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31.10.2008

Reservation Road - John Burnham Schwartz

Le contact humain, ça n'a rien de garanti, même avec de l'amour.reservation road.jpg

 

Il était une fois une famille idyllique, papa, maman, un garçonnet de 10 ans, Josh, et sa petite soeur de 8. Par une belle journée d'été dans le Connecticut, ils assistent ensemble à un concert en plein air, pique-niquent, prennent du bon temps. En rentrant, le soir, la petite a un besoin pressant; ils s'arrêtent dans une petite station service. Le petit garçon se tient un peu trop près de la route, son père lui en fait la remarque, il s'en agace : ce n'est plus un bébé. S'enchaîne alors la petite mécanique de l'horreur; maman et fifille sont aux toilettes, papa va chercher du lave-glace dans la boutique, pas tranquille mais il faut bien le laisser grandir, la route est calme, c'est la nuit. et Josh se fait heurter de plein fouet par un véhicule mal maitrisé par son chauffeur, qui, pris de panique, s'enfuit.

Chacun leur tour, les 3 adultes de cette histoire nous racontent leur quotidien à partir de ce moment précis.

C'est un quotidien qu'on ne veut pas imaginer, c'est un gris dévasté qui ne peut absolument plus jamais avoir une quelconque saveur. La force de John Burnham Schwartz est de ne pas en faire trop, de coller aux faits, et de simplement nous laisser entrevoir ce que peut être le poids de la culpabilité, réelle ou supposée. Un traitement "à l'américaine", efficace, sobre, bien huilé, carré, qui manque paradoxalement de faille, d'intensité.

 

Ed. Robert Laffont, 1999 & Albin Michel, 2008, 393 p., 20 €

Traduit de l'américain par Johan-Frédérik Hel Guedj

 

(Une adaptation en a été faite par Terry George, avec Joachim Phoenix, disponible en DVD)

28.10.2008

Le sentiment d'imposture - Belinda Cannone

"Tu te rappelles cette plaisanterie : dans un couple, tous les malentendus sont possibles car on se croit deux quand en fait on est toujours six - celui que je suis, celui que tu es, celui que tu crois que je suis, celui que je crois que tu es, celui que je crois que je suis, celui que tu crois que tu es."cannone.jpg

Chanceux sont les "adéquats", ces gens (car il en existe) qui se trouvent parfaitement à leur place là où ils se tiennent, qui n'ont aucun problème pour rire de leurs manquements lorsqu'ils surviennent, certains au fond d'eux-même que cela ne remet pas en cause leur être profond.

Ce petit essai très facile d'accès creuse en 36 chapitres le sentiment d'imposture, cette impression d'indignité, cette intime conviction que l'on ressent aux tréfonds de soi de ne pas être celui que l'on croit que les autres voient, et qui est une affaire tout à fait intime, dont la racine vient de l'enfance, de la période où se construit l'identité.

C'est peut-être le sentiment le plus partagé au monde, qui tient de la honte, du complexe, de la psychanalyse, de la psychologie, et Belinda Cannone en explore les manifestations autour d'elle, dans le cinéma, la littérature, la politique, en ouvre quelques pistes de compréhension. Autour d'exemples précis, en se servant de la seconde personne du singulier, elle se penche sur le sujet.

Je regrette sa brièveté et son épilogue un peu léger, mais je savoure chacune de ses pages, relevant frénétiquement des tonnes de passages :

"Soi-même - misère !

