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27.09.2006

Sur les traces d'une hors-la-loi

Nuala O’FaolainL’histoire de Chicago May

Sabine Wespieser, 21 Août 2006

 

May Duignan – dite Chicago May - d’Endenmore, Irlande, s’est enfuie de chez elle en 1890 pour mener une vie de hors-la-loi dans différents pays, jusqu’en 1929 où elle s’est éteinte, malade,  à Philadelphie, âgée seulement de 58 ans.

Nuala O’Faolain entreprend ici d’établir sa biographie, mais non conventionnellement : bien sûr, elle va relater chronologiquement ses faits et gestes, sans romancer en aucune façon, mais va aussi extrapoler d’une façon toujours contextuelle, et en le précisant à chaque fois.
Elle indique dès le début qu’elle n’entend pas se confronter au caractère assommant du picaresque. Mais les documents qu’elle consulte, les écrits de May sont d’un pragmatisme total. C’est pourquoi il lui faudra se rendre inlassablement dans tous les endroits où elle est passée, s’approprier l’impalpable et se bricoler une vision personnelle des milliers de petits riens qui font un tout.

Et c’est bien mystérieux, une vie.

Pourquoi s’intéresser à cette femme précisément ? Avec au départ,  la condescendance grossière d’écrire sur quelqu’un qui n’était pas exceptionnelle, comme une sorte de  défi moral, et à l’arrivée comprendre qu’elle n’aime pas Chicago May. Mais ses recherches, ses comptes rendus aussi minutieux que remplis de parallèles intimes, auront permis à Nuala O’Faolain d’entrevoir chez une compatriote, une façon d’épouser le cours des choses qui est plus libre que la liberté.
Et c’est bien ça qui ressort.

Cette irlandaise flamboyante a mené sa barque sans réfléchir, toute sa vie elle s’est laissée aller au moment présent, sans se préoccuper du carcan de sa condition de femme inculte et pauvre, refusant le joug du cléricalisme, avançant et avançant.
Et en la cherchant, Nuala O’Faolain, qui n’a aucun matériel introspectif autour de May à sa disposition, se sert de sa propre expérience, suppose ce que May a pu ressentir à travers ses proches à elle, et l’explicite à chaque fois.

C’est pourquoi il est inévitable que ce genre-là, cette forme de biographie tout à fait personnelle, qui dévoile tout autant son auteure que son sujet, en déroute certains, comme Anne-Sophie qui n’a pas aimé cette oscillation permanente entre deux univers.

Mais pour ma part j’ai apprécié du premier au dernier mot, et si à l’instar de Nuala O’faolain je ne ressens pas d’amour ou d’amitié particulière pour Chicago May (que je trouve finalement assez passive dans ce qui lui est arrivé, sans jamais de recul), je comprends bien que ce n’était pas le but premier.
Elle le dit elle-même en épilogue, un roman aurait permis beaucoup plus facilement l’admiration ou la tendresse. Mais là n’était pas son propos, car :

Une vieille prostituée fatiguée repose dans une sépulture anonyme. Mais, vous voyez, on vous a conduit jusqu’à elle. Nous savons déjà comment nous sentir proches des gens que nous aimons  et comprenons, mais il est un territoire au-delà de ce que nous connaissons déjà, et des voyages de pionnier à entreprendre pour y aller. Là-bas, des gens attendent dans l’ombre.
Que le rayon de l’attention brille là-bas. L’obscurité recule.

Quelle jolie lumière sait projeter Nuala O’Faolain

 

Traduction (Irlande) de Vitalie Lemerre
(A noter que les éditions Sabine Wespieser placent aussi, comme Métailié, la traductrice en couv )
464 p.


Un extrait audio ici (lu par Rozenn Martinais)


 

26.09.2006

Dépaysement garanti

Jorn RIEL

© B. CANNARSA - 09/2005 / Agence Opale

 

Le garçon qui voulait devenir un être humain
Traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet
Editions Gaïa, 2002

 

Livre 1 Le naufrage
89 p.


