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29.06.2009

De l'importance de la traduction

Dans une librairie, j'ai déniché en sautant de joie "Les conteurs à la ronde" de Charles Dickens, aux éditions de l'Aube (2008). En lisant le premier conte, "L'Histoire du parent pauvre", je me suis aperçue très vite que j'étais incapable de le lire dans la traduction d'Amédée Pichot que je trouve, soyons brutale, abominable.

Il s'avère que j'ai déjà lu ce conte dans le volume de la pléiade qui contient "La Maison d'âpre-vent", et la traduction, signée Sylvère Monod, n'a aucune commune mesure. Jugez-en sur pièce, même paragraphe :

 

Amédée Pichot : "[...] telle est l'impression générale relativement à moi, dit le parent pauvre en élevant un peu plus la parole, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix. - Eh bien, cette impression n'est pas exacte, et c'est afin de vous la démontrer que je vais vous raconter ma véritable histoire et les habitudes de ma vie qu'on croit connaître et qu'on ne connaît pas. Ainsi d'abord, on suppose que je demeure dans une chambre à Clapham Road. Comparativement parlant, j'y suis très rarement. La plupart du temps je réside, - j'éprouve quelque pudeur à prononcer le mot, tant ce mot semble prétentieux... je réside dans un château."

Sylvère Monod : "Telle est (dit le parent pauvre en s'éclaircissant la voix et en se mettant à parler un peu plus fort), telle est l'impression générale que je donne. Or il est un fait étonnant qui constitue l'objet et le fond de mon récit : cette impression est complètement fausse. Telle n'est pas ma vie; telles ne sont point mes habitudes. Je n'habite même pas à Clapham Road. J'y passe relativement très peu de temps. Je réside principalement dans un... j'ai presque honte de prononcer le mot, tant il a l'air prétentieux... dans un château."

Texte original : "Such (said the poor relation, clearing his throat and beginning to speak a little louder) is the general impression about me. Now, it is a remarkable circumstance which forms the aim and purpose of my story, that this is all wrong. This is not my life, and these are not my habits. I do not even live in the Clapham Road. Comparatively speaking, I am very seldom there. I reside, mostly, in a—I am almost ashamed to say the word, it sounds so full of pretension—in a Castle." 

Je trouve merveilleux que les éditions de l'Aube aient décidé de rééditer Dickens (chez eux également "Cantique de Noël" et "Le Grillon du Foyer", dans la collection "Regards Croisés"), mais pas dans une traduction littérale sans musicalité. Quelqu'un qui découvrirait Dickens par ce biais en aurait une image tout à fait tronquée...

 

27.06.2009

Une vie à coucher dehors - Sylvain Tesson

"L'enfer, ce n'est pas les autres, c'est quand ils viennent trop près." Variante : "L'enfer, ce n'est pas les autres, c'est l'éventualité qu'ils arrivent."

 

tesson.jpg

C'est dans le roman de Laurence Cossé "Au Bon Roman" que j'ai pour la première fois entendu parler de Sylvain Tesson, pour "Petit traité sur l'immensité du monde". Courant comme tout le monde après le temps, ce n'est que quelques mois plus tard que j'ai eu l'occasion de le lire pour la première fois, avec son dernier ouvrage, un recueil de nouvelles.

Dès la première c'est le coup de foudre. Ce n'est pas vraiment qu'il y ait un style particulier ni même un savoir-faire admirable, au contraire peut-être il y a là une grande simplicité voire une économie de mots et de moyens, et parfois on sent les rouages. Mais quel pouvoir de dépaysement, quelle puissance pour immerger le lecteur instantanément et totalement dans l'endroit qu'il décrit.

On voyage donc, vraiment, dans le monde entier, et on se régale d'un bout à l'autre.

Par exemple ? Eh bien "Le glen", où un juge écossais a décidé qu'il lui était insupportable que des élèves d'un collège renommé se saoulent, et admire les techniques du mollah Mohammad Salim Hoqqani. Ce petit extrait : "L'afghan avait instauré un très ingénieux système de contrôle de l'alcoolémie. Les passants interpellés devaient souffler dans le visage des Talibans afin de prouver leur sobriété. La technique était radicale mais possédait ses limites. Car il fallait que les contrôleurs connaissent le parfum de l'objet du délit pour incriminer le contrevenant. Or, bien des Talibans étaient étrangers aux effluves du scotch, du gin ou même du brandy de contrebande de Peshawar. Nombre de pauvres hères passèrent la nuit au poste parce qu'ils avaient abusé des abricots secs ou des grains de raisin."

