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16.10.2008
Dans la tête de Shéhérazade - Stéphanie Janicot
"J'étais arabe. Il était homosexuel. Elle était laide. Sans cela, rien n'eût été possible."
Shéhérazade Halshani est la présentatrice, célèbre et populaire, de l'émission Ô nuit, un genre de Mireille Dumas / Evelyne Thomas, qu'elle concocte avec délicatesse et intelligence. Pour une prochaine émission, elle se plonge dans ses souvenirs de Lycée, retraçant pour nous Sophie et Aubin, leur amitié qui s'en est allée après avoir conditionné toute sa vie. Sha a vécu une enfance protégée, chérie et admirée par son père dans une relation exclusive, parisienne de tout son être à qui tout réussissait. Ce fut un choc et une remise en question totale que d'intégrer un "grand" lycée, dans le cadre de l'ouverture aux minorités. Se découvrir étrangère, ramer pour suivre le niveau, chercher sa place... Par petits retours en arrière mêlés au présent, on avance avec elle, pressentant un drame qui couve (et qui se révélera double)...
Mais on n'est pas pour autant dans une atmosphère étouffante ou triste. La narratrice est immédiatement touchante, l'écriture toute simple de Stéphanie Janicot est très entraînante, et on visualise très bien la grande famille Halshani, les rapports de Shéhérazade au monde et aux autres; On est suspendu à ses mots, on ressent sa fascination pour la culture de Sophie ou la grâce d'Aubin, la détresse de sa relation avec Philippe, c'est un roman d'empathie qui sonne immensément juste et qui déroule sa petite mélodie accorte.
Le dénouement use peut-être un peu trop de la ficelle, mais on y consent volontiers après avoir vécu un joli moment romanesque, très attachant.
Ed. Albin Michel, 2008, 313 p., 19.50 €
"- Joyeux Noël, ai-je murmuré, ce matin au réveil, à l'oreille de Philippe.
Son visage a pris une teinte tragique. Premier Noël sans ses enfants, sans sa famille, seulement moi. Ses yeux tristes ont provoqué une douleur sourde dans mon corps. Ce n'est que moi. Tu voudrais te réveiller dans une maison résonnant de cris joyeux d'enfants et tout ce que tu récoltes, c'est une amoureuse transie qui te chuchote des mots niais. Sentir le corps de l'homme que l'on aime, chaud et un peu endormi dans son lit, on pourrait croire que le bonheur est là. Mais un corps n'est rien lorsque l'esprit s'en échappe. Tu es en transit, seul, dans un appartement de fille, charmant, mais trop petit, bohème, en désordre, dans lequel tu ne trouves pas tes repères. Un 25 décembre sans enfants, qui voudra de nous ? Chacun festoie dans sa famille. Nous sommes deux orphelins. Mais ce n'est pas encore dramatique, du moins pour moi. Cela le devient, lorsque vers onze heures du matin, tu me dis, gêné : "Je dois aller déjeuner chez mes parents." Je comprends tacitement : je dois déjeuner seul chez mes parents. Sous-entendu, mes parents sont des gens traditionnels du seizième arrondissement, habitués à ma femme, à mes enfants, je ne peux pas débarquer le jour de Noël avec une petite beurette, même célèbre.
Je comprends soudain ce cliché absolu : Mon coeur saigne. Lorsqu'on lit ça, on soupire d'ennui. A cet instant précis, je ressens de façon très nette la pointe du scalpel se glisser sous un lobe palpitant et ressortir d'un coup sec, tranchant les chairs sur son passage. C'est exactement l'effet que produisent ces mots dans mon corps. Voilà pourquoi mon coeur se met à saigner, n'en déplaise aux puristes. Je m'étonne qu'une tache n'afflue pas à la surface de ma poitrine, large et rouge, comme dans les westerns. Un mélange de tristesse et de colère me saisit. Pourquoi ne l'as-tu pas annoncé avant ? Je ne le demande pas, car je le devine. Toi-même tu n'étais pas certain de vouloir ce repas familial, mais à la réflexion, tu penses que ce sera tout de même moins glauque que de traîner avec moi un jour comme celui-ci. Au moins, dans ta famille, Noël signifie quelque chose. Auprès de tes parents, tu trouveras la consolation.
- Tu es si forte, si indépendante, tu t'en moques, non ? Noël est pour toi un jour comme un autre, n'est-ce pas ?"
L'avis de Clarabel.
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : beurette, amitié, famille, parcours personnel, touchant


Commentaires
Écrit par : cathulu | 16.10.2008
Répondre à ce commentaire(mais que c'est triste !)
(j'en profite pour te remercier de m'avoir placée dans les "univers douillets", ça m'étonne et me fait plaisir... :-) )
Écrit par : erzébeth | 16.10.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : LVE | 16.10.2008
Répondre à ce commentaire@ Erzébeth : Oui, très triste, dans une autre vie je l'ai vécu mot pour mot, je suis au-delà de l'empathie, je SAIS la justesse de ses propos.
(Pourquoi es-tu étonnée ? Ton univers est TRES douillet, Miss :-D)
@ LVE : Ben justement, il y a l'art et la manière de transcender le beauf... Shéhérazade, elle, sait le faire (enfin on ne la voit jamais en action non plus, c'est ainsi qu'elle est décrite. Mais aussi donc est évoquée cette formidable popularité (qu'a vécue E. Thomas pour le coup) que l'on récolte lorsqu'on fait une émission "qui marche" et qui ne comble rien : être bien aimée par la masse, ou rien....)
Enfin bon, vraiment j'ai beaucoup aimé ce roman, c'est tout ! ;-)
Écrit par : Cuné | 16.10.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Leiloona | 16.10.2008
Répondre à ce commentaireDu coup, je vais zapper le bouquin... De toute façon je n'aime pas beaucoup S. Janicot....
Écrit par : Papillon | 16.10.2008
Répondre à ce commentaire@ Papillon : Oh, brrr.
Écrit par : Cuné | 16.10.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Miss Alfie | 16.10.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Karine :) | 16.10.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 17.10.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Fab | 25.03.2009
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