme d'un nez sans inspiration, des génériques de séries télé aux grands concerts new-yorkais, on se promène, on quitte un amant, on déguste des huîtres, on joue les détectives privés ou on épouse un libraire. Pas le temps de s'ennuyer, juste un petit pincement devant un peu trop d'explications, parfois.
Le chapeau de Mitterrand - Antoine Laurain
Editions Flammarion, 2012, 212 pages
05:19 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : peut-être avec la même facilité, en définitive, qu'on y entrait.un hasard, des mots échangés, et c'est le début d'une relation., un hasard, et c'est la fin de cette même relation.avant, néant., après, le vide. |
09.01.2012
Elle m'avait prise en flagrant délit de moi-même, ce que je trouve toujours vexant, et plus encore de l'avouer.
"Disons que c'est un mélange de vrai et de faux, de faux dans le vrai, et de vrai dans le faux."

Premier roman, une bande d'amis, Montmartre, des apéros-rituels, une fille qui écrit un roman sur tout ça, à la façon d'un grand fourre-tout, une partie qui serait le roman et l'autre qui serait la vie parlant du roman, en croisant un peu encore, en inversant, en élevant le truc et en retombant dans la fiction pour distraire, bref, un petit mélange fort sympathique bien que pas très original, au fond, et qui voudrait traiter en gros de ce qu'évoque Philippe Roth lorsqu'il déclare : "Quand un écrivain naît dans une famille, alors la famille est foutue.".
"Alphonse vivait avec moi parce qu'une dame auprès de laquelle je tenais à me faire bien voir me l'avait demandé", c'est lourd, hein, comme tournure ? Il y en a plusieurs comme ça, des phrases un peu bancales, des bouts de machin qui s'intercalent et m'ont fait me demander qui avait relu tout ça (quelques coquilles aussi), mais en fait je m'en moque total parce que j'ai vraiment aimé.
J'ai aimé Rose, en premier lieu, narratrice de quarante ans, traductrice qui s'éprend des auteurs qu'elle traduit, qui fait un usage immodéré des "issimes" (je les ai comptés (et même listés*, je les ai aimés, tous) : 30 en 419 pages). J'ai aimé sa bande de potes, le quotidien dans lequel ils se débattent plus qu'ils n'évoluent, qu'elle invente une histoire d'amour-amitié-cul avec l'un d'entre eux, les interviews de certains, ce qu'il s'y dit de l'amitié, la réflexion engendrée par le vrai/faux roman à son sujet, les auteurs qu'elle m'a donné envie de lire ou de découvrir (Youozas Baltouchis (La Saga de Youza), Jay McInerney (Moi tout craché), Zeruya Shalev ("Son écriture ressemble à une longue arabesque dérouléee à l'infini, une phrase faite de méandres et de boucles, une phrase comme une sorte d'orgasme, le désir s'étire encore et encore vers le plaisir, il y a des pauses, il faut reprendre son souffle, et puis un mot en appelle un autre qui appelle une caresse, un baiser, tous les doigts en urgence, autre pause et ça repart jusqu'à l'ultime assouvissement. Tu sais quoi ? Ça baise à couilles rabattues, là-dedans. Ça fait le love en veux-tu en voilà. Totale classe."), j'ai aimé les dialogues ("- Quand tu as le physique de Newman, c'est facile d'être un type bien. - Je pense exactement le contraire. Plus tu es beau, moins tu as le sentiment d'avoir besoin d'être autre chose. Les types beaux et bien, c'est rare. - Pas tant que ça, regarde François Hollande, par exemple. - Mais il n'est pas beau ! - Si, mais ça ne voit pas, c'est la différence."), j'ai aimé que tout ceci ne soit pas mièvre, que les personnages aient un peu de bouteille, de vécu, sans avoir encore basculé plus avant, j'ai aimé sentir que ça remuait bien, tout ça, qu'il y avait de la vie et des coups tordus et des coups durs et des choses qu'on ne comprend pas bien, même quand c'est nous qui les faisons, bref, j'ai aimé parce que j'y ai cru, et qu'un truc qui n'est pas exactement du charme mais qui tourne autour de ça (une vivacité, une sincérité, une envie de jouer, tout en s'offrant) éclate à chaque page.
