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30.07.2009
Charles Dickens - Jane Smiley
"Les oeuvres font des promesses que l'homme ne peut tenir, même avec toute l'énergie et la meilleure volonté du monde."

Jane Smiley est une romancière (et essayiste) qui a remporté notamment le Pulitzer pour "L'exploitation" (Rivages, 1993), et sa biographie de Charles Dickens est bien particulière : c'est du romancier qu'elle nous entretient en priorité, à travers le détail de ses différents romans, et en mettant en perspective ce qui, selon elle et ses recherches, est en interaction avec sa vie personnelle.
J'ai corné pratiquement chaque page, tout est notable, tout le temps, et j'apprécie beaucoup les interprétations de Jane Smiley (même si je ne les partage pas toujours, concernant certains romans). On ne voit pas très bien, mais pour les yeux perçants, la preuve :

Charles Dickens était un phénomène, dans tous les sens du terme.
Littéraire, avant tout, et de manière extrêmement rapide : "Néanmoins, entre le 1er décembre 1833, date à laquelle paraît son premier texte dans le Monthly Magazine, et le 9 novembre 1838, quand Oliver Twist est publié en trois volumes, Charles Dickens devient la plus importante figure littéraire de son temps et le premier romancier victorien. La reine Victoria a accédé au trône en janvier 1837. Les futurs rivaux de Dickens, tels que William Makepeace Thackeray, Charlotte Brontë et George Eliot, sont encore à la maison ou à l'école. Même Elisabeth Gaskell, qui a pratiquement son âge, n'a pas commencé à écrire. De fait, Dickens est en train de façonner à lui seul un siècle littéraire : sa popularité et son influence à titre d'auteur et de rédacteur en chef forceront ses pairs à définir leur sensibilité par rapport à la sienne."
Mais l'homme lui-même était étonnant, débordant d'activités et d'énergie."Il lui arrive de passer d'un état de vitalité débordante à un état de prostration, instabilité qu'on n'hésiterait pas aujourd'hui à qualifier de pathologique. La moindre chose le fait réagir à l'excès, et d'ailleurs le bruit court qu'il est fou." Bipolaire ? Plus loin, Jane Smiley met en garde contre le diagnostic d'un mal moderne à quelqu'un d'une autre époque; les victoriens, du reste, avaient une vision qu'on ne comprend plus guère de la vertu de l'effort.
Quelques petites choses dans le désordre :
- Les romans préférés de Dickens : Tom Jones de Henry Fielding (il nommera d'ailleurs son huitième enfant Henry Fielding Dickens), Les Aventures de Roderick Random de Tobias Smolett et Don Quichotte de Cervantes (que Dickens adorait enfant).
- "Dire que Dickens préfigure Freud ne paraît pas exagéré." (Il fait l'expérience de la relation thérapeutique, en pratiquant le mesmérisme)
- Il fut coauteur (sans en revendiquer le statut) de The Frozen Deep de Wilkie Collins, pièce basée sur l'expédition Franklin.
- Dickens, l'homme, avait de très sombres côtés, nonobstant ses nombreuses qualités. Je ne les ai pas encore tous complètement appréhendés ni digérés, mais son comportement lors de son divorce fut effroyable. "Le divorce de Dickens met à l'épreuve l'ensemble de ses amis et relations. Allons plus loin, il met également à l'épreuve ses biographes. Notre romancier a agi d'une manière irréfléchie, égoïste, belliqueuse et souvent cruelle."
- Claire Tomalin a signé une biographie d'Ellen Ternan, qui doit être absolument passionnante (mais pas traduite en français...)
- Jane Smiley propose un chemin de découverte de Dickens (auquel je ne m'associe pas, mais j'aime le désordre, c'est ainsi !) :"Je suggère de commencer par David Copperfield, puis d'enchaîner avec De grandes espérances, Dombey et fils, Un conte de deux villes et L'ami commun, dans cet ordre, lumière, ombre, lumière, ombre, lumière - voilà ses oeuvres les plus caractéristiques et les plus accessibles, et elles forment un saisissant clair-obscur."
Enfin, j'adresse une vibrante supllique aux éditeurs : les onze luxueux volumes de la correspondance de Dickens déjà publiés à la Clarendon Press n'ont pas fait l'objet d'une traduction française...
Ed. Fides, 2003, 273 p.
