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31.08.2009
Carrefour des nostalgies - Antoine Laurain
François Heurtevent est dans le flou : il vient de perdre sa mairie pour deux cent voix (il ne s'y attendait pas du tout), il tombe par hasard (mais le hasard existe-il ?...) sur une photo de classe datant de sa terminale, il se dit tiens pourquoi ne pas me lancer à la recherche de tous ces anciens camarades de classe...
Bon, il ne se le dit pas comme ça, évidemment, il est comme entraîné là-dedans, poussé à faire des trucs pas très évidents comme louer l'ancien appartement de son mentor politique, où il a travaillé durant des années. Mais il ne rechigne pas à céder à ses impulsions, d'abord parce qu'il est totalement désoeuvré, mais surtout parce qu'il sent pointer le gros manque d'envie, le vilain qui au final vous abrutit de cachets divers sensés vous faire remonter la pente.
Cette recherche de visages du passé (sa terminale date quand même de plusieurs décennies) ressemble à une vraie quête, avec rencontres déterminantes lui offrant l'indice suivant. Mais que gagnera-t-il à la fin ? Suspens...
Un roman dont les pages se tournent toutes seules, et qui déborde d'imagination. On ne pourra jamais reprocher à Antoine Laurain d'écrire sur son nombril, ça, c'est sûr. C'est dommage de nous abreuver de détails dès les premières pages, j'ai souvent remarqué ça chez les auteurs français, comme si on se dépêchait de planter le décor et les personnages de crainte que le lecteur soit trop bête ou paresseux pour faire un petit effort de connections au fur et à mesure. Mais l'aventure est sympathique et trépidante, et j'ai a-do-ré Cédric Pichon (dont le personnage, vraiment, est en totale désharmonie avec son patronyme ! :)).
Ed. Le Passage, août 2009, 301 p.
Le blog de l'auteur, avec plein de photos illustrant le roman... Lu également par [Caro]line, Papillon, Fashion, Amanda.
30.08.2009
La librairie du Lubéron
Plutôt déçue par ma visite de la librairie Actes Sud au Méjan, à Arles (en Arles ?) (je n'ai pas senti d'âme particulière), je suis par contre tombée par le plus grand des hasards sur une très pittoresque petite librairie en plein coeur du Lubéron, dans le charmant petit village de Roussillon (dont les ocres sont de toute beauté). Un petit peu de son histoire sur ce site, mais le mieux, c'est d'y aller !:)



06:01 Publié dans Autour du livre | Lien permanent | Commentaires (33) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : librairie, lubéron
28.08.2009
Cartes postales de l'enfer - Neil Bissoondath
Avez-vous lu le très joli "Tous ces mondes en elle" de Neil Bissoondath ? Ce roman-ci n'a vraiment rien à voir, en dehors d'être du même auteur (et n'était à l'origine qu'une nouvelle, d'ailleurs).
Nous sommes au Canada. Trois parties distinctes. Dans la première, le narrateur ne se nomme jamais et même dans sa façon de se raconter, reste neutre et impénétrable ce qui nous le fait ressentir comme extrêmement froid, voire même cliniquement insensible. En réalité c'est juste quelqu'un qui a pour le secret et le cloisonnement un goût très prononcé, voire même pathologique.
Dans la deuxième partie, c'est avec le personnage de Sumintra que nous faisons connaissance. Jeune fille d'origine indienne, elle est écartelée entre ses parents très attachés aux traditions et son amie Kelly qui représente le monde moderne. Sue ne sait pas très bien ce qu'elle veut, quelle direction donner à sa vie.
Et très logiquement dans la troisième partie notre malade du secret rencontre Sue et ils se plaisent. Vont-ils faire plein de petits secrets et vivre heureux très longtemps ?...
Ce n'est clairement pas l'ambiance de ce roman, non ! Ambiance que je serais bien en peine de définir, car elle est assez insaisissable. L'intrigue est bien menée et sait capter le lecteur, la prose ne m'a pas convaincue. En même temps ça reste une histoire très banale, et ce qui nous fait rester ce sont quand même les ruptures de style suffisamment déconcertantes pour donner envie de voir plus loin (oui je suis devenue une vraie normande !).
A tenter par vous-mêmes !
Ed. Phébus, août 2009, 217 p.
Traduit de l'anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Titre original : The Soul of All Great Designs$
Lu également par Cathe.
06:03 Publié dans Heu... | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : canada, famille indienne, mensonges, secrets
27.08.2009
Une fois deux - Iris Hanika
Avant tout, c'est une histoire d'amour, mais jamais aucune n'a été écrite comme ça.
