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28.04.2009
La maison d'Apre-Vent - Charles Dickens (2)
"Pas d'ailes."
La maison d'Apre-Vent est un roman épais et charnu qui grouille de vie et de péripéties; pour le moment, ma préférence va aux récits d'Esther à laquelle je me suis attachée de grand coeur. Il y a plusieurs aspects qui méritent d'être mentionnés, et l'humour de Charles Dickens en est un. Il y a pas mal de causticité (envers le système juridique anglais), de moquerie (envers certains personnages), de petites piques çà et là sur des sujets divers. Mais certains passages sont proprement hilarants (je me suis même surprise à glousser à haute voix), et voici à ce jour mon préféré. (Je visualise et j'entends la voix de François Rollin, et plus particulièrement le ton du roi Loth (Kaamelott) dans le personnage de l'infect M. Chadband) (M. Snagsby est par contre un fort brave homme, nanti d'une épouse tyrannique, c'est pourquoi sa réplique me plonge également dans l'hilarité !) M. et Mme Snagsby reçoivent donc les Chadband, et Guster est la bonne, souffrant de convulsions...
"Là-dessus, Guster, qui guettait à la fenêtre de sa chambre, descend le petit escalier avec force frôlements et frottements comme un fantôme traditionnel et, faisant éruption tout émue dans le salon, annonce que M. et Mme Chadband ont fait leur apparition dans l'impasse. Comme la sonnette de la porte qui donne sur le couloir retentit aussitôt après, Guster est énergiquement incitée par Mme Snagsby, sous peine d'être instantanément replacée sous la garde de son saint protecteur, à ne pas omettre d'annoncer cérémonieusement les visiteurs. Ayant les nerfs mis en déroute par cette menace (alors qu'auparavant ils étaient en excellent état), elle mutile abominablement cet aspect de l'étiquette au point d'annoncer : "M. et Mme Plate-Bande, ou du moins je veux dire, comment-qu'y-s'appellent-déjà !" et de battre en retraite, éperdue de remords.
M. Chadband est un gros homme jaunâtre, qui a un sourire gras et, dans l'ensemble, l'air d'avoir pas mal d'huile de baleine dans le corps. Mme Chadband est une femme austère, d'aspect sévère, silencieuse. M. Chadband se déplace mollement et pesamment, un peu comme un ours à qui l'on aurait appris à marcher debout. Il est très encombré de ses bras, comme s'ils le gênaient et qu'il eût préféré aller à quatre pattes; il a la tête en grande transpiration et n'ouvre jamais la bouche sans avoir au préalable levé sa grosse main, comme pour annoncer par ce signe à ses auditeurs qu'il va les édifier.
"Mes amis, dit M. Chadband, la paix soit sur cette maison ! Sur le maître de céans, sur la maîtresse de céans, sur les jeunes filles et sur les jeunes gens ! Mes amis, pourquoi vous souhaité-je la paix ? Qu'est la paix ? Est-ce la guerre ? Non. Est-ce la discorde ? Non. est-elle jolie et douce et belle et aimable et sereine et joyeuse ? Oh oui ! Alors, mes amis, je vous souhaite la paix, à vous et aux vôtres."
Du fait que Mme Sagsby prend un air profondément édifié, M. Snagsby juge assez opportun de dire Amen ! ce qui est bien accueilli.
"Et maintenant, mes amis, poursuit M. Chadband, puisque j'ai abordé ce thème..."
Guster se présente. Mme Snagsby, d'une spectrale voix de basse, mais sans quitter Chadband du regard, dit avec une netteté effrayante : "Allez-vous-en !"
"Et maintenant, mes amis, dit Chadband, puisque j'ai abordé ce thème et que, suivant mon humble chemin, j'en tire la leçon..."
On entend Guster murmurer inexplicablement : "Milsexanquatvindeux." La voix spectrale répète avec encore plus de solennité : "Allez-vous-en !"
"Et maintenant, mes amis, dit M. Chadband, nous allons nous demander, dans un esprit d'amour..."
Mais Guster réitère encore : "Milsexanquatvindeux."
M. Chadband, s'interrompant avec la résignation d'un homme accoutumé à être persécuté et enveloppant mollement son menton dans son gras sourire, déclare : "Écoutons la jeune fille ! Parlez, jeune fille !
- Milsexanquatvindeux, s'il vous plaît, monsieur. Comme quoi qu'il voudrait savoir pourquoi que vous y avez donné un shilling, dit Guster, hors d'haleine.
- Pourquoi ? répond Mme Chadband. Pour sa course !"
