Page d'accueil | 2006-04 »

28.03.2006

Merveilleuse, oui, et colorée, piquante, farfelue, et plus encore

Véronique OVALDE - Déloger l’animal
Actes Sud, 2005

 

J'adore absolument ces romans où l'on se fait piéger, qui se révèlent tout autre chose que ce que la 4° de couverture peut en dire, ou les premières pages laisser supposer. Donc, baissez vos défenses, oubliez ce que vous pensez savoir ou deviner, et entrez dans l'histoire de Rose.

15 ans, en paraissant 7, scolarité en institut spécialisé, une passion pour l'élevage des lapins sur le toit de son immeuble, une Maman à perruque et un père Monsieur Loyal dans un cirque, voici Rose, telle qu'elle se raconte. Sa meilleure amie a 65 ans, et lorsque Maman disparaît, peu à peu elle fissure l'imaginaire qu'elle prenait pour la réalité, qui pouvait nous décontenancer légèrement, pour tout recadrer dans le concret, quitte à écorner la poésie... Car Rose ne ment pas, elle construit à partir de ce qu'elle a entendu, supposé....

Une petite merveille où de page en page on savoure, on apprécie en se félicitant de notre chance. J'ai absolument dégusté le personnage de Markus, ses réflexions, son environnement, je me suis souvent demandé comment Véronique Ovaldé pouvait exister sans que je n'en aie jamais entendu parler. Son écriture est drôle, touchante, sensible, profonde, bref, c'était LE roman de la rentrée 2005. Ruez-vous.

166 p.

Extrait : p. 144

"Retournons à la caravane, dit-elle.
Il avala sa salive.
Il se dit, il faut que nous nous arrêtions en chemin, que je trouve un truc à fumer, que je puisse boire quelque chose de fort, que nous nous perdions en route, que la neige se remette à tomber, que nous soyons pris dans le blizzard, que son cinglé de frère surgisse, il faut que nous ne puissions pas atteindre la caravane, que nous fassions tous les bars du coin, qu’elle tombe, que je m’endorme brutalement sur le trajet, que je fasse un infarctus, qu’un nuage toxique s’abatte sur la ville, que se produise un grand incendie, que les Nord-Coréens attaquent, que ma mère débarque et me demande de l’aide pour sortir sa voiture des congères, il faut que je propose autre chose.
Puis Markus s’est dit, putain j’ai jamais eu aussi peur."

(avant le premier baiser ! )


D'autres avis ?
Une vibrante déclaration d'amour de Plume salée

L'avis plus nuancé de Laure
Et celui encore plus mitigé de Flo

24.03.2006

Michel Tremblay, mon héros

Michel Tremblay


Chroniques du plateau Mont-Royal


Tome 1. La grosse femme d’à côté est enceinte
Actes Sud, 1995

Une journée à Montréal, en 1942, ni extraordinaire ni vide, plein de personnages tous très bien présentés, une touche de fantastique, d'humour, d'amour, mais surtout, surtout : Une palette extrêmement bien rendue des variétés de la nature humaine.
C'est savoureux ! Comment ne pas comprendre ces différents héros et héroïnes, empêtrés dans leur caractère, brûlant tous du désir de se faire comprendre, s'aimant, se détestant...
Il y a bien sûr un chat, ne cédant pas sa place dans l'histoire, on rencontre même Laura Cadieux encore jeune ! La pauvre se voit gonfler de jour en jour, ayant la malchance (!) d'avoir épousé un maître-saucier qui exerce ses talents sur elle....
J'aime tout dans ce livre. Et par dessus tout la grande sensibilité de Michel Tremblay qui transfigure l'ordinaire...
288 p.

 

Tome 2. Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges
Actes Sud, 1995

"Thérèse pis Pierrette" sont en fait un trio : il faut ajouter Simone.  Nous sommes un mois après le 1er livre, les cours à l'école des Saint-Anges ont repris.
C'est surtout les 3 fillettes qu'on va suivre dans ce second tome. Simone a été opérée de son bec de lièvre, Thérèse est toujours en proie aux tourments de l'éveil des sens, et Pierrette a toujours honte de ses dents.
A côté de leur histoire, tous les autres personnages sont toujours présents, avec en prime une horrible mère sup remplie de mesquinerie et de méchanceté.
Je suis de plus en plus intriguée par les voisines d'Albertine, ces 4 femmes mystérieuses et invisibles à presque tous...
336 p.

