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31.03.2009

Presque rouge - Sébastien Amiel

Recueil de huit nouvelles, ce "Presque rouge" est impossible à résumer : Un homme tue un chien sur la route, un cadre se jette par la fenêtre, amiel.jpgdeux amis d'enfance se retrouvent autour d'une piscine, un médecin se prend deux gifles sur le parking d'un hypermarché, un gars dont le métier est de téléphoner chez les gens pendant au moins soixante secondes essaye d'écrire, Frank ne se résoud pas à faire piquer son chien agonisant, Joël manque d'enthousiasme pour son "métier" et on lui fait comprendre les risques qu'il prend, enfin un jeune homme est totalement désemparé devant la mort annoncée de sa mère.

Ces quelques mots sur chaque nouvelle sont vrais, pourtant ils ne disent rien de ce qui, au fond, nous tient rivés aux pages. Par de menus détails, une pensée, une conversation, un manque de réaction, l'auteur nous plonge dans le coeur même de son propos; la vie quotidienne et sa cohorte de petits évènements, la tristesse poisseuse tellement lourde à porter, le traumatisme profond qui nous laisse désemparés.

C'est comme traité en périphérie, comme une image insistante juste un peu plus loin que notre angle de vision, un petit truc lancinant qui ravage tout.

Une indéniable capacité à créer des atmosphères d'une justesse pétrifiante.

 

Ed. de l'Olivier, 2009, 171 p.

28.03.2009

Le dernier samouraï - Helen Dewitt

"Parfois il fallait prendre le risque de la banalité pour être parfaitement clair."

 

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J'ai commencé ce roman un matin, après en avoir - comme souvent - entamé puis repoussé négligement plusieurs; j'ai rempli mes obligations familiales tout en le lutinant dès que possible, puis il m'a accompagnée au lit jusqu'au moment où le sommeil réclamait sa part (dans mon cas, force bâillements de plus en plus rapprochés, yeux qui pleurent et se mettent à loucher, impossible de continuer à lire); extinction des feux, donc. Mais voilà, ce Dernier samouraï n'entendait pas se courber devant quelque chose d'aussi trivial que le sommeil, et mon cerveau s'est révélé incapable de débrancher : je me suis donc relevée après avoir somnolé vaguement une heure, et j'ai lu sans discontinuer toute la nuit. Au petit matin, je n'en avais pas terminé, j'étais très fatiguée, mais heureuse. Ça faisait vraiment longtemps qu'une impérieuse envie de rester dans un roman n'avait pas ainsi pris possession de mon quotidien (et ce que j'aime ça, vous n'imaginez pas).

C'est un roman très particulier (mais très). Il ne plaira pas à tout le monde.

C'est presque un gâchis que d'en parler, il faut le vivre, se confronter à ses difficultés, organiser les nombreuses sensations qu'il provoque (et la désapprobation en fait partie) pour pouvoir comprendre l'importance qu'un petit pavé comme ça peut prendre dans une vie de lectrice.

La narratrice est Sibylla, elle est branque. Enfin, certains diront excentrique, brillante, originale, supérieure ou que sais-je. Elle est américaine, mais vit à Londres, où elle exerce un curieux métier (abrutissant et qui ne paye pas): elle saisit sur ordinateur d'anciens magazines, elle sauvegarde numériquement. Ceci lui permet de rester à la maison, et de surveiller son fils, Ludovic. Sauf qu'il n'y a pas de chauffage (c'est une espèce de plan foireux, un squat légal) et qu'ils passent leurs journées dans le métro ou les musées. Sauf aussi que L. est un enfant prodige, né d'une rapide nuit alcoolisée où, par politesse (!), elle n'a pas réussi à partir.

Il veut connaître l'identité de son père, Sibylla, obsédée par le film "Les sept samouraïs", le lui propose en substitut. C'est influencé par ce film qu'il se lancera, dès qu'il aura atteint ses onze ans, sur la piste de son père : le vrai, et ceux qu'éventuellement il pourrait se choisir. Il reprendra d'ailleurs la narration.

On assiste alors sur 604 pages à un fourre-tout rempli de tout un tas de choses, avec une narration très éclatée, des morceaux de phrases qui s'arrêtent, se chevauchent, des pensées qui s'intercalent aux dialogues, des citations, des explications techniques, de longues digressions, beaucoup de linguistique, de la science, des mathématiques, énormément d'humour mais aussi beaucoup de gravité. Les dernières pages sont d'ailleurs terribles, on cerne tout à coup très bien Sibylla et on n'a plus du tout envie de rire (Red Devlin m'a arrachée le coeur).

