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29.10.2006

Si les mots sont des signes

"Il fut un temps où Edouard affectionnait le genre de petite fanfaronnade syntaxique que l’on nomme apophtegme ou encore aphorisme. Il lui arrivait ainsi d’en pondre une douzaine par semaine. Si jamais on se mêlait de les assembler, ils finissaient par s’annuler entre eux, ce qui ne prouve rien. Leur signification, individuelle ou collective, n’était pas l’essentiel.
Il y avait là-dedans quelque chose qui excédait le (ou peut-être demeurait en deçà du) besoin de faire sens; quelque chose comme l’allégresse pure de se livrer au langage.
Tout ce qui pouvait tenir dans un de ces étroits corsets de lettres et de signes paraissait résolu à l’Edouard d’alors. Et puis cela lui donnait du plaisir, le sentiment de ne pas avaliser la médiocrité et l’infamie du monde. Edouard considérait que ce plaisir participait de la volupté sexuelle, qu’il en était une des composantes. Il en appréciait grandement les autres formes, plus répandues, mais il ne voyait pas au nom de quelle sotte exclusivité il se serait privé de cette variante.


Il était incapable de se rappeler à quel moment précis ni pourquoi cette inclination l’avait quitté. Il avait fini par se contenter de flâner parmi les livres des autres. Il avait renoncé à devenir ce qu’il est convenu d’appeler un écrivain.

Cependant, le goût des mots lui était resté et la croyance en leur pouvoir de dévoilement, en leur vertu émancipatrice, en leur puissance incantatoire et salvatrice. Il n’avait jamais perdu cette sorte de foi, qui, par certains aspects, s’apparente à la foi religieuse; en ceci, notamment, qu’elle possède ses officiants, les Grands-Ecrivains, ses rites, la cérémonie de l’achat du livre, sa lecture, ses multiples relectures; en ceci, également, qu’elle postule une transcendance; les mots nous permettent d’approcher quelque chose comme la vérité, fût-ce le genre de vérité qui consiste en la conscience de l’impossibilité (l’absence) de vérité.

A l’inverse, cette sorte de foi lui semblait se distinguer de la croyance religieuse par certains traits, qui lui étaient propres : elle prenait assise sur l’orgueil, non sur l’humilité; elle s’étayait de plaisir, non de mortification; elle n’avait pas grand-chose à voir avec les vertus prônées par les religions révélées, telles que l’espérance et la charité. Quoique : ça se discutait. Enfin, tout cela n’était pas très clair. Edouard ne tenait pas, d’ailleurs, à ce que cela le devînt.

Il savait seulement que cette forme d’intelligence où s’allient volupté et vagabondage lui tenait réellement à cœur, autrement que comme un alibi culturel, un vernis mondain, ces pénibles farces qu’il abominait. C’était quelque chose qui faisait partie intégrante de sa vie; quelque chose qui lui était consubstantiel; quelque chose, qui, si on l’en eût privé, lui eût fait l’effet d’une mutilation.
Quelque chose d’important.
C’est pourquoi il en parlait peu."

Jean-Pierre Cescosse Manœuvres de diversion en attendant la nuit.
Flammarion

Commentaires

"Les mots sont des anges-gardiens." Françoise Lefebvre

Écrit par : cathulu | 29.10.2006

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Dans mon petit coin de paradis a lieu tout les ans une foire aux livres, celle de Brive la gaillarde, je compte m'y rendre pour rencontrer Caroline Sers et Brigitte Aubert, je n'ai jamais rien lu d'elles, tu m'as donné envie de les lire, je te raconterai ces 2 rencontres et mes avis sur leurs écrits.

Écrit par : pom' | 29.10.2006

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J'ai bien hâte, Pom' ! :-D Cathulu, je n'ai pas accroché avec les romans que j'ai tenté de Françoise Lefebvre, mais ça viendra peut-être... Je rentre juste deuch'Nord, j'ai dévalisé le Furet du Nord (jolie engueulade avec Mister qui a eu la malencontreuse idée de passer à la caisse avec moi.... mais on a réglé ça avec une bonne gauffre... Je ne t'ai pas fait signe parce qu'on était aussi débordés que toi, trop peu de temps et trop de choses à faire... une autre fois sans faute !!) (Ah et les bouquinistes dans la vieille bourse sont toujours aussi top !!) Sinon, moi  ce passage de Cescosse me plait infiniment !

Écrit par : Cuné | 29.10.2006

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Ah bah tiens, je me suis trompée.. Je pensais que c'était chez Chimère que tu parlais de ton passage au Furet, et non ! c'est chez toi !!!! hihihi. C'est immense le Furet, effet dévastateur sur le porte-monnaie, il ne le savait pas ton homme ???!!! Faut pas rouspéter ensuite ! C'est sa faute !
Moi j'aime beaucoup Françoise Lefèvre.. mais par contre des livres se valent plus que d'autres, ça je suis prête à l'admettre. Oups.

Écrit par : clarabel | 30.10.2006

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