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27.06.2008
Assassine, baiseuse, coquette, effrontée, majestueuse, galante, enjouée, discrète ou receleuse.*
Guy Breton - Les sourires de l'HistoireQuelques anecdotes historiques frappantes, curieuses, amusantes, à la sauce Breton, ça ne se refuse pas !
Ouvrir ce recueil de petits textes c'est s'exposer à le dévorer dans l'heure, et forcément à être moins intéressé par certains côtés. Par exemple la partie consacrée au marquis de Montespan n'a pas le relief que lui a donné Jean Teulé, et souvent les dialogues pêchent par excès de simplification.
Mais j'ai été passionnée par le chapitre consacré à la beauté féminine à travers l'Histoire (Si le nez de Cléopâtre...), et je suis charmée par l'espièglerie saupoudrée ici ou là.
"Au XVIII° siècle, les femmes eurent brusquement en horreur ce qu'elles appelaient des "lentilles", c'est-à-dire des taches de rousseur. Et, pour les faire disparaître, elles se frottaient le visage avec des compresses trempées dans une liqueur dont voici la recette :
"Ecrasez une vipère dans 2 pintes de lait, ajoutez-y 4 onces de vitriol et distillez."
Avec cette liqueur, nous dit-on, les taches partaient immédiatement. La peau aussi, d'ailleurs."
Et puis c'est un vrai plaisir de découvrir, entre autres et pêle-mêle, l'origine de l'expression "découvrir le pot au rose" (la révolution cosmétique au XVIII° siècle), les farces de Prosper Mérimée, que la plupart des mots célèbres sont faux, avec explications de leurs origines, la crédulité de Madame d'Urfé , ou encore à partir de quand et comment nous avons utilisé la fourchette.
Enfin c'est avec les sourires de l'auteur que je me suis franchement bidonnée, et particulièrement avec "Saint-Médard et les Chaldéens, ou le virus de l'astrologie" : 1935 en Indre-et-Loire, ou comment la parole est déformée et la crédulité savoureuse.
Sympathique en diable !
Ed. Anne Carrière, 2008, 236 p., 17 €
* Mais de quoi est-ce que je parle donc ? Une idée ? :-D
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26.06.2008
Le chien bâille, s'étire, grogne, gratte ses puces, il a faim, vous aussi et rien ne vous étonne.

et autres récits
Vingt et un textes, certains ultra-courts, qui m'ont plutôt démoralisée. L'auteure évoque en 4° de couv un éblouissement paisible, je penche plutôt vers la désillusion, elle aussi évoquée. Ces nouvelles sonnent toutes extrêmement juste, ce qui en assure la portée, et l'écriture, précise, nette, pudique et recherchée vous ratatine.
Cinq citations sont par exemple déclinées, mises en texte, parmi elles : "Ne sous-estimez jamais votre insignifiance aux yeux des autres." (Gass) "Surveille tes illusions" (Char), j'ai connu plus gai.
J'ai pourtant aimé cette lecture, en ce sens qu'elle trouve effectivement fréquemment écho dans "la révélation minuscule et violente d'une sensation oubliée ou encore inconnue" chez le lecteur.
Chariot parle d'un adultère. Vous aimez un homme que vous n'avez pas le droit d'aimer. Liste de tout le positif, le joyeux, mise en mots choisis de la quotidienneté désirée tellement fort. Insidieusement, cette dernière dérape; quand vous jouez au petit couple en faisant vos courses, il n'a jamais son portefeuille, son chéquier, sa carte bleue. Vous êtes à mille lieux de ça, payer pour lui c'est encore jouer à la légitime. Encore, encore, et encore. Vous êtes à la caisse, il vous laisse passer. Brusquement, ce jour-là : "la monstrueuse surprise trop longtemps refoulée vient enfin pour la première fois de vous sauter à la gueule."
