« 2008-08 | Page d'accueil
| 2008-10 »
26.09.2008
Dominique Mainard - Pour vous
"Ce n'est pas faire un cadeau que d'obliger quelqu'un à accepter une faveur sans rien exiger en retour"

Delphine a monté une drôle d'agence, nommée "Pour Vous". Définir ce qu'elle fournit à ses clients tient de l'impossible, on le comprend peu à peu en avançant dans le roman, sans que jamais elle-même ne puisse le cerner avec exactitude, malgré le discours qu'elle tient à son assistante. Une présence, un remplacement, une compagnie concrète et efficace, son rôle peut prendre différentes formes. Elle en tient le compte avec précision, se montre d'une froideur dont on comprend également peu à peu l'origine. Les années passent, et l'ami d'un ancien client apparaît soudain, bousculant l'ordre établi avec tant de rigueur par Delphine. Sa sensibilité particulière en ce moment précis la fait s'emballer pour cet inconnu, négliger le reste, avec des conséquences dramatiques...
Ce roman propose une vision bien triste de l'humanité, on a l'impression que chacun est enfermé dans sa solitude, la joie, la gaieté sont absentes. C'est une ambiance déstabilisante, une atmosphère aux relents de désespoir. L'héroïne a une évidente déficience, qui m'a évoquée Lisbeth Salander par moments, sans être aussi attachante. Mais l'écriture de Dominique Mainard est fascinante, on veut à tout prix savoir, continuer. J'ai pensé aussi à Ishiguro Kazuo, par l'impasse dans laquelle est plongée le lecteur, la nécessité qu'on éprouve de rationaliser, de donner son propre sens à ce qui se déroule sous nos yeux effarés.
Etrange et pénétrant, à goûter !
Ed. Joëlle Losfeld, Août 2008, 256 p., 16,90 €
L'avis de Cathulu (que je remercie pour l'envoi), celui d'Amanda.
11:50 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : etrange, amour, relations aux autres |
18.09.2008
De la bêtise - Robert Musil

"[...] on se contentera de retenir, pour l'essentiel, qu'il peut être bête de se prétendre intelligent, mais pas toujours intelligent de passer pour bête. Pas moyen d'en tirer aucune généralisation;"
Prononcée à Vienne le 11 Mars 1937 par Robert Musil (répétée le 17), cette conférence est un indispensable, un must, un passage obligé. Mutine et délicate, elle disserte avec esprit et clarté de ce sujet inépuisable : la bêtise.
"Mais permettez-moi plutôt [...] de reprendre haleine à l'aide d'un exemple qui n'est pas sans agrément ! Nous tous, mais particulièrement nous autres hommes, et avant tout les écrivains célèbres, nous connaissons ce type de dame qui brûle de nous confier le roman de sa vie et dont l'âme semble avoir été constamment dans une situation intéressante sans jamais aboutir à l'heureuse issue qu'elle attend peut-être, justement, de nous. Cette dame est-elle bête ? Quelque chose, dans l'abondance de nos impressions, nous chuchote généralement que oui. Mais la politesse, et l'équité aussi bien, commandent d'admettre qu'elle ne l'est pas complètement, ni toujours. Elle parle beaucoup d'elle-même, et beaucoup tout court. Elle tranche, avec décision, de tout. Elle est vaniteuse et indiscrète. Elle nous fait souvent la leçon. D'ordinaire, elle n'est pas tout à fait en règle avec sa vie amoureuse; et la vie, en général, ne lui réussit pas trop bien. Mais n'y a-t-il pas d'autres variétés humaines auxquelles tout cela, ou presque, s'applique aussi ? Beaucoup parler de soi, par exemple, est aussi un défaut des égoïstes, des anxieux et même d'une certaine catégorie de mélancoliques. Et tous ces traits s'appliquent parfaitement à la jeunesse; où c'est presque un phénomène de croissance entre d'autres que de beaucoup parler de soi, être vaniteux, donneur de leçons, pas en règle avec la vie, en un mot, de montrer exactement les mêmes défauts d'intelligence et de convenance - sans être pour autant bête ou, du moins, plus bête qu'il n'est naturel à quelqu'un, qui, précisément, n'est pas encore devenu intelligent !
