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31.03.2009

Presque rouge - Sébastien Amiel

Recueil de huit nouvelles, ce "Presque rouge" est impossible à résumer : Un homme tue un chien sur la route, un cadre se jette par la fenêtre, amiel.jpgdeux amis d'enfance se retrouvent autour d'une piscine, un médecin se prend deux gifles sur le parking d'un hypermarché, un gars dont le métier est de téléphoner chez les gens pendant au moins soixante secondes essaye d'écrire, Frank ne se résoud pas à faire piquer son chien agonisant, Joël manque d'enthousiasme pour son "métier" et on lui fait comprendre les risques qu'il prend, enfin un jeune homme est totalement désemparé devant la mort annoncée de sa mère.

Ces quelques mots sur chaque nouvelle sont vrais, pourtant ils ne disent rien de ce qui, au fond, nous tient rivés aux pages. Par de menus détails, une pensée, une conversation, un manque de réaction, l'auteur nous plonge dans le coeur même de son propos; la vie quotidienne et sa cohorte de petits évènements, la tristesse poisseuse tellement lourde à porter, le traumatisme profond qui nous laisse désemparés.

C'est comme traité en périphérie, comme une image insistante juste un peu plus loin que notre angle de vision, un petit truc lancinant qui ravage tout.

Une indéniable capacité à créer des atmosphères d'une justesse pétrifiante.

 

Ed. de l'Olivier, 2009, 171 p.

28.03.2009

Le dernier samouraï - Helen Dewitt

"Parfois il fallait prendre le risque de la banalité pour être parfaitement clair."

 

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J'ai commencé ce roman un matin, après en avoir - comme souvent - entamé puis repoussé négligement plusieurs; j'ai rempli mes obligations familiales tout en le lutinant dès que possible, puis il m'a accompagnée au lit jusqu'au moment où le sommeil réclamait sa part (dans mon cas, force bâillements de plus en plus rapprochés, yeux qui pleurent et se mettent à loucher, impossible de continuer à lire); extinction des feux, donc. Mais voilà, ce Dernier samouraï n'entendait pas se courber devant quelque chose d'aussi trivial que le sommeil, et mon cerveau s'est révélé incapable de débrancher : je me suis donc relevée après avoir somnolé vaguement une heure, et j'ai lu sans discontinuer toute la nuit. Au petit matin, je n'en avais pas terminé, j'étais très fatiguée, mais heureuse. Ça faisait vraiment longtemps qu'une impérieuse envie de rester dans un roman n'avait pas ainsi pris possession de mon quotidien (et ce que j'aime ça, vous n'imaginez pas).

C'est un roman très particulier (mais très). Il ne plaira pas à tout le monde.

C'est presque un gâchis que d'en parler, il faut le vivre, se confronter à ses difficultés, organiser les nombreuses sensations qu'il provoque (et la désapprobation en fait partie) pour pouvoir comprendre l'importance qu'un petit pavé comme ça peut prendre dans une vie de lectrice.

La narratrice est Sibylla, elle est branque. Enfin, certains diront excentrique, brillante, originale, supérieure ou que sais-je. Elle est américaine, mais vit à Londres, où elle exerce un curieux métier (abrutissant et qui ne paye pas): elle saisit sur ordinateur d'anciens magazines, elle sauvegarde numériquement. Ceci lui permet de rester à la maison, et de surveiller son fils, Ludovic. Sauf qu'il n'y a pas de chauffage (c'est une espèce de plan foireux, un squat légal) et qu'ils passent leurs journées dans le métro ou les musées. Sauf aussi que L. est un enfant prodige, né d'une rapide nuit alcoolisée où, par politesse (!), elle n'a pas réussi à partir.

Il veut connaître l'identité de son père, Sibylla, obsédée par le film "Les sept samouraïs", le lui propose en substitut. C'est influencé par ce film qu'il se lancera, dès qu'il aura atteint ses onze ans, sur la piste de son père : le vrai, et ceux qu'éventuellement il pourrait se choisir. Il reprendra d'ailleurs la narration.

