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30.12.2008
La Belgariade Tome 1. Le pion blanc des présages - David Eddings
"Il y a des rancunes que la cognée du pardon ne saurait jamais abattre"
Si on se réfère au prologue, l'intrigue de La Belgariade apparaît comme fort compliquée, avec tous ces peuples et leur histoire, cette géographie et les règles multiples. Mais en fait la lecture est toute simple, accrocheuse dès les premières phrases, et on peut simplifier :
C'est le petit Garion qui nous fait pénétrer dans le cycle de La Belgariade : élevé en Sendarie, dans la ferme de Faldor, il est couvé d'une main ferme par sa Tante Pol, qui gère les cuisines. C'est un enfant joyeux et vif, souvent quand même un peu long à la détente mais le lecteur a un avantage sur lui : il a lu le prologue. Garion, donc, ne sait rien de sa destinée, et tombe complètement des nues lorsqu'il est brusquement arraché à sa petite vie tranquille. Tout ce qu'on lui laisse entendre est que sa tante et le vieux conteur qui passe régulièrement depuis toujours à la ferme doivent urgemment se lancer sur la piste d'une "chose", et qu'ils ne peuvent le laisser seul à la ferme.
Débute alors une quête à l'enjeu crucial, qui en ce premier tome reste encore à ses balbutiements, le temps de faire connaissance avec Barak et Silk, membres importants de leur petite troupe, et de réaliser que Pol et Belgarath possèdent de puissants pouvoirs...
C'est un univers dans lequel on saute à pieds joints, tant est limpide la narration. Beaucoup d'humour, de nombreux sentiments (ce pauvre Durnik se consumant d'amour...) et toujours ce danger latent qui vient titiller le lecteur : l'ennemi peut lire dans les pensées, il peut entendre l'évocation de son nom à des milliers de kilomètres, les traîtres sont partout. Le personnage du jeune apprenti godiche qui va prendre peu à peu conscience de ses pouvoirs et de son rôle est un grand classique, tout autant que la multitude de peuples que tout oppose, la quête, etc. et pourtant il y a une constante fraîcheur dans le ton qui est vraiment agréable.
A noter également que David Eddings travaillait en collaboration avec son épouse, Leigh (décédée en 2007) qui s'occupait particulièrement des personnages féminins et de la fin des romans.
Me faut rapidement le tome 2 !
Ed. Pocket, 1990 (réédition 2008), 348 p.,7,20 €
Traduit de l'américain par Dominique Haas
Titre original : Pawn of Prophecy
L'avis d' Hydromielle.
17:58 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (43) | Envoyer cette note | Tags : fantasy, cycle long, incontournable, jeune apprenti sur le chemin de la vérité
29.12.2008
J'ai épousé un inconnu - Patricia MacDonald
Je ne me souvenais plus si j'avais déjà lu Patricia MacDonald ou non, aussi dans le but de préparer mon colis pour le Patounet Swap (puis-je envoyer un de ses livres ou pas), j'ai acheté celui-ci au hasard, essentiellement parce qu'il était vendu dans la maison de la presse de mon village.
Notre héroïne est Emma, un brave petit soldat pour qui tout est simple : sa vision de la vie est monochrome, elle est psy, méga altruiste, hyper riche et belle comme le jour, of course. Elle épouse David dans la hâte (parce qu'elle est enceinte) et le soir même de leur nuit de noce, elle est sauvagement agressée dans une cabane au fond des bois par un cinglé avec une hâche, qui lui rabote méchamment les flancs. Débute alors la valse des mais que se passe-t-il, qui m'en veut, oh non ce ne peut pas être mon mari que tout accuse perpétuellement, cachez ces indices que je ne saurais voir, tout ça.
Alors évidemment les contours des personnages sont taillés à la serpe émoussée, c'est manichéen en diable tout ça, mais ça fonctionne quand même plutôt pas mal pour les mêmes raisons faisant que l'on apprécie un bon petit film d'horreur des familles : on se marre plutôt quand systématiquement les acteurs décident de se séparer pour aller chacun dans un coin différent, et ici l'héroïne accumule les actes idiots. On serait bien tenté de se sentir malin en élucidant le truc très vite, mais on se fourvoie dans plusieurs directions erronées avant d'avoir le fin mot. Sauf qu'en fait, on y reste totalement indifférent.
Alors non, pas de Patricia MacDonald dans mon colis !