Compétition nous montre comme, quel que soit l'amour sincère que l'on porte à autrui, le degré d'empathie et de compassion qu'on peut lui accorder est inversement proportionnel à sa propre douleur physique. Le corps n'est rien, peut-être, mais si j'ai vraiment mal, dégagez les mouettes, toutes les mouettes.
ou encore L'écrivain, le célèbre qui vous a fait croire qu'il allait vous aider à défendre cette noble cause, qui a allumé l'espoir, avant de faire silence. Mais quoi, quand vous le croisez par hasard des mois plus tard : "A propos c'étaient qui sous les tentes, des Arabes ou des Kurdes ? Je leur ai consacré un petit chapitre. Je t'enverrai mon livre".
Non, l'incurable naïveté n'est pas à la fête dans ce recueil.
Ed. Gallimard, collection Blanche, Mai 2008, 136 p., 12,90 €
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25.06.2008
J'ai éprouvé ce que vous dites.

Ceci est un roman exigeant. Du genre qui demande à être apprivoisé, dans lequel il faut s'enfoncer avec bonne volonté; passer sur quelque épisodes qu'on peut qualifier de sordide (La fille morte), croire en sa quatrième de couv et les éloges de François Busnel et Michèle Gazier. Mais alors quelle récompense ! Lentement se mettent en place les différents éléments, et on se retrouve éperdu d'admiration et débordant d'amour, le coeur ouvert au lyrisme, aux choses simples, à la beauté, à la vie.
Nous sommes à Mercury, toute petite ville endormie du Mississipi, début du XX° siècle. Dans le ravin vit la communauté noire, dans des cases, avec la vieille Vish, sage-femme à l'origine mais qui est en quelque sorte le médecin, avec ses herbes et ses potions. Elle élève plus ou moins la petite Creasie, qui très vite est placée comme domestique chez les Urquhart, Earl et Birdie. Earl a réussi socialement, il est le patron d'un magasin de chaussures prospère. son mariage avec Birdie, par contre, c'est moins le cas : il ne peut s'empêcher de sauter sur tout ce qui bouge, et sa famille, extrêmement étrange, n'a jamais vraiment accepté cette épouse. Finus, lui, était fou de Birdie. Il a presque perdu un oeil en essayant de la "gagner", mais quand il en a eu l'occasion, l'instant de panique que cela a déclenché en lui a suffit à faire tout rater.
Par épisodes, par sauts dans le temps, en avant, en arrière, par différents personnages on couvre quelques soixante-dix ans dans la vie de ces gens, les braves et les tordus...
Tout aussi imaginaire que Yoknapatawpha, Mercury a sa pleine et entière personnalité. On aime tous ces vieux croutons qui restent seuls à la fin, on se prend d'une folle affection pour l'obituaire de Finus, après avoir tant peiné dans les débuts on souffre de voir les pages diminuer. On rit à l'absurde, on compatit énormément, on s'interroge... Un roman à chérir.