Conte historique traditionnel narré d'une façon très simple et accessible même aux plus jeunes, la trilogie du garçon qui voulait devenir un être humain débute avec le naufrage des bateaux de Thorstein qui s'exilait au Groënland pour 3 ans, après avoir assassiné le père de Leiv. Ce sera l'occasion pour ce dernier de rencontrer Narua et Apuluk, et de faire connaissance avec les Inuit.
On est immédiatement plongé dans l'ambiance, on a envie de le lire à haute voix et c'est un bonheur de retrouver la culture esquimaude à son meilleur.

Vite, la suite !

 

 


Livre 2  Leiv, Narua et Apuluk
95 p.


Où le trio retrouve la tribu, avant de se lancer dans une chasse à l'homme envers 2 individus néfastes et sanguinaires. Toujours aussi prenant et palpitant. Il est à noter comme le style même du récit se conforme aux traditions Inuit, tout dans l'action sans aucune fioriture. Là-bas, on est ce que l'on fait, et on ne fait que dans l'intérêt commun. En message également la façon d'aborder l'autre, l'inconnu, dans les deux peuples. Narua se fait presque baptiser chrétienne, ayant eu la frayeur de sa vie dans le sauna qu'elle a pris pour l'enfer...
Par contre énormément de massacres dans ce tome !

 

 

 

Livre 3  ... Et Solvi
110 p.


Suite et fin de cette belle histoire toute simple, d'amitié, de fraternité, de tolérance, d'ouverture sur les autres cultures et même, d'amour sous toutes ses formes. Notre trio devient quatuor, part en voyage, rencontre le péril, triomphe et fait la fête, on est suspendus aux mots de Jorn Riel, on redevient des enfants qui écoutent une histoire hors du commun avec des héros très différents de soi, et c'est tout simplement bon. Toujours sous la simplicité du récit, on peut trouver un exposé clair et objectif de certains faits de société, ici l'esclavage. Et on termine sur la demande en mariage Inuit, sourire assuré !

 

 

 

Le jour avant le lendemain
Traduit du Danois par Inès Jorgensen
139 p.

 

Ninioq est devenue une vieille femme, elle sent que bientôt ce sera le moment d'aller seule sur la glace, conformément à la coutume de son peuple. Mais pour l'instant elle a encore une mission, elle doit surveiller la viande en train de sécher sur une petite île en compagnie de l'un de ses petits-fils. C'est l'occasion de transmettre toutes les histoires qu'elle connaît, d'enseigner à Manik un tas de choses qui lui serviront dans sa vie d'homme. Mais depuis quelques temps Nimiok est inquiète, le matin cette sensation la réveille et la perturbe, elle sent que quelque chose va arriver....

Ce trop court roman possède une magie puissante. Considéré comme l'un des livres majeurs de Jorn Riel au sommet de son art, il est tout à la fois une extrapolation imaginaire à partir d'une découverte fortuite de l'auteur, un conte familial où la transmission générationnelle prend tout son sens, et un documentaire sur la vie des Inuit. Je ne m'attendais pas à cet épilogue, bien qu'il soit dans la droite ligne du reste du roman. J'ignore pourquoi je suis aussi fascinée par cet univers esquimau, je passe par plusieurs étapes quand je m'enfonce dans leur histoire, de l'admiration devant leurs valeurs essentielles à une espèce de dégoût devant la brutalité de certaines coutumes.

 

16.09.2006

Seul l'oiseau moqueur chante à l'orée du bois


Walter TevisL’oiseau d’Amérique

Presses de la renaissance, 1980
Rééditions J'ai lu, 10-18 et Folio

 

25° siècle, le monde est régi par les droits sacrés à la Solitude et à l’Individualisme. Les gens sont élevés en dortoirs, on leur serine à longueur de temps de petits mantras qui s’ancrent profondément dans leur esprit :
« Sexe vite fait protège », « Dans le doute, n’y pense plus », « Etre seul, c’est bien », « Pas de question, relax ».
Gavé de joints et de calmants, chacun est dans sa petite bulle, coupé des autres.
Plus personne ne sait lire, ni bien sûr écrire.
Mais certains, de plus en plus nombreux, s’immolent par le feu… Pourquoi ?