Senta a quarante ans, Thomas quarante-six. Elle s'occupe d'une galerie d'art, est fantasque, étonnante, très axée sur la vie culturelle. Lui est ingénieur système, très carré, à l'allemande, légèrement intransigeant, un peu ennuyeux, sûrement. ils se rencontrent, et il se passe un truc. On pourrait dire coup de foudre et toutes ces niaiseries à l'américaine, mais nous sommes à Berlin et c'est tout de suite plus charnel, plus consistant que l'éculé coup de foudre.
Tout les oppose, donc, et pourtant ils plongent tout debout. Mais la réalité, mais le quotidien réclament eux aussi leur part, et on ne peut pas être tout le temps imbriqués l'un dans l'autre...
Un roman très original qui ne cesse de couper son rythme, avec l'insertion de choses diverses et variées, toujours en rapport avec ce qui vient d'être dit, et de nombreuses citations (chansons notamment) à reconnaître seul. Parfois ça peut légèrement agacer, souvent c'est plutôt bien vu et en tous les cas la déroute que cela induit est souriante. On ne perd pour autant pas de vue nos deux tourtereaux, on se passionne même pour leur décryptage mutuel de ce qui leur arrive : quand un homme rencontre une femme, il y a clairement place pour deux interprétations très différentes.
Un roman protéiforme que je classe dans ma catégorie fétiche, les "intéressants" ;o)
Ed. Les Allusifs, août 2009, 277 p.
Traduit de l'allemand par Claire Buchbinder
Titre original : Treffen sich zwei
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : allemagne, amour, bourré de tentatives stylistiques, original
26.08.2009
Assez parlé d'amour - Hervé Le Tellier

Deux femmes, la quarantaine, épanouies dans leur métier et dans leur vie privée, tombent foudroyées d'amour pour un autre homme que leur mari : histoire de ces romances parisiennes...
J'ai rencontré Hervé Le Tellier il y a quelques années au travers de son livre "Inukshuk, l'homme debout", et puis je ne l'avais jamais relu. Est-ce que comme son personnage d'Yves Janvier, il aurait des lecteurs, mais pas encore rencontré son public ? Souhaitons-lui que ce passage chez JC Lattès lui en offre une possibilité.
Parce que ce roman est vraiment délicieux, en bon membre de l'Oulipo Hervé Le Tellier joue avec les contraintes et les mots (j'ai pensé à Jacques Jouet, parfois), mais jamais au détriment de son histoire, bien au contraire. Le fait est que j'ai vraiment cru à chaque personnage, parié sur la longévité des couples formés (et gagné !) et beaucoup aimé les différentes mises en page proposées, ainsi la note de bas de page pour l'histoire drôle juive "l'alternative", les clichés refusés (il marche sur de la glace fine, ça a quand même une autre gueule que sur des oeufs !), l'origine du mot bistro, l'idée de la structure des Dominos Abkhazes pour le roman, et puis cette petite phrase que je ne retrouve pas mais qui disait à peu près, dans la bouche du psychanalyste-psychiatre "Tu es folle, quel bonheur, j'ai toujours rêvé d'emmener du travail à la maison" à la femme de sa vie...).
(Et puis quelle horreur cette tache de Fuchs, la grande myope que je suis a tremblé.)
"Yves est écrivain, puisqu'il ne pourrait écrire sans honte "infinie tendresse", "fusiller du regard", ou "éperdument amoureux". De temps à autre, "sommeil pesant", "traverser l'existence", "griffonner à la hâte", lui échappent. Décelant le cliché après publication, il s'en désole. Il place souvent des virgules inutiles, aussi, qu'il extermine ensuite impitoyablement. Il a trop lu pour ne pas savoir qu'écrire bien, c'est écrire mal, comme disait l'autre. Il voudrait que toute phrase lui échappe, le surprenne, que cette surprise ne s'affadisse jamais."
Yves, je ne sais pas, mais Hervé en l'occurrence m'a offert ici quelques heures de lecture tout à fait enchantées.
Ed. JC Lattès, août 2009, 280 p.
06:00 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : oulipo, travail de la langue, jeu, histoires d'amour croisées, quarantaine, paris
25.08.2009
Vendetta - Roger Jon Ellory

Alors voilà le topo : la fille d'un gros bonnet politique (le gouverneur de Louisiane) est enlevée. Son garde du corps est retrouvé mort dans le coffre d'une voiture exceptionnelle, le coeur arraché et replacé dans sa cavité, et une constellation dessinée dans le dos. Un homme, Ernesto Cabrera Perez, revendique l'enlèvement, et réclame un interlocuteur précis, Ray Hartmann, un petit sous-fifre new yorkais. De façon très lente et progressive, Perez va raconter toute sa vie à Hartmann. Charge à ce dernier de l'écouter attentivement et jusqu'au bout, alors seulement il indiquera où est détenue la jeune fille.
