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30.09.2009

Le tailleur gris - Andrea Camilleri

Le narrateur commence juste sa retraite : après une longue et bonne carrière dans la banque, il ne sait pas du tout comment il va occuper son camilleri.jpgtemps nouvellement libre. Il n'a pas le loisir de s'interroger longtemps, trois évènements surgissent en même temps. Sa femme, épousée en secondes noces et bien plus jeune que lui, installe son amant à demeure; on lui propose un poste qu'il soupçonne lié à la Mafia, et son état de santé se dégrade brutalement.

Le roman déroule les pensées du narrateur, qui oscille entre deux sentiments ambivalents : s'est-il trompé sur sa femme ou pas ? Est-elle cupide et insensible ou réellement attachée à lui ? Et le lecteur, tout comme lui, se pose également la question (qui trouve sa réponse). Un morceau de vie qui reprend les années écoulées par petits bouts, un narrateur vraiment attachant et intelligent qu'on a envie de consoler, une langue particulière qui donne très envie de lire plus avant Andrea Camilleri, même si apparemment il s'éloigne ici totalement de ce qu'il écrit habituellement.

Très court, mais pénétrant.

 

Ed. Métaillié, Collection Noir, Octobre 2009, 136 p.

Traduit de l'italien (Sicile) par Serge Quadruppani

Titre original : Il tailleur grigio

 

29.09.2009

Madame la Présidente - Anne Holt

Snapshot_20090929.jpgPour faire la connaissance de Vik et Stubo*, c'est dans "Une erreur judiciaire", dans "Cela n'arrive jamais", leur couple s'affirme, et un bébé vient le couronner. Dans ce troisième volet de leurs aventures, on en apprend un peu plus (un peu) sur le passé de Vik aux Etats-Unis, et pour cause !

Nous sommes en 2006, c'est une femme qui vient d'être élue Présidente des Etats-Unis. Pour son premier voyage officiel, elle choisit la Norvège, ce petit pays calme et tranquille. Et elle y disparaît. Genre mystère de la chambre jaune.

L'Amérique entière est en émoi, toutes les agences déboulent en Norvège : Secret Service, CIA, FBI, NSA, tout le monde est sur les dents. La police norvégienne n'entend pas vraiment collaborer, chacun son territoire. Mais Stubo va se trouver "affecté" à celui qui avait été l'instructeur de Vik...

Au risque de me répéter, c'est encore rivée aux pages que j'ai pris grand plaisir à lire ce roman d'Anne Holt. L'intrigue est ici plus compliquée, on navigue dans une atmosphère d'espionnage et de terrorisme, mais nos héros sont toujours présents et je les trouve décidement très attachants.

 

Ed. Plon, 1er Octobre 2009, 335 p.

Traduit du norvégien par Alex Fouillet

Titre original : Presidentens valg

 

(le "o" barré en oblique se prononce "eu" comme dans "bird", apprend-on à un moment, autant Vik, bon, ça doit se prononcer Vik, autant Stubo doit donner un truc comme Stoubeu. Dans tout le roman, on joue beaucoup sur la langue utilisée, et le norvégien a l'air particulièrement coton à prononcer :))

25.09.2009

Charles Dickens - Peter Ackroyd (2)

En poursuivant la lecture de cette magnifique biographie, on assiste bientôt à la parution de la toute première nouvelle écrite par Charles Dickens, en 1833 : "Un dîner à Poplar Walk". Exactement comme Joe dans "Les quatre filles du docteur March", il l'avait envoyée à un magazine qui publiait (sans rémunération) des nouvelles ("Monthly Magazine"), et quand il la voit publiée, son émotion est identique à celle de notre héroïne de papier; Submergé de bonheur, il ne supporte plus le spectacle de la rue, "son regard intérieur avait contemplé la vision de sa propre renommée".

Il accepte des charges de travail phénoménales (une opérette-bouffe, une farce, 3 romans pour différents éditeurs), et ce, pour plusieurs raisons :

- Il pense qu'il peut y arriver, bien sûr, confiant dans son talent.

- Il veut gagner de l'argent (il est marié), il a besoin de se savoir à l'abri, marqué par son enfance pauvre.

- Il a été fasciné par la pièce "Le meunier et ses hommes", l'image d'un travail incessant, d'une charge inlassable sur les épaules lui parle et l'atttire.

