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25.01.2008

Sense and Sensibility, 1996 (Ang Lee)

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Les somptueux billets de Lamousmé en Août 2007,  le dernier en date d'Emjy, qui va faire s'affoler ma carte bleue, et celui de Caro[line] concernant "Raison et sentiments" m'ont donné terriblement envie de revoir le film réalisé par Ang Lee, sorti le 28 Février 1996. Ca fait maintenant quelque chose comme six ou sept visionnages, en français, en VOST, en VO pure, et avec les commentaires audio, plus les scènes coupées, bref, 2h15 à chaque fois de pur bonheur, je ne m'en lasse pas.(Ce que fan veut dire...)


Pour les amoureux de Jane, voici un long (très long) billet reprenant quelques points soulevés dans les commentaires audio assurés par Emma Thompson et la productrice Lindsay Doran.

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L'écriture

Il faut savoir que ce film est une histoire qui vient de loin, à l'époque où Lindsay Doran regardait le show télévisé d'Emma Thompson (inédit en France); elle y a fait un sketch victorien fort drôle, et connaissant son amour pour Jane Austen, elle a eu l'idée de lui demander d'écrire l'adaptation cinématographique de ce roman. Quand elle l'avait lu, alors qu'elle était toute jeune, elle avait en effet trouvé que certaines scènes étaient particulièrement faites pour être vues à l'écran, et elle savait qu'Emma saurait ne pas trop coller au roman, n'être pas "trop respectueuse", apporter sa propre touche. Celle-ci, cependant, avait une préférence pour "Persuasion", et pensait que S&S était le moins moderne des romans de Jane Austen, avec des dialogues vieillots et des héros masculins peu fascinants (Darcy n'était pas encore né de sa plume). A l'époque où tout a commencé, en plus, Jane Austen n'était  pas encore redevenue "à la mode", les adaptations étaient rares.
Emma Thompson se lance néanmoins, et son travail d'écriture durera quatre années entières. A ce sujet, elle déclare, avec l'expérience acquise au moment où elle enregistre ces commentaires audio (1999), que le premier jet contient souvent l'essentiel du scénario (le second est en général à jeter immédiatement :o)). Elle compare cela à un grain de sable, qui se met dans la tête, comme pour l'huitre. Chaque nouvelle version est ensuite une couche de nacre, on ajoute vraiment couche après couche. Et la perle.... demande plusieurs couches !


La touche Emma Thompsonemma-copie-1.jpg

C'est une accumulation de petits détails destinés à "rendre Austen" sans en être. "Quelque chose qui tienne suffisamment d'Austen pour ne pas se remarquer".
Par exemple, chez Jane Austen il n'y a jamais de scène où deux hommes discutent entre eux, tout simplement parce qu'elle ne connaissait rien à leurs conversations. Or ici, le colonel Brandon et Sir John Middleton sont de réels bons amis.
Dans le roman, il y a moult revirements, départs, retours, qui ne pouvaient être insérés en 2h15 de film. Il était donc important de faire sentir, autant que possible, combien la vie des femmes de l'époque était faite d'attente et de désirs réprimés. Elles passaient leur vie à attendre, il leur était tout à fait impossible de rendre elle-même une visite à l'élu de leurs pensées, par exemple. Il leur fallait attendre, apprendre les mauvaises nouvelles (souvent en public) de la mauvaise manière, ne rien montrer, endurer.
Et c'est aussi ce en quoi Marianne est une héroïne très moderne, elle n'a cure des conventions et se laisse toute guider par ses emballements. Ainsi, elle écrit en pleine nuit à Willoughby après la scène du bal, chose totalement inconvenante. Ou elle se lève en plein repas pour couper court aux taquineries de Mrs Jennings, ou encore elle demande tout ingénument à Willoughby lorsqu'elle le retrouve au bal de lui serrer la main. C'était l'époque où les femmes venaient tout juste d'obtenir ce droit, la poignée de main, mais c'était loin d'être rentré dans les moeurs.
Il était important aussi de faire passer le caractère évaporé de Mrs Daswood, qui ressemble beaucoup plus à Marianne dans son caractère qu'à Elinor. Charge à cette dernière donc de se montrer encore plus mature, plus responsable dans cette famille.
Ou de supprimer des personnages tout en en étoffant d'autres, comme la soeur de Lucy qui n'apparait pas dans le film ou Margaret à qui l'on fait dire les choses ingénues permettant d'avancer dans l'histoire, ou qui permet, avec la merveilleuse scène de l'Atlas, de faire comprendre le caractère d'Edward : droit, drôle, gentil, coincé.
Réussir à montrer l'ennui sans ennuyer, faire ressortir la drôlerie de chaque situation "L'ironie est la base de Jane Austen".


brandon.jpg Et puis des anecdotes de tournage savoureuses.