Car nul besoin d'être artiste (ou peut-être est-ce justement pour cela qu'aujourd'hui on proclame à l'envi que tout le monde est artiste) pour s'entendre dire et redire "sois toi-même", "sois naturel", "c'est en étant toi-même que tu seras le meilleur", et dans ta jeunesse, tu t'en souviens, tu as pensé :"en effet." L'idée courait les rues et les affiches (évidemment, les toimêmes que te proposent les affiches ne te ressemblent pas du tout, mais alors pas du tout, ce sont des toimêmes très beaux, très grands, très souples, très souriants, très tout, mais bon. Caroline te confiait récemment combien elle en avait assez - mais vraiment assez - de contempler tous ces toimêmes femelles qui ne ressemblent à presque personne et qui lui rappellent que le corps des femmes reste objet et marchandise, elle en est vraiment furieuse Caroline, mais bon). Toi-même donc. Vaste programme. Tu ne demandes pas mieux, mais à bien y réfléchir, impossible de localiser la bête. Au royaume de l'uniformité, il faudrait trouver sa singularité. On a l'air de suggérer qu'il s'agirait d'un comportement, d'un détachement, d'une façon de ne pas tenir compte de l'avis ou du regard des autres. Au royaume des apparences, il faudrait ne se soucier que de son être profond. A l'ère de la consommation de masse, il faudrait être unique. Evidemment, lorsqu'on ouvre les magazines ou qu'on allume la télé pour écouter parler de l'être profond, on ne découvre que de l'être standart : "Ressemble-nous, sois toi-même"...

(Antidote : "J'ai, pour me garder du jugement des autres, toute la distance qui me sépare de moi." Antonin Artaud)"

...

"Il y a une chose dont tu es à présent persuadé, un fait qui trouve une formulation politique mais qui relève de la vie psychique inconsciente : nous avons beau vivre dans une société démocratique fondée sur l'idéologie du mérite, en réalité se niche au creux du subconscient une conception tout aristocratique de la valeur : il y a une distinction associée à la naissance. De même, tu le disais plus haut, il y a un prestige attaché au sportif doué qui termine second ou troisième sans trop d'effort, prestige que ne se reconnaît pas le champion méritant. La manifestation la plus superficielle de cette perception explique qu'il reste, dans ce pays à vieille tradition républicaine et d'origine révolutionnaire, un soupçon de respect irrationnel envers les aristocrates. Ce n'est pas, crois-tu, qu'on les créditerait encore d'une nature supérieure, mais plutôt que leur titre indique une très ancienne familiarité avec la puissance."

Passionnant.

 

Ed. Calmann-Lévy, Petite Bibliothèque des idées, 2005, 157 p., 13 €

Merci à Laëtita pour le prêt !

26.10.2008

Piazza Bucarest - Jens Christian Grondahl

"Une lettre qui n'a pas été distribuée est une responsabilité que l'on s'attire par le simple fait de l'avoir entre les mains. C'est un des derniers actes sacrés dans un monde désacralisé que quelqu'un veuille être en contact avec un autre en envoyant une chose aussi fragile qu'une feuille de papier dans une enveloppe de papier."

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C'est l'histoire d'un écrivain qui, chargé de remettre une lettre à la seconde ex-femme (Elena) de l'ex-mari (Scott) de sa mère, en profite pour nous raconter leur histoire, sur un ton d'une extrême mélancolie.

Ce résumé succinct et peu incitateur est une tentative d'illustrer une idée qui m'a énormément plu dans ce roman, et qui tourne autour du sens de l'Histoire. Elena et le narrateur sont en profond désaccord à ce sujet, elle pense "grand" et lui croit à l'art comme sublimation de l'infiniment petit. (Je schématise, cette idée est reprise et creusée tout au long du livre).

Elena est roumaine (d'avant la chute de Ceaucescu), Scott est américain, ils vivent au Danemark, avant qu'Elena ne s'installe en Italie. Ces errances géographiques tiennent elles aussi un rôle très important, politiquement incontournable.

En fait c'est plus une succession de réflexions sur l'Homme, le fait d'être une victime, l'amour, l'art, l'écriture, qu'un roman à proprement parler. En tous les cas l'intéressant est là, plus que dans l'histoire d'Elena ou Scott auxquels on ne s'attache pas. Ma lecture en a été vraiment paradoxale, insensible à l'action mais profondément réceptive à la petite musique des mots.