Traduction de Corinne Dupin avec la collaboration de Christiane Mayer
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, biographie, bien particulière, autour de ses romans beaucoup |
25.07.2009
Ailleurs, plus loin - Amy Bloom
Az me muz, ken men*

Voici l'histoire de Lilian Leyb. Au commencement, elle vivait satisfaite sinon heureuse, en Russie, avec son mari, sa petite fille Sophie et ses parents. Une nuit, c'est le pogrom, et elle ne doit sa survie qu'à la chance, la toute bête chance qui en épargne certains, les plongeant alors dans l'horreur du souvenir. Elle avait envoyé Sophie se cacher dans le poulailler, elle ne l'y retrouve pas. Tous les autres sont morts. Alors, c'est l'exil, recommencer une vie ailleurs, ce sera les États-Unis, nous sommes en 1924.
Cahin-caha elle construit quelque chose, un semblant de murs autour d'elle, un toit sur sa tête, qui s'envolent du souffle d'une cousine, venue lui dire que Sophie n'est pas morte : elle a été emmenée en Sibérie. Lilian part donc à sa recherche, en traversant les États-Unis pour passer par l'Alaska...
Un véritable "page-turner" que ce roman. L'expression est laide, je préfère parler d'aiguillon magique et mystérieux qui nous pousse à toujours continuer la lecture, allez encore juste quelques pages, et d'allez en allez, bon, c'est la dernière, on tombe dans la fameuse faille spatio-temporelle, où sont passées les dernières heures ?
Construit avec de multiples parties successives qui se renouvellent sans cesse, on voit défiler des personnages pittoresques et flamboyants, on est en plein western puis cernés par la neige, on touche du doigt le paradoxe lancinant de la vitalité forcenée sous le terrible défaitisme de l'exil. Jamais aucune sensiblerie, de l'inattendu toujours. Le paradoxe étant aussi, un petit peu, qu'on ne s'attache pas à Lilian, la narration est blanche, sans réelle tonalité, ce qui met au final formidablement en valeur les rencontres.
Détails : J'ai été agacée, puis séduite, par la petite voix qui nous révèle ce qu'il adviendra de ceux qu'on laisse pour passer aux suivants. J'ai souri quand Lilian apprend l'anglais avec (entre autres) A Tale of Two Cities de... Dickens !
Un vrai et bon roman d'Aventure, un divertissement captivant.
Ed. Belfond, 2008, 249 p.
Traduit de l'américain par Michèle Lévy-Bram
Titre original : Away
Lu également par : La Lettrine, Lapinoursette, Esperluette,
* 2 traductions proposées dans le roman : Quand on doit on peut ou Quand on veut on peut, ce qui n'est pas du tout la même chose. Quelqu'un parle yiddish ?
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : exil, aventure, traversée des usa, personnages pittoresques, prenant en diable |
23.07.2009
L'affaire D. ou le crime du faux vagabond - Dickens, Fruterro & Lucentini
Qu'ils sont malins et malicieux, Carlo Fruttero et Franco Lucentini ! Le roman qu'ils nous ont ici concocté est une gourmandise dont on savoure chaque page.

Voici le cadre : un colloque sur l'achèvement d'oeuvres incomplètes ou fragmentaires en musique et en littérature. Le Mystère d'Edwin Drood (ou MED) y est abordé par un parterre des plus étonnants : tout ce que la littérature comporte de policier, enquêteur, détective célèbre (et évidemment fictif, donc). Avec eux, nous lisons (ou relisons) les chapitres existants du MED, les disséquons au fur et à mesure, digressons allègrement tout en visitant un peu l'Italie, puis assistons, médusés, inquiets et pourtant ravis, à un épilogue des plus surprenants.
Le plagiat est l'invité surprise de ce colloque. (Tiens d'ailleurs notre ami latiniste nous apprend que ce terme n'avait pas de correspondance en latin, où plagiarus, venant du grec plaghios (oblique) avait un tout autre sens). On apprend par exemple que Grewgious, lui-même inspiré du Tristam Shandy de Lawrence Sterne, inspira Stevenson pour son personnage de Utterson dans Jekyll / Hyde. Ou encore qu'Hercule Poirot est inspiré d'Hercule Popeau, de vingt ans son prédécesseur.
