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31.01.2009

L'héritier des abîmes - Serge Brussolo

Liliana Caine a connu un grand succès médiatique en rédigeant la biographie d'un enfant assassin. Ca lui a tourné la tête, elle a dilapidé sa brussolo.jpgfortune, et se trouve fort dépourvue maintenant que la bise est venue. C'est pourquoi elle accepte de rédiger les mémoires de Morton Savannah, l'illuminé aux neuf cent millions de fidèles à travers le monde. Il écrit de fort mauvais romans d'aventure, supposés être, à l'égal de Nostradamus, des prévisions pour le futur (et incidemment la clef pour sauver le monde), basées sur l'Atlantide. Pour ce faire, elle doit se plier aux règles de la communauté qu'il a érigée autour de lui, et vivre comme étaient supposés le faire les Atlantes...

Ce roman est excessif, dans tous les sens du terme. Le lire au premier degré serait une erreur, car si on accepte le côté grand guignolesque une fois pour toutes, on prend un certain plaisir à suivre les péripéties qui démontrent la puissante imagination de Serge Brussolo. Bourré d'étonnantes, d'énormes et d'incongrues coïncidences, il ne cesse de relancer l'action au mépris de toute vraisemblance ou toute épaisseur des personnages. Mais ça fonctionne, pourtant, il est sympathique par exemple de passer quelques temps à vivre à l'ancienne, de fabriquer son propre papier ou sa propre encre, de manger frugalement et de voir ses muscles se dessiner par le travail des champs. Bien sûr ça assassine à tour de bras un peu partout et le monde n'est plus qu'un vaste repaire d'illuminés, mais on ferme les yeux.

Pour ma part, je me suis prise au jeu au moment très précis où notre héroïne frondeuse accepte de participer à une reconstitution dangereuse d'une scène d'un des romans : je me suis alors retrouvée dans cet épisode des Gilmore girls où Rory rencontre Logan et accepte de sauter en crinoline et ombrelle, lors du week-end où elle fait un reportage sur le club mystérieux auquel il appartient; elle sait qu'il s'agit là de bêtises bravaches, mais quelque part la séduction est déjà à l'oeuvre...

 

Ed. Plon, Janvier 2009, 331 p., 20 €

 

 

30.01.2009

Vingt et un tableaux (et quelques craies) - François Gravel

Enseigner les sciences économiques en cégep, au Québec, depuis plus de vingt ans : que peut-on en dire ? François Gravel énumère ici gravel.jpgquelques moments, marquants ou non, quelques sensations fugaces, de son statut si particulier de prof également écrivain.

Ce sont des anecdotes, et à ce titre elles ne souffrent pas de dater de plus de dix ans déjà maintenant, même s'il serait forcément intéressant de lire sur le même sujet un texte plus récent.

Rapports aux élèves, aux autres profs, aux méthodes pédagogiques, aux méthodes de correction, spleen de fin d'année, la plume de François Gravel sait nous émouvoir et nous faire sourire tour à tour, et exposer de vrais problèmes de fond sous une douceur apparente.

Ainsi l'histoire de Lydia lui laisse-t-elle un goût amer, tout comme au lecteur. Vraisemblablement souffrante d'une déficience neurologique non identifiée, Lydia est une bosseuse, une courageuse, qui s'accroche de toutes ses forces qu'elle disperse en vain, en passant des heures à apprendre ses notes qui n'ont strictement aucun sens. Après lui avoir consacré beaucoup de temps, l'avoir aidée dans la mesure de ses moyens, le prof de sciences-éco se résout, la mort dans l'âme, à la recaler à l'examen final. Or, lorsqu'il consulte son dossier du secondaire, il voit qu'elle est arrivée jusqu'au cégep en flirtant toujours avec la moyenne. Aurait-il dû lui aussi se décharger du problème sur ses collègues universitaires, lui faire passer le pallier par empathie, au "mérite", sans tenir compte de sa réelle inaptitude ?...

Ou ce petit passage ironique, dans le tableau où il explique qu'il a toujours pu compter sur ses collègues des autres matières pour combler sa curiosité, lui expliquer ce qui lui échappait dans leurs spécialités, sauf exceptions :

"Jamais je n'ai senti chez eux la moindre trace de mépris envers mon ignorance. J'ajouterais même que leur gentillesse est directement proportionnelle à leur compétence.