Ed. Albin Michel 2006 & Le Livre de Poche 2008, 407 p., 7,50 €
Traduit de l'anglais (USA) par Nicole Hibert
Un billet très intéressant sur l'ensemble de l'oeuvre de Patricia MacDonald sur Fugues et Fougue.
Sur le net, on trouve pléthore de blogs ravis de cette lecture, par exemple Cimméria et d'autres plus mitigés, par exemple Blogaëlle.
06:00 Publié dans Bof | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : formaté à mort, marrant finalement
26.12.2008
Champs d'ombres - Cornelia Read
Madeline a épousé Dean, et le couple est heureux. Elle est journaliste en charge des menus articles sur des sujets futiles, et s'ennuie à mourir
dans le bled de Syracuse d'où est originaire toute la famille de son mari, d'autant plus que ce dernier s'absente de longues périodes au Canada pour le boulot. Du côté de sa propre famille, c'est plutôt distendu, et étrange. Grande lignée de Wasps de Long Island, les Dare sont farfelus et fauchés. Ainsi son grand-père paternel, par exemple, prédisait que toute bataille de boules de neige tournerait à la catastrophe en concluant "et il faudra t'emmener à l'hôpital et l'anesthésie ne marchera pas". Ou encore la formule d'adieu traditionnelle de sa mère est "Parle aux inconnus !". Avec des gènes pareils, vous avez intérêt à surveiller de près tout ce qui fait vibrer vos antennes, dit-elle, et effectivement, son intuition va être mise à rude épreuve.
Son beau-père lui donne un jour des plaques d'idendité militaires retrouvées en labourant un champ, à l'endroit où 19 ans plus tôt ont été découverts les corps de deux jeunes filles assassinées. Ce double meurtre n'a pas été élucidé, et les plaques appartiennent à son cousin, Lapthorne, le seul qui ait jamais eu ses faveurs dans sa drôle de famille. En cherchant à en savoir plus, Madeline se fourre dans un guêpier inextricable...
Une narration farfelue et des moments incongrus rendent ce roman noir attachant. On se fait ballader en pensant renifler la réponse d'un côté, tout concorde et pourtant non, roulés dans la farine. Original et différent, à tenter !
Ed. Actes Sud, Actes Noirs, 2007, 507 p., 23,80 €
Traduit de l'américain par Laurent Bury
Titre original : A field of Darkness
L'avis de Polar noir.
14:27 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : usa, thriller, noir
22.12.2008
Waylander - David Gemmell
"Ce ne sont que des hommes, Sarvaj; il n'y a rien de surnaturel chez eux.
- Ce n'est pas le surnaturel qui me gêne, répondit le soldat. C'est le fait qu'ils gagnent toujours."

Bonne pioche pour ma première incursion dans l'univers de David Gemmell, ce roman de Fantasy est tout à fait délectable.
Waylander fut un homme bon, autrefois. Le massacre de sa famille l'a conduit sur le chemin de la vengeance, et durant vingt ans il a commis nombre d'atrocité, se vendant au plus offrant. Sa rencontre avec un prêtre pas tout à fait ordinaire réveille une parcelle d'humanité, et le voici lancé à la recherche de l'armure qu'on dit seule capable de mettre un terme à la guerre sanglante qui agite le royaume. La rédemption existe-t-elle ?....
Épique, tonitruant et brave, ce roman vous agrippe dès les premiers mots pour ne plus vous lâcher. On y trouve tout ce qui fait la réussite de la Fantasy, de la magie, des monstres, des touches d'humour, des personnages intègres et du panache, beaucoup de panache qui ne niche jusque dans les actes les plus insignifiants.
Ed. Bragelonne 2001 & Milady 2008, 442 p., 7 €
Traduit de l'anglais (GB) par Alain Névant
Ils en parlent aussi : Biblioblog, Hydromielle,
07:55 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : fantasy, bien contre mal, monstres, honneur
20.12.2008
Ex-libris, Confessions d'une lectrice ordinaire - Anne Fadiman
Anne Fadiman est une inconnue pour moi, normal, c'est son premier livre traduit en français. Elle est écrivain et critique littéraire, collabore au New Yorker, à Harper's, à Life et au New York Times. Ici, elle nous livre quatre ans de petits essais tous relatifs au statut de lecteur, et il y en a des choses à dire et à épingler sur le sujet !
Tout ne m'a pas intéressée, mais j'ai apprécié le ton guilleret et résolument humoristique, et me suis délectée de plusieurs points.
