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06.08.2006

Le samedi chez Marcel

Quand je dis qu’en dehors d’évènements très rares, comme cet accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune variation, je ne parle pas de celles qui, se répétant toujours identiques à des intervalles réguliers, n’introduisaient au sein de l’uniformité qu’une sorte d’uniformité secondaire.

C’est ainsi que tous les samedis, comme Françoise allait dans l’après-midi au marché de Roussainville-le-Pin, le déjeuner était pour tout le monde, une heure plus tôt.

Et ma tante avait si bien pris l’habitude de cette dérogation hebdomadaire à ses habitudes, qu’elle tenait à cette habitude-là autant qu’aux autres. Elle y était si bien « routinée », comme disait Françoise, que s’il lui avait fallu un samedi, attendre pour déjeuner l’heure habituelle, cela l’eût autant « dérangée » que si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner à l’heure du samedi. Cette avance du déjeuner donnait d’ailleurs au samedi, pour nous tous, une figure particulière, indulgente, et assez sympathique.

Au moment où d’habitude on a encore une heure à vivre avant la détente du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité. Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits évènements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des conversations, des plaisanteries, des récits exagérés à plaisir ; il eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire si l’un de nous avait eu la tête épique.
Dès le matin, avant d’être habillés, sans raison, pour le plaisir d’éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité, avec patriotisme : « Il n’y as pas de temps à perdre, n’oublions pas que c’est samedi ! »
cependant que ma tante, conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue que d’habitude, disait : « Si vous leur faisiez un beau morceau de veau, comme c’est samedi. »

Si à dix heures et demie un distrait tirait sa montre en disant : « Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner », chacun était enchanté d’avoir à lui dire : « Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez que c’est samedi ! » ; on en riait encore un quart d’heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour l’amuser.

Le visage du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient que c’était samedi, flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu’un, pensant qu’on était en retard pour la promenade, disait : « Comment, seulement deux heures ? » en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui ont l’habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques nuages paresseux), tout le monde en chœur lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c’est samedi ! »

La surprise d’un barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu’avait de particulier le samedi) qui, étant venu à onze heure pour parler à mon père, nous avait trouvés à table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise.

Mais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi, elle trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du cœur avec ce chauvinisme étroit), que mon père, lui, n’eût pas l’idée que ce barbare pouvait l’ignorer et eût répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la salle à manger : « Mais voyons, c’est samedi ! » Parvenue à ce point de son récit, elle essuyait des larmes d’hilarité et pour accroître le plaisir qu’elle éprouvait, elle prolongeait le dialogue, inventait ce qu’avait répondu le visiteur à qui ce « samedi » n’expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions : « Mais il me semblait qu’il avait dit aussi autre chose. C’était plus long la première fois quand vous l’avez raconté. » ma grand-tante elle-même laissait son ouvrage, levait la tête et regardait par-dessus son lorgnon.

Marcel Proust
Du côté de chez Swann

Commentaires

Tu me donne envie de relire Proust. Bonne initiative.

Écrit par : loupiote | 06.08.2006

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Tant mieux, Loupiote ! Pour ma part je n'en suis qu'à la première lecture, et j'y vais partie par partie, ça reste vraiment loin de mes goûts comme lecture, même si je ne doute pas de ce que ça peut m'apporter, et que certains passages me ravissent (comme ce Samedi qui m'a fait rire !!)Peux pas me défaire d'un sentiment de punition, je suis un cas désespéré, je n'aime que la littérature de détente !

Écrit par : Cuné | 06.08.2006

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oh la la, si on remplace samedi par dimanche c'est exactement ce qu'on vivait chez mes parents :-/. Je n'ai jamais réussi à aimer Proust... A l'exception d"Un amour de Swann" qui je crois est un peu à l'écart dans son oeuvre.

Écrit par : Kroustik | 06.08.2006

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C'est mon "P" pour mon challenge ABC 2006... Vais-je m'y tenir...?

Écrit par : kalistina | 06.08.2006

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J'ai lu proust au lycée et à l'époque j'avais trouvé ça fastidieux mais en lisant ce passage sur les samedi, je me dis que peutêtre que maintenant j'apprécirait plus.

Écrit par : loupiote | 06.08.2006

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Kroustik, ça devait être plutôt amusant chez toi ;o)) Tu n'as pas de blog, au fait ?Kalistina, aucune raison que tu ne t'y tiennes pas ! :-D Où est-ce qu'on peut trouver trace de ton challenge, sur ton blog ? Ca m'intéresse.

Écrit par : Cuné | 07.08.2006

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Voui, mon oubli est réparé, je viens de faire un billet au sujet du challenge :o)

Écrit par : kalistina | 07.08.2006

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Non! Pour plein de raisons en fait.. Des mauvaises sans doute :p!

Écrit par : Kroustik le: 15/08/2006 15:00:01 </div> </div> | 15.08.2006

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