L'humour est l'invité permanent de ce roman. Avec par exemple les "pouf-pouf" de Maigret qui, dans ses pensées, ne cesse de tirer mentalement sur sa pipe, ou les pensées toujours sexuelles de Marlowe et Archer. Ou encore avec des paragraphes comme :
"Il est rare, lecteur, que l'atmosphère d'un congrès soit euphorique (et encore moins "vibrante") au matin du troisième jour. On a trop parlé de choses sérieuses ou frivoles. On a trop fumé, activement ou passivement. Les congressistes ne se sont pas tous habitués, ou résignés, aux matelas et à la cuisine de l'hôtel, et certains commencent à éprouver à l'égard de certains autres une impatience subtile, un sentiment secret et inexplicable, vaguement apparenté à la fureur homicide. D'autres encore (une minorité, par bonheur) se laissent surprendre tandis qu'ils fixent une poignée de fenêtre ou un coin de table, avec l'oeil vitreux de qui ne réussit plus à refouler la question fatale : "Mais moi, qu'est-ce que je suis venu faire ici ?""
Ce roman fourmille également de joyeuses trouvailles, une retransmission sportive, des morceaux en style télégraphique, des écoutes subliminales et de la télépathie confuse... Sans oublier Shakespeare (mais tout est dans Shakespeare) et Wilkie Collins (je n'avais déjà pas tellement envie de le lire, lui, mais alors maintenant... ;o))
Les différentes thèses (A,B,C et D) soutenues quant au MED en fin de roman sont toutes intéressantes, certaines m'ont vraiment étonnée par leur luxe de détails et leur intrigue très... complexe. (Il faut savoir qu'en général il y a deux thèses défendues : soit c'est bien Jasper (consciemment ou à son insu), soit un sicaire (inconnu ou non)). Mais la brillante résolution de l'affaire D. par Hercule Poirot met un point final parfaitement dans le ton du roman, pour le plus grand plaisir du lecteur !
Un grand merci à Papillon !
Ed. du Seuil, 1991 & Points 1993, 430 p.
Traduit de l'italien par Simone Darses
MED Traduction de l'anglais par Charles-Bernard Derosne (1874) revue et corrigée par Gérard Hug
Titre original : La verità sul caso D.
Ah et puis cette préface (signée Pietro Citati) ! Du petit lait ! "Ne pas aimer Dickens est un péché mortel"...
21.07.2009
Les Mots des Autres - Clare Morrall
Ma lecture de "Couleurs" date de quelques années, et le souvenir qu'il m'en reste est plutôt mitigé, je n'avais pas adhéré au décalage de son héroïne. Avec "Les Mots des Autres", Clare Morrall emporte toute mon adhésion !
C'est l'histoire de Jess, à la quarantaine. Elle s'est concoctée une petite vie tranquille, remplie selon ses critères. Et au hasard des chapitres, on revient sur son enfance et sur les évènements marquants qui l'ont emmenée jusqu'à cet équilibre qu'elle semble avoir atteint.
Dis comme ça, évidemment, c'est d'un vague absolu. Mais c'est que je crois qu'entrer dans les détails ne rend pas service au roman, dans le sens où ils sont nombreux et tous importants. Cela ne donnerait qu'une accumulation de choses qui, exprimées par une plume maladroite (la mienne) feraient vous dire oh bof, ça a l'air chiant.
Or, ça ne l'est pas, mais alors pas du tout. C'est une ambiance ouatée, feutrée, et on sent tout du long que la narratrice interprète selon des critères qui ne sont pas communs : la "révélation" finale est décelée très tôt par le lecteur, et participe à ce léger décalage que l'on constate mais que l'on aime, et ça change tout.
On est loin de Lisbeth Salander, mais on est dans cet ordre-là. Et on se passionne pour Jess, son fils Joël, sa grande amie Mary, le cousin Philip ce monstre (même charmant une fois adulte, je le déteste !), la superbe demeure familiale et sa décrépitude, et la musique, que l'on ressent dans la moindre de nos fibres de lecteur absolument séduit.
Comment vit-on quand le monde vous reste étranger en permanence ? Les bons petits soldats ont à un moment droit au repos, et on savoure avec l'héroïne sa jouissance du silence final.
Je suis tombée en amour avec Jessica.
Ed. Fayard, 2009, 405 p.
Traduit de l'anglais par Françoise du Sorbier
Merci Cathulu !
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : autisme, solitude, famille, cocon ouaté |
16.07.2009
La bouffe est chouette à Fatchakulla - Ned Crabb
"Vous savez ce que je me dis ? Je me dis qu'on a plus de suspects qu'il nous en faudrait."

Fatchakulla city : ses péquenots, son alcoolisme, ses chats et sa douceur de vivre. Un petit bled américain fantasmé, rempli de bas du front attachants et bourrus. Soudainement, des figures locales sont assassinées, d'une façon bien particulière. Willie le Siffleur, le croque-mitaine local se serait-il brusquement incarné ? Ce qui est sûr c'est que tout le monde commence à avoir sérieusement peur. Y compris Linwood Spivey, qui fait office de Miss Marple, dans un genre tout à fait personnel...
