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15.12.2008

Catherine et les livres

" A la neige, je me traîne sur les pentes glacées derrière les autres enfants en gémissant "maman". Ma peur et mon incapacité physique sont auprès d'elle des titres de noblesse. C'est comme ça qu'on voit que je suis intelligente. Le sens du ridicule que cherchent à m'imposer mon père ou ma soeur demeure totalement impuissant. Ils ne peuvent rien contre moi. J'aime lire. C'est l'essentiel.

Entre elle et moi, il y a une communauté sacrée, celle des livres. Elle m'a offert mon premier livre pour mes six ans : Oui-Oui à l'école. Je le lis à voix haute. Ensuite, je lis tous les Oui-Oui l'un après l'autre, puis tous les livres de la comtesse de Ségur, tous les livres de contes, japonais, russes, chinois, grecs, indiens, puis tous les Alice et les Club des Cinq. Je ne cesse pas de lire. Je lis, par collection, tous les livres de la maison et de la bibliothèque du quartier à laquelle elle est allée m'inscrire : la Bibliothèque rose, la collection Rouge et Or, la Bibliothèque verte, les Contes et légendes à la tranche blanche rayée de fines lignes dorées. Je suis la chouchoute des bibliothécaires. Au lycée, je lis auteur après auteur tous les romanciers rangés sur les rayons. Je ne lis pas pour lui faire plaisir mais parce que lire me passionne. A peine ai-je commencé un livre choisi par elle qu'elle me pose aussitôt la question : "Alors ? Ça te plaît ?" Il est rare qu'il ne me plaise pas. Nous avons les mêmes goûts, la même sensibilité. Je connais l'effort qu'il faut faire pour entrer dans un livre : ce n'est pas donné dès les premières lignes, il faut parfois traverser d'ennuyeuses descriptions, franchir vingt, trente, cinquante pages pour qu'une histoire s'empare de vous; ensuite elle ne vous lâche plus : on est récompensé de son effort au centuple. Ainsi, les romans de Balzac : je les lis les uns après les autres, désolée d'en achever un puisque je connais l'effort qu'il faudra faire pour apprivoiser le prochain, pour lier connaissance avec un nouveau livre qui est encore un étranger, froid et distant, alors que le précédent m'a laissée pantelante, exsangue, s'est tellement emparé de moi qu'il m'a vidée de tout autre désir que de celui de le dévorer. Pearl Buck, Mauriac, Balzac, Gide, Sartre, Dostoïevski, Flaubert, Aragon, Tolstoï, Proust, Heinrich Böll, Salinger, Fitzgerald et tant d'autres, des classiques et des moins connus, des français et des étrangers : je me régale. C'est plus qu'un plaisir : une délectation, une raison de vivre, l'unique. Il n'y a pas de plus grand bonheur que de retrouver chaque soir le livre qui vous attend, le plus présent, le plus prenant, le plus fidèle des amis. Rien ne compte à côté de ça. Elle le sait.

Si elle aime me voir lire, ce n'est pas seulement parce que ma passion pour la lecture et ma précocité indiquent que je suis une élève douée. C'est une passion bien au-delà des résultats scolaires. Il suffit d'un livre et d'entrer dedans. Ce qui se passe dans les livres est tellement plus beau, plus grand, plus juste et plus désintéressé que ce qui se passe dans la vie. Je lis, allongée sur mon lit, dès que je suis rentrée de l'école, puis du lycée, tout en mangeant du chocolat volé au supermarché. Lire, manger du chocolat, mes deux passions se complètent et s'harmonisent, elles me remplissent de tous côtés, le corps, l'esprit. Je savoure les romans comme les chocolats dont j'essaie tour à tour toutes les marques, Nestlé au riz, Suchard praliné, Lindt truffé, Lindt au lait, Lindt aux fraises, Côte d'Or aux noisettes, Côte d'Or au lait, Côte d'Or praliné en forme d'éléphant, Mars, Nuts. Ma gourmandise est un vice qui ne recueillerait certainement pas son approbation et que je dois lui cacher, mais je m'y sais autorisée par cette autre gourmandise qui m'a conquis à jamais en son coeur tous les privilèges. Je suis une élue. Elle rentre à la maison et me voit sur mon lit, ou sur le canapé du salon, absorbée dans un livre, prise par le style, passionnée par l'histoire, le regard absent, indifférente au reste du monde, ailleurs - dans un pays où les sentiments sont ciselés au marteau du sculpteur, le pays du mot juste, le pays de la forme. Je ne lui dis même pas bonsoir, je ne l'aide pas à mettre la table, je la laisse me servir, je demande à quitter la table avant le fromage. Elle est heureuse et soulagée comme si je faisais honneur à son oeuvre. Elle comprend que je n'ai pas envie de sortir prendre l'air, pas envie de faire du sport, pas envie de rester assise tout au long du repas familial qui n'en finit pas, pas envie d'aller à la messe, pas envie de me laver, pas envie d'éteindre le soir.