Le tournage a duré 13 semaines, 5 jours sur 6. "Les gens veulent seulement savoir quand les chevaux pètent" s'esclaffe Emma Thompson. Le cheval noir que montait Alan Rickman avait un tout nouveau régime à base d'avoine qui lui occasionnait des aérophagies monstrueuses. Lors de la scène toute sérieuse où il fait l'éloge de l'impulsivité, chaque moment dramatique était ponctué de pets tonitruants... Ou encore on le voit s'éloigner sur sa monture presque en grand écart, le ventre du pauvre cheval était totalement dilaté par les gaz... (Dans la même scène, on peut apercevoir des gens sur la plage, au loin. Ils ont échappé à la vigilance...)
Ang Lee manquait quelque peu de diplomatie dans sa direction d'acteurs, et ne cessait de lancer à Emma Thomson "Not so old and boring" Pan !
Lorsqu'une classe de lycéens avait visionné le film, ils s'étaient également exclamé en choeur "mais pourquoi avoir choisi une actrice qui pourrait être la mère de Hugh Grant ?" Pan ! (Elle a un an de plus que lui).

Le prix préféré d'Emma Thompson : celui remis par une organisation chrétienne pour avoir un protagoniste destiné au barreau et qui préfère le clergé....
Une fête de fin de tournage mémorable, avec une chanson  interprétée magistralement, sur l'air d'Angie des Stones : "Ang Lee, Ang Lee, when do this film will come to end"...

Le choix des acteurs :hugjhinet.jpg

J'ai bien entendu bu du petit lait en entendant les commentaires sur Hugh Laurie. Ils sont peu nombreux, mais tellllement justes :) On peut les résumer par ce : "He's so great" ou encore "Une prestation formidable". C'est un Monsieur Palmer très Monsieur Palmer, abrupt mais qui se révèle beaucoup plus noble qu'on ne pouvait le penser dans l'adversité. Il a épousé Charlotte pour sa rente, et on peut voir dans sa désespérance ironique ce qui attend Willoughby.
D'une manière générale, j'adore le casting, je trouve que tous les acteurs sont justes et très bien choisis... à une exception près : Lucy Steele. Je trouve qu'Imogen Stubbs dégage une certaine perversité (Emma Thompson lui trouve "le regard innocent", je ne parviens pas à lui trouver du charme, ce n'est pas la Lucy de ma propre lecture.
La Jane Austen Society dans un premier temps ne voulait pas de Hugh Grant pour le rôle d'Edward : "trop beau !" Mais le rôle avait été complètement écrit pour lui, dès 1992, bien avant 4 mariages et un enterrement et qu'il soit aussi connu que disons.... Dieu, dit Emma Thompson.
Kate Winslett voulait absolument le rôle. Elle avait 19 ans, en a déclaré 25, et avait la maturité de 35, selon Emma Thompson.
D'Alan Rickman elles déclarent "Alan serait mystérieux en laitier".