Il y a quand même des exceptions, évidemment, ce dont j'ai eu la triste confirmation aujourd'hui, à la cafétéria du personnel. J'étais assis à la même table qu'un jeune professeur qui me citait les propos d'un de ses auteurs préférés. Comme ces propos me paraissaient plutôt obscurs, j'ai commis l'erreur de lui demander des éclaircissements, lui avouant du même coup que je n'avais jamais lu cet auteur et même, pis encore, que je n'en avais jamais entendu parler.

Je l'ai alors senti grandir de six pouces et se gonfler d'orgueil, tandis que sa bouche se tordait en une moue dédaigneuse :

- Ce n'est pas un auteur facile, évidemment (sinon tu penses bien que je ne m'abaisserais pas à le lire), mais il faut l'avoir lu (le lire, ça ne compte pas; c'est l'avoir lu qui importe), sinon on ne comprend rien à la pensée contemporaine...

Il y a donc quelques exceptions, heureusement assez rares. Ce que je ne m'explique pas, c'est que ces exceptions enseignent presque toujours la littérature. Dommage qu'il n'y ait pas assez de postes pour ces gens-là, dans les universités. On en serait débarrassés."

Un recueil agréable et sympathique.

 

Ed. Québec Amérique, 1998, 168 p.

 

L'avis de Frisette, que je remercie pour le cadeau !

 

29.01.2009

Soins intensifs - Alan Bennett

bennett 2.gifAu départ était un scénario pour un téléfilm de la BBC. En voulant préciser sa pensée au réalisateur, Alan Bennett a rédigé son histoire en prose, ce qui donne ce court roman, au format pratique pour être trimbalé dans son sac.

Midgley est un professeur d'anglais d'une quarantaine d'années, effaré devant le faible niveau de ses élèves, et l'attitude de leurs parents. En famille, il est tout autant dans le flou, a l'impression que si sa femme et son père s'entendent si bien c'est unis dans le mépris qu'ils lui portent tous deux.

Advient que son père, après une attaque cardiaque sérieuse, est en phase terminale à l'hôpital. Il décide alors de le veiller jusqu'au bout, pour se montrer digne à ses propres yeux. Seulement l'agonie va se prolonger quelque peu et notre héros va faillir, une fois de plus...

C'est mordant et sympathique, ça reste malgré tout un peu sommaire, ou trop court, peut-être.

 

Ed. Denoël, 2006, 125 p., 12 €

Traduit de l'anglais par Pierre Menard

Titre original : Father ! Father ! Burning Bright

 

28.01.2009

Au bon roman - Laurence Cossé

"Il existe des amitiés qui n'engagent à rien, et pour autant ne sont pas vaines."cossé.jpg

 

"- Vous voulez un grog ?

- Un thé plutôt.

Pas d'alcool, traduisit Ivan. Pas d'excitation, pas de rêve. Pas de rires, pas de projets."

 

Ivan Georg (prononcer Gé-orgue) et Francesca Aldo-Valbelli épouse Doutremont s'associent un jour pour ouvrir une librairie très spécialisée : Au bon roman. Leur credo est simple, voir naïf : "L'important n'est pas que nous ayons tous les bons romans, mais que nous n'ayons que des bons romans. ". Pour les choisir, ils fondent un comité constitué de huit écrivains auxquels ils demandent le secret absolu. Ces derniers ne connaissent pas l'identité des autres, et communiquent avec nos libraires sous pseudo. Chacun remet sa liste de six cent bons romans, tous sont achetés, les listes étant réactualisées chaque année.

Le succès est immédiatement au rendez-vous. Mais très vite, les attaques virulentes commencent, sur tous les flancs : totalitarisme, librairie bourge, kapos, élitisme, forfanterie,"d'où parlent-ils ?". On s'en prend rapidement aux personnes, avec de basses calomnies, puis, plus grave, quelques membres du comité sont identifiés et molestés. Il faut alors se résoudre à contacter la police...