Ed. Des Deux Terres, 2005 & Le Livre de Poche, 2007, 441 p., 6,95 €
Trad. (USA) par Jacques Tournier
Titre original : The Heaven of Mercury (2002)
"Plus tard, à l'Université, où il suivait le cours de littérature anglaise, il avait écrit une dissertation qui paraissait prendre pour thème deux poètes anglais. Il y décrivait une situation dans laquelle un jeune homme regarde une jeune fille à travers une salle remplie de monde, une salle de bal, quelque chose de ce genre. En voyant cette jeune fille traverser le hall, cet après-midi-là, il avait senti un énorme bourdonnement lui envahir les oreilles avant de descendre vers la nuque. Un voile lui avait obscurci les yeux, comme s'il était sur le point de s'évanouir. Il avait aperçu devant lui deux petites images d'elle, comme deux miniatures peintes sur sa cornée. Il en avait conclu plus tard que toutes les gouttes de son sang avaient reflué vers son coeur, et qu'il n'existait pas de plus violente preuve d'amour que celle de sentir mourir en le découvrant - preuve si violente qu'elle pouvait vous tuer. Le jeune homme s'en était trouvé transformé. Ce phénomène, que Finus avait découvert en lisant des oeuvres inscrites au programme, Astrophel et Stella et les sonnets de Shakespeare, était un phénomène du passé, d'une autre époque, une époque où les gens mourraient vraiment d'amour. Peut-être parce qu'il leur était plus difficile alors de posséder l'être aimé, tant étaient sévères les lois et rigides les circonstances. Peut-être aussi parce que l'amour était beaucoup plus vrai pour eux, tant étaient rares les occasions qui leur permettaient d'échapper à une si étrange et si terrifiante impulsion. De nos jours, avait-il écrit dans sa dissertation, on a pris l'habitude d'avoir peur de l'amour, une peur tellement inhérente à notre nature même que nous ne sommes plus capables de le reconnaître, de la même façon que nous refusons de reconnaître le mal, de peur d'être détruits par son inexplicable et terrible attraction. Le professeur avait écrit en marge : "Monsieur Bates, à l'unique réserve de n'avoir pas trouvé un mot plus signifiant et plus élégant qu'inexplicable, votre devoir est remarquable, et je me contente d'espérer que vous meniez à terme vos études universitaires avant que ce, ou quoi que ce soit, qui menace de vous détruire ne parvienne à les compromettre.""
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19.06.2008
Le premier sourire, entre deux hommes, c'est le début de la reconnaissance ou des malheurs
Pierre Lemaitre - Travail soignéJ'enrage de ne pouvoir vraiment parler de ce gros roman surprenant, mais à l'instar de la 4° de couv je crois qu'il faut rester dans une grande généralité floue, ne rien dévoiler sous peine de tout gâcher !
C'est un roman policier donc, qui a obtenu le prix du premier roman au festival de Cognac 2006 (juste avant Françoise Guérin), et pour moi c'est un critère efficient, sinon de qualité (j'en ai lu à ce jour trop peu pour en juger) mais au moins d'achat !
Il faut bien dire qu'on se fait balader pas mal, dans ce Travail soigné, et quand je dis "pas mal", sachant que la seconde partie commence page 477, on a eu le temps de se tromper sur tout !
On suit un policier, Camille Verhoeven, qu'il ne faut pas appeler commissaire, ni inspecteur, ni patron. Je dirais donc Camille tout court, d'ailleurs il l'est. Sa mère, peintre célèbre, a fumé comme une cheminée durant toute sa vie (et donc sa grossesse aussi) et notre Camille mesure 1,45 m. Handicap qu'il semble surmonter, son intellect étant intact et efficace. Déboule une affaire horrible, sanglante, monstrueuse. Il s'avère alors que...
C'est tout ! Le reste est à lire au compte-goutte ! Vous allez grimacer devant pas mal de scènes carrément dégueu, mais être, comme moi, soufflés par plusieurs choses, qui, cornichon sur le pâté, sont autant d'hommages à la littérature.
Ed. du Masque (JC Lattès), 2006 534 p. 6,50 €
Je préconise de n'aller lire aucune recension sur le net, elles en disent toutes beaucoup trop !
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13.06.2008
Faut pas penser, faut pas.

D'abord, on entre par simple curiosité entre ces pages qui ne nous tentent pas vraiment; L'auteur croule sous une avalanche de prix littéraires divers et variés, la 4° de couv évoque le terroir, cela suffit à faire naître une petite réticence.
Mais tout de suite, on est pris, et très vite à la merci d'une écriture riche et colorée.
