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30.01.2009
Vingt et un tableaux (et quelques craies) - François Gravel
Enseigner les sciences économiques en cégep, au Québec, depuis plus de vingt ans : que peut-on en dire ? François Gravel énumère ici
quelques moments, marquants ou non, quelques sensations fugaces, de son statut si particulier de prof également écrivain.
Ce sont des anecdotes, et à ce titre elles ne souffrent pas de dater de plus de dix ans déjà maintenant, même s'il serait forcément intéressant de lire sur le même sujet un texte plus récent.
Rapports aux élèves, aux autres profs, aux méthodes pédagogiques, aux méthodes de correction, spleen de fin d'année, la plume de François Gravel sait nous émouvoir et nous faire sourire tour à tour, et exposer de vrais problèmes de fond sous une douceur apparente.
Ainsi l'histoire de Lydia lui laisse-t-elle un goût amer, tout comme au lecteur. Vraisemblablement souffrante d'une déficience neurologique non identifiée, Lydia est une bosseuse, une courageuse, qui s'accroche de toutes ses forces qu'elle disperse en vain, en passant des heures à apprendre ses notes qui n'ont strictement aucun sens. Après lui avoir consacré beaucoup de temps, l'avoir aidée dans la mesure de ses moyens, le prof de sciences-éco se résout, la mort dans l'âme, à la recaler à l'examen final. Or, lorsqu'il consulte son dossier du secondaire, il voit qu'elle est arrivée jusqu'au cégep en flirtant toujours avec la moyenne. Aurait-il dû lui aussi se décharger du problème sur ses collègues universitaires, lui faire passer le pallier par empathie, au "mérite", sans tenir compte de sa réelle inaptitude ?...
Ou ce petit passage ironique, dans le tableau où il explique qu'il a toujours pu compter sur ses collègues des autres matières pour combler sa curiosité, lui expliquer ce qui lui échappait dans leurs spécialités, sauf exceptions :
"Jamais je n'ai senti chez eux la moindre trace de mépris envers mon ignorance. J'ajouterais même que leur gentillesse est directement proportionnelle à leur compétence.
Il y a quand même des exceptions, évidemment, ce dont j'ai eu la triste confirmation aujourd'hui, à la cafétéria du personnel. J'étais assis à la même table qu'un jeune professeur qui me citait les propos d'un de ses auteurs préférés. Comme ces propos me paraissaient plutôt obscurs, j'ai commis l'erreur de lui demander des éclaircissements, lui avouant du même coup que je n'avais jamais lu cet auteur et même, pis encore, que je n'en avais jamais entendu parler.
Je l'ai alors senti grandir de six pouces et se gonfler d'orgueil, tandis que sa bouche se tordait en une moue dédaigneuse :
- Ce n'est pas un auteur facile, évidemment (sinon tu penses bien que je ne m'abaisserais pas à le lire), mais il faut l'avoir lu (le lire, ça ne compte pas; c'est l'avoir lu qui importe), sinon on ne comprend rien à la pensée contemporaine...
Il y a donc quelques exceptions, heureusement assez rares. Ce que je ne m'explique pas, c'est que ces exceptions enseignent presque toujours la littérature. Dommage qu'il n'y ait pas assez de postes pour ces gens-là, dans les universités. On en serait débarrassés."
Un recueil agréable et sympathique.
Ed. Québec Amérique, 1998, 168 p.
L'avis de Frisette, que je remercie pour le cadeau !
05:23 Publié dans Pas mal | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : quebec, cegep, professeur, vision de l'enseignement


Commentaires
Écrit par : cathulu | 30.01.2009
Répondre à ce commentaireEt des pédants lettrés, en fac, on en a déjà beaucoup, merci ;-P
(j'avais un prof qui adorait émailler son discours (déjà ardu) avec des citations, mais il achevait sa citation avec un "Comme disait l'autre", sans nous dire comment il s'appelait, l'Autre - parce que pour lui, ça coulait de source qu'on connaissait, et personne n'osait lui poser des questions, parce qu'il aurait été affligé de nous savoir aussi incultes. Hyper agréable ;-) )
Écrit par : erzébeth | 30.01.2009
Répondre à ce commentaireMais je remarque moi aussi que la pédanterie est souvent du côté des profs de lettres, c'est affreux. J'en côtoie un specimen particulièrement gratiné cette année, que j'évite le plus possible (malheureusement je suis obligée de lui parler à cause d'un dispositif pédagogique particulier), cette femme est un boulet, il n'y a pas d'autre mot.
Écrit par : fashion | 30.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Franck Bellucci | 30.01.2009
Répondre à ce commentaireJe suis aussi contente de voir que cette lecture a su te toucher. Quoique, François Gravel a une écriture qui a ce don, du moins à mon humble avis. :)
Écrit par : Frisette | 30.01.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Frisette | 30.01.2009
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