Mesdames, Messieurs ! Les jugements de la vie quotidienne et son anthropologie mettent le plus souvent dans le mille, mais également, d'ordinaire, à côté."
Ces 53 pages se lisent d'une traite, se relisent, se rerelisent, et se terminent par cette douce caresse, la meilleure arme contre la bêtise : la modestie.
Ed. Allia, 2000 & 2006 (& Seuil 1984) 56 p. 6,10 €
Trad. (Allemand) de Philippe Jaccottet
Titre original : Uber die dummheit
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : conférence, bêtise |
17.09.2008
Les monstres de Templeton - Lauren Groff
C'est là qu'elle fait son entrée, Wilhelmina Sunshine Upton, dite Willie, fille de Vi(vienne), descendantes directes du fondateur de la ville. Là, c'est Templeton, création imaginaire autour de Cooperstown, ville chérie de l'auteure.
Un matin très tôt, alors que le monstre qui vivait au fond du lac depuis deux cent ans flotte raide mort à la surface, Willie rentre la mine basse et le désespoir au coeur dans sa petite ville. Sa mère, Vi, ancienne hippie qui vient de trouver le salut dans une religion, lui fait alors une révélation fracassante. Tourneboulée, Willie va se lancer dans une grande recherche généalogique, embrassant deux siècles de petites et grandes aventures...
Elle est chouette, Willie. Presque autant que Templeton, pour laquelle on se prend d'une affection folle : ses Joyeux Joggers, ses bibliothécaires, les vieux copains d'école... Tout ce qui se passe au présent est passionnant, on tremble pour Clarissa, on s'intéresse à tout, ça fourmille de vie. Les différents intervenants du passé sont moins plaisants à suivre, c'est assez embrouillé (malgré - ou à cause de ? - les arbres généalogiques complétés et modifiés au fur et à mesure des découvertes de Willie). Mais on apprécie finalement franchement cette histoire multicolore et pétillante, les portraits disséminés ça et là, tous ces puissants sentiments qui couvent sous les mots.
Un roman fantasque et attachant.
Ed. Plon, Août 2008, 427 p., 21,90 €
Trad. (USA) par Carine Chichereau
Titre original : The Monsters of Templeton
Les avis de : Sylvie,
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : quête du père, généalogie, petite ville américaine, famille |
14.09.2008
Best Love Rosie - Nuala O'Faolain
C'est ton opinion de toi-même qui rend ta vie grande ou petite.
Rosaleen Barry a été élevée par sa tante, Min. Sa mère est morte peu après l'accouchement, son père alors qu'elle était encore petite, et Min a tenu lieu des deux. Elle n'avait que quinze ans quand elle a déboulé pour prendre Rosie en charge, et n'a jamais bougé de leur petit village irlandais. Bourrue, brusque, peu démonstrative, elle a été facile à reléguer au second plan quand Rosie a commencé à bouger. Car Rosie a un appétit insatiable de découvrir le monde, elle a vécu dans un tas de pays différents. Mais Min est devenue âgée, elle boit, Rosie doit rentrer pour veiller sur elle. Et dans sa cinquantaine, revenue au village, entourée de ceux qu'elle connaît depuis toujours, elle apprend peut-être enfin à s'accepter vraiment...
Ce roman est extrêmement touchant et Rosie devient vite notre meilleure copine. La retrouver à chaque moment libre est une réjouissance en soi, on picore quelques pages et tout le reste devient soudain accessoire : on veut rester avec elle, la regarder se débattre avec ce qui la caractérise peut-être le plus, le regard de l'autre. Surtout quand il est un "il". La grande affaire de la sensualité lorsqu'elle vient se frotter au vieillissement, ce corps qui ne correspond plus au mental et qui modifie absolument tout : Quid de sa place dans l'univers quand les regards ne vous reconnaissent plus comme "possible" ?
