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28.11.2008
Madame Zola - Evelyne Bloch-Dano

Magnifique biographie d'une femme exceptionnelle, "Madame Zola" d'Evelyne Bloch-Dano a reçu le Grand Prix des lectrices Elle (catégorie Documents) en 1998. Si le genre "Biographie" vous rebute habituellement, je peux certifier que celle-ci se lit comme un roman, avec une habile construction, que la plume d'EBD est rien moins que passionnante, et que l'on s'attache beaucoup à Madame Alexandrine Zola.
L'amour qu'elle portait à Emile Zola ne faiblira jamais, du jour de leur rencontre, pendant leur 38 ans de vie commune, et jusqu'à sa propre mort en 1925 (elle lui aura survécu 23 ans).
En 1864, elle est une grisette sans le sou, sans éducation, se faisant appeler Gabrielle, et ne doit sa rencontre avec Emile qu'à son statut de modèle pour les Impressionnistes. Lui, d'un meilleur milieu mais famille ruinée, après avoir vécu une vraie misère "le 1er mars 1862, il entre comme employé au service des expéditions chez Hachette. Il ne végète pas longtemps dans cet emploi, et devient vite chef de la publicité. L'horizon se découvre : sa nouvelle fonction lui permet de rencontrer, par la petite porte, des écrivains connus. Il se fait des relations dans la presse, et surtout, il reprend confiance en lui et en l'avenir. Dès l'année suivante, il parvient à placer quelques articles. Il est au tout début de sa carrière. En mars 1864, quand Gabrielle le rencontre, il n'a encore rien publié, à part quelques articles, et travaille à son recueil Contes à Ninon, en attendant une gloire litttéraire dont il ne doute pas."
Il est myope, réservé et timide en public; elle est "peuple", pulpeuse, assurée, vaillante. Il est fasciné, elle est frappée par son mélange de douceur et de force.
"Comme Gabrielle qui a perdu sa mère, et à peu près au même âge, il a perdu son père. Comme elle, il a connu la grande pauvreté et l'humiliation. Il a dû travailler jeune pour gagner sa vie. Ils ont le même besoin de revanche sur l'existence, le même appétit de vivre, les mêmes tendances à l'hypocondrie, la même obsession de la mort. Les ressemblances s'arrêtent là. Indéniablement, leur milieu d'origine, leur culture, leurs expériences, leur caractère, et leur dons sont différents. Autrement dit, ils ont assez de points communs pour se comprendre, et de dissemblances pour s'aimer."
Elle devient immédiatement et pour toujours l'admiratrice absolue du talent de son mari. Très vite, il se consacre entièrement à l'écriture (et quel bourreau de travail !), et elle gère absolument tout le reste. Le 31 mai 1870, le couple se légitimise, et Gabrielle devient Alexandrine Zola. (Dans l'intimité, les petits noms sont Madame Canard pour la mère de Zola, Alexandrine est Coco, et Emile, Mimi.)
Le couple s'embourgeoise (sans aucune connotation péjorative à l'époque), s'établit, donne un jour de réception (le jeudi), a une bande d'amis. Alexandrine a du caractère : "Les mauvais coups, Alexandrine ne les oublie jamais. Fidèle aux êtres, entière dans ses amours et ses haines, elle a un compte trop lourd à régler avec son propre passé pour y vagabonder en toute liberté. Elle préfère aller de l'avant, curieuse, avide de découvertes, de rencontres, de nouveauté. Elle manifeste une double disposition, apparemment paradoxale, à l'attachement et à la rupture. D'une générosité inépuisable à l'égard de ceux qu'elle aime, elle attend en retour cette reconnaissance qui lui est si nécessaire pour vivre. Est-elle déçue, qu'elle n'a pas de mots assez durs pour ceux qui ont trahi cette confiance. Elle ne peut aimer qu'un homme à qui elle voue une admiration sans bornes. De telles femmes peuvent être querelleuses, violentes, critiques, mais leur amour est inconditionnel. Elles sont le meilleur appui des créateurs parce qu'elles les soutiennent sans rivaliser avec eux. Elles sont, quoi qu'il arrive, de leur côté. Madame Zola ne fut pas pour autant une femme de l'ombre, contrairement aux jugements hâtifs prononcés çà et là. Les proches de Zola ne s'y trompaient pas, et s'ils reconnaissaient ses qualités de maîtresse de maison, ils ne la réduisaient pas au rôle d'intendante ou de cuisinière. Alexandrine est une compagne au sens plein du terme. Sa vigilance, sa méfiance, sa volonté, son esprit pratique, son sens des réalités, son humour, sa vitalité, son énergie tissent autour de l'écrivain un filet protecteur d'une extraordinaire solidité."
