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30.04.2009

Ici et maintenant - Robert Cohen

"Qui n'a jamais eu le sentiment, en rentrant à la maison après ce genre de réception, qu'il avait dit les choses qu'il ne fallait pas dire, fait tout ce qu'il ne fallait pas faire, et s'était débattu dans une espèce de rêve bruyant et agité."

 

cohen.jpg

Samuel Karnish a trente-cinq ans, vit à New-York. C'est un éternel adolescent qui vit à moitié (et ce terme prendra tout son sens le moment venu), boulot effectué mollement (journaliste section sciences), amours ratés (mais franchement il le cherche, avec son attitude à la con. M'a un peu énervée, je dois dire ;o)), peu d'amis ou alors loin, appart pourri qui n'était il y a des lustres qu'un premier logement "en attendant de" et qui s'est éternisé, relations avec sa mère distendues, père décédé.

Ce week-end là, il prend l'avion pour aller au mariage de son meilleur ami émigré au Texas. Il y rencontre Aaron et Magda, un couple d'Hassids. Leur relation part immédiatement sur une étrange base, et Sam, qui se déclare "à moitié juif" (par son père, en fait, donc pas juif) est comme fasciné par la foi de ses nouveaux amis.

A sa manière bien particulière de perdant convaincu, il va partager quelque chose avec eux, et s'interroger au final sur le sens de l'existence...

Un thème déjà souvent abordé, un héros caricatural et agaçant, une mollesse générale contagieuse : pourtant c'est un roman qu'on ne lâche pas et qui se termine exactement comme il a commencé, sans qu'on en sache réellement plus sur aucun point abordé. Mais entre-temps on a vraiment partagé quelque chose, et on eu l'impression de se heurter aux mêmes obstacles que le narrateur. Un peu comme si on avait eu une prise directe avec son âme, une sorte de communion, qui se déroule en toute légèreté (il y a beaucoup d'humour) et nonchalamment.

A tenter

 

Ed. Joelle Losfeld, 2009, 412 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Lazare Bitoun

Titre original : The Here and Now

 

(4° roman de Robert Cohen mais le premier traduit en français)

 

L'avis de Sylvie.


 

29.04.2009

Je viens de tuer ma femme - Emmanuel Pons

Il vient de tuer sa femme qui l'emmerdait depuis onze ans. Là tout de suite, ce qui le préoccupe, ce sont les faire-parts. Il doit absolument les pons.jpgécrire avant d'aller à la gendarmerie. Alors il va aller au village voisin à pieds (le paysage lui a toujours énormément plu, c'est beau la Normandie, c'est vrai) et acheter des timbres (faut être logique dans la vie, une chose après l'autre). Mais en cheminant lui vient l'idée de se confier à quelqu'un. Somme toute il est content, et plutôt fier de lui. Il cherche alors qui "mériterait" de recueillir ses confidences en exclusivité, pour se faire ensuite mousser dans les médias. Les personnes qu'il va choisir vont se révéler déstabilisantes....

"Il n'existe aucun remède contre la passionnée gentille" nous dit-il en confidence alors qu'il s'exaspère devant les gentils voisins si altruistes avec tout le monde. Cette phrase m'a fait rire, placée dans un autre contexte elle est criante de vérité.

Le truc c'est que notre narrateur mouline sérieusement du bulbe, et qu'il se heurte à des interlocuteurs eux-mêmes très étonnants. L'ensemble mêle une noirceur prononcée à du pur comique, et le résultat est franchement sympathique.

Un court roman qu'on lit d'une traite, amusés et enchaînés aux spirales de l'intrigue.

 

Ed. Arléa, 2006 & 2009, 168 p.

 

Merci Amanda !

 

L'avis de Laure.

 

"Je suis propre. Ça me donne la fausse impression d'avoir les idées en place. Je ne suis pas dupe. J'avais pris une douche le jour où je me suis marié."


(Rien à voir, private joke, pardon, mais parfois, c'est amusant ;o))

 

28.04.2009

La maison d'Apre-Vent - Charles Dickens (2)

"Pas d'ailes."