Elle a une grande passion pour l'exploration polaire (Sir John Franklin est bien évidemment évoqué !) et dit ces quelques mots qui me plaisent : "Je dois dire que tous les explorateurs cités ci-dessus ont été des ratés de première. Et ce n'est pas non plus un hasard s'ils sont tous britanniques. Les Américains admirent la réussite. Les Anglais admirent l'héroïsme malheureux. Quand j'ai le choix, tout au moins dans mes lectures, je suis assez in-américaine pour préfére la chevalerie à l'efficacité."
Un exemple : "Le 17 mars (1912), Oates, réalisant que ses pieds gelés et gangrenés retardaient le reste du groupe, prononça les mots les plus célèbres et les plus élégants de toute l'histoire de l'exploration polaire :"Je vais prendre l'air, je serais peut-être un peu long." Là-dessus, il sortit chancelant de la tente et disparut à jamais dans le blizzard. C'était le jour de son trente-deuxième anniversaire."
Mais c'est surtout le chapitre intitulé "Ne faites jamais ça à un livre" qui m'a enchantée, j'ai trouvé une soeur d'arme, enfin quelqu'un qui me comprenne ! Elle nomme joliment la catégorie des amoureux des livres qui ne supportent pas la moindre altération les membres de "l'amour courtois". Elle, nous, les corneurs (et elle corne comme moi ! En haut pour marquer la page et en bas pour signaler un passage sur lequel revenir) sommes des partisans de l'amour charnel, et considérons qu'un livre chéri est embelli par son dos cassé, ses annotations, ses cornes et ses traces de lecture. Elle cite dans notre confrérie pas mal de monde, finalement, dont Thomas Jefferson, par exemple. J'aime son analogie : "refermer un livre sur un marque-page, c'est comme appuyer sur le bouton "Stop" alors que si on laisse le livre à l'envers, on a seulement appuyé sur le bouton "Pause"."
Beaucoup d'anecdotes sur différents sujets. "Avant la vogue des signatures en librairie, la plupart des lecteurs obtenaient une dédicace en envoyant le livre par la poste à leur auteur, implorant le ciel pour le voir revenir. Yeats demanda un jour à Thomas Hardy comment il faisait face à ces demandes. Hardy le conduisit dans une grande pièce débordant de livres du sol au plafond, des milliers d'ouvrages. "Yeats, lui dit Hardy, voici les livres que l'on m'a prié de dédicacer."
Une que j'adore : "Maggie Hivnor, responsable des collections de poche des éditions University of Chicago Press, me raconta un jour que lorsqu'elle ajoute un titre épuisé à sa liste, elle appelle l'auteur et lui demande un exemplaire neuf qu'elle puisse reprographier. "L'auteur est généralement de sexe masculin, m'expliqua-t-elle. Quelques semaines plus tard, un exemplaire magnifiquement conservé du livre arrive, un peu poussiéreux peut-être, mais à part ça en parfait état. Et immanquablement sur la page de titre, on peut lire : A ma mère."
J'arrête là mes recopiages, mais au nombre de cornes (toutes situées en bas), il est clairement visible que beaucoup de points ont soulevé mon enthousiasme, et il y aurait bien plus de choses encore à relever et à souligner ;o)
Ed. Mille et une nuits, 2004, 188 p., 12 €
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Catherine Pierre
07:44 Publié dans Pas mal | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : lecture, lectrices, lecteurs, cornes, corrections, univers du livre
19.12.2008
Crimes au bord de l'eau - Kerstin Ekman

Le roman s'ouvre sur une nuit particulière, Annie est réveillée lorsque sa fille Mia, 23 ans, rentre ce soir-là. Il est 4 h du matin, et elle aperçoit l'homme qui la raccompagne. Terrorisée, elle appelle quelqu'un au téléphone "Je l'ai vu.... Tu sais, que j'ai vu cette nuit-là".
Retour alors sur "cette nuit-là", celle de la Saint-Jean, bien des années auparavant, où Annie débarquait tout juste dans ce petit village suédois proche de la Norvège, accroché au bord de la forêt. Mia était alors une petite fille, et celui qui devait venir les chercher à la sortie du car n'était pas là. En tentant de le rejoindre à l'aide d'un plan sommaire, elles tomberont sur un double meurtre horrible au bord du lac.
Et le roman s'attarde sur cette période précise, peu avant le meurtre, quelques temps après, zoom sur toutes les personnes dont le destin en sera modifié, directement ou indirectement.