"Après ma jeunesse solitaire, j'étais enfin en contact avec le monde, un monde accueillant, où l'on m'attendait, et où j'avais une place. On devient écrivain parce que, à un moment, ce contact entre le monde et le moi fait défaut. On tente de le rétablir par la promesse que la syntaxe fait de l'existence d'un lien entre le sujet et le complément d'objet, et ainsi de suite, mais, entre-temps, ma vie se déclinait au génitif et sous la forme de complément indirect."

 

Ed. Gallimard, 2007 & Folio Octobre 2008, 219 p.,5,80 €

Traduit du danois par Alain Gnaedig

 

L'avis de Papillon.

 

24.10.2008

"Suivez-moi-jeune-homme" - Yaël Hassan

hassan.jpgBénies soient les heures de permanence dans les emplois du temps en 5° qui ne laissent pas d'autre choix, une fois les devoirs avancés, que de lire; Fiston a ainsi repris cette saine habitude, un peu contraint et forcé, mais après s'être copieusement ennuyé il trouve que ce n'est pas si mal pour passer le temps... A condition que le livre soit bien.

Et là ça se corse un peu pour moi, mes choix se voyant régulièrement rejetés nonchalamment. J'ai donc fait appel à une spécialiste, qui a eu la gentillesse de me conseiller quelques titres n'ayant pas une fille pour héroïne (rédhibitoire), pas de Fantasy ni de SF, avec de l'humour si possible et sinon de l'action, et du contemporain (je prends d'ailleurs toutes les suggestions ! Il a 12 ans).

Notre narrateur s'appelle Thomas, adolescent, et il rencontre le nouveau voisin du 6° : un drôle de vieux monsieur qui mène une drôle de croisade... Avec quelques amis, il a fondé la SPDM. Thomas va se prendre au jeu, et y gagner...

Hommage à Bernard Pivot, ce petit roman se dévore avec amusement et sait mêler une histoire dont il ne faut pas révéler les tenants aux classiques interrogations de l'adolescence (les amis, les filles...). Le ton est vraiment sympathique et entraînant, mais les deux sujets de fond, l'un sérieux et l'autre grave, sauront-ils séduire mon loustic ?

A tenter en tous les cas !

 

Ed. Casterman 2007, 102 p. 7 €

 

22.10.2008

Pensées secrètes - David Lodge

"Les larmes sont un mystère"lodge.jpg

Dans une petite université anglaise fictive, la cinquantaine flamboyante, Ralph Messenger s'occupe des sciences cognitives. Il rencontre Helen Reed, romancière invitée pour le semestre. Chacun tient un journal intime, Helen à l'écrit en lieu et place du roman qu'elle n'écrit pas en ce moment, et Messenger sous forme de babil informel sur un enregistreur, dans un but scientifique lié à sa spécialité. Ils nous offrent leur point de vue, bien différent, sur les relations de couple...

Je ne sais vraiment pas pourquoi j'ai attendu si longtemps pour m'immerger dans l'univers de David Lodge, tant il m'apporte de plaisir. Ce roman est rempli d'ironie, de méchanceté, mais traite surtout des relations humaines avec une tendresse qui ne se dément jamais.

Le personnage masculin est amusant parce qu'en dépit d'une grande intelligence, d'une vie professionnelle, familiale et sexuelle harmonieuse et épanouissante, il est sous la domination de ses hormones. Ses "confidences" ultra privées à lui-même sont remplies de cul. En même temps il présente souvent une candeur confinant parfois à la bêtise pure (la Tchèque on la voyait venir de loin ! Ce qui prouve - si besoin était - qu'il ne faut jamais entamer une relation "par gentillesse"...) qui empêche qu'on le prenne en grippe. Intéressant, pour le moins. (Et j'ai adoré toute la partie "cognitive", le propre de l'homme étant sa conscience de la mort et les larmes un mystère encore irrésolu...).