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Le réalisateur

Dans leur recherche initiale, la production ne voulait surtout pas d'un réalisateur qui ferait "un petit film anglais". Ils voulaient quelqu'un qui s'intéresse aux histoires de famille, quelqu'un qui en ferait une histoire humaine. Ang Lee les a comblés en tous points.
Ils ont été éblouis par son rapport oriental à l'esthétisme (des images très "couleur Vermeer").
Par exemple dans la très amusante scène de la tasse de thé : 3 portes, 3 personnes qui les claquent en pleurant, et Elinor qui s'assoit, dépitée, sur les marches pour boire le thé qui était destiné à Marianne, le tout filmé en plongée, avec le marron du thé au lait dans la tasse bleue, le marron de la coiffe et les murs bleus...
Un champ, particulièrement, est le symbole de la raison et des sentiments, dans le domaine des Palmer quand Marianne part sous la pluie : il est divisé en deux parties par une haie en diagonale sur une colline.
Petit cafouillage dans les débuts de leur collaboration, car en bons acteurs anglais, Emma Thompson et Hugh Grant ne cessaient de proposer différentes options d'interprétation; or, pour un taïwanais, c'est un outrage incroyablement grossier quand un acteur se permet de discuter la mise en scène. Il a fallu moult lettres d'excuses et d'explication !


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Le petit plus culturel

Savez-vous d'où vient l'expression "Faire de l'oeil" ? En fait, à l'époque, pour saluer quelqu'un on effectuait une petite courbette, et l'usage voulait, lorsqu'on était courbé, qu'on relève les yeux avec une lueur cordiale, pour souhaiter tout simplement la bienvenue !
A cette époque, le port de la perruque était en vigueur. Remercions bien bas qu'on en ait malgré tout exempté nos héros masculins ! (Sauf les personnes âgées).



Le petit plus sympathiqueadieu.jpg

"C'est vraiment un film de filles" s'exclame Emma Thompson alors qu'elles reniflent à qui mieux mieux pendant la scène où Elinor informe Edward du don du colonel Brandon. Je trouve ça génial, après avoir bossé des années sur ce film, à le connaître plus que par coeur, qu'elles se fassent (tout comme moi) encore cueillir par l'émotion. D'ailleurs, sur cette scène précise, même pendant les répétitions Emma Thompson pleurait.




La scène où les hommes pleurent

Lorsque le colonel Brandon est en train de se retirer de la pièce, après avoir emmené au chevet de Marianne sa mère, et qu'elle le rappelle en le remerciant. L'espoir qui nait dans ses yeux... C'est le Cendrillon masculin !

La scène où je pleure

Plan en plongée, musique, Marianne se meurt; Elinor lui étreint les jambes et supplie "Je peux tout endurer sauf ça, ne me laisse pas seule" regard totalement paniqué. La solitude extrême de ces femmes....
Ex-aequo avec l'épilogue, "alors.... vous... n'êtes pas marié ?" (blanc) "Non..." (elle lâche tout. : sanglots hystériques, envie de rire et pleurer à la fois, explosion d'émotions. Moi aussi).
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Au final, c'est une adaptation merveilleusement réussie, qui donne envie de se replonger illico dans le roman pour traquer les différences, pour revoir d'un oeil neuf la prose magique de Jane Austen.

22.01.2008

A un souffle de distance*

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Dara Horn - Le Monde à venir

"Je vais vous raconter l'histoire de gens qui, jadis, étaient heureux."

Lire la quatrième de couverture ne vous servirait pas à grand chose, tant elle n'évoque que très superficiellement le coeur de ce gros roman; Tenter de l'esquisser brièvement se révèle tout aussi réducteur, d'ailleurs. Que dire d'un chef-d'oeuvre ? En quoi l'histoire y tient-elle un quelconque rôle ? C'est plus du domaine de l'impalpable, de l'alchimie réussie entre un style, un lyrisme teinté d'une certaine naïveté couplée à une incroyable vision très noire...

Le premier personnage à qui on s'intéresse, c'est Benjamin Ziskind. A onze ans, il eut ce qu'il reconnait comme sa première pensée intelligente, "Faux. Pire, c'est toujours possible". Depuis, il a pu le vérifier. Après une enfance passée dans un corset en acier, il vient de perdre sa mère, son épouse l'a plaqué, et voici que sa soeur jumelle, après avoir épousé l'objet de ses cauchemars, va donner la vie. Et ce n'est pas son boulot de rédacteur de questions hyper difficiles pour un quizz télé qui le console...