 

Tome 3. La Duchesse et le roturier

Nous sommes en 1947, et Victoire va nous quitter là, entraînant avec elle sans doute très vite après Josaphat.
Edouard est celui que nous allons le plus suivre, dans le Montréal nocturne des revues, du spectacle, lui qui à la mort de sa mère va tenter de se révéler tel qu'il voudrait être.
Ce 3° tome est bouleversant. L'analyse de la relation d'Edouard à sa mère est hyper pertinente. Les réactions de la grosse femme face à l'homosexualité de son beau-frère sont immensément humaines, je suis émerveillée de la façon si précise et délicate qu'à Michel Tremblay de nous dépeindre avec minutie et beauté tous les petits riens qui nous construisent.
Deux moments forts pour moi dans ce tome :
Le 1er, la scène dans le café avec Thérèse et les verres d'eau chaude. Hilarant ! Dans cette scène tout est dit : Lucienne et Richard, qui cherchent à "s'élever" de leur condition, sans échapper au snobisme  leur faisant traiter de haut leurs anciens congénères, Thérèse qui débarque et qui sent tout ça en un instant, et la chute drolatique avec la petite mesquinerie de la serveuse .... Superbe !
Le second,  extrêmement percutant, c'est la petite phrase de Marcel à sa tante juste avant qu'elle ne parte pour voir Tino Rossi.... "J'ai choisi le mensonge..." Extraordinaire ! ça vous tue complètement ! Reprenant une longue conversation, par cette petite phrase il renonce à sa personnalité profonde, montre son désir de se conformer pour vivre au milieu des autres, c'est terrible !!! Et ça arrive juste après un long moment d'excitation, car on est tout émoustillés aussi à l'idée d'aller au concert avec Albertine et la grosse femme....
Ah non vraiment ce livre est construit de façon magistrale, je n'exagère pas du tout,  c'est magnifique.

 


Tome 4. Des nouvelles d'Edouard
Actes Sud, 1998

Tout commence dans les coulisses d'un cabaret gay, ça dure un peu, on peut craindre de passer un tome entier avec ces travestis et hum... on se lasse d'avance... Mais badaboum, Edouard se fait assassiner, et en hommage posthume ses amis entreprennent la lecture du journal de son voyage à Paris; Il en a rajouté toute sa vie, et dans ce journal tout autant, mais il est destiné à la Grosse Femme, sa belle-sœur, et sous la plume sarcastique se dévoile toute sa profondeur.
On aborde les sentiments communs à tous ceux qui l'ont vécu, on visite le snobisme, le chacun-pour-soi.
On croise Boris Vian, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, en l'espace de 36 heures on visite plein de quartiers différents.
On touche du doigt les différences de culture, jusque dans les détails du quotidien.
On parle de bonheur d'occasion, de Gabrielle Roy !!
Bref, c'est passionnant, pas moins.
328 p.

 

Tome 5. Le premier quartier de la lune
Actes Sud, 2000

On retrouve dans ce 5° tome la même construction que dans le 1er : on concentre tout le livre sur une seule journée, celle qui ouvre l'été 1952. Les 2 héros sont cette fois Marcel et son cousin, l'enfant de la grosse femme. Marcel aura finalement grandi à cheval entre ses 2 vies, délaissant peu à peu l'imaginaire sans entrer vraiment dans la réelle... et il est devenu un préado "différent", en classe spéciale car pas capable de suivre une scolarité normale, sans pour autant être réellement déficient. Albertine vieillit fidèle à elle-même, dure, lunatique, mais nous offre pourtant en fin de livre un passage bouleversant construit en toute musicalité. Cette journée est aussi celle des examens pour passer dans la classe suivante pour toute la petite troupe de copains de la rue Fabre, et la découverte de la télé pour la grosse femme.
J'ai trouvé que ce tome était bien triste, presque comme si nous lecteurs devions aussi abandonner le côté fantastique, irréel et léger, humoristique des évènements précédents pour "retomber" dans le quotidien routinier, qui déçoit toujours surtout quand on est dans l'attente du souffle romanesque qui nous permettrait de le transcender...
Mais à l'image de la vie elle-même, il faut en passer par là pour appréhender l'ensemble...
312 p.