Mais c'est le personnage d'Helen qui m'a charmée, quel prodige qu'elle sorte de la tête d'un auteur masculin ;o) Le passage où elle reconnait un proche dans la prose d'une de ses étudiantes est glaçant, l'ensemble de ce qu'elle pense, vit, ressent et intellectualise est prodigieux de justesse et du roman tout entier se dégage une proximité tout à fait particulière et enthousiasmante.

 

Ed. Payot & Rivages, 2002 & 2004 pour l'édition de poche, 453 p., 9 €

Traduction de l'anglais par Suzanne V. Mayoux

 

"On croit peut-être toujours aux éloges qu'on reçoit. Même en sachant qu'ils ne sont pas désintéressés, on pense qu'ils sont mérités."

"C'est effrayant de songer au nombre de romans que j'ai pu consommer dans ma vie, et au peu de substance que j'en ai retenu dans la plupart des cas."

"Le métier d'écrivain vous met à nu, d'une façon ou d'une autre. Même si l'oeuvre n'est pas ouvertement autobiographique, elle révèle indirectement vos peurs, vos désirs, vos fantasmes, vos priorités. C'est pourquoi les critiques sont toujours si blessantes, si difficiles à accepter ou à balayer. Injustes ou non à l'égard de votre livre, vous vous demandez si elles n'ont pas vu clair en ce qui vous concerne."

20.10.2008

la Grande Aventure de La Boudeuse - Patrice Franceschi

franceschi.gif"En prenant tous les risques nécessaires et aucun risque inutile."

 

Tome 1. De l'Amazonie aux îles du Pacifique

Il était une fois un explorateur-marin-écrivain qui était capitaine d'un bateau ni vert ni blanc, une petite merveille de trois mâts et treize voiles (La Boudeuse), et qui prenait la mer en juin 2004 pour un vaste tour du monde; Son but : la découverte, l'aventure et la science, dans l'esprit des grandes expéditions du "siècle des Lumières". 25 membres d'équipages soigneusement choisis à la rencontre de 8 "peuples de l'eau", petites communautés disséminées au hasard des îles, d'accès difficile et donc isolées, dans une approche qui cherche les ressemblances par-delà les différences.

Eh bien le tout se révèle pour le moins passionnant; rivé au journal de bord, on prend un plaisir fou à déguster les pauses que nous offre Patrice Franceschi, les réflexions qu'il déroule tranquillement, avec une plume dont la qualité m'a franchement séduite.

Dans ce premier tome, on rencontre trois peuples, les Indiens Yuhup d'Amazonie, les Rapa Nui de l'île de Pâques, les pêcheurs de perles de Marokau, avant une escale d'un mois à Tahiti pour retaper La Boudeuse. J'ai pensé à l'excellente émission de Frédéric Lopez, "Rendez-vous en terre inconnue", dont je suis fan, j'ai immensément apprécié le voyage, mais peut-être plus encore le regard de l'auteur sur le sens de la vie. Et je sais que je ne serai jamais une aventurière ;o)...

AFPboudeuse sousvoile.jpg

"Dans une société comme la nôtre, qui produit surtout des consommateurs hédonistes et individualistes pour lesquels l'idée même de contrainte est vécue comme une attaque insupportable contre leur égo, il est redoutable de chercher des individus aptes non seulement à "partir en aventure", mais également à vivre en communauté fermée avec toutes les exigences de solidarité, de sacrifices individuels et de discipline personnelle que cela exige par nécessité. Il faut de longs mois pour sélectionner les éléments capables d'agir et de penser en tenant compte avant tout du groupe auquel ils appartiennent et du projet qui les soude, et rejeter ceux venus simplement consommer du voyage à moindre frais."

