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28.02.2007
La meilleure compagnie
Jane Austen – Persuasion
Ed. Charlot, 1945
Christian Bourgois, 1982
Omnibus, et 10-18, 1996
On dit que Persuasion est le roman de la maturité pour Jane Austen, je ne connais pas encore suffisamment son œuvre pour l’affirmer, mais le plaisir de lecture qu’il offre est en tous les cas immense, aussi bon, peut-être même meilleur encore, qu’Orgueil et préjugés.
Notre héroïne est ici Anne Elliot, déjà 28 ans lorsqu’on la rencontre, et toujours pas mariée. Sa sœur aînée, Elisabeth, non plus d’ailleurs, au contraire de leur cadette, Mary. Leur père, le baronnet Walter Elliot, est d’un snobisme effarant, jugeant les gens sur leur mine au sens littéral : la beauté et la prestance étant pour lui d’une importance capitale (suivi en ce sens par Elisabeth). Leur mère est hélas décédée lorsqu’Anne avait treize ans. Et c’est totalement reléguée à l’arrière-plan par sa famille, sans affection et sans véritable soin, qu’elle s’est construite depuis.
Heureusement, elle a une amie très chère, qui était l’intime de sa mère, Lady Russell, qui l’aime tendrement et veille sur elle du mieux qu’elle le peut.
Aussi, lorsqu’elle s’éprend du capitaine Wentworth, Lady Russell la persuade de rompre cet engagement, estimant, en toute bonne foi argumentée, que ce mariage serait une erreur. Anne obtempère, confiante dans le jugement de son amie.
Son cœur, pour autant, n’oubliera jamais sa tendre inclination. Et huit ans et demi plus tard, le destin replace pour un temps nos deux ex-tourtereaux dans la même ville. Mais la donne a changé, la maturité a fait son œuvre, et le cousin William Walter Elliot, héritier présomptif du titre de baronnet, est soudain dans la place lui aussi, charmant et attentif.
Alors… Que penser ? Que faire ? Qui pense quoi ? Et à qui ?
C’est tout un petit monde plein de personnalités retorses et variées qui se croise, jusqu’à la conclusion…
Ah j’ai adoré ce roman. Le moment où la lettre qui va dénouer la situation est glissée sur le bureau, l’exaltation totale qui nous saisit à l’instar d’Anne, a-t-on bien interprété ? Va-t-on être déçu ? Ou lorsque la personnalité de Willliam Elliot s’éclaire enfin… Ou la sœur Mary à qui on donnerait bien une ou deux claquounettes au passage pour la faire revenir sur terre… Ou la connerie du père qui est parfaitement risible… Vraiment, à déguster du début à la fin sans aucune longueur, une grande joie. C’est pétillant, merveilleusement entrainant.
Traduction (GB) d’André Belamich
197 p.
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23.02.2007
Et une passion grandissante pour Jane Austen, ça se soigne ?
Jane Austen
Northanger Abbey
1ère édition 1818
Christian Bourgois, 1980
Omnibus, 1996
Où l’on suit le destin de Catherine Morland, jeune fille pure et un peu cruche, sans fortune ni maniérisme, qui s’initiera à Bath à quelques us de la jeunesse plus coutumière des préséances sociales et mondaines, puis découvrira l’amour à Northanger Abbey.
J’ai aimé que plusieurs fois Jane Austen s’adresse directement en son nom au lecteur, pour s’exprimer notamment sur le sort réservé au roman à son époque. Les premiers jours de Catherine à Northanger Abbey sont aussi un régal, son imagination l’entraînant dans une ambiance un peu gothique qui nous fait délicieusement frissonner, à l’instar de ses lectures toutes horrifiques.
Les quelques portraits dressés sont aussi très caustiques, l’amie intéressée et volage, le père tyrannique et versatile…
Ce roman n’a pas la légèreté et le pétillement d’orgueil et préjugés, mais il nous prend très agréablement dans ses filets malgré tout.
Traduction (GB) de Josette Salesse-Lavergne
206 p.