Ou "Le sapin", avec cet éloge surréaliste du capitalisme le plus débridé, et sa chute très malicieuse... déviationnisme intellectuel !

Mais ma nouvelle préférée est sans conteste la dernière, "Le phare", avec ce petit passage : "La vodka ne fait jamais mal quand on la boit à deux. Le principe du toast a été inventé par les Russes pour se passer de la psychanalyse. Au premier verre, on se met en train; on second, on parle sincèrement; au troisième, on vide son sac et, ensuite, on montre l'envers de son âme, on ouvre la bonde de son coeur, et tout - rancoeurs enfouies, secrets fossilisés et grandeurs contenues - finit par se dissoudre ou se révéler dans le bain éthylique." Et ensuite ? Banya !... ;o)

Un recueil tout à fait savoureux (prix Goncourt de la nouvelle).

 

Ed. Gallimard, collection blanche, 197 p.,  2009

26.06.2009

Une dispute dickensienne

Il faut savoir que M. Pickwick est convié avec ses amis à un déjeuner en travesti, mais qu'il a horreur des déguisements. S'en suit alors une dispute d'autant plus fameuse que M. Tupman est un très bon ami, et membre éminent de son club (avec en plus une relation de disciple à président de club). Imaginez une telle scène de nos jours, le langage serait tout de suite beaucoup moins classe...

 

"- Moi, j'irai en brigand, dit M. Tupman, l'interrompant.

- Quoi ! dit M. Pickwick, avec un brusque sursaut.

- En brigand, répéta M. Tupman, d'une voix faible.

- Vous ne voulez pas dire, déclara M. Pickwick, en regardant son ami avec une sévérité majestueuse, vous ne voulez pas dire, M. Tupman, que vous avez l'intention d'endosser une jaquette de velours vert, avec une queue longue de deux pouces ?

- Telle est en effet mon intention, Monsieur, répondit M. Tupman en s'échauffant. Et pourquoi pas, Monsieur ?

- Parce que, Monsieur, dit M. Pickwick en proie à une vive agitation, parce que vous êtes trop vieux, Monsieur.

- Trop vieux ! s'écria M. Tupman.

- Et s'il vous faut encore une autre objection, poursuivit M. Pickwick, vous êtes trop gros, Monsieur.

- Monsieur, dit M. Tupman, dont le visage fut envahi d'une lueur écarlate, vous m'insultez !

- Monsieur, répliqua M. Pickwick sur le même ton, mes propos ne vous insultent pas moitié autant que vous ne m'insulteriez si vous paraissiez en ma présence vêtu d'une jaquette de velours vert avec une queue longue de deux pouces.

- Monsieur, dit M. Tupman, vous êtes un individu.

- Monsieur, dit M. Pickwick, vous en êtes un autre !"

 

(Les papiers posthumes du Piwkwick club, Bibilothèque de la pléiade, traduction par Sylvère Monod)

 

********

 

C'est un brave homme, ce M. Pickwick. Plus on avance dans les chapitres, et plus l'on se rend compte qu'il est vif à s'emballer pour tout et rien, à monter sur ses grands chevaux, mais on le désamorce avec une facilité déconcertante : il suffit que quelqu'un sourie et hop, c'est contagieux, il revient à de meilleures dispositions. Une excellente nature, comme il devrait en exister un peu plus ! :)

 

 

25.06.2009

Comme deux gouttes d'eau - Tana French

french.jpgNous retrouvons Cassie Maddox très peu de temps après l'affaire qui nous avait permis de faire sa connaissance. Sam et elle sont devenus intimes, elle a été rétrogradée au service des violences domestiques, et tente d'évacuer son stress en pratiquant des séances d'entraînement au tir très matinales. Sam l'appelle un matin en requérant sa présence sur les lieux d'un homicide : le cadavre est une jeune femme qui lui ressemble trait pour trait, et chose encore plus troublante, elle a endossé le nom que Cassie avait créé pour sa précédente mission d'infiltration, Alexandra Madison.