Mais tout ce côté bouillonnant et ces myriades d'informations que l'on survole parfois ne sont pas du tout embrouillés par le côté très fou-fou du style. En fait, la construction est très solide, carrée, facile. Ce qui fait que tout est très accessible, on ne se perd jamais. On entre, et on n'a plus du tout envie d'en sortir...

Je me rends compte de mon extrême maladresse, il m'est très difficile de parler d'un roman qui m'a bouleversée, emportée, enchantée. Alors, quelques passages :

"J'ai lu un jour quelque part que Sean Connery avait quitté l'école à l'âge de 13 ans et s'était mis plus tard à lire Proust et Finnegans Wake et j'espère toujours rencontrer dans le métro un enthousiaste qui a quitté l'école, le genre de personne qui ne lit que parce que c'est merveilleux (et donc qui détestait l'école). Hélas, les enthousiastes qui quittent l'école ne s'occupent pas des affaires des autres."

"Quand j'étais enceinte, je n'arrêtais pas de penser à des noms attirants comme Hasdrubal et Isambard Kingdom et Thelonius, et Rabindranath et Darius Xerxès (Darius X.) et Amédée et Fabius Cunctator."

 

(Journal de L., 5 ans) : "3 mars 1993.

17 jours jusqu'à mon anniversaire. Nous avons pris la Circle Line aujourd'hui parce que nous ne pouvions retourner dans aucun musée. C'était extrêmement pénible. Le seul truc drôle, une dame s'est disputée avec Sibylla à propos de deux hommes qui allaient être écorchés vifs. Sibylla expliquait qu'un des hommes mourait d'une crise cardiaque au temps t et l'autre t+n après qu'on lui a décollé la peau avec un couteau pendant n secondes et la dame a dit pas dev* et Sibylla a dit je devrais vous prévenir qu'il parle le français. Alors la dame a dit non heu non avanty il ragatso et Sibylla a dit pas le garçon en avant. Pas le garçon en avant. Pas. En avant. Le garçon. Hum. J'ai peur de ne pas bien comprendre, il est clair que vous maîtrisez l'idiome italien beaucoup mieux que moi et la dame a dit qu'elle pensait que ce n'était pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant et Sibylla oh je vois, et c'est comme ça qu'on le dit en italien. Non avanty il ragatso. Il faut que je m'en souvienne. La dame a dit quel genre d'exemple pensez-vous donner et Sibylla a dit ça ne vous embête pas de continuer cette conversation en italien, je pense que ce n'est pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant ou comme on dit en italien non avanty il ragatso. Après qu'elle est descendue de la rame, Sibylla a dit qu'elle n'aurait pas dû être aussi impolie parce que nous devions être polis même avec les individus les plus provocants et que je ne devrais pas suivre son exemple mais apprendre à garder mes inévitables pensées pour moi. Elle a dit que c'était seulement parce qu'elle était un peu fatiguée parce qu'elle n'avait pas beaucoup dormi, sans quoi elle n'aurait jamais été aussi impolie. Je n'en suis pas si sûr, mais j'ai gardé mes inévitables réflexions pour moi."

* En français dans le texte

"Sibylla pense que personne n'est dégoûté par la difficulté, seulement par l'ennui, et si quelque chose est intéressant, personne ne se souciera de savoir à quel point c'est difficile;"

 

(On nous dit que c'est le cinquante et unième manuscrit écrit par Helen Dewitt, et le premier publié. J'en veux d'autres !)

 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina (et ça n'a pas dû être une partie de rigolade ! :-D)

Ed. Robert Laffont, 2001 & Pavillons Poche, 2009, 604 p.

 

27.03.2009

La gueule du loup - Nadia Gosselin

"Je me trouvais en compagnie d'un étranger, dans un pays inconnu, au coeur d'un scénario imprévu."

 

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Quand je suis tombée sur la 4° de couv de ce roman sur le site d'une librairie québécoise, et après avoir constaté qu'il n'était dénichable nulle part rapidement en France*, j'ai effrontément demandé à Frisette de l'acheter et de me l'envoyer. Comme cette demoiselle est une crème, elle s'est exécutée et l'a lu avant de le glisser dans une enveloppe (avec des petits frères et des bonbons !). Nous renouons alors aujourd'hui avec une lecture commune qui s'était faite rare...