Puis arrive la gloire, l'argent, la vie heureuse, de belles années pleines de rire et de bonheur (et toujours, de travail. En 6 ans, par exemple, de 1871 à 1877, il publie 7 romans, 3 pièces de théâtre, 3 adaptations, une multitude d'article, et un recueil de nouvelles. Nulla dies sine linea.)
Mais en 1888, coup de tonnerre, Emile Zola tombe amoureux. Petite crise de la cinquantaine, il entreprend un régime (ils sont terriblement gourmands tous les deux) pendant qu'elle prend 6 kg. Elle se voile la face, la relation tranquille qu'est devenu leur couple semble lui convenir mieux qu'à lui. Il fera deux enfants à Jeanne. Alexandrine l'apprend par une lettre anonyme plus de 3 ans après, c'est terrible. Elle ne lui pardonnera jamais. (Elle a dû abandonner sa petite fille de père inconnu en 1859, et n'aura plus jamais d'autre enfant).
Pourtant, après la mort de Zola, elle se rapprochera beaucoup de Jeanne et des enfants, assurera avec un mépris tranquille des conventions leur avenir (Zola n'ayant pris aucune disposition écrite); cela sans faire preuve d'ailleurs d'une grandeur d'âme particulière, elle s'attache véritablement à ces enfants, y trouvant une manière encore de se rendre utile, de servir son amour pour Zola.
Mais Grande par l'âme, elle l'est, assurément. Pendant l'affaire Dreyfus, elle est non seulement un soutien mais encore une partie vaillante, active, et vraiment courageuse :
"A Médan où ils sont depuis le début du mois d'avril, on leur jette des ordures par-dessus les murs; on les insulte; un groupe de soldats leur lance des pierres. A Verneuil, où Zola loue une maison de vacances pour Jeanne, des seaux d'eau sale sont déversés sur le passage des enfants à bicyclette. Tous reçoivent des menaces de mort. Les journaux catholiques, et en particulier La Croix des assomptionnistes, se déchaînent. Dans les milieux bien pensants, Zola devient synonyme d'immondice. François Mauriac raconte que dans sa famille, on appelait le pot de chambre un "Zola"."
Et cahin-caha, le couple plie mais ne rompt pas. Que c'est émouvant cette lettre d'Alexandrine, le 23 mars (son anniversaire), après 35 ans de vie commune :
"(...) Toujours, c'est un terrible point d'interrogation que tu m'avais autrefois promis de m'expliquer un jour, et lorsque je sens en toi un peu d'effusion, je crois toujours que je vais enfin savoir pourquoi et d'où vient ma souffrance et c'est une double déception de ne pas pouvoir m'en rendre compte; et je ne comprends pas que toi-même tu ne te sentes pas le besoin de parler et de m'apprendre comment il se peut faire que tu aies gardé cette tendresse pour moi et qui me paraît simplement faite de pitié. Je ne peux pas m'entrer dans la tête que l'affection que tu as choisie n'emporte pas radicalement toute celle que tu me disais toujours avoir pour moi. Je sais et je sens que j'ai tort de te parler avec tant de franchise, mais que veux-tu, j'ai soixante ans aujourd'hui, il me serait bien difficile de changer."