Puis dix-huit ans s'écoulent, sans que rien ne soit résolu, et les choses s'accélèrent à nouveau, on saura finalement tout et des indices nous avaient été savamment distillés, sans qu'on soit réellement en mesure de les assembler seuls; nous manque en fait le véritable mode de fonctionnement des âmes désespérées qui vivent en ces lieux.
Construit sur le mode du thriller, avec un suspens cohérent, ce roman est précieux pour tout autre chose. Pour la puissance des sensations, la nature, la nuit claire, la solitude, l'amour, l'évocation de l'importance du lien charnel, du touché, la force de ses personnages fragiles et tourmentés. On se délecte de passer de l'un à l'autre, chercher quelques temps qui parle, vers qui nous nous sommes tournés, comprendre par retour en arrière ce que le tourment peut être.
Il y a des moments vraiment marquants, des prises de conscience qui résonnent, et l'on touche du doigt l'essence du désespoir, c'est beau, c'est profond, c'est une caresse qui envoûte, le long d'une histoire qu'on ne peut pas lâcher : grand merci à Bernard pour ce cadeau !
Ed. Actes Sud, 1995 & Babel Noir 2007, 623 p., 11,50 €
Traduit du suédois par Marc de Gouvernain et Lena Grumbach
Titre original : Händelser vid vatten
Les avis de BMR & Mam, Lydia Flem.
06:11 Publié dans Excellent | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : suède, froid, isolement, destin, nature, meurtre, amours
16.12.2008
Les fantômes d'Ombria - Patricia A. McKillip
Nous sommes au royaume d'Ombria où, hors les murs du palais, il est très dangereux de se promener, spécialement la nuit. Deux sorcières
semblent se partager le pouvoir, l'une au-dessus, la terrifiante Domina Pearl (dont personne ne sait de quoi elle est faite.); Elle a intrigué pour éliminer le prince régnant, et semble décidée à maintenir en vie son héritier, le tout jeune Kyel. Dans les sous-sol de la cité vit Faey, la sorcière sollicitée par tous (moyennant rétribution) y compris Domina Pearl. Elle a pour compagnie la jeune Mag, qu'elle nomme sa poupée de cire. Il se murmure que plusieurs mondes vivraient de concert, et que des portes permettraient à certains élus de passer de l'un à l'autre.
Les choses se maintiennent dans ce précaire équilibre jusqu'au jour où trois éléments se combinent : Mag se découvre plus humaine qu'elle ne le pensait, s'intéresse au sort de la maîtresse du défunt prince, ainsi qu'à celui de Duncan, le bâtard au fusain...
Un roman couronné de deux prestigieux Awards (World Fantasy Award 2003 et Prix Imaginales étranger 2006) qui m'a laissée plutôt indifférente. L'intrigue se résume en fait à un histoire de prise de pouvoir dans un univers médiéval, avec un épilogue classique de mémoire effacée lors d'un grand bouleversement. Reste alors la poésie de l'écriture et des mondes dessinés, mais j'y suis restée insensible. Je précise que l'ensemble se lit avec facilité et que tout est d'une grande cohérence, la qualité à ce niveau-là est indéniable. C'est plutôt que ça ne m'a pas fait rêver, je suis restée à l'extérieur tout du long.
Ed. Mnémos, 2005 & Points Fantasy 2007, 7,50 €
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pascal Tilche
Titre original : Ombria in Shadow
12:11 Publié dans Bof | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : fantasy, sorcières, plusieurs mondes
15.12.2008
Catherine et les livres
" A la neige, je me traîne sur les pentes glacées derrière les autres enfants en gémissant "maman". Ma peur et mon incapacité physique sont auprès d'elle des titres de noblesse. C'est comme ça qu'on voit que je suis intelligente. Le sens du ridicule que cherchent à m'imposer mon père ou ma soeur demeure totalement impuissant. Ils ne peuvent rien contre moi. J'aime lire. C'est l'essentiel.