Un minuscule bémol sur la construction, que je trouve alambiquée : première partie sur les accidents des membres du comité, vif du sujet enfin sur deux parties, le récit de la création de la librairie et son succès, puis les attaques; quatrième et dernière partie sur le déclin désenchanté de Francesca (qui est donc plus de l'ordre amoureux que littéraire), et révélation du nom du narrateur. C'est romanesque, certes, mais pas forcément nécessaire.

Par contre, ce roman est une bombe qui va en ruiner plus d'un(e). Non content d'évoquer à tour de bras des oeuvres toutes plus alléchantes les unes que les autres, il parle de la lecture avec des passages rien moins que merveilleux. Détaillons quelque peu, tant pis pour la longueur, il y a tant à dire !

Il semble que Laurence Cossé s'intéresse dans tous ses livres au pouvoir, sous toutes ses formes. C'est pourquoi ici elle n'a cité aucun écrivain en position de pouvoir (appartenant à un organe de presse, un jury etc.)

Le moment-clé ou les attaques se déchaînent contre la librairie m'a plongée dans des abîmes de réflexion. J'ai reconnu, pour les avoir un jour proférés, quelques arguments des adversaires. J'ai réalisé l'étendue de ma méprise, avec des passages comme :

"L'idée était qu'on ne peut pas opposer littérature populaire et littérature élitiste, qu'il est même sans intérêt de vouloir les distinguer, outre que c'est bien difficile. L'une et l'autre comptant quantité de livres anodins et quelques chefs-d'oeuvre, la seule distinction qui vaille consiste à promouvoir les grands livres, dont certains sont très simples et d'autres difficiles.

- Puisqu'il s'agit de vous défendre, ajouta Delvaux, si vous le permettez, j'irai plus loin. Je voudrais écrire qu'à l'inverse, traiter les livres médiocres à l'égal des bons, et tout offrir comme si tout se valait, a beaucoup à voir avec le mépris, car c'est de la démagogie. Et la démagogie postule que le commun sera toujours le commun."

Et puis un passage extraordinaire, signé de la main de Francesca, en réponse à l'atroce diffamation dont elle est victime, que je ne peux reproduire dans son intégralité car il est long, et signifiant (il faut avoir lu le reste pour en saisir les portées intimes). Mais quelques extraits, comme "Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larmes tant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance;" "Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous." " Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent;" "Nous voulons des romans bons."...

...

J'ai lu ce roman comme en état de grâce, comme le cerveau grand ouvert et prêt à accueillir chaque mot pour s'en repaître à l'infini. J'ai rempli 9 pages de notes, je l'ai gribouillé dans tous les sens, corné, souligné, cassé. Puis j'ai encore passé des heures sur le net pour me renseigner sur chacun des romans évoqués, et j'ai établi une liste, par ordre d'apparition, de ceux que je veux me procurer.

Ma liste :

Noëlle Revaz  - Rapport aux bêtes

Fruterro & Lucentini - L'amant sans domicile fixe / La femme du dimanche

Cormac Mccarthy : Tout

Pierre Michon - Vies minuscules

Nancy Mitford - L'amour dans un climat froid (épatant, dit Francesca, mais pas à sa place en les murs de Au bon roman)

John Berger - La cocadrille

Vassili Grossman - Vie et destin

Nicolas Bouvier : Tout

Christian Gailly : Be bop

Hélène Frappat - Sous réserve

Daniel Arsand - En silence

Eudora Welty

Gadda - La connaissance de la douleur

Peter Carey - Ma vie d'imposteur

Marc Bernard - Pareils à des enfants

Stephen Crane - Le bateau ouvert

Benoziglio - Louis Capet, suite et fin

Andric - La chronique de Travnik

Saramago - L'autre comme moi

Marina Tsvetaïeva - Vivre dans le feu

Shirley Hazzard - Le grand incendie

Eric Laurrent - Clara Stern

Sylvain Tesson - Petit traité sur l'immensité du monde

Marcel Aymé - La-Table-aux-crevés

Augustina Bessa-Luis - Le confortable désespoir des femmes

Iegor Gran - Les trois vies de Lucie

 

 

 

Ed. Gallimard, Janvier 2009, 497 p., 22 €

 

Clarabel en parle aussi.