La 4° de couv, donc, évoquait une québécoise partie rejoindre un correspondant belge. Ils s'étaient rencontrés par hasard sur Internet, étaient tombés fous amoureux, ils fallait qu'ils se voient. Monsieur offre le billet d'avion à sa belle, et c'est à Bruxelles que la rencontre physique a lieu...

Mais évidemment, si ce postulat de départ est parfaitement exact, le roman qui en découle est tout à fait autre et déconcertant.

Elle est une jeune femme de 28 ans, québécoise, mère de 4 enfants, dont le mariage s'étiole. Lui est un belge de 58 ans, ancien musicien et parolier à succès, atteint par la maladie. Dès qu'ils se voient, c'est la désillusion pour notre belle : il n'est pas beau, il est vieux, (il paraît même plus que son âge), il l'accueille mal (son appartement est repoussant de saleté), il est malade (et nous verrons comment). Elle est coincée pour quinze jours en sa compagnie dans une Belgique pluvieuse et hivernale, ils s'ennuient, mesurent l'immensité du gouffre de leur imaginaire : rien, il n'y a rien de commun avec les échanges passionnés qu'ils avaient pu avoir par Internet.

Pourtant de temps en temps une étincelle, un regard, une vivacité fait rejaillir une certaine tendresse, tout ça est compliqué. Une relation se crée malgré tout, faite d'avancées et de reculs, de peur et d'angoisse et de volonté d'aller au bout d'une histoire qu'on n'a pu complètement fantasmer... (Ce décalage entre ce que l'on s'imagine connaître d'une personne (comme si on avait eu accès à son "âme") et la réalité est très finement analysé et décrit. Quelques passages à peine lestes pourraient éventuellement mettre mal à l'aise.)

Le ton est percutant, le style délectable, le fond est grave : et si la Belle s'avérait plus monstrueuse que la Bête ?

 

Guy Saint-Jean Editeur, 2008, 162 p.

 

* D'après la 2° de couv, distribution Volumen en France

 

La recrue en parle aussi, tout comme Venise.

 

 

 

26.03.2009

L'hirondelle avant l'orage - Robert Littell

"Je suppose que je ne devrais pas me plaindre. J'ai la chance de vivre dans un pays où la poésie compte - on tue des gens parce qu'ils en lisent, parce qu'ils en écrivent."

 

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La Russie en 1934. Staline et sa paranoïa. Les arrestations arbitraires, les tortures, le goulag, les simulacres de procès, les exécutions, l'idéologie communiste incomprise, malmenée et absurdement martelée. La poésie, la création littéraire face au pouvoir. L'amour total et absolu. Voilà ce que vous trouverez dans cet excellent roman qui change radicalement de ce qu'écrit Robert Littell habituellement.

En donnant la narration à diverses voix, on suit le parcours du poète Ossip Mandelstam, qui sera littéralement brisé par la terreur Stalinienne. Le contrepoint du récit de Fikrit Trofimovitch Shotman, ancien haltérophile devenu hercule de cirque, nous montre l'insidieuse persuasion des esprits faibles, tout autant que la seule façon de survivre, alors.

C'est un roman passionnant parce qu'il possède une force impressionnante, une maîtrise totale des sujets de fond, qui sont amples et graves. En mêlant les faits historiques à la fiction, Robert Littell nous les rend extrêmement accessibles, on entre de plain-pied dans la vie des personnages, on s'y attache fortement, on s'établit dans les années 30 comme si on y avait toujours vécu.

C'est un roman terrible qui donne tout entier la définition de l'absurdité.

A ne pas rater.

 

Ed. BakerStreet, mars 2009, 332 p.

Traduction (USA) de Cécile Arnaud

Titre original : The Stalin Epigram

 

25.03.2009

Entre les bruits - Belinda Cannone

"C'est quand même une histoire invraisemblable. Invraisemblable.

- C'est pas une histoire pour ingénieurs ?

- Ben non. Pas du tout."

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Jodel Paquinseul est hyperacousique, c'est à dire que son ouïe est beaucoup plus dévelopée que chez le commun des mortels. Il en a fait son métier, ingénieur en physique des sons. Un jour, il rencontre Jeanne, 11 ans, dotée de la même capacité hors-norme et de deux, trois autres petites choses également. A partir de là, sa vie change, il devient copain avec un étrange routard, réalise que le monde existe, et se trouve mêlé à quelques évènements déroutants...