Entre elle et moi, il y a une communauté sacrée, celle des livres. Elle m'a offert mon premier livre pour mes six ans : Oui-Oui à l'école. Je le lis à voix haute. Ensuite, je lis tous les Oui-Oui l'un après l'autre, puis tous les livres de la comtesse de Ségur, tous les livres de contes, japonais, russes, chinois, grecs, indiens, puis tous les Alice et les Club des Cinq. Je ne cesse pas de lire. Je lis, par collection, tous les livres de la maison et de la bibliothèque du quartier à laquelle elle est allée m'inscrire : la Bibliothèque rose, la collection Rouge et Or, la Bibliothèque verte, les Contes et légendes à la tranche blanche rayée de fines lignes dorées. Je suis la chouchoute des bibliothécaires. Au lycée, je lis auteur après auteur tous les romanciers rangés sur les rayons. Je ne lis pas pour lui faire plaisir mais parce que lire me passionne. A peine ai-je commencé un livre choisi par elle qu'elle me pose aussitôt la question : "Alors ? Ça te plaît ?" Il est rare qu'il ne me plaise pas. Nous avons les mêmes goûts, la même sensibilité. Je connais l'effort qu'il faut faire pour entrer dans un livre : ce n'est pas donné dès les premières lignes, il faut parfois traverser d'ennuyeuses descriptions, franchir vingt, trente, cinquante pages pour qu'une histoire s'empare de vous; ensuite elle ne vous lâche plus : on est récompensé de son effort au centuple. Ainsi, les romans de Balzac : je les lis les uns après les autres, désolée d'en achever un puisque je connais l'effort qu'il faudra faire pour apprivoiser le prochain, pour lier connaissance avec un nouveau livre qui est encore un étranger, froid et distant, alors que le précédent m'a laissée pantelante, exsangue, s'est tellement emparé de moi qu'il m'a vidée de tout autre désir que de celui de le dévorer. Pearl Buck, Mauriac, Balzac, Gide, Sartre, Dostoïevski, Flaubert, Aragon, Tolstoï, Proust, Heinrich Böll, Salinger, Fitzgerald et tant d'autres, des classiques et des moins connus, des français et des étrangers : je me régale. C'est plus qu'un plaisir : une délectation, une raison de vivre, l'unique. Il n'y a pas de plus grand bonheur que de retrouver chaque soir le livre qui vous attend, le plus présent, le plus prenant, le plus fidèle des amis. Rien ne compte à côté de ça. Elle le sait.
Si elle aime me voir lire, ce n'est pas seulement parce que ma passion pour la lecture et ma précocité indiquent que je suis une élève douée. C'est une passion bien au-delà des résultats scolaires. Il suffit d'un livre et d'entrer dedans. Ce qui se passe dans les livres est tellement plus beau, plus grand, plus juste et plus désintéressé que ce qui se passe dans la vie. Je lis, allongée sur mon lit, dès que je suis rentrée de l'école, puis du lycée, tout en mangeant du chocolat volé au supermarché. Lire, manger du chocolat, mes deux passions se complètent et s'harmonisent, elles me remplissent de tous côtés, le corps, l'esprit. Je savoure les romans comme les chocolats dont j'essaie tour à tour toutes les marques, Nestlé au riz, Suchard praliné, Lindt truffé, Lindt au lait, Lindt aux fraises, Côte d'Or aux noisettes, Côte d'Or au lait, Côte d'Or praliné en forme d'éléphant, Mars, Nuts. Ma gourmandise est un vice qui ne recueillerait certainement pas son approbation et que je dois lui cacher, mais je m'y sais autorisée par cette autre gourmandise qui m'a conquis à jamais en son coeur tous les privilèges. Je suis une élue. Elle rentre à la maison et me voit sur mon lit, ou sur le canapé du salon, absorbée dans un livre, prise par le style, passionnée par l'histoire, le regard absent, indifférente au reste du monde, ailleurs - dans un pays où les sentiments sont ciselés au marteau du sculpteur, le pays du mot juste, le pays de la forme. Je ne lui dis même pas bonsoir, je ne l'aide pas à mettre la table, je la laisse me servir, je demande à quitter la table avant le fromage. Elle est heureuse et soulagée comme si je faisais honneur à son oeuvre. Elle comprend que je n'ai pas envie de sortir prendre l'air, pas envie de faire du sport, pas envie de rester assise tout au long du repas familial qui n'en finit pas, pas envie d'aller à la messe, pas envie de me laver, pas envie d'éteindre le soir.
Lorsqu'il est en voyage d'affaires, je me relève alors qu'Anne dort, et je vais lire à ses pieds tandis qu'elle travaille à son bureau. Quand il rentre de voyage, il m'envoie me coucher avec un coup de pied au cul. Je le déteste. Il me gronde en découvrant que pour lire j'ai rallumé en cachette. Elle me défend. Il l'accuse de saper son autorité. Je souris. Elle et moi sommes d'ailleurs, de ce pays-là où l'idée et l'assemblage des mots qui l'exprime vous emplissent d'un bonheur qui n'a rien à voir avec les petites convoitises et déceptions de la vie quotidienne. Les règles d'éducation pour enfants normaux et soumis ne s'appliquent pas à nous. Quand on connaît la joie de s'oublier dans un roman, on ne peut que plaindre les malheureux qui ignorent cette félicité, les pauvres qui se soucient de mesquines choses réelles, les exclus du royaume de la phrase, papa, Anne."