Rosie va traverser une sale période quand Min découvre l'Amérique. Ses fondations tremblent sur leurs bases, elle se terre et va chercher au fond d'elle les réponses. Son amour puissant et profond des livres et des mots la caresse toujours, c'est une aide concrète dans chaque moment de sa vie. Mais elle pousse du talon à un moment, bien sûr, c'est une Irlandaise, au fond des tripes, elle est flamboyante, elle est tragique et marrante, elle exsude ce petit truc indéfinissable que très peu de gens possèdent, et qui n'a rien - mais alors rien - à voir avec le physique, l'âge ou le "charisme". Elle existe, tout simplement, elle occupe l'espace partout où elle se trouve, elle est pleine et entière.
"- Et toi, c'est ce que tu veux ?
- Moi ?" J'ai inspecté la cour, avalé une grande gorgée de thé et pris mon inspiration avant de déclarer : "Je veux un amant qui soit quelqu'un de bien, qui tienne à moi et qui m'apprécie, mais qui apprécie aussi Min et Peg et toi et les chiens et les chats, et qui adore l'Irlande; je veux qu'il soit un peu distant, très responsable et fondamentalement détaché pour ne jamais avoir l'impression de le posséder, passionné par ce qu'il fait, mais ouvert à de nouvelles expériences et tellement en phase avec ma façon de voir les choses qu'on papotera jusqu'à tomber de sommeil et qu'on se réveillera en riant et en s'embrassant - voire plus.
- Est-ce que, par le plus grand des hasards, tu lui demanderais aussi d'être beau ? s'est enquise Tess au bout de quelques secondes.
- Oui ! ai-je clamé. Et vigoureusement hétérosexuel tout en restant sensible. Et de n'avoir eu aucune femme avant moi - même pas de mère, maintenant que j'y pense, et bien sûr pas d'enfants.
- Et l'argent ?
- Je ne me soucie pas trop de l'argent.
- Alors tout va bien, a conclu Tess. Tu devrais trouver sans trop de problèmes."
Nous avons été prises de fou rire et nous sommes roulées sur les dalles tandis que Belle quittait la cour, écoeurée."
"Mais n'oublie pas ce qu'a dit Yeats quand on l'a appelé pour lui annoncer qu'il venait de remporter le prix Nobel de littérature.
De MarkC à RosieB
OK, qu'est-ce qu'il a dit ?
De RosieB à MarkC
"Combien ? Combien ?"
...
Un roman vivant et bruissant à chérir de toutes nos forces.
Ed. Sabine Wespieser, Août 2008, 529 p., 26 €
Trad. (Irlande) par Judith Roze
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (36) | Envoyer cette note | Tags : cinquantaine, irlande, parcours personnel |
11.09.2008
Octavia E. Butler - Novice

Sois vraie, je t'en supplie
Octavia E. Butler - Novice
"Je me réveillai dans les ténèbres. J'avais faim, terriblement faim; je souffrais. Il n'y avait rien d'autre dans mon univers que faim et douleur, pas même le souvenir d'autre chose."
Voici la situation de départ, une petite fille noire se réveille grièvement blessée dans le noir, seule, sans aucun souvenir.
Peu à peu son corps se régénère, elle tue et dévore la première chose ou personne qui l'approche, puis découvre que de boire le sang d'un humain la nourrit et le place simultanément en son pouvoir. En apparence, elle affiche 10 ou 11 ans, mais elle en a en fait 53. Pour les gens de son espèce, les Ina, c'est encore assurément la toute jeunesse.
Avec l'aide de Wright, son premier symbiote, elle rencontre d'autres familles Ina et tente de comprendre ce qu'elle est vraiment, l'étendue de ses pouvoirs mais aussi de ses devoirs...