Lorsqu'il est en voyage d'affaires, je me relève alors qu'Anne dort, et je vais lire à ses pieds tandis qu'elle travaille à son bureau. Quand il rentre de voyage, il m'envoie me coucher avec un coup de pied au cul. Je le déteste. Il me gronde en découvrant que pour lire j'ai rallumé en cachette. Elle me défend. Il l'accuse de saper son autorité. Je souris. Elle et moi sommes d'ailleurs, de ce pays-là où l'idée et l'assemblage des mots qui l'exprime vous emplissent d'un bonheur qui n'a rien à voir avec les petites convoitises et déceptions de la vie quotidienne. Les règles d'éducation pour enfants normaux et soumis ne s'appliquent pas à nous. Quand on connaît la joie de s'oublier dans un roman,  on ne peut que plaindre les malheureux qui ignorent cette félicité, les pauvres qui se soucient de mesquines choses réelles, les exclus du royaume de la phrase, papa, Anne."

 

[...]

 

"Il y a d'autres cercles sociaux que celui de Françoise. Son ami Jacques l'invite avec des écrivains : à sa grande déception elle découvre que ce n'est guère mieux. Les écrivains ne s'intéressent qu'à eux-mêmes et trouvent tout naturel qu'en vue de ce dîner on ait acheté leur dernier livre et qu'on l'ait lu. Il n'est pas question de dire ce qu'elle en a vraiment pensé; elle sent, face à elle, un amour-propre frémissant, aux aguets, dissimulant sa peur sous une carapace plus vernie et plus craquelée que l'hypocrisie de la bourgeoisie bien-pensante; et les écrivains sont finalement moins polis que les grands bourgeois."

 

Catherine Cusset - La haine de la famille, Ed. Gallimard 2001 & Folio 2002

Commentaires

Je suis sûre de l'avoir lu, mais complètement oublié ces passages ! Merci ! (mon grenier recèle les bibliothèques rose, verte, rouge et or, etc dont elle parle) . Nostalgie ...

Écrit par : keisha | 15.12.2008

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Pareil, je pensais l'avoir déjà lu, mais j'ai tout découvert (ou redécouvert) avec cette lecture-ci. Notamment les scènes de son dernier roman avec la tension domestique bru/Belle-famille, qui sont directement inspirées de la maison en Bretagne :-D

Écrit par : Cuné | 15.12.2008

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Ce titre m'avait échappé, grâce à toi je vais me le procurer.

Écrit par : Loïs de Murphy | 15.12.2008

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JE ne connais pas du tout mais l'extrait m'a scotché (le second est très bien aussi mais le premier me remue pour des raisons intra-lca)Ce n'est pas un livre trop récent donc... médiathèque me voici ;-)

Écrit par : yueyin | 15.12.2008

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Très joli. Quelle chance, de grandir avec une telle passion...
(quand j'étais petite, les bibliothécaires m'autorisaient à prendre plus de livres que la normale. C'était très agréable :-) )

Écrit par : erzébeth | 15.12.2008

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Ce que j'aime c'est que ce sont des mots très simples pour exprimer un passé de lectrice dans lequel nous sommes sans doute nombreuses à nous reconnaître....

Le reste du roman est agréable lui aussi, portrait un peu vitriolé d'une famille pas ordinaire.

(Moi je suis toujours allée 2 fois par semaine à la bibliothèque, sauf ici où il n'y en a pas, bouh. Enfin il y en a dans chaque village, si, mais j'ai fait le tour en quelques mois. Re snif)

Écrit par : Cuné | 15.12.2008

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Dire qu'on a papoté par mail et que tu ne m'as même pas dit d'aller faire un tour sur ton blog l'après-midi !:)
Lu ce livre il y a une paie mais n'avais pas mémorisé ces passages tellement ils me semblent normaux...:)

Écrit par : cathulu | 16.12.2008

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J'ai lu ce livre il y a quelques années, j'avais aimé, mais complètement oublié ce passage là.

Écrit par : Aifelle | 16.12.2008

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Ps: ton titre m'a fait un choc ! :)

Écrit par : cathulu | 16.12.2008

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hé hé, c'était un peu l'idée... Et pas que le titre ! ;o)

Écrit par : Cuné | 16.12.2008

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Ca prend aux tripes! Voilà qui me donne envie d'aller lire Catherine Cusset!

Écrit par : chiffonnette | 16.12.2008

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Pas lu le livre mais j'adore cet extrait !

Écrit par : BelleSahi | 16.12.2008

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((( Et soudain, c'est le drame : Fiston s'est fait hacker son compte sur Dofus. Inconsolable. --) J'en connais d'autres qui crieraient aussi à l'infamie ! C. a tenté, mais n'a pas que goûté la pomme, pas croqué. Ouf. )))

Écrit par : Clarabel | 16.12.2008

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On aime toujours quand ça parle de nos chers livres :-D

(Clarabel : Qu'elle continue, surtout ! Ce jeu est une drogue qui commence à me faire très peur !!)

Écrit par : Cuné | 16.12.2008

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Ca pourrait être moi, ou toi, ou nous toutes (et tous) qui échangeons notre amour des livres sur nos blogs. C'est un superbe extrait, et je vais vite lire ce livre ! Merci, ça m'a rappelé ma jeunesse...

Écrit par : liliba | 16.12.2008

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Comme beaucoup d'autres LCA, je me suis reconnue dans cet extrait ! C'est tout à fait ça, tout à fait moi ! Mieux que je n'aurai su le l'écrire... (Ah mais oui, c'est vrai, je ne suis pas écrivain...)

Écrit par : BlueGrey | 17.12.2008

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Lu et adoré ce livre ... emprunté en bibliothèque mais tu me donnes envie de le relire ...
ces quelques extraits m'ont remis en mémoire des pans de mon enfance .
Vive les livres !

Écrit par : Bill | 17.12.2008

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