Deux options se présentent alors : lancer une recherche avec la photo de la jeune femme, prenant le risque d'alerter les proches de Cassie, ou tenter de savoir ce qui a pu se passer en se faisant passer pour elle. Après tergiversation, Cassie accepte la mission d'infiltration et se rend peu à peu compte qu'elle aime vraiment ça et que ça lui avait beaucoup manqué, tout en se laissant dangereusement couler dans la vie de Lexie.

Charge à elle, donc, de se faire passer pour quelqu'un dont elle ne sait finalement pas grand chose, en partageant la vie et la maison de quatre amis, et de découvrir qui a poignardé son sosie et pourquoi, tout en maintenant le lien avec Sam (au téléphone) qui accepte très mal la situation...

Un thriller hautement palpitant qu'on a bien du mal à reposer une fois commencé. On se laisse nous aussi séduire par l'ambiance de Whitethorn House, on comprend l'attraction que cette vie exerce sur Cassie, on apprécie les fréquentes allusions au roman précédent : ce roman va bien plus loin que la simple enquête policière, il a une âme un peu vénéneuse qui ne laisse pas indifférent. Et puis l'Irlande...

 

Ed. Michel Lafon, 2009, 480 p.

Traduit de l'anglais (Irlande) par François Thibaux

Titre original : The Likeness

 

Lu également par : Lily, Cathulu,

 

23.06.2009

Ecorces de sang - Tana French

"Ce que j'essaye de vous dire, avant que vous commenciez à lire mon histoire, c'est ceci - deux choses : j'ai une soif inextinguible de vérité; et je mens."ecorcesdesang.jpg

Irlande, brigade criminelle, deux nouveaux : notre narrateur (Rob Ryan) et Cassie Maddox. On prend le premier pour un anglais, à cause de son accent, héritage d'un pensionnat en Angleterre, et Cassie est une femme, jeune de surcroît; c'est assez pour que les rumeurs les plus folles courent au sujet de son arrivée dans la brigade. Très vite ils font équipe. Une réelle complicité s'établit, leur duo est solide et efficace, leur amitié totale.

Et puis arrive l'affaire d'une petite fille retrouvée morte dans un chantier de fouilles archéologiques. Un lien semble exister avec l'enfance de Ryan, ce qui le perturbe au plus haut point. Est-il concret ou né du trou noir que représente le traumatisme qu'il a subi ? Enquête sur 566 pages...

Un très bon thriller dans lequel on s'installe dès les premières pages. Tout sonne juste, on partage immédiatement et durablement le quotidien de notre duo d'inspecteurs. Je n'ai rien anticipé, tout au long de la progression de l'enquête ça a été un vrai plaisir de me faire surprendre à chaque fois, et avec le recul, tout est cohérent dans l'épilogue. Une grande part est laissée à la psychologie, Cassie m'a vraiment convaincue, quant à Rob j'ai eu du mal à saisir ses motivations, dans la dernière partie (après son camping dans les bois). Il dit à un moment qu'il ne s'est pas montré sous son meilleur jour dans cette narration, c'est clair !

"Ecorces de sang", premier roman de Tana French, a reçu l'Edgar et le Best Fiction Award.

 

Ed. Michel Lafon, 2008 (sous le titre "La Mort dans les bois") & Points 2009, 566 p.

Traduit de l'anglais (Irlande) par François Thibaux

Titre original : In the Woods

 

Lu et aimé également par Cathulu et Kathel.

Le vent sombre est bien sévère : "Quant à celle (la profondeur psychologique) liant les trois enfants (Peter, Jaime et Adam), telle qu'elle est rapportée par l'auteur, elle sonne faux de bout en bout. De la psychologie pour midinettes, pour presse du cœur..."

"Comme deux gouttes d'eau", le roman suivant de Tana French, à suivre...

17.06.2009

M. Edwin Drood demande à voir Mlle Rosa.

Tout dernier roman écrit par Dickens, Le Mystère d'Edwin Drood s'arrête brusquement au chapitre XXIII, et c'est très frustrant. C'est un roman policier, dans lequel on pénètre instantanément et qu'on lit avidement.