 

Tome 6.  Un objet de beauté
Actes Sud, 1999

Dernier tome des Chroniques du Plateau Mont-Royal, Un objet de beauté fait mal.
Il fait mal parce que la vie est bien dure pour tous nos personnages qui ont grandi, vieilli. Mal aussi parce que Marcel, qui est le héros principal de l'ouvrage, est tout à la fois psychotique et capable d'une imagination d'une beauté fulgurante : un film, un livre, un peintre... J'ai relu 2 fois ces chapitres en savourant chaque mot, chaque image. Nous vivons avec Albertine et Marcel, Thérèse et Simone, Nana la grosse femme, et rien ne va, pour personne. Je ne veux rien dévoiler de la fin, mais que la vie est injuste....
Alors voilà, on termine ces chroniques et à la douleur d'en avoir fini avec ces belles pages, s'ajoute la désespérance de ces personnages englués, coincés, lucides et malheureux.
339 p.


 

14.03.2006

L'élégance personnifiée

Gabrielle Roy - Bonheur d'occasion
Boréal, 1976

 

Ce livre est assez désespéré. C'est une approche de la grande pauvreté dans un quartier de Montréal, en 1941
On suit le destin de plusieurs personnages très différents, chacun cherchant son bonheur de diverses manières, aucun n'est parfait, aucun n'est pourri, tous sont humains mais tous se fourvoient.

Florentine débute le livre, c'est la fille de  Rose-Anna et Azarius, elle « fait » serveuse et son salaire passe entier à faire vivre sa famille. Elle s'éprend de Jean, qui répond plus ou moins à son amour mais s'en défend. Lui, il veut s'élever dans la société, il a sa revanche à prendre sur une jeunesse où il a été nié, bien que matériellement hors de soucis. Son ami Emmanuel lui est un être pur. Il a côtoyé ce milieu d'enfants d'ouvriers à l'école primaire, puis s'en est éloigné, ses parents étant plus aisés. Mais il n'a aucun préjugé, et devenu soldat, il ressent le besoin de les revoir à nouveau. D'ailleurs ils ne sont que 2 enfants dans la famille, mais chez lui le climat est triste, lourd. Rose-Anna n'en peut plus. Grossesse sur grossesse, elle porte sa famille à bout de bras et s'use pour assurer un minimum de quotidien à chacun. Et ce n'est pas suffisant. La famille a faim, est fatiguée, est négligée. Elle en oublie l'affection et même, elle se perd dans tous ces problèmes.
Et il se passe beaucoup de choses pour tous ! Leurs histoires sont liées.

Oui, c'est vraiment un livre dur.
Les femmes y portent un peu à bout de bras le côté raisonnable, sans elle tout sombrerait dans le chaos... mais en même temps elles sont engluées dans le côté pratique, et la théorie, la pensée, les grandes idées sont développées du côté masculin. Rose-Anna par exemple tout au long du livre ne fait que saisir instinctivement et subrepticement les vérités profondes, sans mener de réflexion. Alors qu’ Azarius est un champion d'éloquence, il en impressionne même Emmanuel. Il comprend beaucoup de choses, mais est incapable de sortir de la théorie, d’agir.

C'est un incontournable en littérature québécoise, mais il y manque, pour moi, une toute petite lueur d’espoir.

C’est le tout premier roman écrit par Gabrielle Roy, son influence au moment où elle le rédige est française, et s’il a marqué pour toujours les esprits, il n’est pas vraiment représentatif de la plume toute en délicatesse et d’une sincérité inégalée de son œuvre postérieure.

J’adore Gabrielle Roy. Je vous en reparlerai.

413 p.

 

Toutes les notes