 

La maison d'Apre-Vent est un roman épais et charnu qui grouille de vie et de péripéties; pour le moment, ma préférence va aux récits d'Esther à laquelle je me suis attachée de grand coeur. Il y a plusieurs aspects qui méritent d'être mentionnés, et l'humour de Charles Dickens en est un. Il y a pas mal de causticité (envers le système juridique anglais), de moquerie (envers certains personnages), de petites piques çà et là sur des sujets divers. Mais certains passages sont proprement hilarants (je me suis même surprise à glousser à haute voix), et voici à ce jour mon préféré. (Je visualise et j'entends la voix de François Rollin, et plus particulièrement le ton du roi Loth (Kaamelott) dans le personnage de l'infect M. Chadband) (M. Snagsby est par contre un fort brave homme, nanti d'une épouse tyrannique, c'est pourquoi sa réplique me plonge également dans l'hilarité !) M. et Mme Snagsby reçoivent donc les Chadband, et Guster est la bonne, souffrant  de convulsions...

 

"Là-dessus, Guster, qui guettait à la fenêtre de sa chambre, descend le petit escalier avec force frôlements et frottements comme un fantôme traditionnel et, faisant éruption tout émue dans le salon, annonce que M. et Mme Chadband ont fait leur apparition dans l'impasse. Comme la sonnette de la porte qui donne sur le couloir retentit aussitôt après, Guster est énergiquement incitée par Mme Snagsby, sous peine d'être instantanément replacée sous la garde de son saint protecteur, à ne pas omettre d'annoncer cérémonieusement les visiteurs. Ayant les nerfs mis en déroute par cette menace (alors qu'auparavant ils étaient en excellent état), elle mutile abominablement cet aspect de l'étiquette au point d'annoncer : "M. et Mme Plate-Bande, ou du moins je veux dire, comment-qu'y-s'appellent-déjà !" et de battre en retraite, éperdue de remords.

M. Chadband est un gros homme jaunâtre, qui a un sourire gras et, dans l'ensemble, l'air d'avoir pas mal d'huile de baleine dans le corps. Mme Chadband est une femme austère, d'aspect sévère, silencieuse. M. Chadband se déplace mollement et pesamment, un peu comme un ours à qui l'on aurait appris à marcher debout. Il est très encombré de ses bras, comme s'ils le gênaient et qu'il eût préféré aller à quatre pattes; il a la tête en grande transpiration et n'ouvre jamais la bouche sans avoir au préalable levé sa grosse main, comme pour annoncer par ce signe à ses auditeurs qu'il va les édifier.

"Mes amis, dit M. Chadband, la paix soit sur cette maison ! Sur le maître de céans, sur la maîtresse de céans, sur les jeunes filles et sur les jeunes gens ! Mes amis, pourquoi vous souhaité-je la paix ? Qu'est la paix ? Est-ce la guerre ? Non. Est-ce la discorde ? Non. est-elle jolie et douce et belle et aimable et sereine et joyeuse ? Oh oui ! Alors, mes amis, je vous souhaite la paix, à vous et aux vôtres."

Du fait que Mme Sagsby prend un air profondément édifié, M. Snagsby juge assez opportun de dire Amen ! ce qui est bien accueilli.

"Et maintenant, mes amis, poursuit M. Chadband, puisque j'ai abordé ce thème..."

Guster se présente. Mme Snagsby, d'une spectrale voix de basse, mais sans quitter Chadband du regard, dit avec une netteté effrayante : "Allez-vous-en !"

"Et maintenant, mes amis, dit Chadband, puisque j'ai abordé ce thème et que, suivant mon humble chemin, j'en tire la leçon..."

On entend Guster murmurer inexplicablement : "Milsexanquatvindeux." La voix spectrale répète avec encore plus de solennité : "Allez-vous-en !"

"Et maintenant, mes amis, dit M. Chadband, nous allons nous demander, dans un esprit d'amour..."

Mais Guster réitère encore : "Milsexanquatvindeux."

M. Chadband, s'interrompant avec la résignation d'un homme accoutumé à être persécuté et enveloppant mollement son menton dans son gras sourire, déclare : "Écoutons la jeune fille ! Parlez, jeune fille !

- Milsexanquatvindeux, s'il vous plaît, monsieur. Comme quoi qu'il voudrait savoir pourquoi que vous y avez donné un shilling, dit Guster, hors d'haleine.

- Pourquoi ? répond Mme Chadband. Pour sa course !"