 

27.01.2009

La Mallorée - David Eddings

eddings 6.jpgTome 1. Les Gardiens du Ponant

C'est avec l'enfance de Mission que débute le cycle de La Mallorée, tout comme en son temps Garion était le jeune foufou de La Belgariade. On prend des nouvelles de tout le monde, les différents peuples continuent à intriguer les uns contre les autres, et plein de nouveaux-nés couronnent les unions. Notamment le fils de Garion et Ce'Nedra, dont l'enlèvement lance la nouvelle prophétie (enfin, le changement de couleur de l'orbe l'avait déjà initiée) : une nouvelle quête doit être entreprise, dont l'issue signera l'arrêt définitif des deux destins possibles; que ce soient les ténèbres ou la lumière, celui qui vaincra installera son monde pour le reste des temps (qui est d'ailleurs très étrangement considéré par le genre humain, nous apprend un vieil arbre).

N'en déplaise à Chimère, on s'installe dans ce premier tome en chaussons : tout nous est immédiatement familier, l'humour est peut-être un poil forcé (voir caricatural dans certaines scènes) et il y a abus de petits clichés (les rires cristallins, tout ça) mais tout passe, tant on aime nos personnages.

Ainsi j'ai été ravie de faire la connaissance de Liselle, mes antennes ont vibré à l'unisson de celles de Silk, et j'ai été horrifiée par son traitement lors de l'attaque de Jarviksholm, avant de comprendre, comme nos héros, de quoi il retournait. Ouf, j'avais bondi dans mon siège ! Ravie aussi de retrouver, même très brièvement, les charmants palustres.

Et toujours impatiente de me plonger dans le tome suivant !

 

Ed. Pocket, 1992, 439 p., 7,70 € Titre original : Guardians of the West

 

 

Tome 2. Le roi des Murgos

Ce tome est bouillonnant, riche en action et révélations diverses. C'est la première fois que je renâcle quelque peu, j'ai eu du mal à entrer eddings 7.GIFdedans et puis soudain j'avais englouti les trois quarts et je ne pouvais plus m'arrêter : comme Cheval, je me demande si Eddings ne fait pas effectuer au lecteur quelques cabrioles qui détendent le temps :-D

Alors quels sont les éléments marquants ? Le nom de Mission nous est révélé, Essaïon, et ce n'est que justice : ils ont tous au moins deux noms là-dedans et le pauvrinou se coltinait un surnom depuis le début. Et puis bien sûr arrive ce fabuleux personnage d'Urgit qui détonne, à tout le moins, en roi des Murgos ! De nombreuses scènes ont un traitement quasi cinématographique (ah, voir les différentes espèces matérialisées !) et je m'imaginais celle où le même acteur, évidemment, jouerait les deux rôles, quelque peu grimmé... Car Urgit est le demi-frère d'un de nos compagnons, ce qui lui octroie une agilité mentale bien inconnue chez son peuple :-D

J'ai rêvé de nez frémissants, de langage secret en langue des signes, de semaines sur un bateau qui se terminent par un échouage catastrophe, je crois que je suis totalement, irrémédiablement, et très volontairement, Eddingsisée :-D

 

Ed. Pocket, 1993, 447 p., 8,10 € Titre original : King of the Murgos

 

eddings 8.gifTome 3. Le Démon Majeur de Karanda

 

Où nous faisons plus ample connaissance avec les démons, donc. Sont fort peu avenantes, ces bestioles-là. Déjà qu'ils se retournent quasi systématiquement contre la personne qui les a invoqués au moindre relâchement de la concentration, ils essayent en plus de se reproduire avec des humaines et je vous laisse deviner comment se passe l'accouchement... Sinon on rencontre également une belle épidémie de peste, et on se rend compte de plus en plus que cette nouvelle quête menant à la confrontation finale des enfants de Lumière et Ténèbres ressemble belle et bien à la quête de l'orbe : les épisodes s'enchaînent immanquablement dans le même ordre, même s'ils sont fort différents en Mallorée. On nous rappelle de temps en temps que l'un d'entre eux doit mourir pour la réalisation de la prophétie, et je ne cesse de me demander qui sera le malheureux...