C'est l'histoire d'un garde-chasse, Lambert, un homme simple, qui a des convictions. Il vit au château, au service du baron, et aime sa meute de chiens. Quand le maître casse sa pipe, c'est son fils qui s'installe au château. Entre ces deux-là, ça ne colle pas. Le nouveau baron a un grain, et pire que tout, il n'aime pas les chiens, ni commander. Les années passant, le maître s'enfonce dans un délire qui va et vient, et Lambert se découvre lâche. Dire les choses, ouvrir les yeux sur ce qui se passe remettrait sa propre existence en question, alors...
Il y a bien sûr beaucoup plus que ça dans ce roman, qui mérite entièrement sa qualification de "grand". J'ai eu l'impression qu'il ne cessait de démontrer la propension que nous avons à nous fourvoyer dans toujours les mêmes impasses, à tenir nos rôles tout en lâchant la bride à nos pires côtés, ponctuellement.
La richesse du verbe, ce choix d'une langue un peu datée et gouleyante est adéquate, on plonge dans l'Ouest du siècle dernier, on en ressort un peu groggy, dépaysé.
Ed. Viviane Hamy, 2006 & Points, collection "Les Grands Romans" 252 p. Mai 2008, 6,50 €
Cette fois, Laurent est de mon avis, Dda aussi, Florinette pas loin.
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10.06.2008
Alors rien n'est difficile puisque tout a un sens
Jeanne Benameur - Présent ?En novembre 2005 la banlieue parisienne s'enflammait. C'est au mois de Juin que nous suivons ici quelques personnages d'un collège, le temps de bien s'imprégner de chaque individualité avant d'assister au dernier conseil de classe pour les 3°, celui qui va décider de leur orientation.
Ce roman est très émouvant, tout autant qu'éprouvant. Il dessine un portrait désenchanté et un poil découragé du milieu scolaire, sans omettre pour autant quelques pistes sources de lumière et d'espoir. Je trouve que Jeanne Benameur a su très élégamment éviter l'écueil de la caricature, et c'est sans doute la raison pour laquelle on est aussi atteint par chacun, qu'on pourrait facilement transposer dans notre propre expérience.
Cette lecture m'est tombée du ciel par la grâce d'un cadeau surprise de Laure, à une période où je me sens un peu perdue dans mes choix de lecture, où je cherche des repères. J'ai donc reçu comme un message personnel l'évidente foi de la documentaliste et celle, un peu noyée, du prof de français, en le pouvoir libérateur du langage.
"D. s'est arrêté d'écrire, les yeux dans le vague. Elle ignore tout de son texte. Elle le respecte seulement. C'est une minuscule oeuvre dans le monde, quelques lignes sûrement maladroites et sûrement bourrées d'erreurs orthographiques mais c'est une oeuvre infiniment respectable. En cherchant ses mots, le jeune homme fait des pas. Il se risque. Il dépasse la peur. Il apprend que la langue n'est pas faite seulement pour remplir des formulaires ou sélectionner des bons et des mauvais. Les mots peuvent nous conduire. Loin. En toute liberté. Les mots nous révèlent. On grandit en écrivant, en lisant. Parce qu'on prend le risque de connaître."
Il n'y a pas de hasard...
Ed. Denoël, 2006 & Folio 2008, 224 p. 5,80 €
N'ont pas aimé : Laurent, So, Ont aimé : Laure, Florinette, Elfe,
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08.06.2008
Allô allô, j'appelle tous les lapins

Gros coup de coeur pour cette BD qui a reçu le prix Essentiel Révélation lors du festival d'Angoulême 2008, et c'est rare que je craque à ce point pour une BD !
Mais celle-ci est profondément originale, pleine d'humour, d'émotion, et de sincérité. L'héroïne, costumière, assure bravement le quotidien avec ses deux loustics pendant que le papa est en voyage d'affaire long et lointain. Un jour, le téléphone sonne, et c'est l'hôpital : son père, qu'elle n'a jamais connu, est dans le coma. A 39 ans, qu'est-ce qu'on fait d'un père ? Va-t-elle le voir ? Et pourquoi ? Lui parler ? Quelle décision prendre, lorsque les médecins la consultent sur la suite à donner aux soins ? Pas facile et dur d'assurer en plus face à ce corps, le sien, qui se manifeste comme désolidarisé du cerveau, il tremble, il pleure, il a la gorge sèche comme s'il n'avait pas bu depuis des heures, autonome et étranger.