Guster réplique qu'il "ézigue un shilling et huit pence, ou sans quoi il citera le client en justesse". Mme Snagsby et Mme Chadband se mettent en devoir d'exprimer leur indignation d'une voix aigüe, quand M. Chadband apaise le tumulte en levant la main.

"Mes amis, dit-il, je me rappelle un devoir inaccompli hier. Il est juste que j'en sois châtié par quelque pénalité. Je n'ai pas lieu de murmurer. Rachel, payez les huit pence !"

Tandis que Mme Snagsby, retenant son souffle, regarde fixement son mari, comme pour dire : "Tu entends cet apôtre !" et tandis que M. Chadband est tout luisant d'humilité et d'huile de baleine, Mme Chadband paie la somme. C'est l'habitude de M. Chadband (à vrai dire elle constitue le plus clair de ses prétentions) de tenir cette sorte de compte créditeur et débiteur dans les moindres détails et de l'afficher publiquement dans les circonstances les plus insignifiantes.

"Mes amis, dit Chadband, huit pence, ce n'est guère; cela aurait pu sans injustice être un shilling et quatre pence; cela aurait pu sans injustice être une demi-couronne. Ah ! soyons donc joyeux, très joyeux ! Ah ! soyons donc joyeux !"

Sur cette déclaration qui, par son rythme, semble être un fragment poétique, M. Chadband s'avance à grands pas vers la table et, avant de prendre un siège, lève la main en signe d'avertissement.

"Mes amis, dit-il qu'est-ce que nous contemplons en ce moment, étalé devant nous ? Une collation. Avons-nous donc besoin d'une collation, mes amis ? Oui. Et pourquoi avons-nous besoin d'une collation, mes amis ? Parce que nous ne sommes que des mortels, parce que nous ne sommes que des pécheurs, parce que nous ne sommes que des êtres terrestres, parce que nous ne sommes pas aériens. Pouvons-nous voler, mes amis ? Non. Pourquoi ne pouvons-nous pas voler, mes amis ?"

M. Snagsby, s'autorisant du succès de sa dernière intervention, se risque à déclarer sur un ton jovial et passablement entendu : "Pas d'ailes." Mais il est immédiatement réduit au silence par un froncement de sourcils de Mme Snagsby.

"Je disais, mes amis, poursuit M. Chadband, rejetant et annihilant complètement la suggestion de M. Snagsby, pourquoi ne pouvons-nous pas voler ? Est-ce parce que nous sommes destinés à marcher ? En effet. Pourrions-nous marcher, mes amis, sans force ? Nous ne le pourrions pas. Que ferions-nous sans force, mes amis ? Nos jambes refuseraient de nous porter, nos genoux ploieraient, nos chevilles fléchiraient et nous tomberions sur le sol. D'où donc, mes amis, d'un point de vue humain, tirons-nous la force qui est nécessaire à nos membres ? Est-ce, demande Chadband, parcourant la table du regard, du pain sous diverses formes, du beurre obtenu par le barattage du lait qui nous est donné par la vache, des oeufs qui sont pondus par la poule, du jambon, de la langue, de la saucisse et autres denrées de ce genre ? Oui. Dégustons donc les bonnes choses qui sont disposées devant nous !"

Les persécuteurs niaient qu'il fallût à M. Chadband un don particulier pour empiler de la sorte, l'un au-dessus de l'autre, ses escaliers verbeux. Mais cette remarque ne peut être accueillie que comme une preuve de leur résolution de persécuter, puisque tout le monde a dû constater par expérience que le style oratoire à la Chadband est largement répandu et fort admiré."

(Traduction de Sylvère Monod, Editions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1979)

 

27.04.2009

Toutankhamon - Nick Drake

drake.gifNous sommes à Thèbes en 1324 avant J.-C.. Les Deux Terres sont placées sous le commandement suprême d'Ay au nom du roi Toutankhamon, trop jeune pour régner. Il a épousé sa demi-soeur la reine Ankhesenamon (fille de Nefertiti), et outre la main-mise d'Ay ils redoutent le général Horemheb, qui prendrait volontiers le pouvoir.

Les temps sont incertains, le roi et la reine menacés. Ils font appel à Rahotep, membre des Medjay (sorte de police nationale), qui fut proche de Nefertiti. Il devra non seulement trouver qui leur envoie des objets effrayants mais aussi le serial killer qui sévit dans la cité...