Zola meurt en septembre 1902, intoxiqué par les vapeurs d'oxyde de carbone de sa cheminée, sans que l'on sache encore aujourd'hui avec certitude si ce fut un accident ou un attentat. Elle lui survivra dans la douleur le temps de mener les enfants à l'âge adulte avec Jeanne, de s'occuper avec ténacité des livres de son mari, de voir ses cendres entrer au Panthéon, et de se montrer encore très active en tant que bénévole pendant la guerre de 14.
Le 26 avril 1925, une attaque cérébrale la terrasse. Les derniers mots de son amie Geneviève Béranger accompagnent ses obsèques :
"Cette parisienne de Paris, qui sentit battre en elle un coeur ardent et une énergie indomptable, passa sa vie à se discipliner. Son enthousiasme pour les idées était sans bornes. Elle aimait et elle n'aimait pas, tout cela bravement et sainement, mais jamais d'une façon banale et quelconque."
Quel beau portrait, et quelle femme !
Ed Grasset, 1997, 360 p. 22,30 € & Le Livre de Poche, 2002, 7,50 €
15:25 Publié dans Excellent | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : biographie, femme exceptionnelle, magie de l'écriture


Commentaires
à part ça je note :)
Écrit par : amanda | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireMédan, elle l'a offert à l'assistance publique du temps de son vivant, à condition effectivement que les amoureux de Zola puissent la visiter.
A Verneuil, il louait juste une maison pour avoir sa maitresse et ses enfants pas loin.... ;/
Je viens de le finir et j'en ressors toute loin de ma vie quotidienne, j'étais loin loin loin avec Alexandrine...
Écrit par : Cuné | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Aifelle | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Suzanne | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireje ne suis guère portée sur les biographies mais là tu m'as convaincue.Je le note pour quand je serai vieille !:)
Écrit par : cathulu | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : keisha | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Armande | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : léonie colin | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireTellement aimé, que je l'ai déjà offert pluseiurs fois :)
Inconditionnelle de Mr Zola depuis mon adolescence, j'ai aimé découvrir les multiples facettes de la vie de sa femme ...
Je ne manque pas de penser à eux à chacun de mes passages parisiens ... mon hôtel de prédilection étant à deux pas de leur appartement rue St Lazare ...
Écrit par : Bill | 28.11.2008
Répondre à ce commentaireCathulu : Mais tu ne seras jamais vieille, voyons ! ;o)
Léonie : Oui, terrible. Tout au long du livre j'ai été très étonnée aussi du ton du journal de Goncourt, quelle vipère celui-là aussi...
Bill : Déjà 11 ans que ce livre a paru, en effet (je ne m'y fais pas, on dit vraiment "a paru" ??) et ça ne m'étonne pas que tu t'en souviennes très bien, il marque assurément !
Écrit par : Cuné | 29.11.2008
Répondre à ce commentaireD'ailleurs je faisais venir Evelyne Bloch-Dano dans ma bibliothèque à chaque fois qu'elle faisait paraître un livre car elle habite tout à côté de chez moi, et c'est une conférencière passionnante !
D'elle, mon mari m'avait offert "Mes maison d'écrivains" qui rassemble les chroniques qu'elle fait chaque mois sur ce sujet dans "Le magazine littéraire". Et on le consulte dès que l'on va quelque part.....
Écrit par : cathe | 29.11.2008
Répondre à ce commentaire(et ce qui me fait mal au cœur, c'est le bébé qu'Alexandrine a dû abandonner, sans jamais redevenir mère ensuite... que c'est dur !)
Écrit par : erzébeth | 29.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Emjy | 29.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : george sand et moi | 29.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Karine :) | 29.11.2008
Répondre à ce commentaire@ Erzebeth : Ce tragique épisode est très bien raconté (d'entrée de livre) et les conditions des bébés abandonnés à cette époque étaient incroyablement dramatiques : un sur deux mourrait.
Emjy, Georges Sand, Karine, je vous le conseille très sincèrement. GS c'est en effet très documenté et le plus objectif possible.
Écrit par : Cuné | 29.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Caro[line] | 30.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 30.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Caro[line] | 30.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : yueyin | 30.11.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Melanie B | 02.12.2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Melanie B | 02.12.2008
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