Le jeune Edwin Drood disparaît brutalement un soir de Noël, alors qu'il vient de rompre ses fiançailles avec Mlle Rosa, à laquelle il était destiné par testament. Les soupçons de toute la ville se portent sur un jeune étranger depuis peu parmi eux, alors que les soupçons du lecteur se déchaînent contre l'oncle d'Edwin, personnage à deux visages s'il en est.

Nous ne saurons jamais ce que Dickens nous réservait en épilogue, et apparemment la littérature abonde de romans destinés à combler ce manque insupportable ou à s'en inspirer, à s'y référer (dernier en date, celui de Dan Simmons).

Il y a de très beaux personnages, la ville même de Cloisterham est très joliment dépeinte, j'ai aimé la droiture de M. Crisparkle et le caractère "anguleux" de M. Grewgious, j'ai ri aux prises de bec de Mlle Twinkleton et de la Billikin, j'ai regretté de si peu connaître, finalement, Neville Landless ou Edwin Drood.

A propos de M. Crisparkle : "Il était fidèle à son devoir, simplement et résolument, dans les circonstances importantes comme dans les plus insignifiantes. Ainsi en est-il toujours pour les âmes droites. Oui, il en fut, il en est, il en sera toujours ainsi pour toutes les âmes droites. Rien n'est petit pour ceux qui sont véritablement grands par l'esprit".

La traduction (toujours dans le volume 9 de la bibliothèque de la Pléiade, toujours celui de Fashion), est de Renée Villoteau, revisée par Sylère Monod qui signe également la notice et les notes.

Par exemple, ces paroles de Mlle Twinkleton : "Alors souvenons-nous toujours de ce qu'a dit le général spartiate - en termes trop connus pour que je les cite - lors de cette bataille dont il est superflu de préciser le nom."

Note : "Mlle Twinkleton est avare de renseignements permettant d'identifier la phrase, l'officier et la bataille auxquels elle fait allusion. Mais la culture de Mlle Twinkleton n'étant pas illimitée, tout porte à croire qu'elle pense aux Thermophyles, et à l'affirmation que le roi-général et ses compagnons sont restés sur place et se sont fait tuer pour obéir aux lois de la cité."

J'apprécie de plus en plus le travail de Sylvère Monod, son humour et sa délicatesse.

10.06.2009

Une minuscule graine de bonheur germa quelque part, en Sarabeth.

packer.jpgSarabeth vivait coincée entre un père sûrement gentil mais incolore et une mère gravement perturbée, jusqu'à ce que Liz et sa famille emménagent en face. Lorsque sa mère se suicide, alors qu'elle n'a que seize ans, c'est chez eux qu'elle va habiter, tandis que son père déménage loin. Le lien qui l'unit à Liz est donc fait de mille petites choses, de celles que l'on tisse jour après jour quand on est enfant jusqu'à celles que seul le drame peut créer. Leur amitié est indéfectible, a duré, et c'est un choc quand à l'aube de leur quarantaine, l'une fera défaut à l'autre : c'était tout bonnement inenvisageable.

Ce sont deux amies qui ont évolué de façon très différentes, Sarabeth est restée célibataire, avec une terrible angoisse de l'abandon. Elle nous semble très sympathique pendant une bonne partie du roman, avec des passages tels que : "Sarabeth avait pour devise "Mieux vaut un mauvais film que pas de film du tout" et, s'il n'était pas vrai qu'elle voyait n'importe quoi, elle laissait rarement passer une semaine sans aller au cinéma. Il lui était arrivé, quand elle avait une vingtaine d'années, de se faire onze films en sept jours et elle continuait à voir en cette performance la preuve moins d'un excédent de temps libre que de ses qualités personnelles." Elle aime beaucoup les livres également, de nombreux petits passages vont en enchanter plus d'une. Mais son hérédité, son enfance l'ont laissée fragile, et à un moment elle réalise la façon dont les autres peuvent l'appréhender et elle vacille ("Elle avait toujours craint de s'apercevoir, un jour ou l'autre, que loin d'être une fille pétillante dans une sympathique petite maison, un esprit libre, bohème et créateur, elle n'était qu'une marginale, une cinglée. Et voilà, ce jour était arrivé !")

Liz, quant à elle, est un brave petit soldat, qui porte sa famille (un mari, deux enfants, ses parents, Sarabeth) à bout de bras. Tout lui est "travail" mais elle assure, crânement. "Elle songea que les connaissances s'accumulaient par couches, et non linéairement, qu'on apprenait les choses en revenant dessus, encore et encore, mais de manière différente à chaque fois, plus profondément."