Prenant, fascinant et atypique, ce roman propose une vision originale du mythe des vampires; des manipulations génétiques, le grand pouvoir détenu par les femmes, la nécessité de vivre en parfaite entente avec des humains, dans des rapports d'échanges consentis et souhaités. Y sont abordés des thèmes forts comme le rejet, le racisme, l'ostracisme. Vis à vis de l'héroïne j'ai eu du mal à démêler mes sentiments, rien n'est fait pour la dépeindre de manière idyllique. Mais j'ai suivi avec un franc intérêt les fils qu'elle parvenait à tisser, et me suis trouvée suprêmement frustrée au dernier mot. Quelle tristesse qu'Octavia E. Butler soit décédée, nous ne connaîtrons jamais la suite du monde passionnant né de sa plume à la maestria impressionnante.
Ed. Au Diable Vauvert, Septembre 2008, 504 p., 22 €
Trad. (USA) par Philippe Rouard
Titre original : Fledgling
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : vampires |
10.09.2008
Mara Goyet - Tombeau pour le collège
Qui ne parle pas un peu de soi lorsqu'il parle de l'école ?
"Il me faut relire dix fois ces faits bruts pour, malgré le conditionnement, la précaution et la peur de paraître alarmiste, oser dire que, non, décidément cela ne va pas du tout.
Mais aussitôt, j'hésite. Ne suis-je pas en train d'exagérer ? Mes collègues pourraient répondre autrement.
J'essaye de ne pas grossir le trait, de ne pas déformer. D'être juste. C'est un équilibre délicat.
Décrire, c'est la tâche que je me donne. Décrire en mon nom. Oui, je sens bien que j'occupe beaucoup de place dans ces lignes. Il me semble plus honnête d'assumer pleinement cette perspective personnelle : qui ne parle pas un peu de soi lorsqu'il parle de l'école ? De l'élève qu'il fut ou voudrait avoir été, du professeur qu'il a détesté ou qu'il a aimé. Je souhaite écrire à hauteur de classe, je ne veux pas me faire plus intelligente qu'une situation que je subis. Je ne veux pas répéter les rengaines. Je ne suis d'aucune obédience, je n'ai pas fait voeu de pessimisme. Je raconte parfois ce que je ne voudrais pas voir. Et j'attends qu'on me décrive l'image qui se dessinera sans doute sous le tapis."
Mata Goyet est professeur d'Histoire-Géographie. Elle a passé dix ans dans un collège en banlieue parisienne, en ZEP (Zone d'Education Prioritaire). En y entrant, elle s'était promis d'y rester. Dix ans plus tard, elle a demandé sa mutation, c'est fini, elle part. Ce revirement l'interroge très profondément, elle n'est ni soulagée ni heureuse ni défaite, elle cherche à en comprendre les vraies raisons, et évoque en quelques courts chapitres sa vision de l'enseignement.
Elle aime enseigner, ne s'est absolument pas lassée de ce métier qu'elle ne magnifie pourtant pas. ("Je cherche à faire front, à faire cours, à transmettre. Sans grandiloquence ni effet de manche. Je n'aimerais pas qu'un chirurgien qui m'opère ait les larmes aux yeux..."). Ce sont les conditions de cet enseignement qui se sont terriblement dégradées, dans certains établissements plus que d'autres, et c'est bien la question du cadre, de l'autorité qui est centrale, même si l'humour n'est pas absent de ces pages :
" Je me demande enfin si mon métier ne consiste pas à arriver trop tard.
Il fut un moment où j'ai envisagé de devenir institutrice afin d'arriver à temps. Observant des enfants de trois ans, j'en ai conclu que travailler en crèche serait peut-être une meilleure idée. J'ai songé plus tard à la néonatalité, puis à l'obstétrique, enfin échographiste m'a paru un beau métier. Et pourquoi pas éduquer des parents ? Où et quand cela commence-t-il ? Je voudrais avoir un tant soit peu de contrôle sur la situation.
N'ayant nulle envie de commencer, à mon âge, une carrière de dictateur, je me suis résolue à rester au collège et à faire ce que je pouvais."