Le rythme est soutenu, l'intrigue prenante et l'écriture agréable : on ne sort pas le nez de ce thriller historique. Pourtant, des propos et une psychologie vraiment moderne dérange quelque peu. Je n'ai aucune idée de la civilisation égyptienne à cette époque mais Rahotep pourrait sans problèmes être un héros d'aujourd'hui, tant les concepts qu'il développe me semblent actuels.

Il n'empêche que l'atmosphère écrasante de chaleur imprègne chacune de ces pages, et que les descriptions sont plutôt fines. Un mélange plutôt plaisant au final...

 

Ed. Plon, 2009, 407 p.

Traduit de l'anglais par Gérard Meudal

 

Ce roman fait partie du cycle "Le Livre des Ombres" dont Nefertiti la Parfaite fut le premier tome (2006)

23.04.2009

L'ombre en fuite - Richard Powers

"Tout ce qu'on peut décrire, on peut le reproduire"

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Deux narrations entremêlées dans ce roman : l'une concerne Taimur Martin, pris en otage à Beyrouth et dont la captivité durera de longues années; narration à la deuxième personne du pluriel pour nous plonger dans cette succession de jours où l'esprit humain rencontre la folie à force de creuser en lui. L'autre nous entraîne à la suite de Adie Klarpol dans un projet de réalité virtuelle vertigineux.

Cette seconde narration est extrêmement ardue, pleine de termes techniques, d'abstractions, d'opacités et de dialogues congrus au débit précipité.

Je dois reconnaître que je ne dois qu'à l'immense estime que je porte aux deux autres romans de Richard Powers que j'ai lus de m'être accrochée comme une folle pour venir à bout de ce roman. J'ai avalé des pages et des pages sans savoir très bien où on m'emmenait, sans dégager un sens de ce que je lisais. Ma confiance était totale, je savais qu'à un moment la lueur que j'entr'apercevais dégagerait son ampleur, que je pendrais mes marques.

Par exemple la relation exacte entre Spiegel, celui qui invite Adie à les rejoindre dans leur projet monumental, Adie et Ted ne prend véritablement sens qu'aux environs de la 200° page, avec la rencontre :

"Et c'est ainsi qu'un mois d'octobre, Spiegel, alors dans sa vingtième année, avait éprouvé un choc à l'écoute d'une jeune fille au nez retroussé, à la tête hirsute, assise au fond de la salle, qui venait en classe sur des rollers, vêtue d'un T-shirt tye and dye. Elle disait "Sorti de la Nature, je n'emprunterai plus ma forme corporelle aux choses naturelles".

Ces mots étaient magnifiques, du moins Spiegel le supposait-il. Et la jeune fille l'était presque, ainsi en avait-il décidé. Mais la manière dont elle avait dit ces vers : voilà ce qui avait lancé le mandat d'amener, décidé de la mise sous écrou, prononcé la condamnation à perpétuité. de sa bouche s'était écoulé un filet discret de gadgets prodigieux, créatures minuscules et mobiles si complexes de petitesse que chaque génération se demandait, et se demanderait encore, comment leur inventeur avait réussi à y introduire un ressort."

Ils sont toute une bande de techniciens (informaticiens, mathématiciens, artistes, etc.) de génie à travailler comme des fous sur une "caverne" : Une pièce à l'intérieur de laquelle ils construisent un environnement en plusieurs dimensions, capable de réagir à l'interaction d'un humain, au point de vue visuel, odorant, sonore, tactile.

Pendant longtemps on le voit connoté science-fiction, jeu, divertissement (et la bande de fous furieux du projet ne nous incite pas à plus de considération), mais peu à peu d'autres applications émergent (comme une Chambre Thérapie permettant des désensibilisations extraordinaires !) - et on fait toujours le parallèle avec Taimur dans son terrible isolement - et puis l'épilogue nous glace tout autant qu'Adie. Il est des applications pratiques que l'on n'avait pas anticipées...

Je ne comprends pas bien, je l'avoue, la raison d'un style aussi ardu la majeure partie du temps, les évènements politiques majeurs "à reconnaître" sans être jamais cités nommément (années 80-90, chute du mur de Berlin, par exemple), l'attachement à nos personnages qui prend tant de temps à se mettre en place, la réflexion profonde sur l'Art qui reste peu accessible... Assurément ce n'est pas un roman Grand Public, je reste plutôt désarçonnée la dernière page tournée.