Un jour, la fille adolescente de Liz, qui allait mal depuis quelques temps, attente à ses jours. Cela entraînera tout le monde dans une spirale infernale...

Un roman que j'ai chéri et bercé, des personnages qui ont su tous me toucher au plus profond et une tristesse dont je me suis délectée : tout sonne juste dans ce mélo et c'est une terrible observation de notre monde moderne. J'étais très étonnée qu'Ann Packer soit américaine, tant son roman est anglais, pour mon plus grand bonheur. J'ai reçu plusieurs passages comme des coups en pleine figure, si l'amitié féminine a un jour été mieux disséquée que dans ce roman j'ignore où.

Une plume simple et sans fioritures, dont le propos résolument mélancolique ne séduira pas tout le monde. Certaines facilités. Mais pour moi un grand moment de lecture...

 

"Chanson sans paroles" Ann Packer

Ed. de l'Olivier, juin 2009, 422 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michèle Hechter

 

09.06.2009

L'Ami commun - Charles Dickens

"Et autant que je save [...] si c'est ça une machination, traitez-moi de machinateur"

 

dickens ami commun.gif

Ce roman de Charles Dickens n'est plus édité traduit en français, aussi faut-il se rabattre sur une vieille édition ou sur le tome de la bibliothèque de la Pléiade  (le neuvième et dernier), que Fashion m'a très gentiment prêté (grand merci à elle). Sa parution date de 1991, Sylvère Monod établit les préfaces et notices et en partage la traduction avec Lucien Carrive, qui assure toutes les annotations (roman d'environ 1000 pages).

Dans la notice, justement, Sylvère Monod reconnaît la complexité de résumer les nombreuses intrigues de ce roman et la nécessité de préserver les surprises de leurs développements, puis massacre le tout en une page et c'est regrettable. Je choisis de juste dire qu'il s'agit d'histoires d'amours (au pluriel) dans différents milieux, avec une très sombre histoire d'héritage. Il explique également que c'est le dernier roman achevé de Dickens (Le Mystère d'Edwin Drood n'ayant pas été terminé) et qu'il n'a pas été, à l'époque de sa parution, apprécié par ses lecteurs (il cite même divers passages d'une critique très virulente d'Henry James, alors âgé de 22 ans).

 

Et je peux entendre ces réserves, car plusieurs choses m'ont irritée tout au long de cette lecture :

* Je n'ai commencé à comprendre vers quoi on se dirigeait qu'à la fin du livre II (après plus de 400 pages). En post-scriptum, Dickens lui-même répond aux objections qui lui ont été faites (ce roman était publié en feuilleton) en disant "[...] suggérer au public qu'on peut peut-être faire à un artiste (à quelque catégorie qu'il appartienne) l'honneur de supposer qu'il sait ce qu'il fait quand il exerce son métier, à condition de lui accorder un peu de patience", bon, certes, mais j'ai été un long moment (400 pages !) dans un brouillard fuligineux qui m'inquiétait fort quant à la suite de ma lecture.

* Certains passages sont restés peu clairs pour moi, malgré une relecture attentive, des fioritures dans la formulation noient parfois le propos.

* J'ai détesté tous les petits surnoms, toutes ces minauderies et ces petits jeux puérils entre Bella et son père ou carrément tout le personnage de "la couturière de poupée" qui m'a mise mal à l'aise, vraiment toute cette puérilité est pénible ("d'autant plus désolante qu'elle est superflue" d'après Sylvère Monod).

 

Mais bien évidemment j'ai été enchantée par de nombreux autres points :

* L'humour, toujours ! Ravageur, farceur, de nature diverse (autant de situation qu'en jouant sur les mots, sur les niveaux de langage, de répétition, pure ironie ou comique moqueur), il éclate vraiment en plusieurs endroits et c'est réellement délectable.