Et c'est du quotidien qui est décliné devant nos yeux, avec sa violence, sa brutalité, son impuissance, mais aussi quelques moments de grâce ("J'm'en fous demain je prends des places pour l'opéra"), et surtout beaucoup d'honnêteté, de sincérité.
On ne sort pas de ce document abattu, craintif ou moqueur, et c'est en soi une gageure !
Ed. Flammarion, Café Voltaire, Sept. 2008, 142 p., 12 €
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : collège, prof, autorité, réflexions |
09.09.2008
Catherine Cusset - Un brillant avenir
Un brillant avenir nous entretient essentiellement de deux femmes, que tout oppose, mais que réunit l'amour d'un homme : Alexandru.
Tour à tour, et en passant de 1941 à 2006, après avoir débuté par 2003 (mais rassurez-vous, on suit très bien !), se succèdent les moments marquants de leur vie.
Elena, d'abord, de Bessarabie en Roumanie, puis en Israël, un petit moment en Italie avant les Etats-Unis, son rêve américain qui est d'offrir à son fils "un brillant avenir", lui ouvrir toutes les portes, un pays libre, de hautes études ("On a toujours besoin d'un doctorat"). Et puis Marie quand elle arrive dans la vie de son fils, Marie la française qui laisse traîner ses kleenex sales, qui dort comme une marmotte, l'intellectuelle, bardée de diplômes.
Ce n'est pas pour autant une systématique opposition entre ces deux femmes, c'est plus simple et subtil que ça.
Helen est une femme brillante (physicienne nucléaire), qui a du se battre toute sa vie, pour tout : épouser Jacob, fuir un pays étriqué et étouffant, douter de sa véritable histoire, offrir à sa famille la sécurité et la liberté. Elle se sent menacée très vite, par tout, de façon sans doute démesurée mais compréhensible. Marie le comprend très bien, d'ailleurs. Mais elle est tellement différente, avec ses racines françaises, son éducation privilégiée et son naturel désarmant, que les rouages grincent assez vite et très fortement...
C'est un roman vraiment très réussi qui cache sous ses dehors lisses plus de profondeur qu'il n'y parait. Par petites touches qu'on devine totalement vécues, Catherine Cusset nous attache de plus en plus fermement à son intrigue. Au départ, on se dit qu'on le dévore parce que c'est bien ficelé, mais que le style est vraiment basique. Et puis on se rend compte que la narration parvient à ne jamais juger personne, à exposer dans leurs failles et une certaine laideur avérée des personnages qui ne sont plus du tout de papier, mais bien debout et vivants devant nos yeux.
Les avis de : Le Bookomaton - Marianne en parle en vidéo sur Filigranes.tv.
Ed. Gallimard, collection Blanche, Août 2008, 369 p., 21 €
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (27) | Envoyer cette note | Tags : roumanie, parcours personnel, belle-mère, usa |
07.09.2008
Pascale Quiviger - La maison des temps rompus
Fais attention aux gens qui ont l'air de ne pas avoir de vie

ENORME coup de coeur pour ce roman !
Il est de ceux qui terminent hérissés de cornes entre mes mains, je voudrais recopier des tonnes d'extraits pour vous montrer à quel point il est protéiforme, intrigant, touchant, poétique et génial, tout simplement génial !
Le début du roman est trompeur, la narratrice le dit elle-même, elle commence par la fin, et les toutes premières pages sont obscures et peuvent laisser craindre pour la suite. Et puis un élément inquiétant vient river l'intérêt, et commencent alors les histoires dans l'histoire, de digression en digression on avance pourtant à la vitesse de l'éclair, et l'épilogue bloque la respiration, touché-coulé.
Il est préférable, je crois, d'ignorer dans quoi vous entrez, d'accueillir ce texte magnifique en le découvrant par vous-même. Le contexte, cependant, est une histoire de femmes, de sentiments entre les femmes, d'imagination et de maternité.