On assiste alors sur 604 pages à un fourre-tout rempli de tout un tas de choses, avec une narration très éclatée, des morceaux de phrases qui s'arrêtent, se chevauchent, des pensées qui s'intercalent aux dialogues, des citations, des explications techniques, de longues digressions, beaucoup de linguistique, de la science, des mathématiques, énormément d'humour mais aussi beaucoup de gravité. Les dernières pages sont d'ailleurs terribles, on cerne tout à coup très bien Sibylla et on n'a plus du tout envie de rire (Red Devlin m'a arrachée le coeur).

Mais tout ce côté bouillonnant et ces myriades d'informations que l'on survole parfois ne sont pas du tout embrouillés par le côté très fou-fou du style. En fait, la construction est très solide, carrée, facile. Ce qui fait que tout est très accessible, on ne se perd jamais. On entre, et on n'a plus du tout envie d'en sortir...

Je me rends compte de mon extrême maladresse, il m'est très difficile de parler d'un roman qui m'a bouleversée, emportée, enchantée. Alors, quelques passages :

"J'ai lu un jour quelque part que Sean Connery avait quitté l'école à l'âge de 13 ans et s'était mis plus tard à lire Proust et Finnegans Wake et j'espère toujours rencontrer dans le métro un enthousiaste qui a quitté l'école, le genre de personne qui ne lit que parce que c'est merveilleux (et donc qui détestait l'école). Hélas, les enthousiastes qui quittent l'école ne s'occupent pas des affaires des autres."

"Quand j'étais enceinte, je n'arrêtais pas de penser à des noms attirants comme Hasdrubal et Isambard Kingdom et Thelonius, et Rabindranath et Darius Xerxès (Darius X.) et Amédée et Fabius Cunctator."

 

(Journal de L., 5 ans) : "3 mars 1993.

17 jours jusqu'à mon anniversaire. Nous avons pris la Circle Line aujourd'hui parce que nous ne pouvions retourner dans aucun musée. C'était extrêmement pénible. Le seul truc drôle, une dame s'est disputée avec Sibylla à propos de deux hommes qui allaient être écorchés vifs. Sibylla expliquait qu'un des hommes mourait d'une crise cardiaque au temps t et l'autre t+n après qu'on lui a décollé la peau avec un couteau pendant n secondes et la dame a dit pas dev* et Sibylla a dit je devrais vous prévenir qu'il parle le français. Alors la dame a dit non heu non avanty il ragatso et Sibylla a dit pas le garçon en avant. Pas le garçon en avant. Pas. En avant. Le garçon. Hum. J'ai peur de ne pas bien comprendre, il est clair que vous maîtrisez l'idiome italien beaucoup mieux que moi et la dame a dit qu'elle pensait que ce n'était pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant et Sibylla oh je vois, et c'est comme ça qu'on le dit en italien. Non avanty il ragatso. Il faut que je m'en souvienne. La dame a dit quel genre d'exemple pensez-vous donner et Sibylla a dit ça ne vous embête pas de continuer cette conversation en italien, je pense que ce n'est pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant ou comme on dit en italien non avanty il ragatso. Après qu'elle est descendue de la rame, Sibylla a dit qu'elle n'aurait pas dû être aussi impolie parce que nous devions être polis même avec les individus les plus provocants et que je ne devrais pas suivre son exemple mais apprendre à garder mes inévitables pensées pour moi. Elle a dit que c'était seulement parce qu'elle était un peu fatiguée parce qu'elle n'avait pas beaucoup dormi, sans quoi elle n'aurait jamais été aussi impolie. Je n'en suis pas si sûr, mais j'ai gardé mes inévitables réflexions pour moi."

* En français dans le texte

"Sibylla pense que personne n'est dégoûté par la difficulté, seulement par l'ennui, et si quelque chose est intéressant, personne ne se souciera de savoir à quel point c'est difficile;"

 

(On nous dit que c'est le cinquante et unième manuscrit écrit par Helen Dewitt, et le premier publié. J'en veux d'autres !)

