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03.07.2009

Une histoire de Sam Weller

Ah, Sam Weller ! Son personnage est un bonheur dans "Les papiers posthumes du Pickwikck Club". Valet de M. Pickwick, c'est un cockney pur jus, malin comme un singe, au langage fleuri et au coeur pur. Voici une de ses histoires, tirée du chapitre XXXI :

 

"C'était le patron de cette boutique-là, Monsieur, et l'inventeur de la machine à vapeur brevetée à fabriquer des saucisses sans interruption, une machine qu'elle vous avalerait des pavés si on les mettait trop près, et qui vous en ferait de la chair à saucisse sans plus de difficulté que si c'était tendre comme un jeune bébé. Sa machine, il en était très fier, et c'était bien naturel, et il restait à la regarder dans sa cave quand c'est qu'elle marchait à plein,  et il en attrapait des crises de mélancolie à force d'être content. Il aurait été heureux, Monsieur, cet homme-là, avec la possession de sa machine et de deux jeunes enfants qu'étaient encore plus beaux, si y avait pas eu sa femme, vu que c'était une mégère, quelque chose de soigné.

Elle passait son temps à le poursuivre et à lui corner aux oreilles, tant et si bien qu'à la fin il pouvait plus y tenir. "Je vais te dire une chose, ma chérie, qu'il lui dit un jour; si tu continues à t'amuser de cette façon-là, je veux bien être pendu si je m'en irai pas dans la Mérique, un point, c'est tout. - Toi, t'es un feignant, qu'elle y dit, et je leur en souhaite du plaisir, aux Méricains, s'ils héritent de ta personne." Et pis elle continue à l'insulter pendant une demi-heure, et pis elle file dans le petit salon de derrière la boutique, et elle se met à hurler, elle dit qu'il la tuera, et pis elle pique une crise de nerfs qui lui dure pendant trois bonnes heures - une de ces crises de nerfs qui se passent tout entières à lancer des coups de pied et des-z-hurlements. Bon.

Alors le lendemain matin, plus de mari. Il avait rien pris dans le tiroir-caisse, il avait même pas mis son manteau, alors c'était bien évident qu'il s'en était pas allé dans la Mérique. Il est pas revenu le lendemain; il est pas revenu la semaine d'après;  la patronne elle a fait imprimer des affiches, comme quoi que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout (et c'était rudement généreux de sa part, rapport que, lui, il avait rien fait du tout); on a fait draguer les canaux, et pendant les deux mois qu'ont suivi, chaque fois qu'on retrouvait un cadavre, on le faisait régulièrement transporter tout droit à la fabrique de saucisses. Mais y en avait pas un qui faisait l'affaire; alors on a annoncé qu'il s'était sauvé, et c'est elle qu'a gardé la direction de l'affaire.

Un samedi soir, un petit vieux bonhomme très maigre est entré dans la boutique, très en colère, et il a dit : "C'est-il vous la patronne de la boutique ? - Oui, c'est moi, qu'elle dit. - Eh bien, Madame, qu'il dit, je suis simplement venu vous dire que mes enfants et moi, on n'a pas l'intention de s'étrangler pour vos beaux yeux; et qui plus est, Madame, qu'il dit, vous me permettrez de vous faire remarquer que comme vous vous servez pas de morceaux de premier choix pour la fabrication des saucisses, la viande de boeuf vous reviendrait pas beaucoup plus cher que les boutons de culotte - Les boutons, Monsieur ! qu'elle dit. - Les boutons, Madame, qu'il dit, le petit vieux, en dépliant un bout de papier et en lui montrant vingt ou trente moitiés de boutons. Ça fait un drôle d'assaisonnement pour les saucisses, les boutons de culotte, Madame.

- C'est les boutons de mon mari ! qu'elle dit, la veuve, en commençant à s'évanouir. - Comment ! qu'il crie, le petit vieux, en devenant très pâle. - Je comprends tout, qu'elle dit, la veuve; il a eu un accès de folie passagère, et il s'est transformé en saucisses !"

Et c'était vrai, Monsieur, dit M. Weller en regardant fixement le visage horrifié de M. Pickwick, ou alors c'est qu'il avait été happé par la machine; mais quoi qu'il en soit, le petit vieux, qu'avait toujours eu une passion pour les saucisses, il est sorti de la boutique complètement affolé, et on a plus jamais eu de ses nouvelles !"

 

Bibiliothèque de la pléiade, traduction de Sylvère Monod

 

Commentaires

Tiens, j'aurais plutôt cru que la femme y serait pour quelque chose !: ) Mais ce doit être mon esprit mal tourné (dès le matin, eh oui !:))

Écrit par : cathulu | 03.07.2009

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:-D
J'adore la langue de Sam Weller, ses enchaînements hors de toute logique, sa candeur rouée, bref, tout !

Écrit par : Cuné | 03.07.2009

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Excellent. Je me régale.
"il en attrapait des crises de mélancolie à force d'être content" :-)

Écrit par : pagesapages | 03.07.2009

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Bon, je vais aller jeter un oeil sur le sommaire de Transfuge alors:)

Écrit par : cathulu | 03.07.2009

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J'adore! Et c'est un Dickens que je n'ai pas lu, en plus! Quelle chance nous avons qu'il ait quand même écrit beaucoup de longs romans!!!

Écrit par : Karine :) | 04.07.2009

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