Mais un soir, dans une expo, il reconnait un tableau qu'il a longtemps vu sur les murs familiaux : un tout petit format de Chagall. Certain qu'il s'agit bien du leur (grâce à une trace de vernis à ongles), il s'en empare, dans un geste instinctif. Commence alors un récit alterné, tissé de plusieurs voix venues du passé, qui nous raconte les histoires de ce tableau, de Chagall lui-même, du déchirant Der Nister et de ses contes troublants, de la famille Ziskind tout entière, de la Russie, du Vietnam, du Yiddish et, plus loin encore, quelque chose comme une vérité sur l'art et la création, même celle du monde. Le Monde à venir...

C'est véritablement un roman magnifique, de ceux qui prennent le lecteur à bras-le-corps et le portent, le soulèvent, le titillent, l'éblouissent. Ca souffle, ça joue en sourdine une petite musique lancinante, ça s'imbrique et se fait faussement naïf, ça retire du monde complètement et ça nourrit incroyablement. Du coup, on n'a plus du tout envie de faire des jolies phrases pour tenter, maladroitement par essence, d'en rendre la beauté.

Dara Horn est née en 1977. Si jeune, et si douée !


Ed. Denoël & d'ailleurs, 2007, 433 p. 24 €
Traduit de l'américain par Michèle Lévy-Bram

*"cette vérité dure et polie comme un galet : toute séparation n'est pas la mort, et même les morts ne sont jamais très loin, ils ne sont qu'à un souffle de distance. Il suffit de respirer."

Super grand merci à Laure !

21.01.2008

Je suis un petit garçon calme et sérieux et incompris et déjà nostalgique

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Véronique Ovaldé - Et mon coeur transparent

Ce sixième roman de Véronique Ovaldé a reçu un accueil critique plus que tiède un peu partout, et ça a bien failli me décourager de le lire. A présent que c'est chose faite, je me demande comment ont fait tous ces gens pour se tromper à ce point ? Je ne parle évidemment pas de leur appréciation subjective, on aime ou n'aime pas le style de Véronique Ovaldé, mais je peux réfuter sans aucune exagération tout ce qui concerne le "pas clair" : Oui, la trame de ce roman se comprend tout à fait facilement, toutes les questions trouvent leur réponse, non, on ne se perd jamais en cours de route et même, il n'y a quasiment pas de digressions....

C'est l'histoire d'un gars super passif. Du genre à s'étonner que les meubles disparaissent, il réalise parfois que tiens, l'armoire a disparu ? Et puis il passe à autre chose, dans son tout petit monde cloisonné. Enfin, pas exactement cloisonné. Retiré, serait plus juste. Il bosse à domicile, ne fréquente personne que le cercle des amis de sa seconde épouse, la belle Irina. Qui justement meurt. Il réalise alors qu'il ne connaissait rien d'elle, et se lance dans une sorte de recherche de la vérité, de très loin enquête policière, essentiellement constituée d'un pas devant l'autre, pour notre Lancelot quelque peu déphasé...

Un roman de Véronique Ovaldé c'est un tout; c'est une entrée sphérique dans son monde, où la neige est consciencieuse, où les tranquillisants induisent un effet patient et dupliqué (je ne connais pas de meilleure façon d'expliquer leur brouillard ! "Dupliqué", c'est tellement ça !), où le juron favori est "funérailles !", et où les petites filles s'appellent Tralala et jouent avec leurs mains.

Il y a un très frappant paradoxe entre cet univers onirique, vaporeux et plein de fantaisie qui caractérise cette auteure, et la réalité de ce qu'elle décrit, une forme d'engagement réactionnaire de bric et de broc, une saleté quotidienne avec des gens branlants.

Moi, j'adore, je suis cliente, archi-cliente, c'est vraiment original sans être fatiguant (lourd), ça ne pèse en rien sur l'histoire, la portant tout au contraire, et ce n'est pas prétentieux pour un sou.

Ou alors je ne sais pas lire, ce qui est un autre débat...

Ed. de l'Olivier, 2008, 233 p., 18 €

Big merci à Clarabel qui a insisté pour me l'envoyer alors que je faisais ma réticente débile. Son avis.