Gentiment, lui-même nous résume tout ça à un moment : "Ce matin débute une drôle de journée. S'il cherche comment il en est arrivé là, en repartant du début cela donne : Par une faveur toute spéciale du ciel, il a fait en quelques jours trois rencontres décisives : un petit double hyperacousique et enchanteur dont il a arrêté la course; celui-ci l'a conduit à sa mère qui a réveillé son grand désir; enfin un étranger très étrange est tombé chez lui un jour d'orage et l'a convié dans une contrée qu'il n'avait jamais visitée : le vaste monde lui-même, reflété dans l'étincelant microcosme d'une goutte d'eau."

Pour apprécier ce roman, il faut accepter de saisir la main que nous tend l'auteure sans se poser de questions (un peu comme avec Lewis Carroll ); parfois, ça grince un peu. Les chapitres commencent systématiquement par un écho de la dernière phrase du précédent, j'ai trouvé ça lassant. On délaisse aussi des chemins que j'aurais volontiers empruntés, comme le côté joueuse, aguicheuse, femme à simagrées de Jaumette que j'ai préféré à ses discours sur sa musique "d'arbres musicaux". Mais c'est l'auteure qui décide, je me suis inclinée et je reconnais avoir pris beaucoup de plaisir à jouer avec Jodel ("Parfois il n'y a qu'un seul mot pour le décrire : con.")

C'est assez étrange, fantaisiste, une exploration du désordre nous dit la 4° de couv, on sent bien le fond beaucoup plus grave et sérieux derrière la désinvolture, c'est prenant. Il y a également tout un jeu avec la langue qui est très charmant, avec les approximations d'Oulan ou comme :

"- Tu sais, tu es mon bienveilleur.

- Le mot n'existe pas.

- C'est un mot qui manque."

 

A tenter.

 

Ed. de l'Olivier, 2009, 269 p.

 

24.03.2009

Musc - Percy Kemp

kemp 2.jpgAprès mon coup de coeur pour le dernier roman de Percy Kemp, il était bien naturel que je me penche sur son premier : Musc.

Musc, c'est le nom de l'eau de toilette de Monsieur Eme, qui l'accompagne depuis plus de quarante ans et qui a, en son temps, fait l'objet d'une soigneuse délibération. Aujourd'hui, à soixante-neuf ans passés, Monsieur Eme prend toujours extrêmement soin de lui, selon une routine bien établie. Ce qu'il souhaite c'est l'élégance, dans tous les domaines. Seulement le petit parfumeur de Grasse qui produisait Musc s'est fait racheter par une grosse multinationale, et l'eau de toilette a changé. Donc la représentation mentale que Monsieur Eme se fait de lui-même a changé. Donc Monsieur Eme est tout déstabilisé.

Dans un premier temps, rationnellement, il entreprend des démarches pratiques pour se constituer un stock de l'ancien Musc. Mais la quantité récoltée ne correspondra pas à son analyse prévisionnelle. Va-t-il se laisser aller, sombrer, comme il en prend le chemin ? Et s'il trouve une solution, sera-t-elle rationnelle ?....

Histoire d'une obsession qui tourne au tragique, histoire des tours et détours que peut emprunter l'esprit humain quand il se trouve confronté au phénomène du manque. Monsieur Eme est attendrissant, dans son genre, super guindé et suranné. Cette rêverie sur le vieillissement nous fait surtout grincer des dents. On reconnaît aisément la plume de Percy Kemp, inattendue et très personnelle. Le style est plus simple que dans le dernier roman, mais possède déjà ce côté déstabilisant et assez britannique, bien que l'auteur écrive en français.

 

Ed. Albin Michel 2000 et Le Livre de Poche 2002, 158 p.

 

23.03.2009

Douce Lumière - Marguerite Audoux

Je découvre au sein des éditions Buchet Chastel une jolie collection, "Domaine public", déjà riche de quatre titres, dirigée par Xavier Houssin qui en donne la raison d'être :

