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28.01.2009
Au bon roman - Laurence Cossé
"Il existe des amitiés qui n'engagent à rien, et pour autant ne sont pas vaines."
"- Vous voulez un grog ?
- Un thé plutôt.
Pas d'alcool, traduisit Ivan. Pas d'excitation, pas de rêve. Pas de rires, pas de projets."
Ivan Georg (prononcer Gé-orgue) et Francesca Aldo-Valbelli épouse Doutremont s'associent un jour pour ouvrir une librairie très spécialisée : Au bon roman. Leur credo est simple, voir naïf : "L'important n'est pas que nous ayons tous les bons romans, mais que nous n'ayons que des bons romans. ". Pour les choisir, ils fondent un comité constitué de huit écrivains auxquels ils demandent le secret absolu. Ces derniers ne connaissent pas l'identité des autres, et communiquent avec nos libraires sous pseudo. Chacun remet sa liste de six cent bons romans, tous sont achetés, les listes étant réactualisées chaque année.
Le succès est immédiatement au rendez-vous. Mais très vite, les attaques virulentes commencent, sur tous les flancs : totalitarisme, librairie bourge, kapos, élitisme, forfanterie,"d'où parlent-ils ?". On s'en prend rapidement aux personnes, avec de basses calomnies, puis, plus grave, quelques membres du comité sont identifiés et molestés. Il faut alors se résoudre à contacter la police...
Un minuscule bémol sur la construction, que je trouve alambiquée : première partie sur les accidents des membres du comité, vif du sujet enfin sur deux parties, le récit de la création de la librairie et son succès, puis les attaques; quatrième et dernière partie sur le déclin désenchanté de Francesca (qui est donc plus de l'ordre amoureux que littéraire), et révélation du nom du narrateur. C'est romanesque, certes, mais pas forcément nécessaire.
Par contre, ce roman est une bombe qui va en ruiner plus d'un(e). Non content d'évoquer à tour de bras des oeuvres toutes plus alléchantes les unes que les autres, il parle de la lecture avec des passages rien moins que merveilleux. Détaillons quelque peu, tant pis pour la longueur, il y a tant à dire !
Il semble que Laurence Cossé s'intéresse dans tous ses livres au pouvoir, sous toutes ses formes. C'est pourquoi ici elle n'a cité aucun écrivain en position de pouvoir (appartenant à un organe de presse, un jury etc.)
Le moment-clé ou les attaques se déchaînent contre la librairie m'a plongée dans des abîmes de réflexion. J'ai reconnu, pour les avoir un jour proférés, quelques arguments des adversaires. J'ai réalisé l'étendue de ma méprise, avec des passages comme :
"L'idée était qu'on ne peut pas opposer littérature populaire et littérature élitiste, qu'il est même sans intérêt de vouloir les distinguer, outre que c'est bien difficile. L'une et l'autre comptant quantité de livres anodins et quelques chefs-d'oeuvre, la seule distinction qui vaille consiste à promouvoir les grands livres, dont certains sont très simples et d'autres difficiles.
- Puisqu'il s'agit de vous défendre, ajouta Delvaux, si vous le permettez, j'irai plus loin. Je voudrais écrire qu'à l'inverse, traiter les livres médiocres à l'égal des bons, et tout offrir comme si tout se valait, a beaucoup à voir avec le mépris, car c'est de la démagogie. Et la démagogie postule que le commun sera toujours le commun."
Et puis un passage extraordinaire, signé de la main de Francesca, en réponse à l'atroce diffamation dont elle est victime, que je ne peux reproduire dans son intégralité car il est long, et signifiant (il faut avoir lu le reste pour en saisir les portées intimes). Mais quelques extraits, comme "Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larmes tant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance;" "Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous." " Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent;" "Nous voulons des romans bons."...
...
J'ai lu ce roman comme en état de grâce, comme le cerveau grand ouvert et prêt à accueillir chaque mot pour s'en repaître à l'infini. J'ai rempli 9 pages de notes, je l'ai gribouillé dans tous les sens, corné, souligné, cassé. Puis j'ai encore passé des heures sur le net pour me renseigner sur chacun des romans évoqués, et j'ai établi une liste, par ordre d'apparition, de ceux que je veux me procurer.