Une femme achète une maison en bord de mer, pour y murer (ou soigner ?) sa solitude. Chaque nuit, elle est réveillée à 3 h piles, terrifiée, par le fantôme d'une petite fille. Son nom et son histoire nous seront révélés à l'extrême fin du roman. Jusque là, on se promène dans plusieurs générations, des mères avec leur fille, des familles inventées et baroques, des maisons qui n'existent pas et une puissance d'écriture qui submerge absolument tout sur son passage.
La lettre d'adieu de Gisèle, par exemple, est bouleversante du premier au dernier mot, et d'une justesse terrifiante. On la lit, la relit et la grave pour toujours dans sa tête.
Des phrases, aussi, m'enchantent :
"Parmi les gens qui nous entourent, il y a des personnes dotées d'une fluidité particulière. Les événènements de leur vie n'ont souvent rien à voir avec leur capacité de bonheur."
"Je veux vous parler du destin des jumeaux de Juliet tel qu'a su le comprendre l'amiral Maurice Drake Anderson, un homme de valeur dont le métier consiste à patrouiller, patriote, les relents d'algues de l'Empire britannique. Dans un recoin caché de son être, en vérité, il sert une autre souveraine, une reine exigeante et cruelle, au charme inégalé : la mer. Cette fidélité aux insondables profondeurs fait de lui un témoin idéal du destin de Jonas et Johann, que d'autres, dans les mêmes circonstances, n'auraient pas su déchiffrer."
"C'est la vie, répétait souvent Aurore : pieds nus à perdre haleine le long des causes perdues."
Ed. Panama, Août 2008, 192 p., 18,50
Les avis de : Joëlle, Clarabel, Cathulu, mais Laure a abandonné à la 50° page !!
06:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : féminité, maternité, imagination, amitié, amour |
06.09.2008
Poppy Z. Brite - Alcool

A proscrire absolument en cas de régime !
Poppy Z. Brite - Alcool
A la Nouvelle-Orléans, on mange bien. Il y a des tas de restaurants et de spécialités locales, du plus chic au plus original. Rickey et G-Man ont déjà bossé dans pas mal d'entre eux, et forment un couple de cuisiniers très attachant. Rickey est une grande gueule, beau gosse, cuisinier très doué et créatif, tandis que G-Man est beaucoup plus pondéré, tout aussi bon derrière les fourneaux mais bien plus souple question caractère.
Après pas mal de galères en tant qu'employés, ils ont une riche idée : ouvrir leur propre restaurant, avec une cuisine entièrement associée à l'alcool (homard au whisky et autres associations délicieuses), leur phrase "doudou" étant depuis des lustres, en cas de coup de mou : "il y a toujours l'alcool". Et ce qui n'était jusqu'à lors qu'une boutade, devient soudain possible avec le coup de pouce d'une célébrité de la restauration. C'est en fait là que les ennuis commencent...
C'est un roman qui donne une furieuse envie d'aller au restaurant, qui ouvre une porte hyper tentatrice sur le monde de la cuisine. Il y a une opposition constante entre l'action, qui est réaliste, dans ses rails et va dans le bon sens, et la subversion des personnages : on a des homosexuels, des drogués, des gros bras qui font le sale boulot, des ragots, des rumeurs, de la violence et du racisme, et de beaux et grands sentiments, des rêves, des plats appétissants et cet amour de la chose bien faite, ce métier si bien démontré.
A la limite on a même peut-être un peu trop de sentimentalisme et des héros trop sympas, malgré leurs failles. Mais j'ai tellement vibré avec le côté culinaire que j'ai pris le tout avec un ravissement qui ne s'est jamais démenti.
Ed. Au Diable Vauvert, Septembre 2008, 459 p., 20 €
Trad. (USA) par Morgane Saysana
Ttire original : Liquor
Les avis de : Anne-Sophie,
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : cuisine, restauration, nouvelle-orléans |
05.09.2008
Nathan Englander - Le ministère des Affaires spéciales

Parfois, quels que soient le nombre et la puissance de ses ennemis, il revient à l'individu d'essayer de les enculer.