"Après la gloire littéraire et le souvenir pieux vient insensiblement l'heure de la désaffection et de l'oubli. Faute de rééditions, nombreux sont les écrivains qui n'ont plus de lecteurs à l'exception des chercheurs et de quelques bibliophiles. Tout serait affaire de mode, d'argent ou de savoir universitaire ? C'est oublier cette évidence qu'un texte est fait pour émouvoir. Si cette émotion a pu advenir il y a des années, il n'y a guère de raisons qu'elle ne puisse aujourd'hui se retrouver. Domaine public a pour vocation de proposer la découverte ou la redécouverte des livres de ces auteurs dont le nom reste souvent connu mais dont les écrits, au tournant du XIX° et du XX° siècle ne sont plus accessibles. Leur langue, leur écriture et leur préoccupations ne nous sont pas si étrangères. on y parle des conflits du coeur, de la dureté quotidienne, des élans spirituels. on pénètre un univers. On s'attache à des personnages. La puissance d'évocation n'a rien perdu de sa force. Et le recul du temps effleure aussi cette distance que beaucoup cherchent dans une littérature qui recrée le passé, mais qui, ici, se met en place dans une absolue vérité. Laissons nous toucher de nouveau."

 

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Et effectivement, Douce Lumière de Marguerite Audoux possède toutes les qualités plus haut énoncées. Je ne connaissais absolument pas cette auteure, qui a obtenu le tout jeune prix Femina-Vie heureuse en 1910 pour son premier roman Marie-Claire (le magazine éponyme ayant été ainsi baptisé en hommage).

C'est l'histoire tragique et douloureuse d'Eglantine Lumière, dite Douce, qui débutera sa vie aux côtés d'un grand-père mutique empli de ressentiment : sa naissance a causé la mort de sa mère, et son père, désespéré, s'est noyé le même jour. La grand-mère ne leur aura survécu qu'un mois. La petite trouve alors l'affection auprès d'un chien trouvé (son frère !) et d'une nourrice qui lui donnera son surnom. A sept ans Douce devient amie avec Noël, le petit voisin de dix ans. Leur enfance, adolescence et vie de jeune adulte les poussent sans cesse l'un vers l'autre, mais quand leur amour veut s'établir au grand jour la famille de Noël s'y oppose absolument, la fille Lumière n'ayant pas de bien.

C'est ensuite l'histoire d'une vie entière consacrée à souffrir, malgré quelques belles rencontres qui s'achèveront également dans les larmes.

La nature occupe une grande place, les arbres, les éléments, l'eau. L'adversité est grande mais le coeur est pur, on se laisse charmer par cette simplicité, on se plonge au tout début du XX° siècle.

A lire en songeant que Marguerite Audoux a débuté ce roman le jour de ses soixante-dix ans pour le terminer la veille de sa mort. Elle y parle d'elle, à travers la trame reprise de son premier roman, avec une finesse que seule apporte la maturité.

 

Ed. Buchet Chastel, collection Domaine public, 2009 (1938 pour la première publication) 207 p.

Préface de Bernard-Marie Garreau et Avant-propos de Benoîte Groult

20.03.2009

La condition - Jennifer Haigh

Une superbe saga familiale !haigh.jpeg

 

Chez les Drew, Paulette a été élevée dans une certaine classe sociale, maison familiale à Cape Cod, éducation rigide, elle est un peu coincée. Frank, son mari, l'aime sincèrement, mais se consacre en priorité à son métier et passion, la science. Paulette est peu sûre d'elle, jalouse, invivable et le couple explose assez vite, divorce.

Leurs trois enfants s'en adjugent en secret chacun la responsabilité : Billy pense que son homosexualité est inavouable, Gwen est atteinte du syndrome de Turner (et ses parents ont une réaction très différente à ce sujet : Paulette se voile la face et la surprotège, Frank veut connaître tous les tenants et aboutissants pratiques) et Scott réalisera avec son propre fils qu'il est et a toujours été lui-même hyperactif avec de nombreux problèmes de concentration et de comportement, que la drogue n'arrange en rien.

Tour à tour, de 1976 à 2001, nous les suivons dans leur petit bout de chemin. Une superbe saga familiale, donc, parce qu'on s'attache terriblement à chacun d'entre eux, qu'on les regarde se débattre avec ce qui fait le lot de tous, qu'on ressent toujours derrière les évènements ce lien familial qui, s'il peut être nié, désavoué, enterré ou attaqué, n'en persiste pas moins.

Roman sur l'intime et la place de chacun au sein d'une famille, roman sur des individus qui apprennent peu à peu à baisser leurs barrières, roman entraînant, addictif, émouvant et tout simplement bon.

 

Ed. Michel Lafon, 2009, 416 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois

Titre original : The Condition

 

L'avis de Géraldine, celui de Cathulu.