Guster réplique qu'il "ézigue un shilling et huit pence, ou sans quoi il citera le client en justesse". Mme Snagsby et Mme Chadband se mettent en devoir d'exprimer leur indignation d'une voix aigüe, quand M. Chadband apaise le tumulte en levant la main.
"Mes amis, dit-il, je me rappelle un devoir inaccompli hier. Il est juste que j'en sois châtié par quelque pénalité. Je n'ai pas lieu de murmurer. Rachel, payez les huit pence !"
Tandis que Mme Snagsby, retenant son souffle, regarde fixement son mari, comme pour dire : "Tu entends cet apôtre !" et tandis que M. Chadband est tout luisant d'humilité et d'huile de baleine, Mme Chadband paie la somme. C'est l'habitude de M. Chadband (à vrai dire elle constitue le plus clair de ses prétentions) de tenir cette sorte de compte créditeur et débiteur dans les moindres détails et de l'afficher publiquement dans les circonstances les plus insignifiantes.
"Mes amis, dit Chadband, huit pence, ce n'est guère; cela aurait pu sans injustice être un shilling et quatre pence; cela aurait pu sans injustice être une demi-couronne. Ah ! soyons donc joyeux, très joyeux ! Ah ! soyons donc joyeux !"
Sur cette déclaration qui, par son rythme, semble être un fragment poétique, M. Chadband s'avance à grands pas vers la table et, avant de prendre un siège, lève la main en signe d'avertissement.
"Mes amis, dit-il qu'est-ce que nous contemplons en ce moment, étalé devant nous ? Une collation. Avons-nous donc besoin d'une collation, mes amis ? Oui. Et pourquoi avons-nous besoin d'une collation, mes amis ? Parce que nous ne sommes que des mortels, parce que nous ne sommes que des pécheurs, parce que nous ne sommes que des êtres terrestres, parce que nous ne sommes pas aériens. Pouvons-nous voler, mes amis ? Non. Pourquoi ne pouvons-nous pas voler, mes amis ?"
M. Snagsby, s'autorisant du succès de sa dernière intervention, se risque à déclarer sur un ton jovial et passablement entendu : "Pas d'ailes." Mais il est immédiatement réduit au silence par un froncement de sourcils de Mme Snagsby.
"Je disais, mes amis, poursuit M. Chadband, rejetant et annihilant complètement la suggestion de M. Snagsby, pourquoi ne pouvons-nous pas voler ? Est-ce parce que nous sommes destinés à marcher ? En effet. Pourrions-nous marcher, mes amis, sans force ? Nous ne le pourrions pas. Que ferions-nous sans force, mes amis ? Nos jambes refuseraient de nous porter, nos genoux ploieraient, nos chevilles fléchiraient et nous tomberions sur le sol. D'où donc, mes amis, d'un point de vue humain, tirons-nous la force qui est nécessaire à nos membres ? Est-ce, demande Chadband, parcourant la table du regard, du pain sous diverses formes, du beurre obtenu par le barattage du lait qui nous est donné par la vache, des oeufs qui sont pondus par la poule, du jambon, de la langue, de la saucisse et autres denrées de ce genre ? Oui. Dégustons donc les bonnes choses qui sont disposées devant nous !"
Les persécuteurs niaient qu'il fallût à M. Chadband un don particulier pour empiler de la sorte, l'un au-dessus de l'autre, ses escaliers verbeux. Mais cette remarque ne peut être accueillie que comme une preuve de leur résolution de persécuter, puisque tout le monde a dû constater par expérience que le style oratoire à la Chadband est largement répandu et fort admiré."
(Traduction de Sylvère Monod, Editions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1979)
04:01 Publié dans Livres : Classiques, Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, humour |
23.04.2009
L'ombre en fuite - Richard Powers
"Tout ce qu'on peut décrire, on peut le reproduire"

Deux narrations entremêlées dans ce roman : l'une concerne Taimur Martin, pris en otage à Beyrouth et dont la captivité durera de longues années; narration à la deuxième personne du pluriel pour nous plonger dans cette succession de jours où l'esprit humain rencontre la folie à force de creuser en lui. L'autre nous entraîne à la suite de Adie Klarpol dans un projet de réalité virtuelle vertigineux.
Cette seconde narration est extrêmement ardue, pleine de termes techniques, d'abstractions, d'opacités et de dialogues congrus au débit précipité.
Je dois reconnaître que je ne dois qu'à l'immense estime que je porte aux deux autres romans de Richard Powers que j'ai lus de m'être accrochée comme une folle pour venir à bout de ce roman. J'ai avalé des pages et des pages sans savoir très bien où on m'emmenait, sans dégager un sens de ce que je lisais. Ma confiance était totale, je savais qu'à un moment la lueur que j'entr'apercevais dégagerait son ampleur, que je pendrais mes marques.