 

Ed. Pocket, 1993, 412 p., 8,10 € Titre original : The Demon Lords of Karanda

 

Tome 4. La sorcière de Darshivaeddings 9.jpg

"Moi, j'veux rein chavoir d'toutes ches j'hichtoires"

Oh my, il n'y a plus qu'un tome après celui-ci, l'angoisse commence à m'étreindre, d'autant plus que l'on se rapproche de l'affrontement final. Quel plaisir de débuter le tome avec Porenn, que l'on retrouve aussi au chapitre 12, cette petite reine est chère à mon coeur, et la voir s'occuper de Vella me plaît infiniment. Je trouve les personnages féminins beaucoup plus réussis que ces messieurs, qui sont quand même dans leur immense majorité dépeints comme de parfaits benêts (sauf le mirifique Silk...). Et puis c'est très bon aussi de voir les anciens compagnons se creuser la cervelle pour suivre Garion malgré tout, sans gêner la prophétie. Quel plaisir enfin de faire connaissance avec la louve ! A ce stade de lecture, je me doute qu'Essaïon jouera un grand rôle et je regrette qu'il soit mis de côté pour le moment, j'aurais aimé connaître dès à présent le secret de sa sérénité imperturbable !

Ed. Pocket, 1994, 508 p., 7,20 € Titre original : The Sorceress of Darshiva

 

eddings 10.gifTome 5. La Sibylle de Kell

Contrairement à l'épilogue de La Belgariade, ce tome final est construit de manière apaisante, et l'on tourne la dernière page avec un sentiment de sérénité et de plénitude.

Chaque chose se produit ainsi qu'il en avait été décidé de tout temps, l'ultime confrontation est digne, et il nous est accordé de prendre congé individuellement avec chaque personnage qui nous tenait en haleine depuis 10 tomes.

De manière peut-être un peu plus prononcée encore que dans le reste des tomes, on sent une grande nonchalance dans l'humour, ça vanne à tout va, ça ne se prend pas du tout au sérieux.

"- J'ai faim, Garion, et quand j'ai le ventre creux mon cerveau tourne à vide.

- Ce phénomène de vases communicants expliquerait bien des choses, nota platement Beldin. Tu n'as pas dû manger beaucoup quand tu étais plus jeune."

Mention spéciale à Mandorallen dont le langage plein de fioritures m'a enchantée tout du long. Morceau choisi :

"Messire, reprit Mandorallen en tournant sa grande carcasse vers le baron, je Te trouve la silhouette des plus disgracieuses et la face pareille à un derrière de singe. Ta barbe me semble de plus une offense au bon goût, par sa semblance avec certaine bourre scabreuse, plus propre à orner, si l'on ose dire, le postérieur d'un chien bâtard qu'un visage humain. Se pourrait-il que Ta mère ait eu, dans un moment de sauvage lascivité, des rapports avec un bouc de passage ?

[...] Il ôta son gantelet.

La coutume voulait que l'on jette son gantelet à terre, devant son ennemi, pour le défier. Mandorallen rata le sol. Le jeune baron recula en crachant du sang et quelques dents."

Je confesse les yeux qui piquent au moment très précis où Vella remet ses dagues... Et je dois à Polgara la découverte du porridge, aussi étrange que cela paraîsse. J'en avale depuis des bols entiers, tout comme je buvais des litres de tisane en lisant Robin Hobb... De l'influence des cycles de Fantasy sur la vie quotidienne : ils font maigrir ;o)

Bref, un cycle incontournable, à plus d'un titre, des heures délicieuses et souriantes. Merci, David Eddings.

 

Ed. Pocket, 1994, 446 p., 7,20 €

Titre original : Seeres of Kell

 

Traduction (USA) de Dominique Haas

 

(Prochaine étape les 4 tomes relatifs à la jeunesse de Belgarion et Polgara)

26.01.2009

La Reine des lectrices - Alan Bennett

bennett.jpg

"Y a-t-il un plus grand plaisir que de découvrir un bon auteur ? [...] A fortiori lorsqu'il a écrit une bonne douzaine d'ouvrages !"