 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina (et ça n'a pas dû être une partie de rigolade ! :-D)

Ed. Robert Laffont, 2001 & Pavillons Poche, 2009, 604 p.

 

26.03.2009

L'hirondelle avant l'orage - Robert Littell

"Je suppose que je ne devrais pas me plaindre. J'ai la chance de vivre dans un pays où la poésie compte - on tue des gens parce qu'ils en lisent, parce qu'ils en écrivent."

 

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La Russie en 1934. Staline et sa paranoïa. Les arrestations arbitraires, les tortures, le goulag, les simulacres de procès, les exécutions, l'idéologie communiste incomprise, malmenée et absurdement martelée. La poésie, la création littéraire face au pouvoir. L'amour total et absolu. Voilà ce que vous trouverez dans cet excellent roman qui change radicalement de ce qu'écrit Robert Littell habituellement.

En donnant la narration à diverses voix, on suit le parcours du poète Ossip Mandelstam, qui sera littéralement brisé par la terreur Stalinienne. Le contrepoint du récit de Fikrit Trofimovitch Shotman, ancien haltérophile devenu hercule de cirque, nous montre l'insidieuse persuasion des esprits faibles, tout autant que la seule façon de survivre, alors.

C'est un roman passionnant parce qu'il possède une force impressionnante, une maîtrise totale des sujets de fond, qui sont amples et graves. En mêlant les faits historiques à la fiction, Robert Littell nous les rend extrêmement accessibles, on entre de plain-pied dans la vie des personnages, on s'y attache fortement, on s'établit dans les années 30 comme si on y avait toujours vécu.

C'est un roman terrible qui donne tout entier la définition de l'absurdité.

A ne pas rater.

 

Ed. BakerStreet, mars 2009, 332 p.

Traduction (USA) de Cécile Arnaud

Titre original : The Stalin Epigram

 

25.03.2009

Entre les bruits - Belinda Cannone

"C'est quand même une histoire invraisemblable. Invraisemblable.

- C'est pas une histoire pour ingénieurs ?

- Ben non. Pas du tout."

 

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Jodel Paquinseul est hyperacousique, c'est à dire que son ouïe est beaucoup plus dévelopée que chez le commun des mortels. Il en a fait son métier, ingénieur en physique des sons. Un jour, il rencontre Jeanne, 11 ans, dotée de la même capacité hors-norme et de deux, trois autres petites choses également. A partir de là, sa vie change, il devient copain avec un étrange routard, réalise que le monde existe, et se trouve mêlé à quelques évènements déroutants...

Gentiment, lui-même nous résume tout ça à un moment : "Ce matin débute une drôle de journée. S'il cherche comment il en est arrivé là, en repartant du début cela donne : Par une faveur toute spéciale du ciel, il a fait en quelques jours trois rencontres décisives : un petit double hyperacousique et enchanteur dont il a arrêté la course; celui-ci l'a conduit à sa mère qui a réveillé son grand désir; enfin un étranger très étrange est tombé chez lui un jour d'orage et l'a convié dans une contrée qu'il n'avait jamais visitée : le vaste monde lui-même, reflété dans l'étincelant microcosme d'une goutte d'eau."

Pour apprécier ce roman, il faut accepter de saisir la main que nous tend l'auteure sans se poser de questions (un peu comme avec Lewis Carroll ); parfois, ça grince un peu. Les chapitres commencent systématiquement par un écho de la dernière phrase du précédent, j'ai trouvé ça lassant. On délaisse aussi des chemins que j'aurais volontiers empruntés, comme le côté joueuse, aguicheuse, femme à simagrées de Jaumette que j'ai préféré à ses discours sur sa musique "d'arbres musicaux". Mais c'est l'auteure qui décide, je me suis inclinée et je reconnais avoir pris beaucoup de plaisir à jouer avec Jodel ("Parfois il n'y a qu'un seul mot pour le décrire : con.")