"Le jour de notre arrivée, Jérémias nous a désigné une case sur pilotis laissée vacante, et nous y avons suspendu nos hamacs et nos moustiquaires, installant notre barda dans un ordonnancement aguerri par l'expérience de mille autres campements du même genre sous diverses latitudes : ou comment reconstituer un semblant de chez soi avec trois fois rien au milieu de nulle part... De la réussite de cette entreprise toute en nuance, ordre et finesse, dépendent beaucoup de choses : la refondation de ses repères propres, la sensation d'harmonie avec soi-même qui en découle, en fin de compte la possibilité de s'intégrer avec équilibre au sein de la société dans laquelle on vient de se projeter. Cette construction d'un minimum de "chez soi", cet effort avoué de conservation identitaire, n'est pas contradictoire avec le dépouillement matériel nécessaire à l'intégration d'une société autre; il est en réalité complémentaire par la confiance en soi qu'il permet de maintenir."

"Pendant longtemps, associer aventure et esprit a relevé au mieux de la hardiesse sportive d'aventuriers mystiques, au pire de l'imposture mentale d"intellectuels égarés."

Je pourrais citer encore mille autres passages, dont certains très terre à terre (comme la morsure de serpent d'eau), parler des - trop rares - photos qui illustrent les moments forts, des épisodes marquants comme la séance de film chez les Yuhup ou le travail du coprah à Marokau, mais je vous conseille surtout de tenter par vous-même le voyage à bord de La Boudeuse, ne serait-ce que le littéraire ;o)

 

Ed. Plon, Octobre 2008, 323 p., 20,90 €

 

Second tome à paraître au printemps 2009

Le site de La Boudeuse

 

La Boudeuse est actuellement à quai à Paris, dans le port de Bercy, elle se visite !

17.10.2008

5 octobre, 23h33 - Donald Harstad

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C'est une lectrice qui a progressivement perdu le goût de lire des polars/thrillers qui vous le dit : Donald Harstad révolutionne le genre. C'est par hasard que j'ai acheté ce 5 octobre, 23h33, et je vais me jeter sur ses précédents romans traduits en français :

Onze jours, Code 10 et -30° (tous parus en poche en Points, ce roman-ci à paraître également en poche très bientôt)

Et un prochain arrive en broché le 6 Novembre : 4 jours avant Noël

Alors de quoi s'agit-il ici ? Nous sommes dans l'Iowa, comté de Nation, notre personnage principal est le shérif Carl Houseman. Alter ego de l'auteur, lui-même policier dans l'Iowa depuis plus de vingt-cinq ans. C'est à partir des enquêtes qu'il a lui-même menées qu'il développe ses intrigues, avec un luxe de détails et de précisions qui nous plongent entièrement dans son quotidien.

Ca commence par un appel nocturne d'une jeune fille, terrifiée. Ils la retrouvent sur le toit, vraiment terrorisée, car elle a vu à la fenêtre de sa chambre (au 3° étage d'une immeuble, sans escalier de secours et sans balcon) un visage très blanc, avec de longues dents, semblant flotter dans l'air, qui lui a demandé la permission d'entrer. Elle a hurlé "Non, non !" et a cédé à la panique, appelant la police avant de s'enfuir.

Quelques jours plus tard, son petit ami est retrouvé assassiné, avec une étrange blessure au cou; mais c'est la découverte du corps de la nièce du chef de police, dans sa baignoire, avec la même plaie au cou qui va véritablement lancer l'enquête. La population s'enflamme avec l'arrivée sur place d'un chasseur de vampires...

Soyons clairs, Carl ne croit pas aux vampires, et ce n'est en rien un roman fantastique. Mais ce qui se passe dans les campagnes est souvent bien plus terrible que la réalité...

Palpitant, mystérieux et implacable : cette façon de décortiquer presque heure par heure le déroulement de l'enquête, de nous introduire dans la vie la plus intime du héros, menée par une plume sèche et sans fioritures est magistrale. On retrouve ce côté hypnotique des meilleurs, plus on avance dans l'intrigue et plus on lit vite, en se réjouissant très fort d'entendre enfin une voix unique, originale et tout à fait personnelle.

