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05.05.2008
Son sourire courageux méritait toutes les assistances

Richard Powers - La Chambre aux échos
Nebraska, 2002, un accident de voiture, la nuit. Mark se retrouve aux urgences, encore conscient pour quelques temps. Sa soeur, Karin, arrive ventre à terre, il la reconnait, tente de lui parler, mais tombe dans le coma. Lorsqu'il en sort finalement, c'est atteint du syndrome de Capgras : il est incapable de reconnaître les gens qui lui sont affectivement les plus proches. Son cerveau établit des explications insensées à ce qu'il prend pour des substitutions, des copies. Il vit dans un délire paranoïaque insupportable pour tout le monde, à commencer par lui-même. Karin bouleverse sa vie pour rester à ses côtés, elle qui s'était enfuie loin de son bled natal, et demande l'aide d'un très médiatique neurocogniticien, Gerald Weber. Contre toute attente, il accepte de venir rencontrer Mark, alléché par ce Capgras consécutif à un traumatisme, alors qu'on le croyait d'origine psychiatrique. Chronique d'un peu plus d'une année, à la recherche de ce qui s'est vraiment passé la nuit de l'accident, en quête aussi et surtout d'une façon acceptable de vivre, de continuer sa route, pour tout le monde...
Ce roman est multiple et déconcertant à plus d'un titre : on peut le voir comme un thriller scientifique (et de bonne facture : je suis tombée des nues à l'épilogue !), une ode à la nature et aux grues particulièrement, un écheveau de liens familiaux, la dissection d'un couple de longue date, une étude sociologique des petits bleds américains, l'exposition des secousses du 11 Septembre (à la façon d'un battement d'aile de papillon), et la liste n'est pas exhaustive.
"Qu'est-ce que tu voudras faire quand tu seras grand ?" avait-elle demandé un jour par mégarde. Sur les traits de Mark se lisait l'excitation : "Hypnotiseur de poulets." C'est difficile de discerner le gamin qui attirait tous les animaux dans cet être perturbé et colérique qu'on accompagne pendant des pages et des pages. Pourtant il affleure en permanence, et ce n'est pas le moins attachant des personnages. D'ailleurs, c'est simple, on les aime tous, ils sont fascinants.
J'ai trouvé la plume de Richard Powers absolument enchanteresse, la traduction la sert à merveille. Par exemple, ses descriptions de personnages sont uniques :
"Il descendit dans le hall où l'attendait la seule proche parente de la victime. La petite trentaine, pantalon de coton havane et chemisier rose : la tenue passe-muraille, comme l'appelait Sylvie. Le costume sombre de Weber - son habituelle livrée de voyageur - épouvanta la jeune femme qui lui lança un regard d'excuse avant même de lui avoir dit bonjour. Ses cheveux très lisses, couleur cuivre (son seul trait distinctif), lui arrivaient au milieu du dos. Cette cascade spectaculaire éclipsait un visage, qu'avec un brin d'indulgence on aurait pu dire reposé. Sans apprêt et de belle constitution, cette jeune femme du Midwest s'engageait déjà sur le chemin de la solennité. Robuste, elle avait peut-être couru le cent dix mètres haies avec son équipe universitaire. Quand Weber posa les yeux sur elle, elle remit de l'ordre dans sa tenue, inconsciemment. Mais quand elle se leva et vint à sa rencontre; main tendue, le sourire courageux qu'elle lui adressa du coin de la bouche méritait toutes les assistances."
Le personnage de Weber, dans son entier, m'a troublée et subjuguée. Lui qui détient une telle connaissance, qui dit oeuvrer au moment précis où l'espèce humaine fait enfin ses premiers pas vers la solution fondamentale de l'existence consciente : comment le cerveau édifie-t-il l'esprit, et comment l'esprit édifie tout le reste ? Existe-t-il un libre arbitre ? En quoi le moi consiste, et où résident les corrélats neurologiques de la conscience ? "retombe" à un niveau beaucoup plus primitif, en quelque sorte, se perd un peu, se noie, c'est, encore une fois, touchant. J'ai aimé son avis sur la psychopharmacologie : "ça passe ou ça casse. Difficile à doser, des effets secondaires en pagaille, simple masque posé sur le symptôme et, une fois commencé le traitement, pas facile de diminuer les prises".
J'ai aimé les petits exemples de cas disséminés ici ou là : " Quelques années plus tôt, à Parme, l'équipe de Giacomo Rizzolatti avait effectué des tests sur les motoneurones dans le cortex prémoteur d'un macaque. Chaque fois que le singe bougeait le bras, ces neurones étaient stimulés. Puis un jour, entre deux mesures, les motoneurones du primate reliés aux muscles de son bras se mirent à s'emballer, alors même que l'animal restait parfaitement immobile. Après plusieurs expériences, on parvint à cette conclusion ahurissante : les motoneurones du macaque entraient en action dès que l'une des personnes présentes dans le laboratoire remuait le bras. Les neurones qui servaient à déclencher ce même mouvement s'activaient du seul fait que le singe voyait un autre être vivant exécuter ce geste, et , par sympathie, ils levaient un bras imaginaire dans un espace symbolique.
Une partie du cerveau dédiée à des fonctions motrices se trouvait cannibalisée, mise au service de représentations imaginaires. Au moins la science avait-elle établi les bases neurologiques de l'empathie : une cartographie à l'intérieur du cerveau pour cartographier d'autres cerveaux cartographes." Et c'est quand ses propres neurones singeurs cessent de réagir aux gestes de sa femme qu'il réalise que quelque chose a changé...
Il y a encore plusieurs choses que je pourrais évoquer, que j'ai notées au passage (tel son avis sur les commentateurs amazon, ouach), et je pourrais aussi aligner les adjectifs élogieux pour tenter de rendre compte de l'indicible bonheur de lecture qu'on éprouve entre les pages de Richard Powers, mais finalement, vraiment, sincèrement, je vous invite à lire ce roman qui compte parmi ceux qui resteront pour les générations futures, j'en suis persuadée.
Ed. Le Cherche Midi, Coll. Lot 49, Avril 2008, 471 p., 23 €
Trad. (USA) par Jean-Yves Pellegrin
Titre original : (Farrar, Straus and Giroux, New York) The Echo Maker
15:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : merveille, richard powers, neurologie |


Commentaires
Écrit par : Marie | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : chiffonnette | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Gachucha | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : fashion victim | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Stéphane Laurent | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Romanza | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Anne | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Caro[line] | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : kathel | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : brigitte giraud | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Karine | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : M agali | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Choupynette | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : erzébeth | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : erzébeth, qui apprendra à faire court, un jour | 05.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : lily | 06.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : florinette | 06.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : yueyin | 07.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Charlie Bobine | 09.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : jacques chesnel | 11.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : jacques chesnel | 11.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 11.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Joelle | 15.05.2008
Répondre à ce commentaireje découvre des auteurs, donc ici Powers. L'une de mes médiathèques (il
en faut bien deux pour étancher ma soif de lecture) possède 2 Powers,
j'ai emprunté "trois fermiers" et cata : je n'ai pas dépassé la page
100 ; mais je vais emprunter l'autre dont vous avez fait un commentaire
dithyrambique !
Écrit par : joelle saulas | 17.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 17.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Sophie | 23.05.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 23.05.2008
Répondre à ce commentaireMerci pour votre blog qui me donne de très bonnes idées de belles lectures.
Bonne continuation.
Écrit par : Emilie | 11.01.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 11.01.2010
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