Mansfield Park
Christian Bourgois, 1982
Omnibus, 1996
10-18, 1996
Il était une fois trois soeurs, qui étaient toutes trois fort jolies. C’était là leur plus grande qualité. L’une, Maria, épousa avec bonheur Sir Thomas Bertram, de Mansfield Park (Maria : un petit pois en guise de cerveau !). L’autre, fut contrainte d’épouser le révérend Norris, presque entièrement dépourvu de fortune personnelle (la tante Norris : une saleté de première, et jusqu’au bout !), et la troisième fit la pire des unions : « Quand à mademoiselle Frances, elle se maria, selon l’expression populaire, pour désobliger sa famille, et en arrêtant son choix sur un lieutenant de marine, sans éducation, fortune ou parenté, c’est une chose qu’elle fit à fond. » Tout comme de nombreux enfants (en s’occupant de tout ça par-dessus la jambe !).
Tant et si bien que ses deux sœurs, établies toutes proches l’une de l’autre, décident de prendre à Mansfield Park l’aînée de leurs nièces : Fanny Price.
Lorsqu’elle arrive à MP, elle a tout juste dix ans, et est déjà une nature effacée, timide, rougissante et détestant plus que tout être le point de mire de quoi que ce soit. Les années passent, le traitement qu’on lui réserve est souvent injuste, peu chaleureux ; la plupart du temps sans réelle mauvaise intention, plus par bêtise ou arrogance. Bien que, parfois… Heureusement son cousin Edmond est là, qui dès les premiers jours lui offre son affection pleine et entière.
Et voici que Fanny est devenue une belle, très jolie jeune fille de dix-huit ans. Les Crawford, proches voisins, vont être l’occasion de nombreuses péripéties…
Ouah, Jane Austen n’y va pas avec le dos de la cuillère dans ce long roman qui devient de plus en plus palpitant à mesure qu’on avance dans l’histoire. Ses portraits sont souvent carrément cyniques : « Et poursuivant le cours de ses idées, elle ajouta peu de temps après : « Ecoutez ce que j’ai à vous dire, Fanny, et c’est plus que je n’en ai fait pour Maria, la prochaine fois que mon carlin aura une portée, je vous donnerai un de ses chiots ». Voici le plus beau compliment et cadeau que puisse imaginer le pois chiche de Lady Bertram.
Ou encore la lettre de lettre de Mary Crawford pour s’assurer que Thomas est vraiment à l’agonie, auquel cas Edmond deviendrait « Sir » : rarement lu plus abject et follement pernicieux.
Et puis toujours, bien sûr, des bals, des revirements, des amours qui naissent, s’épanouissent, s’égarent, des pauvres sympas, ou pas, des riches bouffis, ou tendres, bref, le 19°, le faste et la plume vive et éblouissante de notre chère, chère Jane Austen.
Traduction (GB) de Denise Getzler
412 p.
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14.02.2007
Je lui pardonnerais volontiers son orgueil, s'il n'avait entaillé le mien*
Jane Austen - Orgueil et préjugés
Plon, 1932
Christian Bourgois Editeur, 1979
10-18, 1982 – 2006
Lorsqu’Elisabeth Bennett rencontre pour la première fois Mr Darcy, son opinion est vite forgée : c’est un orgueilleux dépourvu d’amabilité. Pourtant, de bal en rencontres d’abord fortuites, puis délibérées, c’est un portrait comportant beaucoup plus de profondeur et de noblesse qui apparaît. Mais les obstacles et rebondissements se succèdent, et leur condition respective est assez incompatible. Dans cette Angleterre très ritualisée et codifiée, quel destin pour deux êtres si dissemblables ?...
J’en dis le moins, car je ne doute pas que tout le monde – ou presque – ne connaisse la merveilleuse histoire d’Orgueil et préjugés. Ayant tout récemment vibré avec le film de Joe Wright, j’ai pu constater avec cette lecture les quelques arrangements et libertés pris par rapport au roman, mais cela n’en offre que plus de plaisir à décortiquer, dans une lenteur cérémonieuse teintée de profonde jubilation, page après page, les mots magiques de Jane Austen.