Je pense que c'est un roman pour lequel je ne suis pas à la hauteur :-D

 

 

Ed. Le Cherche Midi, avril 2009, Collection "Lot 49"

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Pellegrin

Titre original : Plowing The Dark (2000)

 

Les avis d'Anna Blume, de Keisha, d'Amanda, Leilonna,

22.04.2009

La maison d'Apre-Vent - Charles Dickens (1)

Me voici bien présomptueuse à carrément créer une nouvelle catégorie "Autour de Charles Dickens", alors que je n'ai, à ce jour, absolument rien pour la remplir; mais c'est que parfois, une rencontre est nimbée de magie, et l'évidence s'impose : Dickens m'accompagnera désormais jusqu'à la fin de ma vie (et quelle joie que ces milliers de lignes à ma disposition).

Ce n'est pourtant pas la première fois que je le lis, mais sans doute le temps n'était-il pas venu. C'est dans Duma Key de Stephen King qu'il est fait allusion à un personnage de Bleak House, et une envie irrépréssible m'a prise de le lire (ce qui prouve que l'envie peut surgir du plus inattendu). Pour m'entourer du maximum de plaisir, j'ai décidé de le lire dans La Pléiade, traduit et annoté par Sylvère Monod.

 

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Au stade de lecture où je suis arrivée (chapitre XXXV), je me dit qu'il me sera vraiment difficile d'en faire un billet, tant j'ai la sensation de ne pas être à la hauteur de tout ce qu'on pourrait (et devrait ?) dire à propos de ce roman.

Mais rien ne m'obligeant à faire ce dont je n'ai pas envie,  je choisis l'option de deviser au fil de ma lecture, sur différents points soulevant mon intérêt. Et j'ai aujourd'hui envie de parler de quelques détails de la traduction.

Le titre, d'abord, est longuement disséqué dans la préface. Il faut savoir que "bleak" est porteur de quatre sens distincts : 1. pâle, maladif 2. nu, exposé, battu des vents 3. froid, glacial 4. sans joie, lugubre. Certaines traductions ont choisi l'option de garder le titre original, lésant ainsi le lecteur français. Après de longues recherches, c'est La maison d'âpre-Vent (A majuscule avec accent circonflexe, ce que je ne sais pas faire sur mon clavier) qui sera validé par la bibliothèque de La Pléiade.

Toute la préface est déjà passionnante, parce qu'elle dissèque les points délicats d'une traduction, dans le seul but que le lecteur francophone reçoive le même choc devant la traduction que l'anglais devant le texte. Mission impossible, s'il en est !

Ainsi par exemple, Hortense, la servante française (d'Avignon ou de Marseille, nous dit Dickens) de Lady Dedlock s'exprime-t-elle dans un anglais hérissé de gallicismes, c'est-à-dire de transpositions littérales d'expressions idiomatiques françaises (ou que Dickens imagine être telles); il est impossible d'en donner une idée exacte en français. Sylvère Monod s'éverture donc à trouver autre chose  un léger surcroît de raideur, de discrètes singularités d'un autre ordre et, à deux ou trois reprises, en désespoir de cause, une annotation.

Un autre exemple qui a provoqué mes gloussements, est le passage déclinant les "ullité" et 'oussif". Je reproduis le premier dans son intégralité, avec son annotation :

"Nous avons ensuite Lord Bullité, qui jouit d'une réputation considérable dans son parti, qui a été au pouvoir et qui déclare à Sir Leicester Dedlock après dîner, avec beaucoup de gravité, qu'il ne voit vraiment pas où l'on va à l'époque acutelle. Un débat n'est plus ce qu'un débat était autrefois; la Chambre n'est plus ce que la Chambre était autrefois;  même un Cabinet n'est plus ce qu'il était jadis. A supposer que le gouvernement actuel soit renversé, il découvre avec stupeur que la Couronne, pour former un nouveau ministère, serait limitée à un choix entre Lord Cullité et Sir Thomas Dullité (à supposer qu'il soit impossible au duc de Fullité de marcher avec Gullité, comme il y a tout lieu de le supposer par suite de la rupture résultant de l'histoire de Hullité). Alors, en donnant à Jullité l'Intérieur et le poste de chef de la majorité à la Chambre des Communes, l'Echiquier à Kullité, les Colonies à Lullité et les Affaires Etrangères à Mullité, que fera-t-on de Nullité ? On ne peut lui offrir la présidence du Conseil privé : elle est réservée pour Pullité. On ne peut pas le mettre aux Eaux et Forêts, qui suffiront à peine pour Quillité. Que s'ensuit-il ? Que le pays est naufragé, perdu et démoli (ce qui devient manifeste au regard patriotique de Sir Leicester Dedlock), parce qu'on ne peut pas caser Nullité ! "