Vivement le deuxième roman.
* les issimes de Rose : moindrissime, emmerdantissime (2 fois), nullissime (4 fois), moyennissime, exactissime, grandissime, milliemissime, incroyablissime, débordissime, planté-issime, vérissime, marrissime, démentissime (2 fois), incapablissime, riennissime, milliers-issime, fée-issime, infini-issime, moindrissime (2 fois), sacré-issime, bouleversantissime, brillantissime, sublimissime, douceurissime.
Les petits succès sont un désastre - Sonia David
Robert Laffont 2012, 419 pages.
18:34 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : la différence, entre un bon exercice de style, et un vrai texte, c'est la nécessité, et le désir. |
07.01.2012
Jeune femme médiocre sous tous rapports, prise dans la masse, invisible, étouffée, ne manquant à personne et ne se suffisant pas à elle-même, cherche sentiment d'être pour liaison vitale.
Ecrire cerveau qui transmettra.
Toulouse, de nos jours. Une secrétaire médicale plutôt terne, qui écrit sans arrêts (sans jamais faire lire quoi que ce soit à quiconque), dont la meilleure amie est Fatiha. Une amie de toujours, mariée, trois enfants, radieuse, heureuse. Ce n'est pas le cas de Sarah, qui entretient depuis le premier regard une liaison avec Julien, le mari de Fatiha. Il veut tout quitter pour elle, elle ne veut pas, comment pourrait-elle faire ça à Fatiha (tandis que coucher avec son mari, ça, ça passe au nom du sacro-saint "amour", moui moui moui). Bref, un quotidien mou dans lequel Sarah fait du sur-place, moyennement tout (ni heureuse, ni déterminée, ni clean, ni tout à fait pourrie). Et soudain, dans le coin de son oeil droit, apparaît un homme. Il est toujours là, il la suit partout, personne d'autre qu'elle ne le voit, mais elle, le voit en permanence, avec un luxe de détails proprement étonnant. Elle cherche d'abord du côté des explications rationnelles, physiologiques, puis sombre peu à peu dans ce coin de l'oeil...
Une histoire qui flirte avec le Fantastique tout en se glissant en permanence dans les rails de la normalité la plus banale. Ce roman se lit d'une traite, bien construit, bien mené, sans effet de manche (ni, hélas, de style particulier), tout à fait agréable et épilogue en pied de nez.
Merci Fashion !
Tu devrais voir quelqu'un - Emmanuelle Urien
Gallimard, 2009, 166 pages.
Lu également par Stéphie, Clara, Marie-José Bertaux, Keisha, ...
17:37 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : gallimard, collection blanche, immédiatement gage de qualité, à quelques exceptions près |
06.01.2012
Je ne l'aime pas, il me semble que ce point est clair.
"Au risque de biaiser davantage votre vision de l'homme, j'ajouterais que Tynee est tout simplement fasciné par la personne qu'il croit être. Ce qu'il ne saisit pas, en revanche, c'est qu'il n'est en fait qu'un coussin péteur et que ses moindres paroles sonnent comme autant de flatulences falotes. Les envies voraces de son ego possédé par un orgueil avide ne se repaissent que de l'admiration des autres. La simple approbation ne suffit pas. Il doit convaincre le monde qu'il est spécial, unique, et surtout, supérieur. Ses rodomontades ahanantes doivent être non seulement acceptées mais applaudies. Avec un appétit aussi féroce il était inévitable qu'il attrapât la grosse tête, et il l'attrapa, mais sa voracité ne se calma jamais. On eût dit qu'il nourrissait un ténia au centre de son âme, qui le laissait en perpétuel état de manque d'attention. C'est une suffisance née d'un manque de confiance proprement brobdingnaguien, qui suinte continuellement à travers la fausse dentelle de sa vanité et fait puruler d'horribles hernies d'introspection qui menacent de faire éclater la sourcilleuse membrane soutenant sa fallacieuse image de soi. Il n'ose évidemment pas laisser une telle chose se produire, car la toile putride de son narcissisme ne contient rien d'autre qu'une perverse et vaniteuse masse de chiures d'asticots.