Ah, quels beaux personnages elle a su créer !
Avec quelle facilité elle nous conduit à nous amuser, nous émouvoir, nous passionner en un mot pour une histoire d’amour d’un autre âge, dans des paysages grandioses et désuets.
De quel sens subtil de l’ironie, de l’observation, elle était douée !
Comme on aimerait maintenant se pencher sur leur vie commune, assister aux camouflets que ne devraient pas manquer de se prendre certaine Miss Bingley, savoir si Lydia s’est assagie avec les années, rire méchamment aux ridicules sorties de Mrs Bennett, et survoler l’entière correspondance de Mr Bennett avec Mr Collins, etc.
Le plus difficile, chez Jane Austen, c’est de s’arrêter. Je me demande si l’extrême engouement que je ressens actuellement, l’exaltation même pourrais-je dire, va perdurer ou se tasser… A suivre…
(A ce jour, je compte bien évidemment lire absolument tout ce qu’il me sera possible de trouver ayant de loin ou de près un quelconque rapport avec Jane Austen, voir toutes les adaptations existantes, faire même l’effort de lire dans le texte s’il le faut. Je sais aussi, par expérience, que mes emballements soudains se tarissent parfois d’eux-mêmes.)
Traduction (GB) de V. Leconte et Ch. Pressoir
Préface de Virginia Woolf (trad. Denise Getzler)
Note biographique de Jacques Roubaud
380 p.
* Les traducteurs emploient ici le verbe « modifier », qui ne colle pas, je trouve. D’une manière générale, la traduction des dialogues manque de force. Je vais devoir en lire une autre !!
Grâce au formidable outil de recherche dans les blogs francophone réalisé par Camille, j’ai pu consulter un tas d’avis :
A propos du roman :
Allie, Pluie de fée, Lillounette, Majassina, Ermengarde, Emjy, (quelle bannière magnifique !!)
A propos des adaptations :
Lillounette sur le film de Simon Langton
Pierre Bilger sur le film de Joe Wright (je partage son avis)
Publié dans Livres : Classiques, Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (42) | Tags : classique, jane austen
13.02.2007
Un petit coup de mou ? Lisez-donc Tzvetan Todorov !
Tzvetan Todorov – La littérature en péril
Flammarion, Collection Café Voltaire, 2007
Hubert Nyssen, Carnets, 26.01.07 :
« Peut-être cela relève-t-il également de la coïncidence et de ses complicités... Hier, j'écrivais ici quelques réflexions sur trois catégories littéraires et leurs conséquences éditoriales : l'art pour l'art, l'engagement et le jouir-du-sens cher à Lacan. Et cette nuit, réveillé par une colère du mistral, plutôt que tergiverser avec l'insomnie, j'ai ouvert La littérature en péril de Tzvetan Todorov et j'en ai lu d'un trait les quatre-vingt-dix pages dont le sens tient dans une phrase que l'éditeur (Flammarion) a eu raison de mettre en quatrième de couverture : “Le lecteur, lui, cherche dans les œuvres de quoi donner sens à son existence. Et c'est lui qui a raison.” Mais il est d'autres phrases qu'on a envie de retenir... “À l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent leurs critiques.” Ou encore : “On fait preuve d'un certain manque d'humilité en enseignant nos propres théories autour des œuvres plutôt que les œuvres elles-mêmes.” Je repasse maintenant à travers le livre, et je vois que, cette nuit, j'ai porté au crayon des petits signes dans la marge de maints passages. Car ce livre, qui retourne leurs propres armes contre les déconstructionnistes, est l'un de ceux qu'après lecture tout enseignant devrait garder à portée de la main. Mais aussi le lecteur ordinaire qui s'en servira comme remontant quand on lui cassera le moral en l'accusant de n'être pas dans le vent. “Être dans le vent ? Vocation de feuille morte”, disait Gustave Thibon. »
Historien et essayiste, Tzvetan Todorov nous livre ici, de façon très synthétique et parfaitement facile à suivre, ses réflexions sur les façons d’appréhender la littérature au fil des siècles, et agite la sonnette d’alarme quant au traitement qui lui est réservé dans nos collèges et lycées. Avant tout lecteur amoureux, ces trop courtes 90 pages sont un baume et un plaisir pour nous, lecteurs ordinaires, mais passionnés.