C'est assez étrange, fantaisiste, une exploration du désordre nous dit la 4° de couv, on sent bien le fond beaucoup plus grave et sérieux derrière la désinvolture, c'est prenant. Il y a également tout un jeu avec la langue qui est très charmant, avec les approximations d'Oulan ou comme :

"- Tu sais, tu es mon bienveilleur.

- Le mot n'existe pas.

- C'est un mot qui manque."

 

A tenter.

 

Ed. de l'Olivier, 2009, 269 p.

 

24.03.2009

Musc - Percy Kemp

kemp 2.jpgAprès mon coup de coeur pour le dernier roman de Percy Kemp, il était bien naturel que je me penche sur son premier : Musc.

Musc, c'est le nom de l'eau de toilette de Monsieur Eme, qui l'accompagne depuis plus de quarante ans et qui a, en son temps, fait l'objet d'une soigneuse délibération. Aujourd'hui, à soixante-neuf ans passés, Monsieur Eme prend toujours extrêmement soin de lui, selon une routine bien établie. Ce qu'il souhaite c'est l'élégance, dans tous les domaines. Seulement le petit parfumeur de Grasse qui produisait Musc s'est fait racheter par une grosse multinationale, et l'eau de toilette a changé. Donc la représentation mentale que Monsieur Eme se fait de lui-même a changé. Donc Monsieur Eme est tout déstabilisé.

Dans un premier temps, rationnellement, il entreprend des démarches pratiques pour se constituer un stock de l'ancien Musc. Mais la quantité récoltée ne correspondra pas à son analyse prévisionnelle. Va-t-il se laisser aller, sombrer, comme il en prend le chemin ? Et s'il trouve une solution, sera-t-elle rationnelle ?....

Histoire d'une obsession qui tourne au tragique, histoire des tours et détours que peut emprunter l'esprit humain quand il se trouve confronté au phénomène du manque. Monsieur Eme est attendrissant, dans son genre, super guindé et suranné. Cette rêverie sur le vieillissement nous fait surtout grincer des dents. On reconnaît aisément la plume de Percy Kemp, inattendue et très personnelle. Le style est plus simple que dans le dernier roman, mais possède déjà ce côté déstabilisant et assez britannique, bien que l'auteur écrive en français.

 

Ed. Albin Michel 2000 et Le Livre de Poche 2002, 158 p.

 

23.03.2009

Douce Lumière - Marguerite Audoux

Je découvre au sein des éditions Buchet Chastel une jolie collection, "Domaine public", déjà riche de quatre titres, dirigée par Xavier Houssin qui en donne la raison d'être :

"Après la gloire littéraire et le souvenir pieux vient insensiblement l'heure de la désaffection et de l'oubli. Faute de rééditions, nombreux sont les écrivains qui n'ont plus de lecteurs à l'exception des chercheurs et de quelques bibliophiles. Tout serait affaire de mode, d'argent ou de savoir universitaire ? C'est oublier cette évidence qu'un texte est fait pour émouvoir. Si cette émotion a pu advenir il y a des années, il n'y a guère de raisons qu'elle ne puisse aujourd'hui se retrouver. Domaine public a pour vocation de proposer la découverte ou la redécouverte des livres de ces auteurs dont le nom reste souvent connu mais dont les écrits, au tournant du XIX° et du XX° siècle ne sont plus accessibles. Leur langue, leur écriture et leur préoccupations ne nous sont pas si étrangères. on y parle des conflits du coeur, de la dureté quotidienne, des élans spirituels. on pénètre un univers. On s'attache à des personnages. La puissance d'évocation n'a rien perdu de sa force. Et le recul du temps effleure aussi cette distance que beaucoup cherchent dans une littérature qui recrée le passé, mais qui, ici, se met en place dans une absolue vérité. Laissons nous toucher de nouveau."