Par exemple la relation exacte entre Spiegel, celui qui invite Adie à les rejoindre dans leur projet monumental, Adie et Ted ne prend véritablement sens qu'aux environs de la 200° page, avec la rencontre :
"Et c'est ainsi qu'un mois d'octobre, Spiegel, alors dans sa vingtième année, avait éprouvé un choc à l'écoute d'une jeune fille au nez retroussé, à la tête hirsute, assise au fond de la salle, qui venait en classe sur des rollers, vêtue d'un T-shirt tye and dye. Elle disait "Sorti de la Nature, je n'emprunterai plus ma forme corporelle aux choses naturelles".
Ces mots étaient magnifiques, du moins Spiegel le supposait-il. Et la jeune fille l'était presque, ainsi en avait-il décidé. Mais la manière dont elle avait dit ces vers : voilà ce qui avait lancé le mandat d'amener, décidé de la mise sous écrou, prononcé la condamnation à perpétuité. de sa bouche s'était écoulé un filet discret de gadgets prodigieux, créatures minuscules et mobiles si complexes de petitesse que chaque génération se demandait, et se demanderait encore, comment leur inventeur avait réussi à y introduire un ressort."
Ils sont toute une bande de techniciens (informaticiens, mathématiciens, artistes, etc.) de génie à travailler comme des fous sur une "caverne" : Une pièce à l'intérieur de laquelle ils construisent un environnement en plusieurs dimensions, capable de réagir à l'interaction d'un humain, au point de vue visuel, odorant, sonore, tactile.
Pendant longtemps on le voit connoté science-fiction, jeu, divertissement (et la bande de fous furieux du projet ne nous incite pas à plus de considération), mais peu à peu d'autres applications émergent (comme une Chambre Thérapie permettant des désensibilisations extraordinaires !) - et on fait toujours le parallèle avec Taimur dans son terrible isolement - et puis l'épilogue nous glace tout autant qu'Adie. Il est des applications pratiques que l'on n'avait pas anticipées...
Je ne comprends pas bien, je l'avoue, la raison d'un style aussi ardu la majeure partie du temps, les évènements politiques majeurs "à reconnaître" sans être jamais cités nommément (années 80-90, chute du mur de Berlin, par exemple), l'attachement à nos personnages qui prend tant de temps à se mettre en place, la réflexion profonde sur l'Art qui reste peu accessible... Assurément ce n'est pas un roman Grand Public, je reste plutôt désarçonnée la dernière page tournée.
Je pense que c'est un roman pour lequel je ne suis pas à la hauteur :-D
Ed. Le Cherche Midi, avril 2009, Collection "Lot 49"
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Pellegrin
Titre original : Plowing The Dark (2000)
Les avis d'Anna Blume, de Keisha, d'Amanda, Leilonna,
04:00 Publié dans Livres : Je n'aime pas | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note | Tags : enfermement, création, réalité virtuelle, histoire et actualité, monument plutôt difficile d'accès |
22.04.2009
La maison d'Apre-Vent - Charles Dickens (1)
Parfois, une rencontre est nimbée de magie, et l'évidence s'impose : Dickens m'accompagnera désormais jusqu'à la fin de ma vie (et quelle joie que ces milliers de lignes à ma disposition).
Ce n'est pourtant pas la première fois que je le lis, mais sans doute le temps n'était-il pas venu. C'est dans Duma Key de Stephen King qu'il est fait allusion à un personnage de Bleak House, et une envie irrépréssible m'a prise de le lire (ce qui prouve que l'envie peut surgir du plus inattendu). Pour m'entourer du maximum de plaisir, j'ai décidé de le lire dans La Pléiade, traduit et annoté par Sylvère Monod.

Au stade de lecture où je suis arrivée (chapitre XXXV), je me dit qu'il me sera vraiment difficile d'en faire un billet, tant j'ai la sensation de ne pas être à la hauteur de tout ce qu'on pourrait (et devrait ?) dire à propos de ce roman.
Mais rien ne m'obligeant à faire ce dont je n'ai pas envie, je choisis l'option de deviser au fil de ma lecture, sur différents points soulevant mon intérêt. Et j'ai aujourd'hui envie de parler de quelques détails de la traduction.