" La série alphabétique Boodle, Coodle, etc., aurait un aspect de la farce si elle n'avait une intention symbolique et satirique. Elle a pour objet d'aboutir à Noodle (qui signifie "Nouille", mais le soucis de l'euphonie et la crainte d'accidents de parcours ont fait préférer "Nullité")."

Je trouve qu'il y a là un humour fou de la traductrice ;o)

Mais d'une manière générale il y a également beaucoup d'humour chez Charles Dickens... A suivre...

 

21.04.2009

Roi du Matin, Reine du Jour - Ian McDonald

 

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Que l'Irlande soit magique, on le sait tous plus ou moins. Ce qu'on connaît moins c'est le Mygmus, très difficile à expliquer en quelques mots, et pourtant élément central de ce roman. Disons que les mythes proviennent de l'inconscient collectif, et s'accumulent en un endroit (le Mygmus) que seules certaines personnes sont capables de percevoir (avec des lunettes spéciales, qui offrent une vision des bords des mythes). Quelques très rares autres personnes peuvent interagir avec cet autre monde, et notamment donner incarnation à différents mythes (les phages par exemple) pour leur plus grand effroi...

Trois époques différentes et trois femmes : nous commençons en 1913 par Emily Desmond, puis la génération de sa fille (Jessica Caldwell, un sacré numéro !) et enfin Enye MacColl de nos jours, la petite-fille de Jessica.

Emily vit près du bois de Bridestone, et entend l'appel des lutins et des fées. Par le biais de son journal intime, croisé avec celui de son père, nous sommes pris dans un tourbillon fortement teinté d'humour, des photos attestent sans aucun doute la présence physique de l'Ancien peuple, ceux qui vivent à jamais, à ses côtés. Son père, astronome, se pique de la nature extra-terrestre d'une comète en approche de la terre (ce qui va le discréditer et entraîner sa ruine). Jessica est une jeune fille rebelle et farouche, elle jure comme un charretier et ment en permanence comme un arracheur de dents. Enfin Enye est une jeune femme moderne et bien trempée, adepte des arts martiaux.

Le fil rouge est la psychologie, incarnée en un patricien, proposant une interprétation concrète (le secret d'Enye retentit comme un gong !) ou offrant simplement une alternative au Merveilleux.

C'est un roman profond, fortement teinté de Fantasy mais ne se limitant aucunement à ce genre, qui lace et entrelace son intrigue à l'Irlande et à ses mythes, mais propose également de superbes portraits de la féminité à plusieurs étapes de la vie. C'est beau et impressionnant, d'une maîtrise folle.

 

Prix Philippe K. Dick et Prix Chimérique ! (Peu décerné, le second ;o))

 

Ed. Denoël, Collection Lune d'encre, 2009 480 p.

Titre original : King of Morning, Queen of Day (1991)

Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Pierre Pugi

 

La critique du Cafard Cosmique, l'avis de Laure.

20.04.2009

Kaamelott : Les Bandes Dessinées

kaamelott bd 1.jpgL'armée du Nécromant.

Ceci est la première Bande Dessinée dérivée de la série télévisée, contemporaine du Livre I et inédite. L'histoire est mignonne, rien d'extravagant : des morts-vivants déboulent un par un au château, on les zigouille facilement jusqu'à ce que la Dame du Lac  mandate Arthur pour partir en mission contre le mal; ils rencontreront alors le Nécromant, et en triompheront avec pas mal de chance extérieure... Bon, rien de palpitant, mais plusieurs choses font très plaisir :

Retrouver nos personnages préférés sous forme de dessin (certains sont plus ressemblants que d'autres), retrouver leurs gimmicks ("On va tous mourir" de Bohort) (pas de "C'est pas faux" par contre), retrouver leur verve haute en couleur ("barrez-vous" etc.) et puis surtout la qualité de l'objet. Cette BD est belle, grande, un objet à conserver précieusement par les fans !

