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28.04.2009

La maison d'Apre-Vent - Charles Dickens (2)

"Pas d'ailes."

 

La maison d'Apre-Vent est un roman épais et charnu qui grouille de vie et de péripéties; pour le moment, ma préférence va aux récits d'Esther à laquelle je me suis attachée de grand coeur. Il y a plusieurs aspects qui méritent d'être mentionnés, et l'humour de Charles Dickens en est un. Il y a pas mal de causticité (envers le système juridique anglais), de moquerie (envers certains personnages), de petites piques çà et là sur des sujets divers. Mais certains passages sont proprement hilarants (je me suis même surprise à glousser à haute voix), et voici à ce jour mon préféré. (Je visualise et j'entends la voix de François Rollin, et plus particulièrement le ton du roi Loth (Kaamelott) dans le personnage de l'infect M. Chadband) (M. Snagsby est par contre un fort brave homme, nanti d'une épouse tyrannique, c'est pourquoi sa réplique me plonge également dans l'hilarité !) M. et Mme Snagsby reçoivent donc les Chadband, et Guster est la bonne, souffrant  de convulsions...

 

"Là-dessus, Guster, qui guettait à la fenêtre de sa chambre, descend le petit escalier avec force frôlements et frottements comme un fantôme traditionnel et, faisant éruption tout émue dans le salon, annonce que M. et Mme Chadband ont fait leur apparition dans l'impasse. Comme la sonnette de la porte qui donne sur le couloir retentit aussitôt après, Guster est énergiquement incitée par Mme Snagsby, sous peine d'être instantanément replacée sous la garde de son saint protecteur, à ne pas omettre d'annoncer cérémonieusement les visiteurs. Ayant les nerfs mis en déroute par cette menace (alors qu'auparavant ils étaient en excellent état), elle mutile abominablement cet aspect de l'étiquette au point d'annoncer : "M. et Mme Plate-Bande, ou du moins je veux dire, comment-qu'y-s'appellent-déjà !" et de battre en retraite, éperdue de remords.

M. Chadband est un gros homme jaunâtre, qui a un sourire gras et, dans l'ensemble, l'air d'avoir pas mal d'huile de baleine dans le corps. Mme Chadband est une femme austère, d'aspect sévère, silencieuse. M. Chadband se déplace mollement et pesamment, un peu comme un ours à qui l'on aurait appris à marcher debout. Il est très encombré de ses bras, comme s'ils le gênaient et qu'il eût préféré aller à quatre pattes; il a la tête en grande transpiration et n'ouvre jamais la bouche sans avoir au préalable levé sa grosse main, comme pour annoncer par ce signe à ses auditeurs qu'il va les édifier.

"Mes amis, dit M. Chadband, la paix soit sur cette maison ! Sur le maître de céans, sur la maîtresse de céans, sur les jeunes filles et sur les jeunes gens ! Mes amis, pourquoi vous souhaité-je la paix ? Qu'est la paix ? Est-ce la guerre ? Non. Est-ce la discorde ? Non. est-elle jolie et douce et belle et aimable et sereine et joyeuse ? Oh oui ! Alors, mes amis, je vous souhaite la paix, à vous et aux vôtres."

Du fait que Mme Sagsby prend un air profondément édifié, M. Snagsby juge assez opportun de dire Amen ! ce qui est bien accueilli.

"Et maintenant, mes amis, poursuit M. Chadband, puisque j'ai abordé ce thème..."

Guster se présente. Mme Snagsby, d'une spectrale voix de basse, mais sans quitter Chadband du regard, dit avec une netteté effrayante : "Allez-vous-en !"

"Et maintenant, mes amis, dit Chadband, puisque j'ai abordé ce thème et que, suivant mon humble chemin, j'en tire la leçon..."

On entend Guster murmurer inexplicablement : "Milsexanquatvindeux." La voix spectrale répète avec encore plus de solennité : "Allez-vous-en !"

"Et maintenant, mes amis, dit M. Chadband, nous allons nous demander, dans un esprit d'amour..."

Mais Guster réitère encore : "Milsexanquatvindeux."

M. Chadband, s'interrompant avec la résignation d'un homme accoutumé à être persécuté et enveloppant mollement son menton dans son gras sourire, déclare : "Écoutons la jeune fille ! Parlez, jeune fille !

- Milsexanquatvindeux, s'il vous plaît, monsieur. Comme quoi qu'il voudrait savoir pourquoi que vous y avez donné un shilling, dit Guster, hors d'haleine.

- Pourquoi ? répond Mme Chadband. Pour sa course !"

Guster réplique qu'il "ézigue un shilling et huit pence, ou sans quoi il citera le client en justesse". Mme Snagsby et Mme Chadband se mettent en devoir d'exprimer leur indignation d'une voix aigüe, quand M. Chadband apaise le tumulte en levant la main.

"Mes amis, dit-il, je me rappelle un devoir inaccompli hier. Il est juste que j'en sois châtié par quelque pénalité. Je n'ai pas lieu de murmurer. Rachel, payez les huit pence !"

Tandis que Mme Snagsby, retenant son souffle, regarde fixement son mari, comme pour dire : "Tu entends cet apôtre !" et tandis que M. Chadband est tout luisant d'humilité et d'huile de baleine, Mme Chadband paie la somme. C'est l'habitude de M. Chadband (à vrai dire elle constitue le plus clair de ses prétentions) de tenir cette sorte de compte créditeur et débiteur dans les moindres détails et de l'afficher publiquement dans les circonstances les plus insignifiantes.

"Mes amis, dit Chadband, huit pence, ce n'est guère; cela aurait pu sans injustice être un shilling et quatre pence; cela aurait pu sans injustice être une demi-couronne. Ah ! soyons donc joyeux, très joyeux ! Ah ! soyons donc joyeux !"