C'est donc l'Histoire de la Mafia qui sera déroulée à travers le parcours d'un homme, et de l'incarner ainsi permet d'appréhender son côté "famille", sans se fader des pages et des pages de faits historiques. Pour autant, ce Perez n'emporte jamais toute l'adhésion du lecteur, le ton est volontairement distancié, sans doute pour laisser au lecteur le soin de créer les nuances.
C'est quand même un drôle de bonhomme, qui dans les premiers temps se fait volontiers énigmatique; il parle du chiffre sept (il n'y aurait que 7 histoires vraies au monde, tout ce qui arrive dans la vie est l'une de ces 7 histoires, et figure dans chacune des pièces de Shakespeare) puis du chiffre trois (règle de 3 : on peut survivre 3 minutes sans air, 3 jours sans eau, et 3 semaines sans nourriture). Avec ce genre d'homme, on répond aux questions, on ne les pose pas. Il cite la phrase, selon lui, la plus prononcée par la Mafia : Chi se ne frega (en gros, qu'est-ce que ça peut foutre).
Face à lui, Hartmann passe par plusieurs stades, il faut dire que le contenu du discours est costaud, souvent insupportable, et il a lui-même de gros problèmes personnels à résoudre. D'ailleurs, il ne comprend pas pourquoi Perez l'a choisi, ni même comment il le connaît. Mais comme lui, à la fin de ces révélations (quand même longuettes, je dois dire), on pense : "Malgré les horreurs qu'il raconte, malgré la violence et le sang versé par Perez, il y a quelque chose en lui qui semble commander une certaine dose de respect. L'aversion et la répulsion avaient d'une certaine manière été supplantées par de l'acceptation." (acceptation d'une personnalité, pas des actes !)
Et puis l'épilogue va très vite, tout se précipite, on attendait plus ou moins quelque chose comme ça, sans chercher forcément à dénouer les fils. C'est bon de se laisser porter par une plume. Au final ce roman n'emporte pas autant et est moins intimiste que le merveilleux "Seul le silence", mais se dévore en quelques jours fiévreux.
Les romans de Roger Jon Ellory méritent qu'on se jette dessus !
Ed. Sonatine, août 2009, 652 p.
Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau
Titre original : A Quiet Vendetta
"Je comprenais la profondeur de la perte. Je percevais le puits de désespoir dans lequel j'étais tombé, mais la seule chose qui flotte est l'espoir. La foi peut-être. Mais quelle foi, si ce n'est la foi en soi ? Nous pensons tout comprendre, mais c'est faux; et peut-être que si nous comprenions, nous passerions moins de temps à dissimuler aux autres que nous ne sommes pas ce que nous prétendons être. Nous sommes des acteurs, voyez-vous, nous assumons un rôle à l'intention du monde; nous transportons une valise pleine de visages, de mots, de scènes et d'actes différents, de rappels, et nous prions pour que le monde ne voie jamais ce qui se cache derrière le spectacle que nous lui avons concocté."
L'auteur tient un blog (en anglais, of course)
Lu également par Amanda.
Merci Solène !
06:00 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : super prenant, avant toute chose, vraiment, totalement, et, complètement, addictif
24.08.2009
L'Arabe - Antoine Audouard
Une révélation. Je ne sais pas comment qualifier autrement cette sensation qui m'a saisie dès les premières pages de ma rencontre avec ce roman d'Antoine Audouard. Une espèce d'urgence impérieuse, une douleur sourde aussi, parce qu'on sait tout de suite qu'on ne va pas rigoler beaucoup, une avidité à me plonger toute dans ces pages impressionnantes : je n'ai jamais rien lu d'autre de cet auteur, mais "L'Arabe" est un Grand Roman.

Un petit village du sud de la France, des habitants misérables et intellectuellement très démunis, un "Arabe" qui arrive un jour, et qui parvient plutôt pas mal à ne pas trop détonner; il travaille bien, est calme, discret. Certains se mettraient même à plutôt l'apprécier. Sans trop l'afficher non plus, faut pas déconner. Mais il suffit d'une famille, d'une personne, forte en gueule, n'ayant rien à perdre, puisqu'ayant déjà tout perdu. Qui se met à gueuler (c'est le bon mot). A déverser des tombereaux d'absurdités. Qui tombent dans de mauvaises oreilles, des oreilles qui ont un espace creux là où on devrait normalement trouver des neurones. Bref, ça s'emballe malgré la tempérance des forces de l'ordre, les rares amis ou les neutres. Et ça va, forcément, dégénérer...