Bentley apprend seul à lire, en tombant sur de très anciens livres pour enfants. Ca intéresse Spofforth, un robot perfectionné, intelligent et capable de sentiments, pour son malheur. Mais moins finalement que Mary Lou, la rebelle qui revisite Adam & Eve avec une pomme en plastique…

La préface, fort bien faite, d’André-François Ruaud, nous présente Walter Tevis et donne envie de lire tous ses romans. Hélas il y en a peu, les choses sont mal faites. Pour vous le situer un peu, je citerais « L’arnaqueur » ou « La couleur de l’argent », il n’a pas fait que dans la SF.

J’adore la science-fiction de cette qualité-là, sans trop de jargon technologique, située dans un univers futuriste mais cohérent, bourrée de clins d’œil et de personnages attachants. Il se dégage une mélancolie tranquille, tour à tour désespérée ou pleine de vie, des moments de grâce pure.

Bentley découvre vite qu’il n’a aucun goût pour la fiction, mais qu’il est parfois touché par certaines phrases éparses qui trouvent en lui une résonnance, sans qu’il puisse vraiment les interpréter : il apprend à lire. C’est là où je me dis que je n’en aurai jamais fini moi-même.

Un roman captivant qui est tout entier une belle allégorie de la lecture.

Traduction (USA) de Michel Lederer
386 p.

L'avis de Chimère

15.09.2006

Quarantaine bien ordonnée...

Stewart O’NanUn mal qui répand la terreur

Editions de l’Olivier, 2001

 

Je n’avais pas tellement aimé La lumière, de Torgny Lindgren, et j’ai retrouvé dans ce mal qui répand la terreur une grande partie du même esprit.
Epidémie qui débarque, petit village isolé, temps reculés, drames, drames, drames, et nature humaine pas jolie-jolie.
Sauf que.
Comment dire...
Stewart O’Nan louvoie, brouille nos habitudes, nos repères, rédige tout le roman à la deuxième personne du singulier, établit un héros très pragmatique et droit dans ses bottes pour le montrer sitôt chancelant et hors de la réalité, nous rive presque malgré nous à son histoire, et jusqu’au bout.

La Muse Livre, qui me l’a fait découvrir, en parle en ces termes « oh, mondieuquilestdoué ! »

Une très juste phrase en 4° de couv : « Un mal qui répand la terreur est un récit gothique plongé dans une lumière aveuglante, sous un ciel de cendres. Et, comme chez Edgar Poe, c’est l’ombre qui triomphe de la lumière. »

Indéniablement, à au moins tenter.


Traduction (USA) de Jean-François Ménard
255 p.

06.09.2006

Plongée dans l'humour noir

Brigitte Aubert

La mort des bois
Seuil, 1996

Nooon, rien de rien, non je ne révèlerai rien.
Au niveau de l'intrigue, moins vous en savez, plus vous savourerez.
L’héroïne est pour le moins atypique, paralysée des pieds à la tête, aveugle, muette. Elle peut tout juste acquiescer à ce qu'on lui dit à travers le mouvement de son index, et son monde intérieur n'est pas du tout celui d'une Miss Marple qui utiliserait son immense temps libre à cogiter. Mais alors carrément pas. Elise est une marrante, une jouisseuse, et elle sait parfaitement nous faire entrer à fond dans son enfermement terrible.
Certains moments sont pétrifiants d'angoisse, imaginez-vous totalement perdus ne comprenant rien à ce qui se passe, ne voyant rien, n'ayant pas un odorat particulièrement développé, mais sachant qu'on vous veut du mal... J'avais rarement ressenti la qualité de proie à ce point. Chapeau.
Par contre le dénouement est invraisemblable, trop tiré par les cheveux, c'est dommage, vraiment, parce que tout le reste nous tient en haleine avec virtuosité !

255 p.