Et puis bien sûr il faut continuer tout le reste, les enfants (et les supers jeux du soir !), le chat (trop marrant, le chat, à ronfler tout le temps et faire la carpette), le boulot (j'adore la blague des lapins, éclats de rire !), les rencontres inopinées...
Le dessin est tout bonnement épatant, un peu à l'égyptienne, vous savez les profils bizarres (on voit vraiment que je ne connais rien en graphisme ! :)), avec une touche de vert éparse dans un sobre noir et blanc. Bref, un excellent ouvrage, que j'applaudis des deux mains !
Ed. Vertige Graphic, 2007, 78 p. 12 €
L'avis de Lo.
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07.06.2008
Thomas et Tilly avec un T !

A partir de 9 ans (selon moi !)
Thomas, douze ans, vit seul avec son père, artiste-peintre, depuis la mort de sa mère dans un accident. C'est l'été, il fait très chaud, et ses journées sont rythmés par le vide : il ne fait rien. En permanence dans l'atelier de son père, car c'est là qu'il fait le plus frais, il le regarde travailler, et examine dans un coin de sa tête les bons souvenirs de sa mère : avec elle, il faisait plein de choses. Avec son père, c'est différent, il a vraiment tout de l'artiste asocial et mutique. Mais voici que de nouveaux voisins emménagent, et déboule alors Tilly, 15 ans. Au départ, il ne peut s'empêcher de la dévisager en permanence, même s'il sait que ce n'est guère poli, car c'est la première fois qu'il côtoie une enfant trisomique. Très vite, il se laissera porter par son éclatante vitalité, ses éclats de joie et sa gentillesse infinie...
Par petits chapitres courts et rythmés, on se laisse prendre nous aussi par le charme de Tilly et sa candeur juvénile. C'est frais, charmant, ça ne présente pas un portrait idéalisé du handicap ou du deuil, sans en faire des tonnes dans le pathos. Une jolie façon de comprendre comment la différence peut être un plus.
Ed. Alice, 2007, 143 p., 8,50 €
Trad. (Néerlandais) par Emmanuèle Sandron
Titre original : En toen kwam Linde
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05.06.2008
Il t'allait bien ce rouge à lèvres
Giulia Carcasi - Je suis en boisUn journal à deux voix, mère et fille. Giulia, la mère, est chirurgien, et souffre du silence et de l'absence de sa fille, qui n'est jamais là. Mia, 18 ans, pense que sa mère est en bois, et s'étourdit dans les bras des hommes. Alors Giulia lit son journal, et lui répond, par écrit; elle se raconte, petite dernière d'une famille à l'ancienne, trahie par sa propre soeur. Mia n'a elle que des préoccupations de son âge, pas vraiment futiles, elle se sent hors de tout lien, seule, et ce que sa mère va lui révéler va la libérer...
C'est une histoire qui parle de la condition féminine en Italie sur plusieurs générations, mais surtout de l'importance des racines et du fait de trouver sa place. Le tout, évidemment, conditionné par l'amour, ce sentiment qu'on relègue toujours à l'arrière-plan mais qui pourtant occupe concrètement la première dans nos vies !
Un fort joli roman qui condense en un nombre de pages remarquablement court une histoire pleine et entière, porteuse de beaucoup de sens et très touchante. Il y a beaucoup de pudeur et de simplicité dans le récit, ce qui ne fait qu'en augmenter la force et le nourrit d'une belle puissance d'évocation. On en sort un peu cotonneux, l'immersion a été profonde, et réussie.