Le titre, d'abord, est longuement disséqué dans la préface. Il faut savoir que "bleak" est porteur de quatre sens distincts : 1. pâle, maladif 2. nu, exposé, battu des vents 3. froid, glacial 4. sans joie, lugubre. Certaines traductions ont choisi l'option de garder le titre original, lésant ainsi le lecteur français. Après de longues recherches, c'est La maison d'âpre-Vent (A majuscule avec accent circonflexe, ce que je ne sais pas faire sur mon clavier) qui sera validé par la bibliothèque de La Pléiade.
Toute la préface est déjà passionnante, parce qu'elle dissèque les points délicats d'une traduction, dans le seul but que le lecteur francophone reçoive le même choc devant la traduction que l'anglais devant le texte. Mission impossible, s'il en est !
Ainsi par exemple, Hortense, la servante française (d'Avignon ou de Marseille, nous dit Dickens) de Lady Dedlock s'exprime-t-elle dans un anglais hérissé de gallicismes, c'est-à-dire de transpositions littérales d'expressions idiomatiques françaises (ou que Dickens imagine être telles); il est impossible d'en donner une idée exacte en français. Sylvère Monod s'éverture donc à trouver autre chose un léger surcroît de raideur, de discrètes singularités d'un autre ordre et, à deux ou trois reprises, en désespoir de cause, une annotation.
Un autre exemple qui a provoqué mes gloussements, est le passage déclinant les "ullité" et 'oussif". Je reproduis le premier dans son intégralité, avec son annotation :
"Nous avons ensuite Lord Bullité, qui jouit d'une réputation considérable dans son parti, qui a été au pouvoir et qui déclare à Sir Leicester Dedlock après dîner, avec beaucoup de gravité, qu'il ne voit vraiment pas où l'on va à l'époque acutelle. Un débat n'est plus ce qu'un débat était autrefois; la Chambre n'est plus ce que la Chambre était autrefois; même un Cabinet n'est plus ce qu'il était jadis. A supposer que le gouvernement actuel soit renversé, il découvre avec stupeur que la Couronne, pour former un nouveau ministère, serait limitée à un choix entre Lord Cullité et Sir Thomas Dullité (à supposer qu'il soit impossible au duc de Fullité de marcher avec Gullité, comme il y a tout lieu de le supposer par suite de la rupture résultant de l'histoire de Hullité). Alors, en donnant à Jullité l'Intérieur et le poste de chef de la majorité à la Chambre des Communes, l'Echiquier à Kullité, les Colonies à Lullité et les Affaires Etrangères à Mullité, que fera-t-on de Nullité ? On ne peut lui offrir la présidence du Conseil privé : elle est réservée pour Pullité. On ne peut pas le mettre aux Eaux et Forêts, qui suffiront à peine pour Quillité. Que s'ensuit-il ? Que le pays est naufragé, perdu et démoli (ce qui devient manifeste au regard patriotique de Sir Leicester Dedlock), parce qu'on ne peut pas caser Nullité ! "
" La série alphabétique Boodle, Coodle, etc., aurait un aspect de la farce si elle n'avait une intention symbolique et satirique. Elle a pour objet d'aboutir à Noodle (qui signifie "Nouille", mais le soucis de l'euphonie et la crainte d'accidents de parcours ont fait préférer "Nullité")."
Je trouve qu'il y a là un humour fou du traducteur ;o)
Mais d'une manière générale il y a également beaucoup d'humour chez Charles Dickens... A suivre...
04:35 Publié dans Livres : Classiques, Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, traduction |
21.04.2009
Roi du Matin, Reine du Jour - Ian McDonald

Que l'Irlande soit magique, on le sait tous plus ou moins. Ce qu'on connaît moins c'est le Mygmus, très difficile à expliquer en quelques mots, et pourtant élément central de ce roman. Disons que les mythes proviennent de l'inconscient collectif, et s'accumulent en un endroit (le Mygmus) que seules certaines personnes sont capables de percevoir (avec des lunettes spéciales, qui offrent une vision des bords des mythes). Quelques très rares autres personnes peuvent interagir avec cet autre monde, et notamment donner incarnation à différents mythes (les phages par exemple) pour leur plus grand effroi...
Trois époques différentes et trois femmes : nous commençons en 1913 par Emily Desmond, puis la génération de sa fille (Jessica Caldwell, un sacré numéro !) et enfin Enye MacColl de nos jours, la petite-fille de Jessica.