 

La mort des neiges
Seuil, 2000

Aie, aie, aie ! Brigitte Aubert a décidé de s'amuser, et produit ici une sorte de pastiche de roman policier, où tout est à grosses, énôôrmes ficelles, et avec l'intonation des  clowns, vous savez, cette accentuation bon enfant qui sonne faux...
Donc Elise part à la neige, comme Martine au zoo, ou Fantômette contre les vampires, non ça c'est Buffy, bref je m'égare... Comme elle, parce que tout est sur ce ton, les pires horreurs sanglantes et gores sur fond de ciel azuré et pur, des morts en veux-tu en voilà, et Elise toujours qui comprend avec un temps de retard, qui comprend surtout qu'elle ne comprend rien, et dialogue dans sa tête avec son psy imaginaire...
Je reconnais que ça se laisse lire avec entrain, j'ai même franchement ri au moment où Elise se croit enfermée seule à double tour et cogne tant et plus son fauteuil contre la porte, paniquée, et entend Yvette lui dire avec lassitude "Pourquoi voulez-vous absolument entrer dans le placard ...?" Mais ceci dit ce n'est clairement pas dans la lignée du premier !

290 p.

 

Ténèbres sur Jacksonville
Seuil, 1994

Des cafards, d'horribles cancrelats dégoûtants, répugnants et doués d'une forme de vie étrange et irrationnelle, une odeur infecte de puanteur immonde, des problèmes, des tas d'ennuis de plus en plus énormes, des gentils, très peu, des méchants, tout plein, et la terreur, l'épouvante qui monte, qui monte et nous prend à la gorge jusqu'au mot final.
Epouvante, donc, Brigitte Aubert varie les genres, mais réussit ici un très honnête roman, tout y est : L'humour, le sens du rythme, les enfants, les péquenauds, le surnaturel...

A ne pas lire seule la nuit.

308 p.

Laurence a beaucoup moins aimé ce dernier !

 

05.09.2006

Qu'est ce vraiment qu'un livre ?

Hubert NyssenDu texte au livre, les avatars du sens

Editions Nathan, 1993
Armand Colin, 2005

 

Un des points régulièrement déclinés dans les carnets d’Hubert Nyssen est la différence entre ce qu’un auteur croit avoir écrit et ce qu'il a effectivement écrit, soit la différence de perception d’un texte. Cet écart est fonction de nombreux paramètres, qu’on pourrait résumer par un néologisme : le paratexte.

Le mot est de Gérard Genette qui l’a défini en ces termes : « ce par quoi un texte se fait livre et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public. »

Dans cet essai, Hubert Nyssen nous décline, de façon extrêmement précise, tout ce qui fait qu’un texte devient un livre.
Et il y en a, à dire !
Tant du côté éditorial : le technique : la réception d’un manuscrit, sa lecture, les lecteurs pro, les traducteurs, correcteurs, typographes, directeurs de collection, les prières d’insérer en quatrième, le choix des indications en couverture, le suivi pas à pas du texte, les coupes, les modifications, etc.
Que du côté commercial : la vente, les journalistes, critiques, médias, lecteurs, acheteurs, libraires, bibliothécaires, etc. (le buzz)
(Où j’entends parler pour la première fois du sigle opératique AIDA : attirer l’Attention, susciter l’Intérêt, provoquer le Désir, pousser à l’Achat.)

Sans oublier le côté mystérieux d’une alchimie qu’on ne pourra jamais mettre à plat :

« Comment expliquer, par exemple, qu’un roman de qualité, dès lors qu’il n’a pas bénéficié de circonstances particulièrement favorables d’un point de vue médiatique, qu’il n’est assisté que par un paratexte normal et qu’il ne doit donc sa carrière qu’à ses qualités propres, se vende en moyenne à trois mille exemplaires aussi bien en France, qu’en Italie, en Espagne, aux Etats-Unis et même qu’en Islande, alors que les poids de population varient de deux cent cinquante mille à deux cent millions d’individus ? Y aurait-il un mystérieux nombre d’or en la matière ? »

Car enfin, il est indéniable que la façon de recevoir, percevoir un texte serait totalement différente si on le découvrait « brut », sans aucune indication ni de son auteur, éditeur, d’avis d’autres personnes à son endroit, d’idée de son contenu. On risquerait alors de n’avoir tout simplement pas la curiosité de lui consacrer son temps.
Le paratexte est donc parfaitement indispensable, en connaître un peu les rouages ne peut que nous aider, nous lecteurs, dans nos manières de l’appréhender.

Et quand c’est rédigé par la plume d’Hubert Nyssen, si limpide et si amoureuse de son sujet, c’est un bonheur de bout en bout.

 

183 p.

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