* Les passages qui font mouche avec moi, dans lesquels je reconnais une vérité absolue des sentiments humains, comme celui entre Mme Lamme et Bella, où cette dernière ne comprend pas pourquoi elle lui a raconté tout ça "Pourquoi suis-je toujours divisée contre moi-même ? Pourquoi ai-je révélé, comme sous l'effet d'une force irrésistible, ce que je savais depuis le début, que j'aurais dû garder pour moi ? Pourquoi est-ce que je traite en amie cette femme qui est à côté de moi, malgré les accusations que j'entends mon coeur chuchoter contre elle ?" C'est tellement ça... Que celle qui n'en a jamais dit plus qu'elle ne l'aurait voulu sans savoir pourquoi se fasse connaître ;o)

* L'émotion et la virtuosité du conteur. Il m'a fallu attendre le chapitre XIII du Livre IV pour sentir mes yeux s'embuer, mais j'ai marché, j'ai adhéré à fond et je n'avais absolument pas senti venir cette révélation. Naïve sans doute, prise toute dans les intrigues, aucun recul, mais qu'est-ce que c'est bon !

* Les prises de position fermes et affirmées sur divers sujets de fond (politique sociale, éducation, thèmes que l'on trouvait déjà dans Bleak House par exemple)

 

En ce sens je fais assurément partie des lecteurs qui sont satisfaits de l'épilogue ("aux purs tout est pur"), et tout à fait apaisée par la notice qui suit le roman, dans laquelle j'ai trouvé réponse à toutes mes questions (notamment sur le rapport de Dickens aux Juifs, très intéressant, mais trop long pour que j'en parle ici. Disons que son avis a évolué, notamment après Oliver Twist, mais qu'il insiste peut-être un peu trop et surtout maladroitement pour que ça s'insère joliment dans ce roman !)

C'est encore un roman auquel il faut obligatoirement plusieurs lectures, sur plusieurs années, parce qu'une seule reste forcément attachée aux soubresauts des intrigues sans offrir le recul nécessaire pour en appréhender la géniale saveur (parce que Dickens est génial; est-ce que je vous l'avais déjà dit ? ;o).

 

"Mais je voudrais que tu viennes dîner avec moi quelque part, papa.

- Ma foi, ma chérie, j'ai déjà mangé une - s'il est permis de mentionner un pareil objet dans cette superbe voiture -, une... une crêpinette" répondit M. Willer baissant pudiquement la voix sur ce mot-là en regardant les capitonnages jaune canari.

"Oh ! Mais ce n'est rien, papa !

- Il est vrai que ce n'est pas autant qu'on aimerait parfois avoir, ma chérie", reconnut-il, en se passant la main sur la bouche. "Mais enfin, quand des circonstances indépendantes de notre volonté mettent des obstacles entre vous et le cervelas on ne peut mieux faire que de considérer dans un esprit de contentement les... " (baissant de nouveau la voix par respect pour la voiture) "crêpinettes !"

 

08.06.2009

La plage - Marie Hermanson

"Il y a des gens qui possèdent la clé de notre âme. Qui peuvent ouvrir des pièces que nous avons toujours eues en nous, mais auxquelles nous n'avons jamais accédé. "

hermanson.jpgLe roman donne alternativement la parole à deux jeunes femmes, Kristina et Ulrika. Pour la première, on se demande longtemps ce qu'elle vient faire là, quel est son rôle dans cette histoire, et on la raccroche sans arrêts à ceci ou cela, pour finalement ne comprendre que dans les dernières pages, et j'ai toujours adoré me faire berner comme ça.

Mais ce n'est pas du tout là l'intérêt de ce roman, que l'on vit tout entier à travers la vision d'Ulrika, et surtout ses souvenirs d'enfance qu'elle parvient à rendre à la fois incroyablement vivants et tout à fait nébuleux. On se meut comme dans une sorte de brume, comme si c'était nous qui nous souvenions de vives sensations mal intégrées dans une mémoire sélective.

Deux copines d'été, Ulrika et Anne-Marie, la première qui est baba d'admiration devant l'autre, qui aime tout chez elle, y compris sa famille. La brave copine qui est restée encore pas mal enfant (vers les 12-13 ans) alors qu'Anne-Marie est déjà femme et à l'aise dans sa relation aux autres. Celle qui est trop boulotte, incolore, qui est tout le temps là sans qu'on fasse jamais vraiment attention à elle, qui observe et ressent avec force les évènements... Je trouve que tout est d'une justesse implacable.