Les efforts requis pour expulser ce type de sangsue de l'âme sont moindres que ceux qu'il faut déployer pour entretenir son enveloppe protectrice en voie de délabrement. Néanmoins, cela impliquerait qu'il se confrontât à la perspective nauséeuse d'extraire le parasite de sa propre personne et de voir ainsi de ses yeux ce qui l'anime véritablement. Et ce qui anime Tynee est proprement révulsant, il vaut mieux le savoir. Je ne l'aime pas, il me semble que ce point est clair, mais il me paraît difficile de croire que quelqu'un puisse apprécier la compagnie d'un minable connard de schmuck chancrelleux de sa trempe."
Dans un jour ou deux - Tony Vigorito 2001 (Gallmeister 2011) Traduit de l'américain par Jacques Mailhos.
12:11 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : j'admire le travail du traducteur, ça sonne, tout ça. |
05.01.2012
Or, que veulent toutes les femmes, si ce n'est d'être amusées, comprises ou adorées ?
Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée
17. La Femme abandonnée (1832)
Madeleine Ambrière, dans une introduction très inspirée, tout en finesse, (édition de la Pléiade, tome 2), nous indique que cette oeuvre a fait fureur en son temps et que "même l'hostile Sainte-Beuve a salué en elle "une charmante nouvelle". Basée sur une histoire vraie ("le romancier n'a rien inventé mais, comme toujours, il a tout créé."), son intrigue est toute simple : un jeune homme (23 ans) vient en Normandie en convalescence. Il s'éprend d'une marquise plus âgée, qui vit retirée du monde depuis trois ans, ayant rompu les liens de son mariage pour être ensuite abandonnée. Ils connaissent neuf années d'un bonheur absolu, avant qu'il ne cède aux injonctions maternelles et n'accepte d'épouser une héritière en vue de fonder une famille. Désespérée, la marquise s'isole à nouveau loin du monde et sept mois plus tard, il se suicide, incapable de vivre sans elle.
Quarante pages pour tout dire (car tout est dit) de ce qu'est l'amour, une structure littéraire de tragédie et les sentiments, l'empathie qui s'échappent de toutes les phrases, qui savent parfaitement trouver le lecteur : c'est aussi beau que douloureux. Qui, en dehors de Balzac, sait faire ça ?
Comment ne pas admirer follement cette marquise qui part sur ce geste grandiose : après avoir lu la réponse mitigée qui signifie sa fin, elle renvoie la toute première réponse datant du tout début, au-dessous, elle ajoute simplement : "Monsieur, vous êtes libre."
Qu'ajouter à ces phrases ? "Les gens qui ont bien observé, ou délicieusement éprouvé les phénomènes auxquels l'union parfaite de deux êtres donne lieu, comprendront parfaitement ce suicide. Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en un jour aux caprices de la passion. La volupté, comme une fleur rare, demande les soins de la culture la plus ingénieuse; le temps, l'accord des âmes, peuvent seuls en révéler toutes les ressources, faire naître ces plaisirs tendres, délicats, pour lesquels nous sommes imbus de mille superstitions et que nous croyons inhérents à la personne dont le coeur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance religieuse, et la certitude féconde de ressentir un bonheur particulier ou excessif près de la personne aimée, sont en partie le secret des attachements durables et des longues passions. Près d'une femme qui possède le génie de son sexe, l'amour n'est jamais une habitude : son adorable tendresse sait revêtir des formes si variées; elle est si spirituelle et si aimante tout ensemble; elle met tant d'artifices dans sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu'elle se rend aussi puissante par le souvenir qu'elle l'est par sa présence. Auprès d'elle toutes les femmes pâlissent. Il faut avoir eu la crainte de perdre un amour si vaste, si brillant, ou l'avoir perdu pour en connaître tout le prix."