Séduite.

 

Ed. Le Cherche Midi, Collection Ailleurs, 2007, 358 p., 21 €

Traduit de l'anglais (USA) par Gilles Morris-Dumoulin

Titre original : Code 61

16.10.2008

Dans la tête de Shéhérazade - Stéphanie Janicot

"J'étais arabe. Il était homosexuel. Elle était laide. Sans cela, rien n'eût été possible."janicot.jpg

Shéhérazade Halshani est la présentatrice, célèbre et populaire, de l'émission Ô nuit, un genre de Mireille Dumas / Evelyne Thomas, qu'elle concocte avec délicatesse et intelligence. Pour une prochaine émission, elle se plonge dans ses souvenirs de Lycée, retraçant pour nous Sophie et Aubin, leur amitié qui s'en est allée après avoir conditionné toute sa vie. Sha a vécu une enfance protégée, chérie et admirée par son père dans une relation exclusive, parisienne de tout son être à qui tout réussissait. Ce fut un choc et une remise en question totale que d'intégrer un "grand" lycée, dans le cadre de l'ouverture aux minorités. Se découvrir étrangère, ramer pour suivre le niveau, chercher sa place... Par petits retours en arrière mêlés au présent, on avance avec elle, pressentant un drame qui couve (et qui se révélera double)...

Mais on n'est pas pour autant dans une atmosphère étouffante ou triste. La narratrice est immédiatement touchante, l'écriture toute simple de Stéphanie Janicot est très entraînante, et on visualise très bien la grande famille Halshani, les rapports de Shéhérazade au monde et aux autres; On est suspendu à ses mots, on ressent sa fascination pour la culture de Sophie ou la grâce d'Aubin, la détresse de sa relation avec Philippe, c'est un roman d'empathie qui sonne immensément juste et qui déroule sa petite mélodie accorte.

Le dénouement use peut-être un peu trop de la ficelle, mais on y consent volontiers après avoir vécu un joli moment romanesque, très attachant.

Ed. Albin Michel, 2008, 313 p., 19.50 €

"- Joyeux Noël, ai-je murmuré, ce matin au réveil, à l'oreille de Philippe.
Son visage a pris une teinte tragique. Premier Noël sans ses enfants, sans sa famille, seulement moi. Ses yeux tristes ont provoqué une douleur sourde dans mon corps. Ce n'est que moi. Tu voudrais te réveiller dans une maison résonnant de cris joyeux d'enfants et tout ce que tu récoltes, c'est une amoureuse transie qui te chuchote des mots niais. Sentir le corps de l'homme que l'on aime, chaud et un peu endormi dans son lit, on pourrait croire que le bonheur est là. Mais un corps n'est rien lorsque l'esprit s'en échappe. Tu es en transit, seul, dans un appartement de fille, charmant, mais trop petit, bohème, en désordre, dans lequel tu ne trouves pas tes repères. Un 25 décembre sans enfants, qui voudra de nous ? Chacun festoie dans sa famille. Nous sommes deux orphelins. Mais ce n'est pas encore dramatique, du moins pour moi. Cela le devient, lorsque vers onze heures du matin, tu me dis, gêné : "Je dois aller déjeuner chez mes parents." Je comprends tacitement : je dois déjeuner seul chez mes parents. Sous-entendu, mes parents sont des gens traditionnels du seizième arrondissement, habitués à ma femme, à mes enfants, je ne peux pas débarquer le jour de Noël avec une petite beurette, même célèbre.
Je comprends soudain ce cliché absolu : Mon coeur saigne. Lorsqu'on lit ça, on soupire d'ennui. A cet instant précis, je ressens de façon très nette la pointe du scalpel se glisser sous un lobe palpitant et ressortir d'un coup sec, tranchant les chairs sur son passage. C'est exactement l'effet que produisent ces mots dans mon corps. Voilà pourquoi mon coeur se met à saigner, n'en déplaise aux puristes. Je m'étonne qu'une tache n'afflue pas à la surface de ma poitrine, large et rouge, comme dans les westerns. Un mélange de tristesse et de colère me saisit. Pourquoi ne l'as-tu pas annoncé avant ? Je ne le demande pas, car je le devine. Toi-même tu n'étais pas certain de vouloir ce repas familial, mais à la réflexion, tu penses que ce sera tout de même moins glauque que de traîner avec moi un jour comme celui-ci. Au moins, dans ta famille, Noël signifie quelque chose. Auprès de tes parents, tu trouveras la consolation.
- Tu es si forte, si indépendante, tu t'en moques, non ? Noël est pour toi un jour comme un autre, n'est-ce pas ?
"