 

Au palais de Buckingham, ils sont quelques-uns à recueillir unanimement l'opprobre contre eux : ce sont les chiens de Sa Majesté Elisabeth II. Ce jour-là, alors qu'elle tente de les récupérer (ils sont à leur habitude partis en trombe en aboyant fort inélégamment), la Reine croise la route du bibliobus. Par correction, parce que c'est inscrit dans ses gènes, elle emprunte un livre au hasard; c'est le début d'une plongée qui dira quelque chose à nombre d'entre nous dans l'univers de la lecture.

La Reine lit, et plus elle lit, plus elle a envie de lire. Ce qui déjà passe pour étrange dans un univers lambda (mais que cache cette fuite éperdue dans la lecture ?) devient un problème concret lorsqu'on est à la tête d'un royaume. D'ailleurs, Sa Majesté se serait-elle soudainement passionnée pour la culture des vers à soie que c'eût été la même chose : la Reine ne peut s'adonner à une passion, c'est injuste pour les autres loisirs.

Mais notre copine n'en a cure, et elle passe par toutes les étapes classiques : elle néglige ses charges (mais Lizzie a une troupe de domestiques, le concret du quotidien est assuré !), porte - so shocking - la même tenue plusieurs fois à quinze jours d'intervalle, bâcle les cérémonies, en clair bassine tout le monde (ah le coup de fil du conseiller particulier du premier ministre !) avec les livres et cela ne peut durer.

Que va faire l'Angleterre ?...

Ce court roman est un immense pied-de-nez et un bonheur de lecture. Léger, fin, subversif en douceur, coquin et malicieux, il ne cesse de fournir des extraits précieux et je l'ai lu en boucle avant de me décider à lever le pied. Oui, oui, je ne voulais pas quitter ces pages qui me semblent révéler d'autres sens à chaque relecture, qui est un condensé de vitamines et dans lequel je me reconnais, pour tout dire, énormément ;o)

 

Ed. Denoël, 2009, 174 p., 12 €

Traduit de l'anglais par Pierre Ménard

Titre original : The Uncommon Reader

 

Merci très enthousiaste à Cathulu qui clique comme une folle pour me faire de beaux cadeaux. Emeraude s'attendait à autre chose, Yspadadden a bien rigolé, Amanda et Clarabel ont aimé, Lou l'a lu en VO.

 

"Elle en tira la conclusion qu'il valait mieux rencontrer les auteurs dans les pages de leurs livres, puisqu'ils vivaient sans doute autant dans l'imagination de leurs lecteurs que leurs personnages. La plupart n'avaient d'ailleurs pas l'air de trouver qu'on leur faisait une faveur particulière en lisant leurs ouvrages, estimant au contraire que c'étaient eux qui en faisaient une au public, en les écrivant."

 

25.01.2009

Du bon usage des étoiles - Dominique Fortier

fortier.jpgAprès "Terreur" de Dan Simmons qui m'avait fait forte impression, j'étais impatiente de lire ce premier roman de Dominique Fortier qui s'intéresse au même fait : l'expédition Franklin. Force m'est de constater qu'elle a réussi à en faire quelque chose de très personnel, en se basant sur des faits concrets et historiques.

Ici, si la trame de fond s'appuie toujours sur les journaux intimes de Sir John et Crozier, on entrecroise régulièrement Lady Jane et sa nièce Sophia. Et leur portrait est particulièrement réussi, en ce milieu du 19°. A la force d'âme et la saine curiosité de la première répond la langueur morose de la seconde, et quelques pensées fort peu charitables ternissent l'image de l'épouse qui n'aura jamais baissé les bras. Pour Sophia on ne peut se garder d'une certaine indulgence, elle est frivole, ma foi, c'est de son âge.

Mettre en résonnance leur quotidien très privilégié et les pensées désespérées qui leur sont adressées par les hommes coincés dans  la glace est poignant, allégé fort heureusement par de petits intermèdes cocasses comme la recette du plum-pudding, entre autre.

L'ensemble est assez factuel, narré d'une plume froide (parfaitement adéquate !), mais le lecteur ressent derrière la rigueur somme toute si britannique la profondeur de l'émotion.

Cette expédition fut un drame absolu.

 

Ed. Alto, 2008, 340 p.

 

Grand merci à Caro[line] pour le prêt !

De nombreux avis sur La recrue. (Livre du mois de Décembre 2008).