18.01.2008

Ne sois pas si tragique, on dirait un péruvien

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Santiago GamboaLe syndrome d'Ulysse
« A mon avis, tous ceux qui veulent écrire n’en ont pas forcément les capacités, la littérature ne figure pas parmi les droits de l’homme. Il y a certains espaces que l’on doit conquérir seul, à la force du poignet, à condition de les mériter, tu ne crois pas ? »

Dire que je culpabilise lorsque de nombreux livres me tombent des mains, que je ne parviens pas à trouver la motivation nécessaire pour les parcourir consciencieusement. Mais puisqu’il existe des romans comme celui-ci, dont la lecture est juste jubilatoire de bout en bout, au nom de quoi faudrait-il perdre son temps avec le reste ?

Installons-nous confortablement et partons pour Paris avec Esteban. Nous sommes à la fin des années 90, et il vient juste d’arriver en France, bien décidé à empoigner la vie. Le cœur léger et le bagage mince, ce ne sont pourtant pas des rêves de conquête ou de haut d’affiche qui l’habitent. Non, ce qui le meut c’est Paris. Le Paris des écrivains, écrire, quitter la Colombie mais peut-être y revenir, pas de passif politique, pas de drame derrière-lui. Il trouve une petite chambre de bonne, donne des cours d’espagnol, fais la plonge dans un restau, mais ça ne nourrit pas son homme et c’est vraiment la dèche ; chaque sou est compté et ne suffit pas, la faim est là. Heureusement il y a des rencontres, surprenantes, variées, des amours et des amitiés qui se nouent. Au jour le jour, d’une façon extrêmement charmante et dont on jurerait la sincérité totale, installons-nous avec Esteban dans son nouveau pays, la France ; faisons connaissance avec tous ces êtres apatrides et évoluant dans des sphères aux antipodes les unes des autres, parlons littérature, romans, intrigues, sexe, parties fines, amour, amitié, vie. Il se perd, Esteban, pendant un moment. Laisse dormir son manuscrit dans son tiroir. Mais jamais ne s’éloigne de la littérature, c’est magique ce côté-là, tout lui fait penser à un livre, tout lui rappelle tout. Il avance, une chose après l’autre, le cœur droit, tout le temps, ne juge rien ni personne, il est naïf, il est lâche, il souffre…

Ah j’ai adoré ce roman, il est foisonnant, il est tendre et méchant, drôle et étrange, plein d’une vitalité contagieuse. Ses personnages sont magnifiques, tous, c’est un formidable passeport pour la littérature latino-américaine, une incursion follement réussie dans un monde cosmopolite très attirant.
Par contre, une mise en garde : certaines scènes, bien intégrées dans une narration fluide, sont  très érotiques.

Ed. Métailié, 08.2007, 21 €
Trad. Claude Bleton


Les avis de Papillon, de Jean-François Lahorgue, d'Arnaud Brion, entre autres.

11.01.2008

Par beau temps, il pouvait se vexer à cent mètres de distance

swap.jpgAntony Moore - Swap



C'est l'histoire d'Harvey, trente-cinq ans, Londres, qui est un fieffé couard doublé d'un plouc puissance dix. Il vivote en tenant plus que mollement une petite librairie BD, tout en maltraitant son unique (et débile) employé. Depuis son enfance, il se torture l'esprit (et accessoirement bassine tout le monde) dans de délicieux regrets, mais qu'est-ce qui lui a donc pris d'échanger une bande-dessinée Superman numéro un, devenue culte et rarissime depuis. Il serait riche à l'heure qu'il est, patti, couffin. Sauf que cette année, il va être confronté à ce qui pouvait lui arriver de pire : son souhait de remettre la main dessus va être exhaussé. Tout est dit ? Oh que non ! En piste, et installez-vous bien, ça décoiffe !

Premier roman pour le psy qui se cache sous le pseudonyme d'Antony Moore, nous dit la quatrième de couverture, ça remet les choses en place, c'est une réussite de bout en bout. On pourrait presque le citer comme un modèle du genre, au style actuel et mordant, à se bidonner du début à la fin (en riant jaune de temps à autre, c'est que la nature humaine est plus que finement observée à la loupe, et elle n'est pas jolie-jolie !). On retrouve un peu l'univers de Nick Hornby, mais on dévie assez vite et surtout, on va à cent à l'heure. N'empêche que j'ai longtemps vu Harvey sous les traits de John Cusack (ah, John !...), et puis au fil des pages, non, c'est plus ça du tout ;o)

Du genre fiable pour passer un très bon moment.