Un drame se produit, la petite soeur adoptée d'Anne-Marie disparaît pendant trois semaines, puis est retrouvée, comme si rien ne lui était arrivé, comme si elle avait été enlevée par les trolls, enlèvements qui dont devenus le sujet de la thèse d'Ulrika adulte (ethnologue)...

Voilà, ne pas en dire plus, et inviter les gens tentés par ce roman délicat et à la lisière de l'onirique à se le procurer très vite !

 

Ed. Le Serpent à Plumes, Juin 2009, 318 p.

Traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Clauss

Titre original : Musselstranden

 

L'avis de Cathulu, celui de Karine.

07.06.2009

La Parfaite Ménagère bourgeoise britannique

J'avance tranquillement dans ma lecture de "L'Ami commun" de Charles Dickens, et en ce jour de fête des mères je tombe dès potron-minet sur un passage qui me fait glousser, et journée entamée dans les gloussements ne saurait être triste !

"Sa vie conjugale s'écoulait avec bonheur. Elle était seule toute la journée, car, après avoir pris le petit-déjeuner de bonne heure, son mari se rendait tous les matins dans la Cité et ne revenait que pour dîner tard. Il était "dans une maison d'Extrême- Orient", expliqua-t-il à Bella, ce qui la satisfit pleinement, sans qu'elle poussât la maison d'Extrême-Orient plus loin dans le détail qu'une vision globale de thé, de riz, de soieries aux odeurs bizarres, de coffrets sculptés et de gens aux yeux minces, avec des chaussures à semelles plus que doubles, leur natte leur arrachant les cheveux de la tête, peints sur des porcelaines translucides.

Elle accompagnait toujours son mari au chemin de fer, et y retournait toujours pour l'accueillir; ses petites manières aguichantes d'autrefois un peu assagies (mais pas beaucoup) et sa toilette arrangée avec autant de raffinement que si elle n'avait que cela à arranger. Mais, John parti pour le travail et Bella revenue chez elle, sa toilette se trouvait rangée, des blouses et des tabliers bien nets en prenaient la place, et Bella, rejetant ses cheveux en arrière à deux mains, comme si elle se disposait le plus méthodiquement du monde à devenir théâtralement folle, se mettait aux affaires ménagères du jour.

Et on pesait et on pétrissait et on hachait et on rapaît, on époussetait et on lavait et on astiquait, on émondait et on désherbait et on sarclait et on se livrait à toute sorte de menu jardinage, on façonnait et on recousait et on pliait et on aérait, on faisait toutes sortes de choses, et par-dessus tout on étudiait avec une de ces sévérités ! Car Mme J.R., qui n'en avait jamais fait beaucoup chez elle quand elle était Mlle B.W., était à chaque instant dans la nécessité de demander conseil et appui à un philosophique ouvrage intitulé La Parfaite Ménagère bourgeoise britannique, qu'elle consultait, les coudes sur la table et les tempes sur les mains, comme une enchanteresse embarrassée plongée dans la magie noire. Et cela principalement, parce que la parfaite ménagère britannique, toute bonne Britannique qu'elle fût de coeur, n'était nullement experte dans l'art de s'exprimer clairement dans la langue britannique, et que parfois elle aurait aussi bien pu communiquer ses instructions en langue kamtchatkaïque. Dans ces crises-là, Bella s'écriait tout à coup à vois haute : "Oh ! Espèce de ridicule créature, qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Vous devez être ivre !" Et, après cette note marginale, elle s'attaquait à nouveau à la ménagère, toutes ses fossettes crispées en une expression de recherche approfondie.

Il y avait aussi chez la ménagère britannique un flegme que Mme John Rokesmith trouvait parfaitement exaspérant. Elle disait "Prenez une salamandre", comme un général qui ordonne à un simple soldat de faire un Tartare prisonnier. Ou bien elle commandait négligemment : "Ajoutez une poignée..." de quelque chose d'absolument impossible à se procurer. Dans ces moments-là, ceux où la ménagère était le plus manifestement déraisonnable, Bella la refermait brusquement et la cognait contre la table, en lui jetant en apostrophe ce compliment : " Oh ! vous en êtes, une vieille bête stupide ! Où est-ce que vous croyez que je vais trouver ça ?"

 

Traduction de Lucien Carrive et Sylvère Monod, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard 1991

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