 

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Et effectivement, Douce Lumière de Marguerite Audoux possède toutes les qualités plus haut énoncées. Je ne connaissais absolument pas cette auteure, qui a obtenu le tout jeune prix Femina-Vie heureuse en 1910 pour son premier roman Marie-Claire (le magazine éponyme ayant été ainsi baptisé en hommage).

C'est l'histoire tragique et douloureuse d'Eglantine Lumière, dite Douce, qui débutera sa vie aux côtés d'un grand-père mutique empli de ressentiment : sa naissance a causé la mort de sa mère, et son père, désespéré, s'est noyé le même jour. La grand-mère ne leur aura survécu qu'un mois. La petite trouve alors l'affection auprès d'un chien trouvé (son frère !) et d'une nourrice qui lui donnera son surnom. A sept ans Douce devient amie avec Noël, le petit voisin de dix ans. Leur enfance, adolescence et vie de jeune adulte les poussent sans cesse l'un vers l'autre, mais quand leur amour veut s'établir au grand jour la famille de Noël s'y oppose absolument, la fille Lumière n'ayant pas de bien.

C'est ensuite l'histoire d'une vie entière consacrée à souffrir, malgré quelques belles rencontres qui s'achèveront également dans les larmes.

La nature occupe une grande place, les arbres, les éléments, l'eau. L'adversité est grande mais le coeur est pur, on se laisse charmer par cette simplicité, on se plonge au tout début du XX° siècle.

A lire en songeant que Marguerite Audoux a débuté ce roman le jour de ses soixante-dix ans pour le terminer la veille de sa mort. Elle y parle d'elle, à travers la trame reprise de son premier roman, avec une finesse que seule apporte la maturité.

 

Ed. Buchet Chastel, collection Domaine public, 2009 (1938 pour la première publication) 207 p.

Préface de Bernard-Marie Garreau et Avant-propos de Benoîte Groult

19.03.2009

Dans les brancards - Vincent Lam

Le livre débute par Ming et Fitzgerald en pleines études : ils veulent tous deux devenir médecins, et le poids de l'héritage culturel asiatique de lam.jpgMing est un élément important. Tomber amoureuse, parfois, c'est vraiment compliqué... Puis par petites scènes, avec un bond dans le temps à chaque fois, on plonge dans le quotidien de la médecine, des urgences, de l'hôpital, de la crise sanitaire grave (le SRAS). Plusieurs moments forts dans ce que la 4° de couv appelle un puzzle, notamment un accouchement difficile absolument remarquable (et terrifiant !).

Il y a un ton vraiment original, une construction hardie, on visite des moments très forts (voire poignants) avec une sorte d'urgence aguerrie, mâtinée de fatalisme et de terre-à-terre. On découvre à chaque nouvelle partie quel est le protagoniste qu'on va suivre, on change de direction, d'ambiance, l'intérêt augmente au fur et à mesure de la lecture, on est très frustré quand ça s'arrête.

J'ai été absolument fascinée, accrochée au dernier degré. L'auteur, Vincent Lam, est né au Canada dans une famille de chinois du Vietnam. après des études de médecine, il travaille comme urgentiste et effectue plusieurs missions médicales en Arctique. Dans les brancards est sa première oeuvre de fiction, pour laquelle il a reçu le prestigieux Giller Prize.

 

Ed. Denoël & D'ailleurs, 2009, 400 p.

Traduit de l'anglais (Canada) par Johan-Fréférik Hel Guedj

Titre original : Bloodletting & Miraculous Cures


A la prochaine crise de hoquet, tentez ! :

"2h20 - Chambre 17. Mme Amin : trente-neuf ans, a le hoquet

Je soigne le hoquet de Mme Amin en lui apportant un grand gobelet d'eau glacée et une fine paille blanche. Je lui fais mettre des bouchons dans les oreilles, ce qui a pour effet d'appuyer sur ses tragus droit et gauche (cette petite saillie de chair triangulaire, élastique, incurvée vers l'arrière, au-dessus du canal auditif).