Ed. Liana Levi, Janvier 2008, 350 p., 20 €
Traduction (GB) de Jean Esch

10.01.2008

Ses remerciements dégagaient autant de chaleur que le dernier souffle d'un pingouin agonisant

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Christopher Brookmyre - Faites vos jeux !

Est-ce que vous saviez toutes les inventions que l'on doit aux Ecossais ? Le four à micro-ondes, le timbre adhésif, le clonage de brebis, la virgule de fraction décimale, la bakélite, les ponts en fer, j'arrête là, mais il y en a deux pages pleines. C'est que c'est un sujet que maitrise Ross Fleming, lui qui perpétue la tradition et vient d'inventer un truc dément qui va révolutionner l'industrie de l'armement. Il est bien évident qu'une fuite ayant eu lieu, il ne lui est pas permis de rester en liberté : il représente un investissement bien trop élevé, ou une menace ingérable, selon l'angle sous lequel on se place. Enlevé, donc, l'employé du midi de la France. Mais l'équipe du glaçant, super pro et bien mystérieux Bett est sur le coup. Il réquisitionne la maman de Ross. Une grand-mère écossaise de quarante-six ans (oh, je vous en prie, elle a eu Ross sortie des langes, c'est tout !). Surprenant, isn't it ? Et on n'est pas au bout de nos surprises....

D'abord, il faut dire et répéter que Christopher Brookmyre est gé-ni-al. On dévore encore son petit pavé sans reprendre haleine, on tombe encore amoureuse du nouveau héros (si, si, vous verrez, Bett a son charme, même s'il se révèle tardivement), on se frotte les mains et on joue aux espionnes dans les casinos, relookés de pied en cap et avec un aplomb insoupçonné (et puis on flingue un peu à tout va, mais ça c'est le boulot, pardi).

Mais si on veut chipoter, on peine quand même à adhérer à la partie love affair, il y a du simplisme vers la fin qu'on aurait bien facilement pu tourner autrement, merde, Christopher, tu vaux mieux que ça !!

Je n'ai perdu qu'un index dans l'histoire (l'ongle, je veux dire), c'est peu cher payé face à l'onychophagie habituelle lors de lectures de bons thrillers, mais comme je le termine le sourire jusqu'aux oreilles, je pardonne tout, allez vite, le prochain, cher écossais de mon coeur !

Ed. de  l'Aube (noire), 2007 489 p. 23,50 €
Traduction (Ecosse) par Emmanuelle Hardy

08.01.2008

Où subsiste encore ton écho...*

Miano.gifLéonora Miano - Tels des astres éteints


Une histoire simple, un roman qui ne l'est pas du tout : Trois jeunes adultes, Paris intra-muros, de nos jours. Amok, camerounais "de bonne famille", est en complète rébellion contre sa famille. Super dépressif, il cherche le courage d'en finir, a une vue plus qu'amère sur tout. Shrapnel, son ami d'enfance, porte fièrement ses racines et oscille entre combat identitaire et une certaine blonde aux yeux clairs, qui s'immisce tout en douceur dans son coeur. Amandla, enfin, jeune guyanaise tendance rasta pure et dure, cherche son compagnon pour vivre dans un monde kémite pour lequel elle milite sans relâche.

Trois façons d'avoir une peau noire de nos jours, trois avis diamétralement différents, trois personnalités surtout qui se révèlent immensément attachantes et dont on tente (en galérant un peu assez régulièrement) de suivre les raisonnements et les activités.

Léonora Miano est un Grand Ecrivain. Elle signe ici un roman musical, avec une bande-son, qui s'avère extrêmement dense et touffu, empli de notes de bas de pages, de pays qu'il faut déchiffrer à l'aide d'indices, de termes nouveaux et compliqués (Kémet, leucoderme, etc.) et de références historiques ou culturelles pas franchement connues du tout venant (moi, en l'occurrence). Mais dans le même temps elle nous offre une telle réflexion, des développements tellement bien argumentés, sur des sujets vraiment pas simples à appréhender que j'ai pris autant de plaisir à lire ce roman qu'il m'a donné du mal. C'est un sujet que je n'avais pas encore eu l'occasion d'approfondir, et c'est assurément un bon livre pour l'aborder.