On pourrait penser à Patrice Juiff ou carrément à LF Céline si on cherchait une communauté de ton, mais ce ne serait pourtant pas vraiment juste. il me semble qu'Antoine Audouard propose quelque chose de différent, de très personnel qui, comme l'indique fort à propos la 4ème de couverture, "multiplie les dissonances et les ruptures de ton", "langue où le parler populaire se mêle à un lyrisme altier" et le résultat est percutant.
C'est bon, tout simplement, tout est bon, tout coule de source et nous embarque, c'est puissant, c'est... une révélation, disais-je. Si un roman comme celui-ci n'est pas sur les listes de tous les prix littéraires de cet automne, c'est à n'y rien comprendre.
Ed. de l'Olivier, août 2009, 260 p.
(Je voulais proposer des extraits, mais comment choisir ? Il y a vraiment plusieurs styles dans ce roman, qui se répondent et se justifient les uns par rapport aux autres, isoler une partie serait nuire à une autre, tout citer revient à recopier le roman !)
06:00 Publié dans Excellent | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : littérature, grande littérature, même, prend aux tripes, dit tout, racisme, misère intellectuelle, bassesse populaire, han la la le bon roman que voilà
23.08.2009
La Perrita - Isabelle Condou
Voici l'histoire de deux femmes, en Argentine. Elles ne se connaissent pas, sont aux antipodes l'une de l'autre. L'une provinciale et l'autre citadine, l'une très aisée et l'autre beaucoup moins, l'une dans le troisième âge et l'autre à l'aube de sa quarantaine. Pourtant, elles ont une personne en commun. Récit.
Et un récit qui prend le lecteur à bras-le-corps, qui l'entoure de senteurs, de chaleur, d'animaux, de grands et terribles sentiments, de couleurs, de vie.
On tombe sous le charme d'Ernestina, on se heurte à la froideur brutale de Violetta. On assiste, pétrifiés, à cette période (1976-1983) de l'Argentine. On comprend assez vite comment ces deux histoires vont se rejoindre, mais on ressent intimement chaque secousse, on vibre à l'unisson. Un vrai drame, des faits historiques indéniables mal connus en France.
Mais au-delà, au détour de chaque page éclate l'amour de l'auteure pour ce pays, et c'est très contagieux. Il est presque indécent d'avoir relevé autant de petites choses délicieuses (j'y viens) quand le fond est si terrible, et quand on y a été sensible en plus. Mais un Fernando devenu aveugle qui demande à sa femme de lui lire : "[...] plutôt Hudson, Quiroga, Gabo et tous les autres. Un petit peu de Dickens, histoire de s'offrir un voyage au pays de la tendresse..." ou une tortue qui s'appelle Chipote parce qu'elle dédaigne violemment tout autre salade que le coeur de laitue font partie de ces mille petites choses qui nous rivent au récit, et qui nourrissent.
Des animaux sont maltraités dans ce roman, mais absolument pas par la plume de l'auteure qui les aime d'amour, cela se sent tout du long.
294 pages très attachantes.
Ed. Plon, août 2009
Lu également par Cathulu.
(Par contre je continue à m'interroger sur la tournure "au moment qu'il" : "Les jours qu'il faisait le plus chaud" ou "au moment qu'ils fermaient la boite" ?)
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : argentine, sale période, familles, très touchant et prenant
22.08.2009
Ce que je sais de Vera Candida - Véronique Ovaldé

Elles sont quatre, de Rose Bustamente (la plus jolie fille de Vatapuna) à Monica Rose (son arrière-petite-fille) et c'est l'histoire de cette lignée uniquement féminine qui nous est racontée. Tout commence dans une petite île imaginaire d'Amérique du Sud, dans un temps indéfini qu'on croirait volontiers hors du temps, pour se terminer dans une ville contemporaine avec des faits très concrets. Comme si on se réveillait tout doucement d'un conte, comme si aussi la réalité ternissait tout. L'une d'entre elle quittera l'île, pour rompre la fatalité. C'est en tout cas ce qu'elles croient...
J'avais aimé Déloger l'animal, bien aimé Et mon coeur transparent, j'ai adoré Ce que je sais de Vera Candida.
En lisant la prose de Véronique Ovaldé, j'ai été submergée par sa beauté, tout entière au service de son imaginaire extraordinaire. Je ne connais pas d'autre plume contemporaine française capable d'une telle chose. Il y a un refus total de la lourdeur, une mise en légèreté qui ne cède jamais rien au futile.