Un polar très réussi qui mélange avec bonheur un humour dévastateur à une vraie science de la terreur : certains passages sont prenants et flippants comme tout, bien que l'on se sache dans la farce.
Quel dommage que ce roman soit annoncé (mais au conditionnel ?) comme le seul et unique de cet auteur. J'aurais très volontiers suivi d'autres enquêtes de ce pittoresque Linwood...
Ed. Gallimard, 1980 & 1995 & Folio Policiers 2008, 266 p.
Traduit de l'américain par Sophie Mayoux
Titre original : Ralph or what's eating the folks in Fatchakulla county
Sahkti manque un peu d'enthousiasme à mon goût, Ekwerkwe aussi mais son billet est sympa, tandis que Cely l'a fini tout sourire (comme moi), et Claude Mesplède lui-même le qualifie de perle réjouissante de la Série Noire.
06:02 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : polar, humour, mais qui est ned crabb ? |
15.07.2009
Coup de chance et autres nouvelles - Roald Dahl

"L'auteur qui pense que tout ce qu'il écrit est merveilleux court au-devant de graves ennuis."
Quatre nouvelles inédites de Roald Dahl , écrites en 1977 mais seulement traduites en 2009 pour Gallimard Jeunesse par Jean-François Ménard (collection Scripto), du plaisir en perspective ! Et de fait l'avertissement qui figure en 4° de couv se vérifie : "Attention ! Quand vous aurez commencé ce livre, vous ne pourrez plus vous arrêter !"
The Swan (Le Cygne) raconte comment deux petites brutes épaisses martyrisent un petit camarade.
The Wonderful Story of Henry Sugar and Six More (La merveilleuse histoire de Henry Sugar) nous explique comment Henry Sugar a vu son existence transformée du tout au tout après avoir lu un livre, qui racontait l'histoire d'un homme qui voyait sans ses yeux.
Lucky Break (Coup de chance, Comment je suis devenu écrivain) permet à Roald Dahl de nous exposer le hasard qui l'a mené à l'écriture, et n'est pas sans nous rappeler "Chagrin d'école" de Daniel Pennac.
Enfin A Piece of Cake (C'est du gâteau) est le tout premier texte écrit par Roald Dahl (1942), immédiatement publié et même congratulé par C.S. Forester (sans étincelles qui sortent de la tête, à lire pour comprendre ;o))
Et tout est bon, donc, la plume de ce merveilleux auteur possède ce petit quelque chose d'unique et de très reconnaissable, ce décalage léger mais persistant, ce solide et très présent imaginaire décliné sur le ton de la plus parfaite logique. Difficile à expliquer par les mots, juste à savourer !
Virginie est plutôt déçue, par contre.
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, jeunesse, roald dahl, pas tellement facile à prononcer, ce nom, mais quelle plume! |
13.07.2009
L'homme hanté - Charles Dickens
L'homme hanté fait partie des contes de Noël que Dickens ne manquait pas d'écrire chaque année. Il raconte l'histoire d'un homme malheureux qui obtient d'un fantôme la faculté d'oublier tous ses malheurs, avec pour corollaire de l'imposer malgré lui à toute personne qui le côtoie. Ça fait au final une floppée de malheureux, car l'oubli insensibilise...
Magnifique avant-propos établi par la traductrice et éditrice, Véronique David-Marescot, qui éclaire le sens du conte et le replace dans son contexte (et c'est un texte très riche). Très bonne traduction également, et enfin superbe livre en tant qu'objet, on ne peut que se réjouir de voir les très belles éditions Interférences se lancer dans la réédition de Dickens (livre relié et non broché, papier épais et luxueux, couverture à rabats, format moyen parfait pour une préhension confortable).
Mais je ne raffole pas des contes de Noël, je crois que je n'aime Dickens que sur plus de mille pages (173 pages ici), quand j'ai le temps de m'immerger dans son univers. Je suis une lente, c'est comme ça !
Lu également par : Cécile, Deuskin, La Liseuse,
06:00 Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, contes de noël, éditions interférences |
09.07.2009
Les papiers posthumes du Pickwick Club - Charles Dickens

Au départ, c'était une commande d'un texte d'accompagnement des planches de Robert Seymour, concernant les aventures burlesques de membres d'un "Nemrod Club". Dickens, inconnu à l'époque (si ce n'est pour avoir écrit quelques chroniques sous le pseudonyme de Boz), se paye le luxe (ou le culot, ou le génie) de dire immédiatement ok, mais faisons le contraire, j'écris, et Seymour illustre. C'était en 1836, Charles Dickens avait vingt-quatre ans.