Ed. Héloïse d'Ormesson, 2008, 167 p. 19 €
Trad. (Italie) par Marianne Véron
Titre original : Io sono di legno
Les 5 premières pages sur le site des éditions EhO
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02.06.2008
"Je te souhaite de vivre jusqu'à cent ans et, arrivé à cet âge, de mourir d'une crise de jalousie !"*

Carnets 2. 1988-1989
Depuis 2004, Hubert Nyssen nous offre ses carnets en ligne, et j'en suis une fidèle lectrice. J'ai découvert depuis peu qu'une version quelque peu expurgée nous était également proposée pour quelques années, j'ai commandé celle-ci au hasard, c'est le volume numéro deux mais quelle importance ? Tous seront lus assurément, et ces années 88-89 sont passionnantes; Actes Sud fête alors ses dix ans d'existence, le Salon du livre vient tout juste de migrer du Grand Palais au parc des expositions de Versailles (avec beaucoup de grincement de dents !) et surtout Nina Berberova trouve enfin son public, et plane sur toutes ces pages.
Je porte sur Hubert Nyssen un regard enflammé, je le tiens pour un Grand Homme qui marquera son époque. Je trouve dans ses carnets une qualité d'écriture qui comble totalement ma soif de lecture; J'ai l'impression qu'il a tout compris, qu'il a cette faculté incroyable de dire beaucoup en peu de mots, choisis, souvent incisifs, malicieux, parfois mordants, jamais méprisants (c'est bluffant, ça, c'est rare). Il me semble qu'il a le juste ton, pas d'esbroufe ou de vantardise, pas de sous-estimation non plus, je ne connais pas beaucoup de gens capables de se placer dans le monde ainsi, à leur place. Quand on sait ce qu'on est, ce qu'on vaut, on n'a pas besoin de frimer à tout va, ni de verser dans la fausse modestie si irritante. Moi qui suis allergique aux déclarations d'intention, je savoure la beauté pure de l'accord actes/pensée.
J'aime aussi qu'il ait du caractère, des emportements, des coups de coeur, des revirements. C'est vivant, ça palpite, ça râle, ça prend la mouche.
J'ai aimé ici ce qu'il dit de la Pologne, du prix unique pour le livre, son avis sur la littérature étrangère, j'ai corné et souligné, et au risque de faire un billet interminable, je veux partager de nombreux extraits sachant qu'ils ne sont que particules infimes de ces témoignages d'une époque, que je recommande à tous de lire !
"Je venais de relire, tôt ce matin, la traduction d'un petit ouvrage magique, Le Chant de l'être et du paraître, de Cees Nooteboom (publication en avril), je me disais que tout écrivain devrait avoir à son chevet cette réflexion sur le sens de la fiction, afin de s'interroger avec l'auteur sur la question de savoir qui a raison : celui qui, ayant la faveur du public et ne se souciant pas de métaphysique littéraire, se contente de raconter, ou l'autre - et c'est Nooteboom lui-même qu'on reconnait là - qui entretient avec ses personnages des relations vertigineuses. Je commençais à rédiger la "quatrième de couverture" quand le téléphone a sonné. Qui pouvait bien appeler de si bonne heure ? C'était Cees lui-même, d'Amsterdam. "Ah, cette coïncidence !" ai-je fait. Il m'a répondu : "Je me suis réveillé fatigué ce matin parce que dans la nuit je me suis trouvé en plusieurs endroits du monde. Et je vérifie par des coups de téléphone si j'y étais réellement." A l'inverse de ceux qui écrivent ce qu'ils viennent de vivre, Cees donne l'impression de chercher à vivre ce qu'il vient d'écrire."
"Au cours de la réception, j'avise l'une de nos conseillères, ce soir-là très élégante. "Quel joli manteau !" lui dis-je. "Ce n'est pas un manteau, répond-elle, c'est une robe." Elle l'entrouvre... En effet ! François Leotard, qui a succédé à Jack lang, s'attarde sur notre stand. "Ah, la jolie robe qu'ont vos livres !" s'exclame-t-il. Faut-il les entrouvrir pour lui montrer ce qui est dessous ?"