04.01.2012
Du moins avec les livres, les expériences les plus réussies ne sont pas celles où l'on trouve ce que l'on cherche, mais lorsque quelque chose de très différent vous trouve, vous prend par surprise, entraîne votre goût vers de nouveaux territoires.
"Je n'ai jamais envisagé d'écrire un livre sur le corps. Encore moins sur mon corps. Quelle indélicatesse. Pas plus que je n'ai envisagé d'être malade de la façon mystérieuse et exaspérante dont je l'ai été. Par-dessus tout, il ne m'était jamais venu à l'idée qu'une maladie risquait de mettre au défi mes présomptions les plus enracinées, de m'obliger à repenser la primauté que j'ai toujours accordée au langage et à la vie de l'esprit. A force de textos, de mails, de chats et de blogs, nos cerveaux modernes dévorent notre chair. C'est la conclusion à laquelle une longue maladie m'a amené. Les vampires cérébraux que nous sommes devenus se nourrissent de leur propre sang. Même au club de gym, ou lorsque nous courons, notre vie est entièrement concentrée dans la tête, au détriment de notre corps."

Voici un livre dont le classement en témoignage, s'il n'est pas faux, est terriblement réducteur : à partir du récit d'une maladie, Tim Parks nous offre surtout une merveilleuse réflexion sur plusieurs sujets parmi les plus intéressants. Non seulement il écrit très bien, raconte à la perfection (et croyez-moi, rendre passionant un bilan urodynamique n'est pas donné à tout le monde) mais il réussit le tour de force d'élever sans cesse son propos, tout en posant sur lui-même un regard des plus lucides.
Tout est ego, en gros. Mais le savoir ne résout rien.
Voici donc un homme de 51 ans avec des douleurs dans le bas-ventre. Il est plutôt sportif, surveille son alimentation, passe rationnellement tous les examens médicaux possibles : physiquement, il semblerait que tout aille bien. Il a pourtant vraiment mal. Commence alors une descente aux enfers sur internet qui débouche pourtant sur une découverte : une autre approche qui l'amène vers la méditation. Cette démarche vers des solutions dites "alternatives" est extrêmement bien décortiquée, souvent mise à distance, sans glorification aucune et avec beaucoup de préjugés bien combattus.
Ce que nous dit et nous répète Tom Parks c'est que nous ne pouvons pas dissocier nos corps et nos esprits, personne n'est pur esprit et il a fallu qu'il endure une vraie souffrance pour réconcilier (plus ou moins) ces deux parties de lui-même.
Comme le dit très bien David Lodge en praise : "Une introspection fulgurante d'honnêteté, profondément revigorante, subtilement drôle, qui nous parle des liens entre l'écriture, la personnalité et la santé. Une fois que j'ai commencé la lecture, je ne me suis plus arrêté."
Pareil.
A noter que ce roman vient d'être intégré au programme des lectures du cursus de psychologie cognitive à Oxford.
Le calme retrouvé - Tim Parks
Actes Sud, 2012, 322 p.
Traduit de l'anglais par Isabelle Reinharez
Titre original : Teach Us to Sit Still
""Nous allons vers les romans pour y trouver la vie", j'avais lu ces mots, ou quelque chose d'approchant, assez récemment dans le livre de James Wood, How Fiction Works, mais ils auraient tout aussi bien pu avoir été prononcés par D.H. Lawrence ou F.R. Leavis. Et je comprenais à présent, avec une absolue certitude, que cette affirmation était une croyance fausse et égoïste. La vie n'est pas dans les romans. Les romans qui le plus irrésistiblement nous tiennent à l'écart de la vie sont ceux qui l'imaginent pour nous et la remplacent de la façon la plus précise, la plus intense et la plus merveilleuse, les romans de Dostoïevski et, oui, de Lawrence, ceux des vrais grands écrivains. Mais les romans eux-mêmes ne sont pas la vie et nous n'allons pas vers eux pour y trouver la vie. Si c'est la vie que nous voulons, nous posons le livre."
05:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : plus on menace la pensée et le langage, de les réduire au silence, ou simplement, de chercher à les faire descendre, dans notre existence, du piédestal ridicule, sur lequel notre culture et notre milieu les ont placés, plus, dans leur besoin de se justifier et de s'affirmer, ils deviennent féconds., la réflexion n'est jamais plus exaltante, que lorsqu'on réfléchit aux dégâts, que la réflexion engendre, le langage jamais plus séduisant, que lorsqu'on reconnaît son irréalité. |
02.01.2012
Tu es très gentil, tu sais ? Tu n'es pas un garçon ordinaire. - Déjà des insultes ?
"Elle avait entraîné Ilan près du berceau où Ofer dormait, les poings crispés, se rappelle Ora. "Et voilà mon chéri, un autre soldat pour Tsahal !" s'était-elle exclamée."D'ici qu'Ofer grandisse, le pays sera en paix !" s'était empressé de répondre Ilan, comme il se devait. Qui avait raison ? se demande-t-elle."

En 1967, Ora rencontre Avram et Ilan, dans un hôpital israélien, alors qu'ils sont tous adolescents. Trente ans plus tard, ils sont toujours proches, même si la vie les a grandement fait valser. Aujourd'hui, Ora a conduit son fils cadet, Ofer, à la guerre. Après ses trois années de service militaire obligatoire, il a choisi de se porter volontaire pour une mission dangereuse. Mue par une pensée magique impérieuse, elle part pour la randonnée qu'elle avait à l'origine prévue de faire avec lui à travers la Galilée, et elle emmène (de force) Avram : tant qu'elle ne sera pas joignable, pas là pour recevoir la mauvaise nouvelle, son fils ne mourra pas. Au fil des jours, elle entreprend de le raconter à Avram, de le maintenir sauf par le pouvoir de leurs pensées et de ses mots...
"Une femme fuyant l'annonce" de David Grossman (Seuil, 2011, 666 pages, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen) est un Grand Roman, peut-être le meilleur de ceux que j'ai lus en 2011. En parler est tâche ardue tant il est riche, signifiant (et pourtant limpide) et surtout tant il pose de questions, sur des sujets absolument impossibles à évoquer brièvement (et que je n'évoquerai donc pas).
Ce que je veux en dire tient au fond en deux éléments majeurs : il est impossible à lâcher (Paul Auster dit en praise "J'ai dévoré ce long roman dans une sorte de transe fiévreuse", c'est exactement ça) et il ne cesse d'évoquer, en parlant de choses très concrètes voire même triviales parfois, la grandeur.
Je suis passée par plusieurs états tout au long de ma lecture, éprouvant d'abord peu de sympathie pour les protagonistes. Avram n'est jamais parvenu à me faire surmonter mon impression première (pourtant, son "divorce par saut d'un arbre" m'a impressionnée, et j'ai compati sincèrement à la période égyptienne), Ilam m'a conquise en offrant le langage à Adam, et Ora m'a tout simplement bouleversée. C'est incroyable que David Grossman soit un homme et ait une telle justesse dans le portrait qu'il dresse d'une femme : Ora est une femme, voilà, c'est tout (et je prononce ce "tout" les bras grands ouverts et dressés mentalement), elle a tort et elle a raison, elle exagère et elle n'ose pas, elle pardonne et elle condamne, elle danse, fragile et si forte, sur une corde impalpable qui n'a pas besoin d'être rouge pour prendre un sens. En étant femme, donc, presque une incarnation de "la" femme, elle est aussi adolescente, jeune mariée, vieille mariée, épouse rejetée, épouse comblée, maîtresse, et mère. Maman. La mère.
Je n'ai craqué qu'une fois, pour deux petites larmes uniques, qui ont glissé discrètement sur mes joues tandis que ma voix se cassait sur la dernière phrase "Et au fil des semaines, l'un a sauvé l'autre, ne me demande pas comment" (p. 476), alors que je venais de lire les sept pages précédentes à haute voix à un auditoire attentif. C'est tellement... fort, ce moment entre deux frères (et évidemment les tocs, sujet hautement radioactif chez moi). C'est tellement... imparable, la construction littéraire de cette scène. C'est tellement... la vie. La place d'une mère. Ce qu'elle a construit. La façon dont sa famille existe par elle, mais sans elle, ses fils sont au monde, ils sont capables d'y faire leur place sans qu'elle intervienne, mais parce qu'elle a créé cette possibilité.