"Seymour, dont le tempérament hypocondre souffrait de travailler sous la dictée d'un jeune homme, lui un artiste chevronné, se suicida après avoir dû recommencer une planche." C'est terrible, mais Dickens n'y est pour rien, et les Papiers posthumes du Pickwick Club continuent, avec un autre illustrateur et tout le talent de Dickens.
Premier roman, donc, et il contient déjà tous les thèmes qu'il ne cessera de développer dans ses autres romans, par exemple la critique acerbe de la politique sociale envers les défavorisés, et celle, virulente et moqueuse, de la justice anglaise (ou une ébauche du fameux Chant de Noël).
Initié comme les aventures de quelques membres naïfs et patauds d'un club masculin, il dépasse très vite ce cadre réducteur et devient un vrai roman tournant autour de deux personnages principaux : M. Pickwick, gros monsieur au coeur d'or et à la curiosité sans faille, et surtout son valet, l'innénarable Samuel (Samivel, comme dit son père) Weller. Je suis folle de Sam, il est drôle, fidèle et loyal (ah, son "y a pas moyen" final !), entier, candide, frustre et tout simplement épatant. Quelques morceaux choisis :
"Quand je voulais que mon père, il me donne quelque chose, je lui demandais toujours de façon très aimable et respectueuse. Quand il me la donnait pas, alors je la prenais, pour pas risquer de me laisser entraîner à faire quelque chose de pas bien, parce que je l'aurais pas eue."
"Avant de vous voir, je croyais que toutes les femmes, elle étaient pareilles. [...] parce qu'y a rien qui vous ressemble, mais, moi, je vous aime mieux que tout."
"Tout ce qui est fait est bien fait, comme il disait aimablement, le jeune noble qu'on l'avait porté sur la liste des bénéficiaires de pensions parce que le grand-père de la femme de l'oncle à sa mère, il avait un jour allumé la pipe du roi avec un briquet portatif à amadou."
De façon tout à fait obsessionnelle, je vois en Sam Weller le Perceval de Kaamelott, et j'aimerais beaucoup savoir si Alexandre Astier a lu Dickens ?
Quoi qu'il en soit, je recommande chaudement et sans aucune réserve la lecture de ce roman, que j'ai lu dans la bibliothèque de la pléiade, volume III présenté et annoté par Pierre Leyris et traduction de Sylvère Monod.
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03.07.2009
Une histoire de Sam Weller
Ah, Sam Weller ! Son personnage est un bonheur dans "Les papiers posthumes du Pickwikck Club". Valet de M. Pickwick, c'est un cockney pur jus, malin comme un singe, au langage fleuri et au coeur pur. Voici une de ses histoires, tirée du chapitre XXXI :
"C'était le patron de cette boutique-là, Monsieur, et l'inventeur de la machine à vapeur brevetée à fabriquer des saucisses sans interruption, une machine qu'elle vous avalerait des pavés si on les mettait trop près, et qui vous en ferait de la chair à saucisse sans plus de difficulté que si c'était tendre comme un jeune bébé. Sa machine, il en était très fier, et c'était bien naturel, et il restait à la regarder dans sa cave quand c'est qu'elle marchait à plein, et il en attrapait des crises de mélancolie à force d'être content. Il aurait été heureux, Monsieur, cet homme-là, avec la possession de sa machine et de deux jeunes enfants qu'étaient encore plus beaux, si y avait pas eu sa femme, vu que c'était une mégère, quelque chose de soigné.
Elle passait son temps à le poursuivre et à lui corner aux oreilles, tant et si bien qu'à la fin il pouvait plus y tenir. "Je vais te dire une chose, ma chérie, qu'il lui dit un jour; si tu continues à t'amuser de cette façon-là, je veux bien être pendu si je m'en irai pas dans la Mérique, un point, c'est tout. - Toi, t'es un feignant, qu'elle y dit, et je leur en souhaite du plaisir, aux Méricains, s'ils héritent de ta personne." Et pis elle continue à l'insulter pendant une demi-heure, et pis elle file dans le petit salon de derrière la boutique, et elle se met à hurler, elle dit qu'il la tuera, et pis elle pique une crise de nerfs qui lui dure pendant trois bonnes heures - une de ces crises de nerfs qui se passent tout entières à lancer des coups de pied et des-z-hurlements. Bon.