 

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Il trouve la gloire dès la parution des Pickwicks papers, c'est immédiat et énorme.

Fin 1836, il rencontre John Forster, qui survécut à la postérité en tant qu'ami et compagnon du génie. Leur rencontre est amusante : "Il était l'auteur d'une critique défavorable (sur sa farce), mais le compte-rendu avait été assez spirituel pour amuser Dickens, et cela suffisait à lui faire pardonner à peu près n'importe quoi.". S'ensuit toute une vie d'amitié entre ces deux hommes, avec ses hauts et ses bas, et cette phrase sublime de Forster après la mort de son ami : "Les devoirs de la vie subsistent, mais pour moi la joie de vivre a disparu à tout jamais."

Dickens aimait s'entourer d'amis "qui, sur tous les points importants, lui étaient inférieurs mais qui partageaient ses intérêts personnels, et sur lesquels il pouvait exercer une sorte de domination. Il n'avait pas une nature de "disciple" ou de "partenaire"; c'était lui, L'Inimitable, comme il aimait à se désigner, qui devait mener tandis que les autres suivaient."

Oliver Twist est le premier roman de langue anglaise qui prenne un enfant pour héros (il existait des témoignages et récits, mais pas encore de roman).

"Quand il était salué par des acclamations et des applaudissements frénétiques, il restait, écrivit-il un jour, "frais comme un concombre", c'est-à-dire imperturbable."

"Il faut être très prudent avant de relever des correspondances faciles entre sa vie et son oeuvre. Il prenait plaisir au "sentiment" plutôt qu'à la "chose" et cet homme qui s'exaltait à propos de repas gigantesques mangeait très peu lui-même. Peut-être ce fait nous donne-t-il la clef du complexe enchevêtrement de ses relations sociales, en même temps que la nature un peu ambigüe de ses opinions politiques."

"Dickens découvrait le monde à ceux qui y vivaient déjà". C'est joliment dit, non ? Et c'est là, pour moi, toute la magie de la littérature, nous donner à découvrir ce que nous vivons, nous donner les mots pour le définir.

Par contre grosse déception : "Dickens fut attiré par par les auteurs les plus théâtraux du siècle précédent;, il parle souvent de Smollett, mais ne cite pratiquement jamais Jane Austen, romancière pour laquelle il éprouvait une vive antipathie." (Tsss)

Et pour finir pour aujourd'hui (mais cette biographie est une mine, chaque page apporte son lot, il FAUT LA LIRE), un passage qui illustre l'importance du théâtre dans l'oeuvre de Dickens : "Les fins de romans sont des indices extrêment importants des véritables intentions d'un écrivain : à cet instant de conclusion - le romancier étant pour ainsi dire arrivé au terme des obligations et des difficultés qu'il s'était lui-même imposées - les véritables significations se révèlent de la façon la plus spontanée et la plus libre. La plupart des romans de Dickens se terminent par un tableau ou un baisser de rideau analogues à ceux des oeuvres dramatiques de la période. Les acteurs reviennent tous sur scène, leur passé et leur avenir tout tracés; ils se tiennent par la main et saluent; puis le rideau tombe et ils disparaissent."

Sauf que les personnages de Dickens ne disparaissent pas, justement, avec la fin du roman où ils sont nés; lui-même envisagea à plusieurs reprises de reprendre tel ou tel dans une chronique, et dans l'esprit du public, un Sam Weller par exemple est bien réel et immortel... Ou une Mme Gamp a donné son nom à un parapluie.

A suivre...


 

24.09.2009

L'Attente du soir - Tatiana Arfel

"Tous portaient un visage lissé par l'onguent de l'habitude, qui racle les espoirs d'un autre quotidien"

 

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Grand coup de coeur pour ce roman, qui m'a mouillé les yeux plus d'une fois (qui m'a mise en état transparent :)).

Trois personnages qui prennent la parole tour à tour, trois êtres abîmés mais qu'on sait sortis d'affaire, puisqu'ils se racontent à postériori.

Giacomo est un nomade, un vrai, de ceux qui ont l'appel de la route et du cirque chevillé à l'âme. La femme grise est une autiste par carence, c'est-à-dire que ses parents ne l'ont jamais regardée; elle ne se considère donc pas comme regardable. Et le môme, enfin, est à l'état brut, entièrement livré à lui-même et totalement sauvage. Tour à tour (et parfois en décalage), chacun nous raconte un petit morceau de sa vie, chronologiquement.