Je joue les meneurs de jeu, "Allez, buvez, allez, allez, ne vous arrêtez pas !" Elle suit mes instructions et boit le gobelet d'eau entier, à la paille, sans temps d'arrêt, sans relâcher la pression sur ses oreilles. Le hoquet cesse. J'adore ça.

"Miraculeux", s'écrie-t-elle, en souriant. Elle ne hoquette plus.

J'adore faire ça, parce que le hoquet n'a aucune signification, parce que cette intervention clinique divertissante fonctionne, et que j'en ignore la raison. Il y a une délicieuse liberté à faire quelque chose que je ne comprends pas, et qui guérit une affection sans importance."

 

17.03.2009

La solitude des nombres premiers - Paolo Giordano

"On reste impuissant face à certains aspects de sa propre personne"giordano.jpg

 

En 1983, Alice subit une grave dégradation physique, alors même que le mal qui va la ronger toute sa vie était déjà à l'oeuvre. En 1984, Mattia signe sa perte en éliminant consciemment une part de lui-même. En 1991, ils se rencontrent. Nous les suivons jusqu'en 2007...

C'est un roman qui parle de la difficulté de vivre, de communiquer. Au fond d'eux, Alice et Mattia ont les mêmes aspirations que les autres, ils ne savent simplement pas leur permettre d'exister. Ils contiennent un gouffre, une béance, couplée à une part d'étrangeté qui leur interdit même d'essayer. Un génie des mathématiques, une photographe, perdus dans leur monde, assis à regarder se déposer la poussière, parce que c'est plus facile; Se laisser aller, couler, cesser de faire semblant...

La plume de Paolo Giordano est un piège qui rend captif dès les premières pages. Ce roman se lit d'une traite, offre au détour d'un paragraphe des instants de vérité pure, nous rend amoureux de ses personnages et nous fait doucement mal, sans aucun pathos, comme sans vouloir déranger. Aérien et triste. Beau.

 

Ed. du Seuil, 2009, 329 p.

Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

Titre original : La solitudine dei numeri primi

 

Merci Chez les filles ! Les avis de : Virginie, Armande, Cryssilda, Aifelle, YueYin, Hathaway, Bettina Soulez, Crapouillaud...

16.03.2009

Le cri du coeur de Francesca

"L'année dernière, Ivan Georg et moi, nous avons ouvert une librairie à Paris que nous avons appelée Au Bon Roman afin que sa raison d'être soit claire.

Le projet a bien été compris, et il devait répondre à une attente puisque le succès a été immédiat.

A qui cette librairie peut-elle bien faire de l'ombre ? Qui nous en veut au point de vouloir nous abattre ? Depuis quatre mois nous sommes l'objet d'attaques violentes, dans la presse et sur Internet.

On a invoqué pour nous dénigrer notre prétendu élitisme, notre parti pris en faveur de la qualité littéraire, qui serait réactionnaire, un lien douteux entre la librairie et le grand capital et, tout récemment, nos personnes et nos vies, à Ivan Georg et moi-même.

C'est faire profondément erreur sur ce que nous cherchons et sur ce qu'est Au Bon Roman.

Depuis qu'existe la littérature, la souffrance, la joie, l'horreur, la grâce, tout ce qu'il y a de grand en l'homme a produit de grands romans. Ces livres d'exception sont souvent méconnus, ils risquent en permanence d'être oubliés et, aujourd'hui où le nombre des publications est considérable, la puissance du marketing et le cynisme du commerce s'emploient à les rendre indistincts des millions de livres anodins, pour ne pas dire vains.

Or ces romans magistraux sont bienfaisants. Ils enchantent. Ils aident à vivre. Ils instruisent. Il est devenu nécessaire de les défendre et de les promouvoir sans relâche, car c'est une illusion de penser qu'à eux seuls ils auraient le pouvoir de rayonner. Nous n'avons pas d'autre ambition.

Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larmes tant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance; des livres qui soient là comme des proches quand on a rangé la chambre de l'enfant mort, recopié ses notes intimes pour les avoir toujours sur soi, respiré mille fois ses habits dans la penderie, et que l'on a plus rien à faire; des livres pour les nuits où, malgré l'épuisement, on ne peut pas dormir, et où l'on voudrait simplement s'arracher à des visions obsessionnelles; des livres qui fassent le poids et qu'on ne lâche pas quand on n'en finit pas d'entendre le policier dire doucement : Vous ne reverrez pas votre fille vivante; quand on n'en peut plus de se voir chercher le petit Jean follement dans toute la maison, puis follement dans le jardin, quand quinze fois par nuit on le découvre dans le petit bassin, à plat ventre dans trente centimètres d'eau; des livres qu'on peut apporter à cette amie dont le fils s'est pendu, dans sa chambre, il y a deux mois qui semblent une heure; à ce frère que la maladie rend méconnaissable.

Chaque jour Adrien s'ouvre les veines, Maria se saoule, Anand est renversé par un camion, une Tchétchène (Turkmène, Four) de douze ans est violée. Chaque jour Véronique essuie les yeux d'un condamné, une vieille femme tient la main d'un mourant affreusement défiguré, un homme recueille un petit enfant hébété parmi les cadavres.

Nous n'avons que faire des livres insignifiants, des livres creux, des livres faits pour plaire.

Nous ne voulons pas de ces livres bâclés, écrits à la va-vite, allez, finissez-moi ça pour juillet, en septembre je vous le lance comme il faut et on en vend cent mille, c'est plié.

Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous.

Nous voulons des livres qui aient coûté beaucoup à leur auteur, des livres où se soient déposés ses années de travail, son mal au dos, ses pannes, son affolement quelquefois à l'idée de se perdre, son découragement, son courage, son angoisse, son opiniâtreté, le risque qu'il a pris de rater.

Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent; des livres qui nous prouvent que l'amour est à l'oeuvre dans le monde à côté du mal, tout contre, parfois indistinctement, et le sera toujours comme toujours la souffrance déchirera les coeurs. Nous voulons des romans bons.

Nous voulons des livres qui n'éludent rien du tragique humain, rien des merveilles quotidiennes, des livres qui nous fassent revenir l'air dans les poumons.

Et quand il n'y en aurait qu'un par décennie, quand il ne paraîtrait qu'un Vies minuscules tous les dix ans, cela nous suffirait. Nous ne voulons rien d'autre."

 

Laurence Cossé, Au bon roman

Ed. Gallimard

 

14.03.2009

Les belles lettres du professeur Rollin - François Rollin

Lettre à un génie de l'humour tendre et décalé qui parle divinement bien de son professeur de français et qui m'a rendue totalement accro à sa verve inimitable et à son amour des mots tellement communicatif

De... (inscrire ici très lisiblement à l'encre verte vos nom, prénoms dans l'ordre de l'état civil, adresse postale complète de la résidence principale et le cas échéant de la ou des résidences secondaires, ainsi que de l'ensemble des pied-à-terre pouvant être utilisés au cours de l'année fiscale, codes de toutes les portes, de toutes les fenêtres, des lucarnes et des soupiraux, situation familiale, dates et lieux de naissance du conjoint et de tous les enfants, des parents, grands-parents, oncles, tantes, cousins, neveux, nièces et cousines, numéros de Sécurité sociale avec leurs clés à deux chiffres, adresses courriel professionnelles, adresses courriel privées, téléphones fixes et mobiles, fax, télex, adresses en poste restante, correspondants à l'étranger; joindre tous les livrets militaires, trois relevés de patrimoine établis devant notaire, une flopée de RIB, quatorze boites à biscuits remplis de neige, autant de fiches d'état civil qu'il y a de personnes dans la famille élargie, cinq albums de portraits couleur par tête de pipe, cinquante carnets de timbres au prix du tarif en vigueur, huit extraits de casier judiciaire certifiés conformes, un sac de 150 kilos de thé de Chine, et une moissonneuse-batteuse).