Emily vit près du bois de Bridestone, et entend l'appel des lutins et des fées. Par le biais de son journal intime, croisé avec celui de son père, nous sommes pris dans un tourbillon fortement teinté d'humour, des photos attestent sans aucun doute la présence physique de l'Ancien peuple, ceux qui vivent à jamais, à ses côtés. Son père, astronome, se pique de la nature extra-terrestre d'une comète en approche de la terre (ce qui va le discréditer et entraîner sa ruine). Jessica est une jeune fille rebelle et farouche, elle jure comme un charretier et ment en permanence comme un arracheur de dents. Enfin Enye est une jeune femme moderne et bien trempée, adepte des arts martiaux.
Le fil rouge est la psychologie, incarnée en un patricien, proposant une interprétation concrète (le secret d'Enye retentit comme un gong !) ou offrant simplement une alternative au Merveilleux.
C'est un roman profond, fortement teinté de Fantasy mais ne se limitant aucunement à ce genre, qui lace et entrelace son intrigue à l'Irlande et à ses mythes, mais propose également de superbes portraits de la féminité à plusieurs étapes de la vie. C'est beau et impressionnant, d'une maîtrise folle.
Prix Philippe K. Dick et Prix Chimérique ! (Peu décerné, le second ;o))
Ed. Denoël, Collection Lune d'encre, 2009 480 p.
Titre original : King of Morning, Queen of Day (1991)
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Pierre Pugi
La critique du Cafard Cosmique, l'avis de Laure.
04:40 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : fantasy, de haut niveau, irlande, pouvoir de la féminité |
14.04.2009
Le remède et le poison - Dirk Wittenborn
"Il est difficile de penser à deux choses en même temps, surtout quand l'une des deux est : Suis-je fou ?"
C'est l'histoire d'une grande famille, de 1951 à 1994, aux États-Unis. Will Friedrich, le père, est psychologue et en 1951, quand nous le prenons en route, déjà père de famille, il a le projet de fabriquer le médicament ultime, l'anti-dépresseur efficace et révolutionnaire (il faut dire qu'à l'époque, les traitements contre les maladies mentales sont effarants !). L'étude qu'il met en place avec une collègue va comporter un élément sacrément perturbateur en la personne de Casper Padrak : il est déjà fou, vraiment cintré, avant de prendre part à l'étude. Et du genre le plus dangereux, le brillant, QI qui pète les scores et autisme avéré. Le produit fonctionne, pour tous les participants, et pendant quelques temps c'est une période bénie. Puis survient le drame, qui modifiera et pèsera sur la vie de la famille Friedrich pendant des décennies...
Un roman tout à fait réussi dans lequel on s'immerge profondémment. Le ton est original, alterne les passages comiques, incongrus et plus sérieux. Will est fascinant, sa famille étonnante, leur vie conditionnée par des substances de toute sorte. Il se passe toujours quelque chose, on passe de l'un à l'autre, l'atmosphère des différentes périodes (années 50, 60, 90) est brillamment rendue, on s'attache à tous les personnages. Il y a un petit côté Kate Atkinson qui tient à un certain humour basé sur l'inattendu, et à un rythme sautillant que j'apprécie toujours, en même temps que du Irvin D. Yalom pour l'imbrication permanente de la psychologie, tout le temps.
Lorsque ça s'achève, on est pas mal frustré parce que plusieurs points n'ont pas eu leur réponse (pourquoi, bon sang de bois, pourquoi lui a-t-il appris à nager ?), ou peut-être simplement parce que quand c'est bien comme ça, s'arrêter est toujours insatisfaisant...
Ed. Seuil, 2009, 417 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun
Titre original : Pharmakon
04:12 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : psychologue, pharmacopée, saga familiale |
13.04.2009
D'autres vies que la mienne - Emmanuel Carrère
"Le lendemain, au petit-déjeuner, elle a ri, vraiment ri, et m'a dit : je te trouve drôle. Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l'amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d'instance de Vienne, c'est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J'ai bien résumé, c'est ça, l'histoire ?
J'ai confirmé : c'est ça."

C'est un livre dont on a abondamment entendu parler dans les médias, et souvent cela peut ôter toute envie de s'y intéresser. Ce serait vraiment une erreur, car ce livre est bon, et même mieux que ça.
Emmanuel Carrère a été le témoin, à quelques mois d'intervalle, de deux évènement tragiques, il les relate ici avec une exquise pudeur et une grande simplicité. Il n'y a aucun effet de manche, pas d'esbroufe, pas de leçon non plus, c'est un témoignage, un livre écrit pour des petites filles qui ont vécu une chose terrible et qui, peut-être, devenues adultes y trouveront un peu de réconfort.