Ed. Casterman, 2006, 48 p.

 

Les Sièges De Transport

"On serait pas tombés sur du taré, des fois ?"

kaamelott bd 2.jpg


Je ne sais plus dans quel épisode il est fait brièvement mention des Sièges de Transport (à un moment on les voit dans la salle aux trésors, et Perceval reconnaît qu'ils ne servent plus à rien, étant donné qu'il les a rassemblés...), et bien en voici l'histoire. Et quelle histoire ! Tandis que Perceval et Karadoc feront une fois de plus ânerie sur ânerie en toute désinvolture, le roi a fort à faire pour se faire aménager un bureau... Accessoirement une invasion ennemie sera repoussée, mais vraiment par hasard...

On retrouve le dynamisme et le sel de ce qui nous fait tant rire dans Kaamelott : des tonnes de mauvaise foi et d'emportement, des couillons ahurissants de débilité, des dialogues au petit poil qui nous font entendre les voix des personnages, et une chute parfaite : c'est une réussite, BD indispensable ! (Et toujours aussi bel objet).

Ed. Casterman, 2007

 

L'Enigme du coffrekaamelott3.jpg

L'or n'arrive plus à Kaamelott. Lancelot est chargé d'aller voir à la mine ce qu'il se passe, Perceval et Karadoc se portent volontaires pour l'accompagner, avant d'avoir compris que cela pouvait comporter quelque danger. Une fois sur place, et rejoints par Arthur et Léodagan, ils vont devoir parcourir un chemin plein d'embûches pour accéder à la salle du trésor...

Une aventure passionnante dans laquelle notre duo favori nous amuse beaucoup : Perceval et Karadoc apporteront une vraie contribution, un peu malgré eux comme toujours (mais que ferait-on sans eux ?!). Cette fois, la nature même de l'aventure aurait été fort ardue à proposer en épisode télévisuel, et c'est un vrai plus de pouvoir la proposer sous forme de dessin : une créature aquatique, des pièges de toute part. Je recommande !

Ed. Casterman, 2008

 

Scénario : Alexandre Astier

Dessin : Steven Dupré

Couleurs : Benoît Bekaert

 

Un phénomène, quand même, cet Alexandre Astier : il fait tout. Il imagine, crée, écrit (scénario, dialogues, tout quoi) (et seul), il compose la musique, il met en scène, il joue le personnage principal, il fait le montage... Réellement impressionnant.

17.04.2009

Kaamelott : Au coeur du moyen-âge Tome I - Eric le Nabour

"Puisant dans la source sans fond de la légende arthurienne, Kaamelott reconstruit un énième monde parallèle où il nous entraîne et qui, pourtant, ne cesse de demeurer arthurien."le nabour.gif

La légende arthurienne... Rien que de prononcer ces mots fait rêver, on la connaît tous plus ou moins (ne serait-ce que parce qu'on l'étudie en classe à un moment ou à un autre), à notre disposition se tiennent de forts nombreux ouvrages, romans, adaptations, films, essais, des plus sérieux aux plus saugrenus, et Kaamelott en fait désormais (et depuis quelques temps, je me réveille un peu tardivement sur le coup) partie intégrante.

Au cours des années, j'ai lu Chrétien de Troyes (pas tout mais pas mal), Stephen Lawhead (le premier tome du cycle de Pendragon, mais à l'époque j'avais trouvé ça plutôt indigeste), Marion Zimmer Bradley (le premier tome des dames du lac, mais à l'époque j'avais trouvé ça bien cul-cul), vu Merlin l'Enchanteur de Walt Disney (j'étais petite) et Sacré Graal des Monthy Python (je n'en ai jamais raffolé). Bref, j'avais une petite idée du sujet de Kaamelott, mais comme je n'ai pas encore trouvé l'auteur capable de me faire vibrer avec les légendes arthuriennes*, je picorais d'un oeil.

Et puis parfois le moment est venu, en famille nous avons décidé de regarder l'intégralité des cinq saisons (on dit Livres) de la série dans l'ordre : ça change tout. Et il est d'ailleurs amusant de noter que l'enthousiasme des uns faiblit au moment où débute réellement le mien. Les trois premiers livres, en gros, c'est du gag, du gag, du gag, sans progression scénaristique (mais c'est très drôle). A la fin du troisième déjà, s'ébauche un début de progression dramatique, le quatrième voit enfin nos héros s'animer et se tendre vers leurs destins respectifs.