 

19.03.2009

Dans les brancards - Vincent Lam

Le livre débute par Ming et Fitzgerald en pleines études : ils veulent tous deux devenir médecins, et le poids de l'héritage culturel asiatique de lam.jpgMing est un élément important. Tomber amoureuse, parfois, c'est vraiment compliqué... Puis par petites scènes, avec un bond dans le temps à chaque fois, on plonge dans le quotidien de la médecine, des urgences, de l'hôpital, de la crise sanitaire grave (le SRAS). Plusieurs moments forts dans ce que la 4° de couv appelle un puzzle, notamment un accouchement difficile absolument remarquable (et terrifiant !).

Il y a un ton vraiment original, une construction hardie, on visite des moments très forts (voire poignants) avec une sorte d'urgence aguerrie, mâtinée de fatalisme et de terre-à-terre. On découvre à chaque nouvelle partie quel est le protagoniste qu'on va suivre, on change de direction, d'ambiance, l'intérêt augmente au fur et à mesure de la lecture, on est très frustré quand ça s'arrête.

J'ai été absolument fascinée, accrochée au dernier degré. L'auteur, Vincent Lam, est né au Canada dans une famille de chinois du Vietnam. après des études de médecine, il travaille comme urgentiste et effectue plusieurs missions médicales en Arctique. Dans les brancards est sa première oeuvre de fiction, pour laquelle il a reçu le prestigieux Giller Prize.

 

Ed. Denoël & D'ailleurs, 2009, 400 p.

Traduit de l'anglais (Canada) par Johan-Fréférik Hel Guedj

Titre original : Bloodletting & Miraculous Cures


A la prochaine crise de hoquet, tentez ! :

"2h20 - Chambre 17. Mme Amin : trente-neuf ans, a le hoquet

Je soigne le hoquet de Mme Amin en lui apportant un grand gobelet d'eau glacée et une fine paille blanche. Je lui fais mettre des bouchons dans les oreilles, ce qui a pour effet d'appuyer sur ses tragus droit et gauche (cette petite saillie de chair triangulaire, élastique, incurvée vers l'arrière, au-dessus du canal auditif).

Je joue les meneurs de jeu, "Allez, buvez, allez, allez, ne vous arrêtez pas !" Elle suit mes instructions et boit le gobelet d'eau entier, à la paille, sans temps d'arrêt, sans relâcher la pression sur ses oreilles. Le hoquet cesse. J'adore ça.

"Miraculeux", s'écrie-t-elle, en souriant. Elle ne hoquette plus.

J'adore faire ça, parce que le hoquet n'a aucune signification, parce que cette intervention clinique divertissante fonctionne, et que j'en ignore la raison. Il y a une délicieuse liberté à faire quelque chose que je ne comprends pas, et qui guérit une affection sans importance."

 

18.03.2009

Et pour le pire, Fragments de vie - Franck Bellucci

bellucci.jpgQuatorze nouvelles qui exposent un fragment de vie, un moment particulier où ça dérape, où une histoire banale devient noire, horrible, dramatique.

On commence fort avec "Choc frontal", qui est l'histoire de ce coup de fil en pleine nuit que chacun redoute. Élégante, la narration nous plonge immédiatement en empathie et on vit ce moment de basculement avec intensité.  "Monstre" vient alors nous doucher, quelque chose ne fonctionne pas dans cette lettre posthume, on n'y croit pas. "Les Anges noirs" emprunte au Fantastique, avec une certaine pesanteur pas très convaincante non plus. Il y a comme ça quelques nouvelles qu'on lit sans ressentir vraiment quelque chose, on regarde les ficelles, ce n'est jamais bon signe.

Et puis arrive "A lundi...", et on y est. Nous aussi, sur la tombe, on nettoie, on bavarde. "L'Abandonné" est terrible, d'une justesse parfaite, "Je me souviens, je n'en peux plus de me souvenir"... Comment dire qu'on baisse les bras ? Un texte étincelant, sobre. Un morceau de coeur qui s'arrache. "Diptère et autres merveilles..." démontre que si l'indifférence n'est pas un crime, elle peut avoir des conséquences... ignobles. enfin "Témoignages" fait froid dans le dos, dans l'univers des TOC (que j'ai bien connu).

Un recueil assez inégal, donc, qui contient une pépite en son milieu, comme un écrin. Des morceaux de vie, celle du quotidien et des problèmes qui minent, celle des relations familiales qui demeurent tellement importantes.

Une plume à suivre...

 

Ed. Demeter, 2009, 141 p.

 

Laurence l'a lu aussi.

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