C'est un livre qui touche profondémment, qui émeut, qui remue, mais ce n'est pourtant pas un livre triste. Il parle de la mort d'une petite fille, et de celle d'une jeune maman, c'est douloureux, mais il parle aussi beaucoup de l'auteur, de ce en quoi il croit, des théories auxquelles il adhère par rapport à la psychanalyse et au cancer, et toute une partie sur le tribunal d'instance qui est franchement passionnante. Ce livre va même plus loin encore que tout ça, il brasse en fait l'essence même de la vie, il en effleure le sordide, en magnifie la beauté, qui se niche souvent dans de très petites choses.
Il s'en dégage une grande dignité, une douceur... Un livre marquant.
Ed. P.O.L., 2009, 310 p.
"Il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n'arracheront pas à leur condition."
04:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (40) | Envoyer cette note | Tags : récit, tragédies, la vie pourtant, immense pudeur |
10.04.2009
Mémoires d'un Maître Faussaire - William Heaney

Voici typiquement le genre de roman trompeur, dans le bon sens du terme. Paré de légèreté et aussi limpide à lire qu'une bonne grosse tranche de détente, il n'en délivre pas moins un message clair sur la marche du monde, et sur la souffrance en général. Il paraît tout couillon avec ses chapitres courts et bien ordonnés, mais s'offre le luxe de nous narrer plusieurs histoires en une (avec intime mélange de passé et de présent), un fort message politique, et nous propose un très beau portrait, fouillé psychologiquement, de son héros, William Heaney.
La 4° de couv nous indique de suite qu'il s'agit du pseudonyme d'un grand écrivain anglais, et il n'y a pas à chercher bien loin pour qui l'a déjà lu (ça, et puis le fait d'être édité chez Bragelonne et traduit par Mélanie Fazzi ;o)) : Graham Joyce.
Alors qui est William Heaney ? Au départ, tout sympathique qu'il paraisse, des propos comme : "Personnellement, Jane Austen me débecte. Je ne peux pas en lire une ligne sans l'entendre récitée par une voix suraigüe de pourceau méprisant. Emily Brontë, je voudrais l'attirer chez moi pour l'embrasser sur ses lèvres minces, mais Austen, jamais." peuvent hérisser, mais on apprend très vite à le connaître et à l'apprécier. Je le laisse d'ailleurs se présenter :
"- Je dirige une organisation pour la jeunesse. Ou quelque chose qui s'en approche.
- Et quoi donc ?
- Un organisme qui en chapeaute plusieurs autres. Je représente plusieurs organisations auprès du gouvernement et des organismes officiels, ce genre de choses.
- Et ça consiste en quoi ?
- On fait du lobbying pour obtenir des changements, on participe à des comités de financement. Vous voyez ?
- Non, pas trop."
...
D'autant qu'il s'occupe par ailleurs d'écrire des poèmes endossés par un autre (avec un grand succès), et vend des livres et manuscrits rares, comme loisir (sans s'en enrichir, du tout. Il aime aider une certaine association...) Des faux, évidemment. Il est également divorcé, père de trois adolescents, membre d'un trio de buveurs de pub, et ah, surtout, il voit des démons.
"Combien de coïncidences sommes-nous prêts à tolérer, de hasards extraordinaires, de coups du sort, quel degré se synchronisme, combien d'étranges corrélations serons-nous prêts à ignorer avant de lever enfin les bras au ciel et d'affirmer que les causes et les effets ne sont pas le seul jeu de l'univers ? Quand admettrons-nous que la rationalité est simplement un outil que nous inventons pour nous aider à avancer ? Une carte et une boussole ne permettent pas de repousser la nuit. Combien de progrès scientifiques désastreux faisons-nous avant d'arrêter de les baptiser progrès ? Quand cessons-nous de faire comme si la raison instrumentale n'avait pas de face sombre ?"
C'est tout l'objet du roman, peut-être, de définir ce qu'est un démon et ce que voit Heaney. En tous les cas on le suit avec un immense plaisir dans les rues de Londres, on s'amuse beaucoup, et on se fait cueillir, comme toujours avec Graham Joyce (ou peut-être y suis-je particulièrement sensible) par l'émotion; ici avec le cahier de Seamus, ses rapports avec ses enfants, la scène où il revoit Mandy, ou ce simple passage (quelle beauté !) :
"J'étais furieux contre lui et contre toute la saleté de ce monde. Je sondai la dureté de mon propre coeur et observai cette grande capitale où nous n'avons ni meneurs ni figures à admirer. Nos ministres sont des fraudeurs, des menteurs et des escrocs dont la seule idéologie consiste à s'accrocher au pouvoir; nos commerciaux sont des loups qui festoient de sang et d'os; nos religions s'attaquent aux petits enfants et nous nourrissent d'histoires cauchemardesques; nos médias nous empoisonnent par le consumérisme, hideux ver gonflé qui mange sa propre queue; nos stars du foot battent leurs femmes et violent des jeunes filles; nos vedettes de cinéma et nos mannequins sont des camés et des ivrognes; nos poètes sont obscurs.