Un univers complexe, dans lequel on plonge pour un bon bout de temps...

Ed. Plon, 3 Janvier 2008,  404 p. , 20 €

"La plupart des gens n'avaient aucune envie de partir en croisade. Les humains n'étaient pas des combattants par essence. Ils étaient de petites choses fragiles. Angoissées. Ils avaient des enfants. Des désirs ordinaires. Ils craignaient la mort. Toutes les formes de mort. A commencer par la mise à l'écart. Ils savaient leur vie perdue hors des collectivités. Les Noirs comme les autres. La majorité de ceux qui vivaient dans ce pays ne souhaitaient pas que leurs traits soient grossis. Ils voulaient au contraire qu'ils soient oubliés. Ils voulaient entrer dans la ronde. Tenir la main des autres. Mourir sans avoir trop mal vécu. S'ils allaient écouter les frères atoniens, c'était parce qu'ils ne parvenaient pas à vivre cette vie normale. La rudesse du quotidien les contraignait à l'interrogation : pourquoi ? ils se demandaient pourquoi ils se cassaient toujours la figure. Pourquoi leur vie à eux ne prenait décidément pas tournure. Pourquoi le regard posé sur eux était celui qu'ils connaissaient. Ce regard-là avait un long passé. Ils étaient encore emprisonnés dans d'anciennes constructions." p. 210

* Je n'aime pas du tout Bashung, SAUF cette chanson-là, précisément, "La nuit je mens", évoquée page 246.
"
J'ai dans les bottes
des montagnes de questions
Ou subsiste encore ton écho"

03.01.2008

C'est un travail de toute une vie de se voir tel qu'on est réellement et même alors on risque de se tromper

Cormac McCarthy - Non, ce pays n'est pas pour le vieil hommeundefined

C'est l'histoire d'un gars qui tombe par hasard sur le reste d'une exécution, avec un blessé agonisant parmi de nombreux corps, et qui se taille avec une mallette remplie d'argent. Dans la nuit, tourmenté, il revient sur les lieux avec de l'eau, mais le blessé est mort entre temps, et la drogue qui était dans un des coffres a disparu. Il sait qu'il doit fuir vite et loin. Alors...

C'est un résumé plus que succinct, mais très franchement la chasse à l'homme qui pourrait sembler tenir lieu d'intrigue est plus que secondaire; Cormac McCarthy pourrait nous raconter n'importe quelle histoire, d'ailleurs, on s'en fout, ce qu'il a de réellement remarquable c'est la capacité bluffante de nous plonger en complète intranquillité.
Avec un style sec et cassant, il nous tourneboule jusqu'aux tréfonds de nous-mêmes, nous plonge dans un monde noir où la résignation pèse de toute sa saloperie de force sur nos esprits malléables.

Ce sont pourtant les Etats-Unis dans les années 70, et il n'est pas toujours très clair pour le lecteur d'appréhender la logique des évènements, mais on tremble et on saigne avec le brave shérif en italiques, et on sait très bien, dès les premières pages, qu'on va pouvoir se brosser pour un happy end.
Délicieusement dur, et du genre qui s'imprime en rouge fumant dans la mémoire...

"Il faut très peu de chose pour administrer des braves gens. Très peu. Et les gens malhonnêtes de toute façon on ne peut pas les administrer. Ou si on peut c'est la première nouvelle."

"C'est un beau merdier, n'est-ce pas shérif ?
Si c'en est pas un ça fera l'affaire jusqu'au prochain."

"Il y a deux sortes de gens qui ne posent pas de questions. Les uns sont trop bêtes pour en poser et les autres n'en ont pas besoin."

Ed. de l'Olivier, 2006 293 p., 21 €
Traduction (Etats-Unis) par François Hirsch


Les avis éclairés de Maxence Grugier sur Fluctuat.net , de Pascal Gibourg sur Inventaire/Inventions.com, de Julie Coutu sur Chronicart, et de Laurent, qui lui n'a pas aimé.

Sortie du film le 23 Janvier 2008,  réalisé par les frères Coen, avec Tommy Lee Jones. Je n'en peux déjà plus d'attendre...

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