"- Va te faire foutre. Je voudrais que tu sois mort.
Et Kaddish, son père, recula à ses paroles. Combien, combien un homme peut-il endurer quand il a fait de son mieux et que ce qu'il a fait ne trouve aucune grâce aux yeux de son fils ? Il y avait des larmes dans les yeux de Kaddish. Il crut qu'il allait pleurer. Va te faire foutre. Je voudrais que tu sois mort. C'était quelque chose qu'il avait déjà entendu. Cette fois, cependant, la voix était parfaite, l'inflexion était parfaite et il le prit pour lui. Il le prit pour la vérité.
Kaddish le prit et encaissa. Il en resta sidéré, et, blessé - c'est tout ce qu'il pouvait se dire, qu'il était blessé au coeur-, il le renvoya à son fils. Kaddish le resservit aussitôt.
- Va te faire foutre, dit-il à Pato, son fils. (Et, de toutes ses forces, de tout son orgueil offensé:) Va te faire foutre, dit Kaddish. Je voudrais que tu ne sois jamais né.
Il le dit. Et, sur le coup, tous deux furent frappés de mutisme.
Avant que l'un ou l'autre n'ait eu le temps d'en absorber le sens, alors que la malediction restait suspendue dans l'air, on entendit, très distinctement, frapper à la porte.
Et Kaddish alla ouvrir. Et Kaddish fut exaucé.
Ce fut, d'un instant à l'autre, comme si son fils n'était jamais né."
Ce passage, très chargé de signification, n'arrive qu'après une première partie au cours de laquelle nous faisons connaissance avec la famille Poznan. Buenos Aires, 1976, le cimetière juif est divisé en deux; derrière un mur se trouvent les pierres tombales des putes et des maquereaux. Kaddish, le père, met un point d'honneur à escalader ce mur pour se recueillir devant la tombe de sa mère. Malgré sa mise au ban de la "bonne société Juive", il est payé (plutôt mal) par elle pour effacer les noms de ces aïeux gênants. Il entraîne chaque nuit avec lui son fils, Pato, sans tenir compte de ses récriminations. Entre ces deux-là, c'est le conflit permanent, exacerbé par le grand amour qu'ils se portent, incapables de le montrer. Lilian, la mère, fait tampon, tentant de protéger de toutes les façons imaginables sa famille. "Elle ne voulait pas trop espérer mais, en dehors des pressions financières qui menaçaient de les mettre à la rue, et de l'incertitude politique qui les tenaient enfermés chez eux, c'était depuis longtemps la meilleure vie qu'ils avaient eue. Magré les dettes et les menaces, et leurs problèmes tous imbriqués les uns dans les autres, elle ne manquait pas une occasion de voir les aspects positifs. Il y avait de la nourriture sur la table et sa famille autour. Pire ou meilleur, le moment présent était bon." Car les temps sont troubles, des jeunes "disparaissent" par dizaine chaque jour, le régime politique tout récemment en place ne nécessitant aucunement de raison pour embarquer les gens.
Et le pire cauchemar se produit : Pato est emmené. Commence alors un absurde et terrible parcours pour le retrouver...
C'est un roman fascinant et terrible, parce qu'il commence dans le sardonique et se termine dans le drame absolu. On rit, on s'amuse et on admire le cran de cette famille désespérée, la vaillance, la folie, même. Et lentement on s'achemine vers l'effroi total, c'est une douleur physique qui prend le dessus, on aimerait presque arrêter là, c'est trop, mais c'est impossible de lâcher Lilian et Kaddish et c'est en totale empathie qu'on assiste, impuissants, à leur destin.
Un grand roman !
Ed. Plon, Collection Feux Croisés, Août 2008, 372 p., 22,90 €
Trad. (USA) par Elisabeth Peellaert
Titre Original : The Ministry of Special Cases
05:44 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : absurde, famille, drame |