J'enrage ! J'enrage ! Quand je vois gaspiller la vie des gens ordinaires. Celles de jeunes hommes et femmes aussi faibles que moi, victimes des drogues qui envahissent les quartiers défavorisés de la nation; des sans-abri qui errent comme des spectres; des gens qui mangent pour oublier et s'abrutissent de mauvais programmes télé; de jeunes soldats courageux sacrifiés dans les déserts pour l'ambition d'individus possédant d'obscènes fortunes. Comme j'enrage ! Et je pleure ! De voir la vie ainsi bradée ! Et je ne possède comme antidote, perdu parmi ces dirigeants qui n'en sont pas, ces démons cachés dans l'âme des hommes et des femmes, que ma rage et mon humanité."
334 p.
L'avis de SBM,
18:41 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : fantastique, tout léger comme les bulles de champagne, plus profond sous le vernis d'humour |
09.04.2009
Histoire de Lisey - Stephen King
Je devrais parfois me fier à mes premières impressions; à sa sortie, je me suis bien sûr précipitée sur ce roman et me suis cassé les dents :
après avoir laborieusement lu la première partie, j'ai baissé pavillon en me disant on verra plus tard. Plus tard, ce fut maintenant, dans la foulée de Duma Key qui m'imposait de rester dans l'univers de SK, on le quitte pas comme ça. Mais non, ça ne marche pas plus, même après avoir relu la première partie et patiemment subi le reste.
Ce n'est pas que Lisey soit antipathique, cette veuve du célèbre écrivain Scott Landon dont elle a partagé la vie pendant vingt-cinq ans a tout de la mère courage : pas bien futée (dit-elle) mais opiniâtre, courageuse, volontaire, et toute prête à écouter ses voix intérieures et à accepter une réalité annexe.
Mais sacrebleu (pour rester polie, j'utiliserais plutôt le mot en "b", mais bon) quelle plaie cette écriture ! Tout couple a son langage intime, j'en suis on ne peut plus d'accord, ses expressions qui signifient pour une poignée d'élus tout autre chose que leur sens courant, ou ses néologismes. Mais les subir à longueur de pages, toutes les trois lignes pendant 565 pages, moi ça m'a profondément gonflée.
Non, je n'y ai pas vu du tout le roman personnel et intime décrit un peu partout, les sources de la création ou le roman Fantastique que tant d'autres ont célébré.
Non, je n'ai pas eu peur, pas eu envie d'aller voir derrière le pourpre, pas adhéré à ces sauts incessants dans le passé.
Oui, j'ai trouvé ce roman maladroit et pataud, pénible et décevant.
(Par contre, j'ai aimé page 463 quand il parle de "crétins surinstruits et ambitieux qui ont perdu le contact avec la quintessence des livres et de la lecture"...)
Ed. Albin Michel, 2007, 565 p.
Traduction de Nadine Gassie
04:00 Publié dans Livres : Je n'aime pas | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : pas aimé, non, et pourtant vraiment essayé de m'accrocher comme une folle |
08.04.2009
Duma Key - Stephen King
"Je ne tiens pas à penser tellement à l'art, voyez-vous. Je n'ai pas envie d'en faire la critique. Ni d'assister à des symposiums, d'écouter des conférences ou d'en discuter dans les soirées mondaines - même si parfois mes obligations professionnelles m'y contraignent. Ce que je veux, c'est m'agripper le coeur à en tomber par terre quand j'en vois."

"Duma Key" a été écrit entre février 2006 et juin 2007 : j'ai vraiment eu un coup au coeur en tombant dessus en librairie. J'étais persuadée que Stephen King avait raccroché, que l'écriture et lui c'était terminé. Est-ce que c'est son meilleur roman ? Non. (Pour moi, ça restera la série "La Tour Sombre" à jamais). Est-ce que c'est bien ? Je veux mon neveu.
A partir du moment où j'ai posé les yeux dessus, jusqu'au dernier mot de la postface ("Et vous mon vieil ami, Lecteur fidèle; toujours vous.") (moi je serai toujours toujours toujours là, comme lectrice fidèle) j'ai vécu des heures enfiévrées et enchantées. Ravies. Emportées.