23.01.2009

La grand-mère de Jade - Frédérique Deghelt

"L'élégance du fatalisme"deghelt.jpg

 

On a retrouvé Jeanne évanouie depuis la veille dans sa cuisine. A quatre-vingt ans, ses filles décident qu'il n'est pas raisonnable de la laisser vivre seule. Ce  sera donc la maison médicalisée. Mais Jade, une de ses petites-filles, décide sur un coup de tête de lui épargner ça et l'emmène chez elle à Paris. Elles entament alors un récit à deux voix de cette belle aventure, avec un épilogue inattendu qui éclaire tout ce qui a pu nous sembler factice au fil des pages.

Véritable coup de coeur, ce roman n'a cessé de m'étonner et de m'enchanter. Jade découvre Jeanne, sans jamais laisser de côté la petite-fille face à sa grand-mère à qui elle doit beaucoup. Derrière le personnage doux et terre-à-terre, derrière la paysanne savoyarde se cache depuis toujours une lectrice avide. Les raisons de son silence sur ces compagnons de toute une vie sont égrenées très justement. C'est un roman qui est profondément joli, humain et tendre, qui fait beaucoup de bien, qui distille une douceur apaisante tout en abordant des sujets fondamentaux, sur la place des personnes très âgées dans notre société par exemple.

Pourtant ce qui m'a touchée le plus fortement c'est de reconnaître Hubert Nyssen non seulement dans le personnage de l'éditeur (et pas tellement à vrai dire dans ce personnage) mais surtout dans nombre de choses dites par Jeanne sur la lecture ou sur les livres, lorsqu'elle entreprend d'aider Jade à remanier son roman.

Ou de très petites choses, comme lorsque Jade rentre un soir avec une magnifique édition de Jane Austen pour sa grand-mère, "avec cette envie impossible pour toute lectrice de redécouvrir pour la première fois ce qu'elle a déjà aimé."

Ou des phrases comme "J'ai lu adossée à la vie réelle, j'ai lu contre quelque chose dont je ne voulais pas. Ce que je sais de meilleur, je croyais que c'étaient les livres qui me l'avaient appris, mais je n'en suis plus si sûre aujourd'hui."

La dernière page tournée, je ressens une affection folle pour Jeanne, de la peine pour Jade, une affinité réelle avec Frédérique Deghelt dont la plume et l'univers me semblent être nimbés de scintillements.

*soupirs* c'était vraiment bien, ces 391 pages.

 

Ed. Actes Sud, 2009, 391 p., 21 €

 

L'avis de Marie, que je remercie infiniment pour le prêt.

Ecouter Frédérique Deghelt parler de son roman.

 

22.01.2009

Le Vrai Cul du diable - Percy Kemp

"On pouvait, disait Lincoln, mentir à tout le monde un certain temps et à certains tout le temps, mais on ne pouvait pas, concluait-il judicieusement, mentir à tout le monde tout le temps."

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Attention coup de coeur !

Percy Kemp nous propose ici une bien étrange histoire, entre deux personnages très différents : l'une est humaine, Anna Bravo, l'autre est un curieux miroir vénitien du 18°.

Anna a 39 ans, elle est le bras droit du ministre de l'intérieur, futur président de la République. Ces deux-là se connaissent depuis le lycée, toujours elle a été sa plus proche collaboratrice, celle des chiffres et des faits pondérés. Ils sont à l'opposé l'un de l'autre, et le portrait qui est dressé de cet homme est amusant; ne doutant d'absolument rien (et surtout pas de lui), il a par exemple une théorie fumeuse sur l'alternance à la tête de n'importe quel état (grand/petit, chauve/chevelu), et au final chacun d'entre eux peut se résumer par deux citations :

"Et alors qu'elle aurait pu faire sien ce proverbe spartiate qui voudrait qu'il ne puisse y avoir de véritable art oratoire sans attachement à la vérité, Noël, lui, se serait volontiers reconnu dans cet athlète avide de lauriers à qui Pindare fait dire : "Moi, ce que je veux, c'est au peuple plaire, jusqu'à ce qu'on recouvre mes membres de terre.""