Alors le lendemain matin, plus de mari. Il avait rien pris dans le tiroir-caisse, il avait même pas mis son manteau, alors c'était bien évident qu'il s'en était pas allé dans la Mérique. Il est pas revenu le lendemain; il est pas revenu la semaine d'après; la patronne elle a fait imprimer des affiches, comme quoi que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout (et c'était rudement généreux de sa part, rapport que, lui, il avait rien fait du tout); on a fait draguer les canaux, et pendant les deux mois qu'ont suivi, chaque fois qu'on retrouvait un cadavre, on le faisait régulièrement transporter tout droit à la fabrique de saucisses. Mais y en avait pas un qui faisait l'affaire; alors on a annoncé qu'il s'était sauvé, et c'est elle qu'a gardé la direction de l'affaire.
Un samedi soir, un petit vieux bonhomme très maigre est entré dans la boutique, très en colère, et il a dit : "C'est-il vous la patronne de la boutique ? - Oui, c'est moi, qu'elle dit. - Eh bien, Madame, qu'il dit, je suis simplement venu vous dire que mes enfants et moi, on n'a pas l'intention de s'étrangler pour vos beaux yeux; et qui plus est, Madame, qu'il dit, vous me permettrez de vous faire remarquer que comme vous vous servez pas de morceaux de premier choix pour la fabrication des saucisses, la viande de boeuf vous reviendrait pas beaucoup plus cher que les boutons de culotte - Les boutons, Monsieur ! qu'elle dit. - Les boutons, Madame, qu'il dit, le petit vieux, en dépliant un bout de papier et en lui montrant vingt ou trente moitiés de boutons. Ça fait un drôle d'assaisonnement pour les saucisses, les boutons de culotte, Madame.
- C'est les boutons de mon mari ! qu'elle dit, la veuve, en commençant à s'évanouir. - Comment ! qu'il crie, le petit vieux, en devenant très pâle. - Je comprends tout, qu'elle dit, la veuve; il a eu un accès de folie passagère, et il s'est transformé en saucisses !"
Et c'était vrai, Monsieur, dit M. Weller en regardant fixement le visage horrifié de M. Pickwick, ou alors c'est qu'il avait été happé par la machine; mais quoi qu'il en soit, le petit vieux, qu'avait toujours eu une passion pour les saucisses, il est sorti de la boutique complètement affolé, et on a plus jamais eu de ses nouvelles !"
Bibiliothèque de la pléiade, traduction de Sylvère Monod
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02.07.2009
Little Bird - Craig Johnson
"Oh, Walt. Toutes les femmes de la ville te courent après. T'imagines si, en plus, t'étais beau ?"
Il était une fois un vieux shérif à la dérive. Sa femme était morte quatre ans plus tôt, il se laissait aller depuis, confit dans un ennui de plus en plus prononcé. Deux ans auparavant, son comté dans le Wyoming avait vibré pour le procès de jeunes cons qui avaient salement abusé d'une indienne handicapée mentale. La peine dont ils avaient finalement écopé était trop clémente. Aujourd'hui, alors que ses amis se liguent pour lui donner un coup de pied aux fesses, pour le remettre dans la vie, le premier de ces jeunes déviants se fait assassiner, bientôt suivi d'un autre... Qui a décidé de faire justice seul ? Les soupçons se portent forcément vers la communauté indienne. Mais Walt connaît bien les gens et les lieux, c'est sa patrie, l'air qu'il respire. L'occasion de sortir de sa torpeur ?...
Un bon gros western qui se déguste lentement : on prend un peu de temps pour entrer dans l'univers proposé, j'ai trouvé le début assez obscur, des dialogues entre initiés qui me laissaient un peu sur le côté. Et puis la séduction agit, Walt ferait craquer n'importe qui, et très vite on se bat dans le blizzard pour aller au bout de nos forces et on met une bonne raclée à notre imbécile d'adjoint. On se prend pour un cow-boy, quoi, celui qui est l'ami des Indiens, pas Clint parce que le gabarit ne correspond pas, mais aussi bien.
Une atmosphère particulièrement adaptée aux longues après-midi d'été, je recommande !
Ed. Gallmeister, 2009, 409 p.
Traduit de l'américain par Sophie Aslanides
Titre original : The Cold Dish
Merci Amanda !
Lu également par : Cathulu, Jeanjean, Brize, InColdBlog, Papillon,
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