Par exemple, quand Rose Bustamente demande à Jeronimo ce qu'il pense des enfants, il lui répond par une histoire. Le fond de cette histoire, plombant s'il en est, est la cause de tous les malheurs de cette lignée de femme. A cause de, donc. Plus tard, ce sera pourtant grâce à la même chose, au fond (le nazisme) que Vera Candida trouvera refuge auprès de Gudrun Kaufman. C'est là, c'est écrit dans l'histoire mais ça ne fait pas partie de la narration apparente. Tout le roman propose comme ça des pistes d'interprétation, que le lecteur saisit ou pas, selon sa propre lecture. Et aucune n'est plus juste qu'une autre. C'est ça, pour moi, la légèreté.
J'ai aimé follement chaque phrase, chaque mot de ce roman. Il a une odeur, une couleur, un humour discret ("Mais un jour ce qui devait arriver arriva : un petit garçon de Vatapuna attendait Rose au retour de sa pêche. Il était assis sur la plage, il la regardait venir du large à l'abri sous son chapeau de paille verte. (Cette paille n'est pas encore mûre et elle mûrit sur la caboche. Le chapeau change insensiblement de couleur jusqu'à devenir marron, c'est un plaisir pour les yeux et une surprise quotidienne, un couvre-chef comme ça; la paille dore puis brunit et, pour que le processus s'arrête, il faut la baigner chaque jour dans de l'eau citronnée. Comme les enfants portent souvent ce genre de chapeau à Vatapuna, ils dégagent tous une délicate odeur de citronnade. Mais trêve de couleur locale."), un univers entier qui s'offre comme un cadeau enchanté au lecteur. Les personnages sont apparus immédiatement devant mes yeux, c'est presque une expérience dimensionnelle, un livre magique qui en s'ouvrant projette autour de lui son contenu. Je les vois tous, ils sont un peu fatigués, farouches, inadaptés. Je les aime.
Bien sûr certains d'entre vous ne seront pas d'accord avec moi, ne partageront pas mon émerveillement ou mon extrême sensibilité au style de Véronique Ovaldé, et ce sera juste et normal. Mais soyez gentils, laissez m'en dans l'ignorance.
Je suis en état de grâce...
Ed. de l'Olivier, août 2009, 293 p.
"L'arithmétique
Pendant des années, quand Monica Rose s'assoirait sur le canapé entre Vera Candida et Itxaga, elle se serrerait contre eux, bougerait son minicul comme si elle se faisait un nid, les prendrait par le bras et dirait, On est bien tous les deux.
La première fois, Vera Candida rectifierait, On n'est pas deux, on est trois.
Et Monica Rose répondrait, On est bien quand même."
Lu et chéri également par Marie. Une chouette interview sur Bibliosurf.
06:00 Publié dans Excellent | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : véronique ovaldé, submergée de beauté, j'aime tout, imaginaire mirifique
21.08.2009
La Peine du Menuisier - Marie Le Gall
C'est peu dire que la petite Marie-Yvonne n'a pas été désirée. Sa mère avait déjà 42 ans, son père la cinquantaine, ils avaient Jeanne, 19 ans,
folle, c'était les années 1950, le père était Menuisier (toujours une majuscule à ce mot, partout), on vivait petitement et dans le silence. Désirée ou pas, Marie-Yvonne s'est accrochée, et a passé son enfance au milieu d'une famille mutique. On est taiseux dans le finistère, certes, mais là on battait des records. Une grande soeur folle qui se mettait à hurler très fort inexplicablement, une mère (logiquement) sourde, un père absent ou complètement silencieux, et pire, intouchable (au sens premier du terme, aucun contact), aux murs, partout, des photos de morts, et le Penn-ti (cabanon de vacances) au bord du cimetière. La famille a eu son lot de disparus, à tout âge et en toutes circonstances. Et la petite est élevée au milieu de tout ça. Devenue adulte, elle raconte...
C'est un roman bouleversant qui est également d'une tristesse compacte. C'est la peinture d'une époque et d'un endroit (la Bretagne), et avant tout la terrible blessure que représente une relation qui ne parvient pas à se créer, jamais, entre un père et sa fille.
On souffre en lisant ce roman, parce qu'au détour d'une page résonnent une situation ou des mots que chacun a pu connaître (et ça peut être gai, parfois, comme la ronde du fermier dans son pré...). J'appréhendais énormément le moment de la mort du père, j'avais raison, la plume d'une pudeur sèche déchire le coeur. Beau et dramatique.
Ed. Phébus, août 2009, 279 p.
L'avis de Cathulu.
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, bouleversant, père-fille, la bretagne dans les années 1950-1960, mais vraiment très triste quand même