Anna, donc, est efficiente, amoureuse malheureuse de son Noël de ministre (il est né un 25 décembre !), carrée, organisée, absolument pas dans la séduction. D'ailleurs, son enfance a été fortement marquée par une mise en garde de sa grand-mère (assortie d'une illustration choquante) contre la vanité : "Le miroir, lui avait-elle lancé, est le vrai cul du diable !". Depuis, Anna ne s'en sert que pour vérifier sa mise, d'un regard bref et acéré.

Sauf qu'elle va tomber raide dingue, dans une soirée autour des miroirs et des images spéculaires (dans le cadre de son boulot), d'un petit meuble vénitien contenant un étrange miroir : celui qui s'y mire s'y voit selon un angle tout à fait inhabituel, dans une vérité absolument troublante, toute asymétrie révélée.

Dès lors, et malgré en avoir démonté et compris le mécanisme, Anna va se mettre à souffrir d'autoprosopagnosie, et...

Un roman étrange et pénétrant, dans lequel on s'enfonce profondément, et qui réjouit par sa belle langue : usage du dictionnaire intensif, nombreuses citations insérées judicieusement, univers riche et marquant : un régal. Dès la première scène, où l'usage de la brosse à dents est sacrément détourné, on sait qu'on va lire un truc hors-norme, et on n'est pas déçu !

L'auteur précise que ce miroir existe bel et bien, et il recommande chaudement à tous de s'y mirer, mais ne le souhaite vraiment à personne : ma curiosité est à son comble :-D

 

Ed. Le Cherche Midi, collection Styles, 168 p., 17 €

 

21.01.2009

ZEN City - Grégoire Hervier

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C'est l'éditeur de Dominique Dubois qui ouvre le récit, nous dressant en quelques lignes le tableau préalable : Dominique Dubois a vécu une expérience tout à fait unique, l'a relatée sur un blog pendant quelques temps puis dans un journal intime privé.

Il a en fait vécu quelques mois à ZEN City, sorte de Silicon Valley à la française, construite sur un petit village pyrénéen devenu obsolète en raison du manque de neige dû au réchauffement climatique. Les habitants y ont la vie extrêmement facilitée à tous points de vue, par la pose d'une petite puce RFID. On ne sait pas, en débutant le récit, comment est parvenu le manuscrit jusqu'à l'éditeur ni ce qui s'est passé; tout au plus nous laisse-t-on entendre qu'un drame a eu lieu, rendant ce "témoignage" de l'intérieur précieux...

Et ce n'est rien moins que jouissif ! Tout en se livrant à une glaçante critique du consumérisme, Grégoire Hervier truffe son roman de malice et tout fonctionne à merveille : c'est une mécanique imparable huilée aux petits oignons. Le suspens est nourri et cohérent, tout en ne se prenant jamais au sérieux; c'est peut-être ce qui m'a le plus impressionnée, le recul, la distance de l'auteur qui est palpable et extrêmement fine.

Et puis des clins d'oeil, partout, m'ont fait glousser tout du long. En vrac : les commentaires du blog pour la première partie (tellement ça !), la petite phrase d'une représentante de la gauche traditionnelle : "Nous entrons dans l'ère de la transparitude." (et son pendant un peu plus loin, le "touche-moi pas" et "casse-toi pauvre con" arrangé à une autre sauce), l'excellente partie consacrée au coach en "image personnelle" :

"- Si je vous dis Yvette Horner, vous me répondez ?

- Euh... accordéon ?

- Voilà : symptomatique du cas 8.

- Pourquoi ?

- Non, c'est juste que je vous dis Yvette Horner et du tac-au-tac, vous me répondez accordéon. Pour vous c'est une évidence.

- Simple culture générale.

- Culture générale... du cas 8 ! Vous voyez ?

- Pas bien, non.

- Ca aussi c'est typique du cas 8."

Ou encore la secrétaire qui vient interrompre le discours qui allait enfin nous révéler le secret du bonheur... C'est un pur plaisir que de supputer en permanence la suite du roman, on le dévore un grand sourire aux lèvres !

 

Ed. Au Diable Vauvert, Janvier 2009, 337 p., 18,50 €

 

A noter que la bibliographie documentaire est fournie sur le site zencity.fr, ce qui paraît parfois le plus SF existe déjà bel et bien...

 

Les avis de Lily et BiblioMa(nu).

 

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