Par exemple :
Dès le 18° siècle, Kant dans la Critique de la faculté de juger, influencera toute la réflexion contemporaine sur l’art, en maintenant toujours cette double perspective : le beau est désintéressé, en même temps il est un symbole de la moralité. Le beau ne peut être établi objectivement, puisqu’il provient d’un jugement de goût et réside donc dans la subjectivité des lecteurs ou des spectateurs ; mais il peut être reconnu à l’harmonie des éléments de l’œuvre et faire l’objet d’un consensus.
Ou encore :
Désormais, un abîme se creuse entre littérature de masse, production populaire en prise directe avec la vie quotidienne de ses lecteurs ; et littérature d’élite, lue par les professionnels – critiques, professeurs, écrivains – qui ne s’intéressent qu’aux seules prouesses techniques de ses créateurs. D’un côté le succès commercial, de l’autre les qualités purement artistiques. Tout se passe comme si l’incompatibilité des deux allait de soi, au point que l’accueil favorable réservé à un livre par un grand nombre de lecteurs devient le signe de sa défaillance sur le plan de l’art et provoque le mépris ou le silence de la critique.
Je pourrais en recopier ainsi des pages et des pages, c’est évidemment consolant et porteur d’espoir, de voir des mots se poser sur le mépris ambiant d’un certain milieu, et agréer ce qu’on pense déjà soi-même si fort et si souvent.
Et il n’est guère étonnant d’en lire l’éloge d’Hubert Nyssen, tant on peut trouver dans ses propres essais et carnets, les mêmes encouragements.
J’avoue être assez dépassée par l’interprétation de cet essai que je lis dans Télérama, mais bon…
90 p.
Le lecteur ordinaire, qui continue de chercher dans les œuvres qu’il lit de quoi donner sens à sa vie, a raison contre les professeurs, critiques et écrivains qui lui disent que la littérature ne parle que d’elle-même, ou qu’elle n’enseigne que le désespoir.
Qu’on se le dise ! :)
Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : essai, littérature
08.02.2007
Un bébé si bien réglé
Julian Gloag – Chambre d’ombre
Autrement, Collection Diableries, 1996
Ce roman est la parfait illustration d’une citation que j’avais relevée dans Comment j’ai fumé tous mes livres, de Fatma Zohra Zamoum :
«[…] les livres importants, ceux où il advient quelque chose pour la communauté humaine : une singularité, un imaginaire, une subjectivité ou un regard. »
Il y a tout ça dans ce roman, singularité, imaginaire, subjectivité et regard. Parce que l’histoire en elle-même est – malheureusement – assez classique, bien que dramatique. Je ne peux d’ailleurs pas en révéler quoi que ce soit, même le début : ça fait partie du jeu de sentir tout de suite que quelque chose cloche, sans parvenir à mettre le doigt dessus ; de se fourvoyer dans une mauvaise direction, puis d’enfin comprendre la situation et d’assister à la débandade.
Mais la façon de le faire, complètement neutre et détachée, renforce encore l’effet de la situation et au final, on est glacé, déstabilisé et triste, surtout.
La 4° de couv a de jolies phrases pour ne pas en dire trop : « Au centre de ce roman, il y a la silence ; pesant, mais nécessaire pour taire l’impensable. Autour du silence, des personnages qui, tels des pantins, jouent la comédie de la vie. Banalité et folie se côtoient dans un minimalisme que l’auteur pratique avec talent, parce que l’extrême douleur se dit avec des mots de tous les jours. »
Et puis j’aime beaucoup aussi les deux dernières phrases :
« - Ca va aller maintenant…
- C’est vrai ? fit-elle, c’est vrai ? »
Plus ouvert et fermé à la fois, tu meurs.
Traduction (GB) de Henri Yvinec
142 p.
Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : suspens, psychologie