Notre héros s'appelle Edgar Freemantle. Il a la cinquantaine, vient de subir un effroyable accident qui l'a amputé du bras droit, et l'a laissé aphasique, très perturbé et immensément en colère devant la douleur et la diminution. Pour parfaire le tableau sa femme le plaque, et le voici en train de mettre au point sa sortie définitive. Mais son psy lui propose un deal , attendre au moins une année (pour ne pas que ses proches payent la culpabilité au prix fort), et la passer en changeant radicalement de vie. D'endroit, dans un premier temps (au soleil et au calme), et en reprenant une activité qui lui fasse plaisir. Il se souvient qu'il crayonnait, par le passé. Ce sera donc le dessin. Sans conviction. Alors comme financièrement il est plutôt très confortable, il se dégotte une petite île tranquille en Floride.
Mais dans l'univers de Stephen King, la tranquilité est un concept inconnu. Il va être question d'une entité malfaisante, pour esquisser un début d'ambiance (je me refuse absolument à divulguer quoi que ce soit, le premier qui m'aurait donné ne serait qu'UN évènement à venir je crois que j'aurais pu le frapper). Il est également question d'art et de création, bien sûr.
On retrouve tout ce qu'on aime chez Stephen King, à savoir :
* Les clins d'oeil à ses autres romans (personnages, gimmicks, ambiance...)
* L'émotion (moi de la page 328 à la 355, c'est bien simple, je pleurais tout le temps)
* L'humour (ça n'arrête pas)
* La peur (de bonnes petites scènes de pure horreur, et les petites phrases annonciatrices du pire, du genre c'était la dernière fois que je la voyais, etc.)
* Le surnaturel
* Un trio de personnages qui se serrent les coudes et découvrent l'amitié, trois estropiés de la vie bien mal en point qui deviennent supra attachants.
* Une grande part de lui-même, dans les suites de l'accident d'Edgar (qu'on rapproche forcément de ce qu'il a vécu) et puis des petits tacles comme ça au passage, quand il parle des critiques, ou quand Edgar répond à une interview en tentant d'expliquer, maladroitement, que s'il est aussi productif, c'est... juste qu'il se donne à fond, qu'il n'essaye absolument pas d'établir le moindre record (et Dieu sait qu'on a reproché à SK sa propre productivité...)
Bref, si vous n'avez jamais lu Stephen King, c'est un bon roman pour faire connaissance. Si vous l'aimez et avez été déçu par les derniers romans, c'est aussi un bon roman pour retrouver le conteur qui nous tient en haleine sur plus de 600 pages, en nous faisant doucement flipper et en nous tendant la main vers son imaginaire torturé.
Ed. Albin Michel, 2009, 644 p.
Traduction (USA) de William Olivier Desmond
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06.04.2009
Le Feu de Dieu - Pierre Bordage
Franx (me suis demandé longtemps d'où sortait ce prénom étrange, avant d'apprendre page 153 que c'était tout bêtement la contraction de François-Xavier !) l'avait anticipé : la fin du monde était proche. Pas celle née d'un délire mystique, la carrée, rationnelle, celle où la dégradation de la planète par l'espèce humaine a entraîné un changement d'axe de rotation. D'où plus de soleil, glaciation, failles terrestres, volcans qui se réveillent et j'en passe.
Il avait donc construit, aidé de ceux qu'il avait pu rallier, le Feu de Dieu, une habitation dans le Périgord noir apte à assurer la survie d'une vingtaine de personne pendant une dizaine d'année, le temps que les éléments extérieurs se stabilisent. Mais rien ne se produisait, ses troupes commençaient à douter, tout le monde partait et l'ambiance était délétère.
Alors que Franx s'était rendu à Paris pour toucher l'héritage d'une tante décédée, le cataclysme survient, et c'est franchement l'horreur.
La situation est donc celle-ci : Franx doit coûte que coûte rejoindre les siens au Feu de Dieu, tandis que sa femme et ses deux enfants y sont coincés avec un gars tordu...
Alternance des deux situations à chaque paragraphe : j'ai dévoré le tout en quelques heures fiévreuses. J'aime les romans-catastrophes, j'aime quand une part légère de surnaturel ajoute sa petite touche, j'aime les conditions hostiles et les mauvaises rencontres (dans la fiction !), j'ai donc tout aimé de ce roman. C'est simple, non ? :-D
Je connais mal l'oeuvre (déjà conséquente) de Pierre Bordage, mais ses qualités de conteur m'ont ici carrément convaincue et je ne devrais pas en rester là.
Ed. Au Diable Vauvert, 2009, 492 p.
04:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : fin du monde, roman apocalyptique |