Sur cette déclaration qui, par son rythme, semble être un fragment poétique, M. Chadband s'avance à grands pas vers la table et, avant de prendre un siège, lève la main en signe d'avertissement.

"Mes amis, dit-il qu'est-ce que nous contemplons en ce moment, étalé devant nous ? Une collation. Avons-nous donc besoin d'une collation, mes amis ? Oui. Et pourquoi avons-nous besoin d'une collation, mes amis ? Parce que nous ne sommes que des mortels, parce que nous ne sommes que des pécheurs, parce que nous ne sommes que des êtres terrestres, parce que nous ne sommes pas aériens. Pouvons-nous voler, mes amis ? Non. Pourquoi ne pouvons-nous pas voler, mes amis ?"

M. Snagsby, s'autorisant du succès de sa dernière intervention, se risque à déclarer sur un ton jovial et passablement entendu : "Pas d'ailes." Mais il est immédiatement réduit au silence par un froncement de sourcils de Mme Snagsby.

"Je disais, mes amis, poursuit M. Chadband, rejetant et annihilant complètement la suggestion de M. Snagsby, pourquoi ne pouvons-nous pas voler ? Est-ce parce que nous sommes destinés à marcher ? En effet. Pourrions-nous marcher, mes amis, sans force ? Nous ne le pourrions pas. Que ferions-nous sans force, mes amis ? Nos jambes refuseraient de nous porter, nos genoux ploieraient, nos chevilles fléchiraient et nous tomberions sur le sol. D'où donc, mes amis, d'un point de vue humain, tirons-nous la force qui est nécessaire à nos membres ? Est-ce, demande Chadband, parcourant la table du regard, du pain sous diverses formes, du beurre obtenu par le barattage du lait qui nous est donné par la vache, des oeufs qui sont pondus par la poule, du jambon, de la langue, de la saucisse et autres denrées de ce genre ? Oui. Dégustons donc les bonnes choses qui sont disposées devant nous !"

Les persécuteurs niaient qu'il fallût à M. Chadband un don particulier pour empiler de la sorte, l'un au-dessus de l'autre, ses escaliers verbeux. Mais cette remarque ne peut être accueillie que comme une preuve de leur résolution de persécuter, puisque tout le monde a dû constater par expérience que le style oratoire à la Chadband est largement répandu et fort admiré."

(Traduction de Sylvère Monod, Editions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1979)

 

Commentaires

Pourquoi ne pas demander les textes qui te manquent via ton blog ? :)

Écrit par : cathulu | 28.04.2009

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Ben parce qu'ils ne sont édités qu'en Pléiade, et que ça ne se prête pas :-D (Et en occasion on doit les trouver très abimés, je pense ? Bah à mon rythme je finirai bien par tous les acheter un jour, sur des années... Ou alors peut-être qu'un éditeur rééditera Dickens... Il y a bien eu le Chant de Noël l'an dernier...)

Écrit par : Cuné | 28.04.2009

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Je me souviens très bien de ce passage! J'adore Bleak House, c'est succulent comme roman et les traits d'humour de Dickens touchent droit la cible!!

Écrit par : Karine :) | 28.04.2009

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Ah tu me fais plaisir, Karine, tu comprends toi au moins, j'ai lu ce passage à haute voix à un public parfaitement désagréable qui n'a même pas souri. On nourrit des vipères en son sein... ;o))

Écrit par : Cuné | 28.04.2009

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C'est excellent !

(mais c'est horrible - ta réponse à Cathulu m'a un peu inquiétée, et même "La maison d'âpre-vent" n'est pas édité seul... il va falloir que je joue les sangsues chez les bouquinistes - je ne peux pas rester éternellement avec seulement deux Dickens de lus, ce n'est pas vivable ! ;-) )

Écrit par : erzébeth | 28.04.2009

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Je me souviens aussi très bien de ce passage (et pourtant, ma lecture date un peu). J'adore.

Écrit par : Isil | 28.04.2009

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Moi aussi, j'adore, moi aussi, je trouve ça excellent, parfait, admirable !! :-D

Militons pour la réédition de Dickens en format abordable !

Écrit par : Cuné | 28.04.2009

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Tout à fait d'accord, et puis en plus j'ai toujours eu un peu de mal avec le papier bible.... Mais bon c'est ça ou Dickens dans le texte et là, ce serait trop d'efforts pour mon anglais....

Écrit par : freude | 28.04.2009

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Honte à moi qui n'a jamais lu Dickens. Je dois y remédier très bientôt.

Écrit par : Maribel | 28.04.2009

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On trouve des Pléiade d'occasion chez Gibert, certains volumes sont comme neufs et le prix est d'environ 30 à 40% inférieur (ils avaient aujourd'hui Oliver Twist et David Copperfield). Si tu es intéressée, envoie-moi un mail. :))

Écrit par : fashion | 28.04.2009

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Tu lis "Les Grandes Espérances" si j'en crois ton blog-it ? ;o))

Écrit par : Lilly | 28.04.2009

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Tout à fait, bravo de reconnaître ! :-D

Écrit par : Cuné | 28.04.2009

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Ces quelques lignes me plaisent beaucoup !!!
Il faudrait vraiment que je lise Dickens...

Écrit par : Hathaway | 28.04.2009

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Il paraît que l'adaptation BBC de l'année dernière est très bonne, si ça te tente, je fais circuler les bonnes infos :)

Écrit par : Ofelia | 28.04.2009

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Je ne sais pas s'il y en a d'autres mais c'est bien celle-là dont je te parlais, régale-toi :)

Écrit par : Ofelia | 01.05.2009

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