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07.06.2009
La Parfaite Ménagère bourgeoise britannique
J'avance tranquillement dans ma lecture de "L'Ami commun" de Charles Dickens, et en ce jour de fête des mères je tombe dès potron-minet sur un passage qui me fait glousser, et journée entamée dans les gloussements ne saurait être triste !
"Sa vie conjugale s'écoulait avec bonheur. Elle était seule toute la journée, car, après avoir pris le petit-déjeuner de bonne heure, son mari se rendait tous les matins dans la Cité et ne revenait que pour dîner tard. Il était "dans une maison d'Extrême- Orient", expliqua-t-il à Bella, ce qui la satisfit pleinement, sans qu'elle poussât la maison d'Extrême-Orient plus loin dans le détail qu'une vision globale de thé, de riz, de soieries aux odeurs bizarres, de coffrets sculptés et de gens aux yeux minces, avec des chaussures à semelles plus que doubles, leur natte leur arrachant les cheveux de la tête, peints sur des porcelaines translucides.
Elle accompagnait toujours son mari au chemin de fer, et y retournait toujours pour l'accueillir; ses petites manières aguichantes d'autrefois un peu assagies (mais pas beaucoup) et sa toilette arrangée avec autant de raffinement que si elle n'avait que cela à arranger. Mais, John parti pour le travail et Bella revenue chez elle, sa toilette se trouvait rangée, des blouses et des tabliers bien nets en prenaient la place, et Bella, rejetant ses cheveux en arrière à deux mains, comme si elle se disposait le plus méthodiquement du monde à devenir théâtralement folle, se mettait aux affaires ménagères du jour.
Et on pesait et on pétrissait et on hachait et on rapaît, on époussetait et on lavait et on astiquait, on émondait et on désherbait et on sarclait et on se livrait à toute sorte de menu jardinage, on façonnait et on recousait et on pliait et on aérait, on faisait toutes sortes de choses, et par-dessus tout on étudiait avec une de ces sévérités ! Car Mme J.R., qui n'en avait jamais fait beaucoup chez elle quand elle était Mlle B.W., était à chaque instant dans la nécessité de demander conseil et appui à un philosophique ouvrage intitulé La Parfaite Ménagère bourgeoise britannique, qu'elle consultait, les coudes sur la table et les tempes sur les mains, comme une enchanteresse embarrassée plongée dans la magie noire. Et cela principalement, parce que la parfaite ménagère britannique, toute bonne Britannique qu'elle fût de coeur, n'était nullement experte dans l'art de s'exprimer clairement dans la langue britannique, et que parfois elle aurait aussi bien pu communiquer ses instructions en langue kamtchatkaïque. Dans ces crises-là, Bella s'écriait tout à coup à vois haute : "Oh ! Espèce de ridicule créature, qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Vous devez être ivre !" Et, après cette note marginale, elle s'attaquait à nouveau à la ménagère, toutes ses fossettes crispées en une expression de recherche approfondie.
Il y avait aussi chez la ménagère britannique un flegme que Mme John Rokesmith trouvait parfaitement exaspérant. Elle disait "Prenez une salamandre", comme un général qui ordonne à un simple soldat de faire un Tartare prisonnier. Ou bien elle commandait négligemment : "Ajoutez une poignée..." de quelque chose d'absolument impossible à se procurer. Dans ces moments-là, ceux où la ménagère était le plus manifestement déraisonnable, Bella la refermait brusquement et la cognait contre la table, en lui jetant en apostrophe ce compliment : " Oh ! vous en êtes, une vieille bête stupide ! Où est-ce que vous croyez que je vais trouver ça ?"
Traduction de Lucien Carrive et Sylvère Monod, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard 1991
07:34 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, tellement caustique parfois, je glousse et je glousse


Commentaires
Écrit par : fashion | 07.06.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 07.06.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : cathulu | 07.06.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : faelys | 07.06.2009
Répondre à ce commentaireCathulu : Il y a plein de choses adorables chez Dickens ;o)
Écrit par : Cuné | 08.06.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : cathulu | 08.06.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : keisha | 08.06.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 08.06.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : didouchka | 14.06.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : liliba | 19.06.2009
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