"Ce n'est pas tragique ni très original, tu sais. Ni insurmontable non plus. Le monde est une photo très floue. Je peux vivre avec. Et toi ?"
Prix Médicis Étranger 2011, plus que mérité.
01.01.2012
Bonne année !
Je n'ai pas aimé 2011. Je me souhaite une meilleure année 2012.
Je vous souhaite à toutes et tous une excellente nouvelle année, soyez heureux, gâtés, chouchoutés, gais et légers, profonds et pétillants, braves et courageux, soyez gentils et doux, amusez-vous, la vie est courte.
Meilleurs voeux !
(Détail (flou) d'un sapin à Vaux le Vicomte, dont la particularité est d'être orné de photos de chiens en costume. Je like !))
00:05 Publié dans Rien à voir | Lien permanent | Commentaires (61) | Envoyer cette note | Tags : je vous embrasse, tous autant que vous êtes, et je vous aime, lisez en paix. |
29.12.2011
Les fous sont seulement des gens éreintés que la nuit ne secourt plus.
Sollicciano d'Ingrid Thobois (Zulma, 2011, 216 pages) est un roman au charme envoûtant. On en tourne les pages avec une certaine urgence, avides de savoir, de comprendre, le suspens accentué par une chronologie erratique. Une quinquagénaire professeur de philosophie, en couple depuis deux ans avec son thérapeute. Un couple qui fonctionne selon d'autres critères que ceux du commun, un couple fragile. Un ancien élève détenu dans une prison italienne, une visite chaque jeudi. Et la folie qui monte lentement, le malheur poisseux pour chacun d'entre eux que l'on sent planer dès les premiers mots. Avec ceci une écriture recherchée, des rimes parsemées, des phrases au fort pouvoir évocateur. Je n'ai pas été complètement séduite, mais j'ai été déroutée. C'est bien aussi.
"Pour ceux qui n'ont jamais fait l'expérience du désamour, un point est une virgule. (...) Le pire réside ailleurs, dans la continuité d'une respiration que l'on ne partage plus, dans les mouvements d'un corps que l'on ne localise plus. Il est là, quelque part, désirant, il a peut-être chaud, soif, froid mais on ne saura plus rien de ses états. A tout moment on peut le recroiser, il pourrait même téléphoner, se manifester et qui sait, revenir sur ses pas. L'attente nous a ferrés. L'espoir gangrène. Quelqu'un sans lequel vivre est un vertige qui poursuit sa route au coin de la rue, le pas léger, d'oublis en lendemains."
08:20 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : à la joie impatiente éclairant d'autres yeux, à la fébrilité des mains, on voyait qu'une attente prenait fin, un couple allait se retrouver, ils se seraient manqués, ils avaient un peu peur, -comme toujours avec le bonheur. |
27.12.2011
Les grandes souffrances se devinent
Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée
16. La Grenadière (1832)
Nouvelle de 22 pages, La Grenadière nous raconte une fort triste histoire de dévouement. Dans une jolie maison au bord de la Loire, s'établit une petite famille : une mère et ses deux fils, vibrante image d'un bonheur calme et tranquille. Ces trois-là vivent les uns pour les autres, ils inspirent une admiration teintée d'un respect craintif, on sent le drame couver. En effet, la mère se meurt, et charge son aîné de prendre soin de son frère, dans un adieu déchirant et à peine éclairant. Il s'acquittera de sa promesse. Si l'histoire est déroutante, la plume transmet vraiment quelque chose cette fois, et la précision des descriptions vient remuer le coeur du lecteur. Touchée.
17:25 Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : quand tout me tombe des mains, quelques petites pages de balzac, et hop. |