 

L'avis de Clarabel.

15.10.2008

L'amour fait maison - Frédéric Kessler

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"Quoiquigna ?"

Un jour, au printemps, dans le bus, le regard de Lan Chin croise celui d'Olivier, et c'est LE truc. L'amour, le coup de foudre, l'attirance immédiate, oui, mais surtout la reconnaissance instantanée de l'autre. Ils ont seize ans, mais s'écrivent à l'ancienne sur des petits bouts de papier, déposés dans une cachette secrète, et se sont fixés rendez-vous à Noël. Jusque là, ils ne doivent pas se voir, et évidemment ne parler à personne au lycée de leur histoire.

Olivier construit une petite maison, pour eux, avec son copain François, et Lan Chin écrit un roman, sur un garçon qui construit une maison pour inviter celle qu'il aime et lui déclarer sa flamme.

Tiendront-ils jusqu'à Noël ? S'aimeront-ils d'amour toujours pour la vie jusque là ? Et supposons que oui : Comment ne pas agir bêtement à seize ans ? Genre dire tout le contraire de ce que l'on pense.... A moins que sa copine ne possède certains dons de clairvoyance...

Un petit roman plein de malice que l'on dévore en souriant. Tout y est gai et amical, la correspondance de nos deux tourtereaux est superbe, marrante et étonnante, l'épilogue tordant, le tout extrêmement sympathique.

A ne pas rater ! (A partir de 11 ans).

 

Ed. Rageot, 2007, 148 p. 6,30 €

Illustrations de Olivia de Bona

14.10.2008

Le premier qui pleure a perdu - Sherman Alexie

Adam et Eve couvrirent leurs parties honteuses avec des feuilles de vigne; les premiers Indiens les couvrirent avec leurs petites mains.alexie.jpg

 

Arnold Spirit Junior est né bien cabossé, et à quatorze ans son physique est encore très particulier. Il vit dans une réserve indienne, moqué de tous, très seul en dehors de Rowdy, son meilleur ami. Sur les conseils d'un de ses profs, il va trouver le courage d'aller au Lycée de la ville blanche, à trente-cinq kilomètres, à la recherche de l'Espoir. Il devient alors un traître pour ceux de la réserve, tout en y rentrant chaque soir...

J'ai trouvé, de page en page, de plus en plus insupportable le sirupeux dans lequel on s'enfonce et la fausse distance ironique qui nous fait avaler des tonnes de catastrophes. Au final rien ne m'a touchée, à mes yeux c'est vraiment raté de bout en bout, comme un artiste de stand-up qui tenterait désespérément d'être drôle et qui ne recevrait que des regards navrés de la part de ses spectateurs. Je ne considère pas le fond du récit, présenté comme largement autobiographique, mais le traitement qui en est fait, et qui verse dans l'ultra prévisible à chaque page...

 

Ed. Albin Michel, Wiz, 2008,281 p., 13 €

Traduction de l'anglais (américain) par Valérie Le Plouhinec

Illustrations de Ellen Forney

Titre original : The absoltely true diary of a part-time Indian

 

Ricochet et Gawou ont aimé.

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