J'ai été bouleversée par ce roman, parce qu'il représente tout ce qui m'a fortement marquée durant l'enfance, et à ce titre, je l'ai lu sans défenses, entièrement ouverte et offerte. Quand on parle de cirque, c'est celui de Sous le plus grand chapiteau du monde; le môme est comme un Johnny Weissmuller dans Tarzan le mardi soir. Et la femme grise, enfin, cristallise le renoncement ultime à l'espoir, le détachement suprême que l'on recherche parfois, sans savoir (et en le constatant, là) comme c'est un état non enviable, comme il est précieux de ressentir, ne serait-ce que de la souffrance. Il y a de plus tout au long cette notion du mythe de Sisyphe, ce côté travail incessant et inlassable qui a lui aussi son aspect fascinant. Et puis de la poésie, et puis des couleurs...

A mon sens la dernière partie n'apporte rien, sinon de mettre en mots ce qu'on avait déjà largement lu entre les lignes dans les deux premières.

Mais quand même, une réelle magie se dégage de ces histoires croisées, un sens délicat et feutré, une grande douceur, des univers riches et  plein de sens, une émotion profonde qui court, se pose, se repose, reprend, chemine... Collection Merveilleux ? Le bon endroit.

 

Ed. José Corti, collection Merveilleux, 2009, 325 p.

 

Coup de coeur partagé par : Caro[line], Lily, Anne, Dominique, Michel, Keisha, JLK,

Avec bémol pour : Sylire, Cathulu, Papillon, Fashion,

22.09.2009

La Terre des mensonges - Anne B. Ragde

L'histoire est très simple (encore qu'elle connaisse un rebondissement final surprenant) : Norvège, une famille aux liens distendus, la mère qui a ragde.jpgune attaque, les membres qui sont contraints de revenir et de se revoir. C'est l'hiver, il fait très froid, la ferme est sale, l'élevage de cochons pue, les frères ne savent plus se parler.

Mais ce roman possède quelque chose de tout à fait particulier, qui nous penche sur chacun des protagonistes, nous plonge au coeur même de leur vie tout en ne parlant que de leurs agissements. C'est prenant comme tout, on apprend plein de choses sur les animaux, on s'immerge totalement dans une ambiance pragmatique qui nous fait tout oublier.

Une saga familiale qui après un très grand succès dans quinze pays verra une suite paraître en 2010, j'ai hâte !

 

Ed. Balland, 2009 371 p.

Traduit du norvégien par Jean Renaud

Titre original : Berlinerpoplene

 

Ca a moins plu à Cathulu (pourtant, ce grand passage sur les vaches ! :))

21.09.2009

Une semaine avec ma mère - William Sutcliffe

"Daniel ignorait ce qui l'avait poussé à prendre contact avec Alison, la mère de l'enfant qui allait à la crèche avec le fils du neveu de la soeur de la femme dont le chien l'avait mordu quand il était petit."

sutcliffe.jpgElles sont trois amies de longue date, depuis que leur enfants étaient en maternelle; ce genre d'amitié occasionnée au départ par le simple fait d'être voisines, mais qui a évolué au fils des années. Maintenant que leurs enfants sont tous trentenaires, elles sont même devenues importantes les unes pour les autres, à leur corps défendant, parfois. Aucune n'est encore grand-mère, toutes se sentent négligées et pire même, oubliées par leur fils. Elles s'imposent alors un challenge : aller passer une semaine chez fiston.

Elles déboulent ainsi, chacune chez son chacun, hardi petit, ce qui est en soi une révolution. Elles doivent se donner seules du coeur à l'ouvrage, mais le but en vaut la peine, renouer avec la prunelle de leurs yeux, comprendre leurs façons de vivre, sentir s'ils sont heureux.

Et nos trois gaillards ne sont pas tristes : entre le tombeur superficiel, l'homosexuel réservé et l'amoureux brisé, nos mamans auront bien du mal à intégrer les moeurs modernes...

Un très chouette roman qu'on lit sans même s'en rendre compte : c'est léger mais bien vu, on sourit et on se laisse même attendrir, surtout si on est maman soi-même et qu'on sent déjà la chair de notre chair prendre son envol. Une petite récréation fort bien venue dans une semaine chargée ! :)

 

L'avis de Cathulu (merci !)