"Dans Liberation, cette petite annonce : "F. séropositive cherche H. séropositif pour rêver." C'est le roman le plus émouvant que j'aie lu ces derniers temps. Et la femme qui a imaginé cette annonce, elle, sait d'où elle écrit."
"Francfort, Foire du Livre, le 4 octobre - Où sont donc passés nos livres ? Une enquête rapide nous apprend que l'expéditeur les a... oubliés sur le quai de chargement à Paris. On nous les acheminera cette nuit. En attendant, j'ai garni le stand avec le seul ouvrage qui, dans une caisse séparée, est arrivé jusqu'ici : notre catalogue. Cent cinquante exemplaires placés sur les étagères, les uns à côté des autres. Nos confrères ont cru que c'était une astuce, un coup de pub. "Génial !" s'écrie l'un d'eux. Où peut tomber le monde éditorial..."
Ici, deux petits morceaux du 22 et 23 Octobre 1988, qui me semblent expliquer parfaitement Actes Sud : pas de salamalecs, de procédure administrative, d'interminable parcours du comité de lecture, juste de la confiance dans son jugement, du temps consacré, du dynamisme et de la réactivité :
22 : "David Homel est venu que j'avais déjà rencontré à Bruxelles au cours d'un colloque sur la traduction littéraire et qui est l'auteur, avec Sherry Simon, d'un essai - Mapping Litterature - à paraître dans quelques jours. Ce Canadien-Américain a écrit aussi un roman - Electricals storms- qu'il m'apportait, et en prépare un autre, Rat Palms. Christine lui a promis de lire Electricals Storms avant de repartir et lui l'a regardée d'un oeil incrédule.
[...]
23 : Christine a terminé la lecture d'Electrical Storms, m'en a fait lire des passages et me l'a raconté. Le sujet est violent, l'écriture ne l'est pas moins. C'est d'un écrivain. J'ai appelé David. "On publie ton livre." Il n'en est pas revenu. Ce moment où l'on signifie à un auteur l'acceptation de son livre est sans doute parmi les plus heureux dans la vie d'un éditeur."
"En fin de compte, il n'est à tout ce fatras qu'une réponse de bon sens, et elle est dans Flaubert - Madame Bovary, c'est moi."
"...les théories n'avaient soudain plus de sens ni de forme car j'étais nu dans mon plaisir..."
Islande : "Raconte-lui l'invitation faite à Robbe-Grillet", dit l'un des convives... Thor raconte. Un jour, il invite l'écrivain français à venir sur l'île. "Combien d'habitants ?" demande celui-ci. "Deux cent cinquante mille", répond Thor. "Pas assez", fait l'autre. "Oui, mais en hiver ça double, dit Thor, parce que les morts se lèvent." "J'arrive", répond Robbe-Grillet."
"Ce qui compte, ce n'est pas ce que tu as mis dans ton livre, mais ce qu'on y trouve... On ne monte pas les films avec la totalité des rushes... Démontrer, dans un récit, c'est brouiller ce qu'on a montré..." Ce sont de ces choses que j'ai dites à O. qui m'avait demandé de l'aider à retravailler son roman, et pour ce faire a pris ses quartiers ici. Des heures, des heures, des heures, pour montrer que le cheval est là, dans la pierre, ou si l'on veut le jardin sous les ronces. Mais O. fait partie de ces auteurs pour qui toute phrase modifiée est une veine ouverte. Je sais que cette expérience, je ne la renouvellerai pas. Si l'on n'y prend garde, la haine est au bout."
Ed. Actes Sud, 1990, 302 p., 80 FF (12,20 €)
* Toast de Sergueï Zalyguine, au fond des yeux.
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : hubert nyssen, carnets