[...]
"Il y a d'autres cercles sociaux que celui de Françoise. Son ami Jacques l'invite avec des écrivains : à sa grande déception elle découvre que ce n'est guère mieux. Les écrivains ne s'intéressent qu'à eux-mêmes et trouvent tout naturel qu'en vue de ce dîner on ait acheté leur dernier livre et qu'on l'ait lu. Il n'est pas question de dire ce qu'elle en a vraiment pensé; elle sent, face à elle, un amour-propre frémissant, aux aguets, dissimulant sa peur sous une carapace plus vernie et plus craquelée que l'hypocrisie de la bourgeoisie bien-pensante; et les écrivains sont finalement moins polis que les grands bourgeois."
Catherine Cusset - La haine de la famille, Ed. Gallimard 2001 & Folio 2002
14:27 Publié dans Jolis extraits | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : livres, lecture, romans, lectrice, dévorer, souvenirs, dans mes bras catherine
14.12.2008
La tendresse des loups - Stef Penney
Ce qui caractérise le plus ce roman, c'est sa puissance d'évocation : pendant quelques heures vous êtes au XIX° siècle, dans les grandes étendues enneigées du Canada, le froid est assassin et les regroupements en communautés épars. A Dove River, ce sont des écossais. Un trappeur français est retrouvé scalpé dans sa cabane, et des représentants de la compagnie arrivent pour élucider le meurtre. L'enquête mènera plusieurs personnes à la découverte d'une communauté religieuse Norvégienne, et surtout chacun à s'interroger sur le sens de sa vie...
C'est un roman riche et foisonnant, où l'on s'attache aux pas d'une multitude de personnes, chacune douée d'un formidable charisme. Madame Ross est le fil conducteur, femme dure, au lourd passé (asile), à la recherche de son fils adoptif, suspecté. Mais chaque être ici mis en scène se révèle bien plus complexe qu'il n'y parait, et sur chacun d'eux flotte une menace immanente et permanente. Le pognon, ce sale moteur, mène encore et toujours la danse finale, mais il est bien chétif face à l'immensité hostile de la nature. Et c'est sans doute ce qui ressort le plus fortement de ces pages que l'on dévore, le décalage entre la petitesse des hommes (au sens propre comme au figuré) et la toute puissance des éléments. Avantage indéniable à ceux qui les respectent...
Le cruel désenchantement des pensées des uns et des autres, la brutale force de vie, et une intrigue solide et nourrie font de ce premier roman (!) un moment très fort de lecture. Je recommande !
Ed. Belfond, 2008, 446 p., 22 €
Traduit de l'anglais (Ecosse) par Pierre Furlan
Titre original : The Tenderness of Wolfes
(Par contre, les loups sont vraiment juste dans le titre, ou une pensée vague omniprésente...)
07:34 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, canada, 19°, grands froids, indiens, survivre, suspens
12.12.2008
Les 6 meilleurs livres de 2008
Qu'est ce qui surnage de tout ce que j'ai lu en 2008 ?
1/ Richard Powers - La chambre aux échos (parce que c'est le meilleur écrivain vivant, tout simplement)
2/ Richard Russo - Le pont des soupirs (parce que son humour tendre me touche infiniment)
3/ Nuala O'Faolain : Best love Rosie (parce que la prose de cette auteure est la plus chaleureuse qui soit)
4/ Dan Simmons - Terreur (parce que c'est de la brique qu'on ne lâche pas, qu'on a froid et peur !!)
5/ R.J. Ellory - Seul le silence (pour son oppression douce, sa douloureuse beauté)
6 / Christine Jeanney - Charlémoi (parce que j'ai rarement lu un premier roman aussi chatoyant)
Ce sont vraiment les six romans qui m'ont marquée cette année, que je n'hésite pas à recommander au même titre que Le prince des marées ou La découverte du ciel, grands romans s'il en est. (Il faut absolument lire Harry Mulisch !! Il n'est pas assez connu !!)
Ce qui ne veut absolument pas dire, bien entendu, que le reste de mes lectures n'est pas à recommander ;o)
14:51 Publié dans Autour du livre | Lien permanent | Commentaires (45) | Envoyer cette note | Tags : top of the books, listes, achetez les yeux fermés