Ma liste :
Noëlle Revaz - Rapport aux bêtes
Fruterro & Lucentini - L'amant sans domicile fixe / La femme du dimanche
Cormac Mccarthy : Tout
Pierre Michon - Vies minuscules
Nancy Mitford - L'amour dans un climat froid (épatant, dit Francesca, mais pas à sa place en les murs de Au bon roman)
John Berger - La cocadrille
Vassili Grossman - Vie et destin
Nicolas Bouvier : Tout
Christian Gailly : Be bop
Hélène Frappat - Sous réserve
Daniel Arsand - En silence
Eudora Welty
Gadda - La connaissance de la douleur
Peter Carey - Ma vie d'imposteur
Marc Bernard - Pareils à des enfants
Stephen Crane - Le bateau ouvert
Benoziglio - Louis Capet, suite et fin
Andric - La chronique de Travnik
Saramago - L'autre comme moi
Marina Tsvetaïeva - Vivre dans le feu
Shirley Hazzard - Le grand incendie
Eric Laurrent - Clara Stern
Sylvain Tesson - Petit traité sur l'immensité du monde
Marcel Aymé - La-Table-aux-crevés
Augustina Bessa-Luis - Le confortable désespoir des femmes
Iegor Gran - Les trois vies de Lucie
Ed. Gallimard, Janvier 2009, 497 p., 22 €
Clarabel en parle aussi.
05:37 Publié dans Excellent | Lien permanent | Commentaires (43) | Envoyer cette note | Tags : librairie, libraires, livres, littérature, monde de l'édition, amour des livres, sublime


Commentaires
Écrit par : cathulu | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : LVE | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : fashion | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireLes extraits écrits par Francesca me plaisent beaucoup, oh, tiens, ma médiathèque l'a commandé (ma ville est formidable), allez, dans un mois, il est entre mes mains. J'espère. :-)
Écrit par : erzébeth | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Doriane | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireFranchement, tu devrais avoir honte!
J'espère, au moins, que ta mauvaise concience te travaille...
Écrit par : Anne | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Clarabel | 28.01.2009
Répondre à ce commentairete voilà avec des idées de lecture pour quelque temps :-D
Écrit par : Laure | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Meria | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : antigone | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireBon, si j'ai encore quelques hésitations au sujet de "Au zénith", "Au bon roman" est vraiment un livre à considérer pour mes achats de février ;-) Les charmes d'une Clarabel et d'une Cuné conjugués, on ne peut pas y résister. D'autant plus que la dernière fois que je me suis laissée tenter, c'était banco !
Écrit par : bookomaton | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Solène | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : liliba | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireA acheter, c'est sûr, parce qu'il fait vraiment partie de ces romans qu'on a besoin de marquer, annoter, tripoter.
La lettre ouverte de Francesca est bouleversante, je l'ai lue à haute voix à mon mari et je m'étranglais d'émotion, impossible de le faire d'une traite.
Il y a une puissance émotionnelle assez faramineuse.
Écrit par : Cuné | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Karine :) | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireJe cours me le procurer !
Écrit par : lily | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireBon ok, je plaisante!
Je note celui là...parce que ça parle de livres, de libraires, de littérature, j'aime bien le thème par ce que tu surlignes...merci Cuné!
Écrit par : Annie | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Loula | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireAnnie je ne connais pratiquement aucun d'entre eux moi non plus, c'est justement l'occasion :-D
Écrit par : Cuné | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Leiloona | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Emjy | 28.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 29.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Florinette | 29.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Tamara | 29.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 29.01.2009
Répondre à ce commentaireBien à vous.
PS : l'un des deux, Fruttero , ou Lucentini, est mort récemment.
Écrit par : Bernard | 30.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 30.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Frisette | 01.02.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 01.02.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : delphine | 11.02.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 12.02.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Lau(renceV) | 19.02.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : CATHERINE POUJOL | 08.04.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 08.04.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : clochette | 23.07.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 23.07.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Marie L. | 13.12.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : elou | 21.12.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 21.12.2009
Répondre à ce commentairej'ai aimé le désir de créer la librairie idéale loin des diktats de la mode
mais je ne suis pas sure que ce soit pour moi la liste idéale
à trop vouloir ne pas citer les "influents" elle n'en cite aucun et c'est dommage
Reste de jolis citations et surtout un ode à la lecture
Écrit par : laurence | 18.05.2010
Répondre à ce commentairej'ai aimé le désir de créer la librairie idéale loin des diktats de la mode
mais je ne suis pas sure que ce soit pour moi la liste idéale
à trop vouloir ne pas citer les "influents" elle n'en cite aucun et c'est dommage
Reste de jolis citations et surtout un ode à la lecture
Écrit par : laurence | 18.05.2010
Répondre à ce commentaireEt en effet l'auteur ouvre encore tant d'autres portes vers d'autres oeuvres !
A lire absolument !!!
Écrit par : s@lv@ | 10.07.2010
Répondre à ce commentaireÉcrire un commentaire