.... à François Rollin, humoriste humaniste, auteur, metteur en scène, comédien, entre autres.

 

Cher François Rollin,

 

Je considère que vous êtes un authentique génie de l'humour. Vous avez embelli ma vie, et je vous en remercie.

 

rollin.gif

Ah la la, que vous dire à propos de ces "belles lettres du professeur Rollin ou Comment écrire au roi d'Espagne pour lui demander sa recette du gaspacho"? Depuis que Cathulu a eu la gentillesse de me l'envoyer, je ne cesse de les lire et relire en riant toute seule (parce que bon, j'essaye de faire partager les causes de mon hilarité, mais force m'est de constater que ça ne marche pas fort; il faut que j'explique tout ce qui est drôle à chaque fois, je ne sais pas, certains sont réfractaires par principe, je dirais. En même temps, "certain" a 12 ans et demi. Je lui mets de côté pour dans quelques années...)

C'est drôle, donc. C'est vraiment, absolument, totalement et très sincèrement, à éclater de rire parfois. Rire que j'ai sonore et haut perché, seule dans ma voiture devant le collège, vitres ouvertes parce que l'air est doux, ça l'a fait moyen. Pour ma réputation. Bah.

Par exemple la Lettre à soi-même pour combler un manque affectif, avec ce petit passage en note de bas de page concernant le mot "vicissitudes" : [...] Les vicissitudes de la vie, ce sont les hauts et les bas, avec un accent particulier sur les bas, là où les bâts blessent. Le soulagement ne vient éventuellement que plus tard, après bien des vicissitudes.

William Shakespeare, qui ne savait rien dire simplement, a écrit, pour stigmatiser ces hauts et ces bas : "La coupe de nos vicissitudes se remplit d'une liqueur changeante." Il entendait par là que la coupe, au sens d'une coupe dans laquelle on verse par exemple des quartiers d'orange à la liqueur, cette coupe, donc, lorsqu'elle est remplie de vicissitudes, change de couleur et prend la teinte de la liqueur, légèrement affadie par la présence des quartiers d'orange dans la coupe. Et c'est très vrai ! On pense ce qu'on veut de Shakespeare, mais, sur ce coup-là, il a vraiment mis dans le mille."

Je me régale de sa mauvaise foi, de ses changements de styles abrupts, mêlant le plus soutenu au plus familier des langages, de l'absurde pur suivi d'un raisonnement impeccable, de tous ces mots que j'apprends, de ces inventions de la langue qui me font glousser au plus haut point (Même les textos et leur langage SMS sont réjouissants !). Et puis mention évidente à la Lettre d'une adolescente à une autre, il est clair que François Rollin est une adolescente comme les autres. Pareille :-D

Avec un peu de cran je me serais lancée dans un billet plein d'anaphores (je les aime !), mais ma lecture terminée je suis surtout submergée par un sentiment puissant d'admiration et même, on ne se refait pas, d'affection folle. Ces "Lettres..." seront désormais pour moi un paradigme... au sens philosophique.

Parce qu'en linguistique, on parle d'axe paradigmatique, que l'on oppose à l'axe syntagmatique. Le premier concerne le choix des mots eux-mêmes, le second le choix de leur placement dans l'énoncé. Autrement dit : l'axe paradigmatique, c'est le point du texte où une classe d'éléments peuvent être substitués. L'axe syntagmatique, c'est la chaîne des points où des éléments peuvent être substitués. Vous n'avez pas compris ? Et alors ? Vous croyez que j'ai compris, moi ?"

 

Ed. Plon, 2007 & Points 2009, 217 p.

 

(Et puis, ouf, je suis normale, même le journal Marianne reconnaît qu'il est très difficile de ne pas tomber amoureux(se) des mots de François Rollin ;o))

 

L'auteur vous parle.

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