Le Livre V est sublime, à voir dans sa version Director's cut, en huit longs épisodes où l'on peut matériellement sentir la tristesse s'abattre lentement : épilogue à tuer à la hâche le monde entier parce qu'on ne sait pas QUAND on pourra voir le Livre VI, qui consistera de toute façon en une préquelle, alors attendre 2012 et la sortie du film cinéma... En serais-je capable... Une certaine amertume colore mon esprit actuellement.

Bref, je me suis vraiment fortement attachée à ce petit monde, j'apprécie beaucoup les documentaires en bonus de chaque DVD, et donc très naturellement j'ai eu envie de lire cet ouvrage de Eric Le Nabour qui lie et explique la série avec la vérité historique et la légende (et acheté aussi le tome 2, et les BD, bref, une nouvelle addiction, chers Happy Few, comme dirait Fashion ;o))

Alors Arthur a-t-il existé ailleurs que dans l'imaginaire collectif ? Eric Le Nabour penche pour le oui, Martin Aurell qui signe la préface (tous deux historiens) se contente sagement de poser la question (pour Merlin, c'est non). Mais :

"Une question [...] lancinante : si Arthur - dont nous croyons pouvoir affirmer qu'il a bien existé historiquement - n'a été qu'un petit chef de guerre du VI° siècle, s'il n'a pas laissé davantage de traces dans l'Histoire, pourquoi dès lors lui attribuer autant d'importance ? Pourquoi en faire un personnage de légende dont la mémoire a franchi les siècles et fascine tant les Européens d'aujourd'hui ?

La disproportion entre le manque de renseignements le concernant et l'ampleur du phénomène arthurien dès la fin du XII° siècle n'est pas le moindre de ses mystères."

Alors si vous avez envie de plus de renseignements sur la façon de vivre  au moyen-âge, de connaître la place des femmes dans la société de l'époque (pas si congrue), de suivre les légendes arthuriennes au fil des narrateurs, si vous aimez les anecdotes, bref, si vous avez envie de prolonger l'univers de la série, ce livre vous y aidera. Simple, plaisant, agréable.

 

Ed. Perrin, 2007, 206 p.

 

* Je suis ouverte à toute suggestion de romans !

16.04.2009

17 Kingsley gardens - Richard Mason

Londres, 2004. Joan McAllister a quatre-vingts ans, et depuis quelques temps elle voit des pédales lui apparaître, qui sont alors, par le subtil jeu mason.jpgde clins d'oeil et de tapotements des pieds, l'instrument qui lui permet de modifier ce qu'elle voit. Elle peut ainsi se retrouver dans son passé, changer les meubles ou rejouer du piano, ce que ne lui permettent plus ses mains déformées par l'arthrite. Le grand âge l'a également beaucoup diminuée physiquement, et pour sa fille, Eloise, il n'est pas question de la prendre à la maison. Elle lui déniche donc la crème des maisons de retraite de luxe. Avant de l'y installer, elles partent toutes deux en vacances en Afrique du Sud, où Joan a passé son enfance. Elle y trouvera le journal intime de sa grand-mère, qui l'atteindra beaucoup par son récit de la guerre des Boers.

Ce sont les derniers moments de Joan que le lecteur peut partager tout au long du roman, en alternance avec la vie (et l'avis) de sa fille, qui se débat dans de gros soucis professionnels.

On se demande pendant pas mal de temps où on va, un peu l'impression que tout est dit et ne va faire que se répéter. Mais en fait les évènements sont nombreux, consistants, peut-être même trop. L'histoire est touchante et évoque pas mal de choses, la vieillesse, les maisons de retraite, l'amour filial, l'Afrique du Sud, la sénilité, un petit jeune de quinze ans qui passe par là et devient le meilleur ami de Joan, la musique, j'en passe.

C'est un roman qui parvient à toucher ou à faire sourire par moments, mais sur la force seule de son propos. L'écriture ne propose rien, elle relate, transparente. Je me rends compte que je n'y puise plus vraiment de plaisir.

 

Ed. JC Lattès, 2009, 466 p.

Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Sylvie Schneiter

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