 

Ed. Calmann-Levy, 2009, 282 p.

Traduit de l'anglais par Elsa Maggion

Titre original : Whatever Makes You Happy

 

Lu également par Lau ("un bon moment de détente malgré les clichés"),

 

18.09.2009

Charles Dickens - Peter Ackroyd (1)

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Vous le savez, vous l'avez lu partout, je l'ait dit, c'est connu, Peter Ackroyd a acquis avec son Dickens la totale célébrité. Il a écrit une véritable brique (1199 pages, grand format) qui est un enchantement de bout en bout, qui vous prend à bras le corps (et vous muscle les bras) et qui vous raconte qui était Charles Dickens en long, en large et en travers.
(On ne se rend pas bien compte sur les photos, mais ce pavé fait deux fois la taille d'un livre broché, et je dirais 3 fois son poids !)
C'est tellement BON, que je ressens le besoin d'y aller par petits morceaux, et de vous raconter au fur et à mesure.
Je viens de lire les six premiers chapitres, allant de 1812 à 1833 (plus une introduction de Sylvère Monod, le traducteur, lui aussi spécialiste de Dickens), une préface, un prologue; tout ceci parle tellement bien de Charles Dickens qu'on en voudrait encore, c'est dire. Voici ce que j'ai appris, en vrac comme d'habitude :
Sa grand-mère était une excellente conteuse, sa mère était très gaie, douée pour "la mimique, le pathétique et la comédie". "Dickens devait à sa mère une part de ses dons d'observation et de sa curiosité, et à son père une part de sa rhétorique et de sa grandiloquence."
Sa mère fut son premier professeur, lui apprit à lire et le latin. Il était, comme elle dans une moindre mesure, doué d'une mémoire exceptionnelle qu'on qualifierait peut-être de nos jours d'obsessionnelle; quand il entrait dans une pièce, il en mémorisait en un instant l'ensemble des détails, capable de les restituer des années plus tard.
Il a aimé les mots dès l'abécédaire, ils ont toujours été pour lui comme vivants. "Sombrer" par exemple, l'a beaucoup impressionné (il a toujours vécu au bord de l'eau), et plus tard "se faire défoncer" l'a longuement interrogé.
"Compte-tenu du fait que Dickens peut être considéré comme ayant créé presque à lui tout seul l'idée moderne de Noël, il est intéressant de noter qu'il neigera pour Noël pendant les huit premières années de sa vie; c'est ainsi que la réalité existe parfois bel et bien avant son image."
Enfant, il lisait avec passion, et de cette manière  (rapportée par Mary Weller) : "[...] assis, avec son livre dans la main gauche, le poignet soutenu par la droite, qu'il remuait sans arrêt de bas en haut, tout en s'humectant les lèvres."
C'était un enfant dont tous gardent un souvenir gai et sociable, mais qui se croyait solitaire et faible (et on l'appelait "Charley", beurk).
La maladie qui défigure Esther Sommerson dans La maison d'âpre-vent est la variole (dont sa soeur Harriett décéda en 1822). (Je dis ça parce que personne n'avait jamais répondu à ma question, méchants que vous êtes).
Dans son essai "L'égaré", il dit avoir été un enfant perdu et solitaire, mais "inspiré par une solide foi dans le caractère merveilleux de toute chose". "On disait souvent que j'étais un enfant bizarre, et je pense que c'était vrai."
A douze ans il doit travailler, son père est en prison pour dettes. Depuis toujours, et jusqu'à la fin, sa famille déménage sans cesse, expulsée, harcelée par les débiteurs. Il en sera profondément traumatisé. "Ne jamais se montrer tel qu'il était vraiment, ni exprimer ce qu'il ressentait, est un trait remarquable de cet homme qui semble tellement ouvert à tous les sentiments du monde dans ses romans. Il fut toujours un homme réticent et renfermé; ses enfants le savaient, et son ami le plus intime aussi."
Et puis en 1825 c'est l'éclaircie : il a surmonté les épreuves, il reprend l'école (pour deux ans), il est animé d'un entrain exceptionnel. Sa scolarité est moyenne, "Ses camarades de classe, presque sans exception, déclarent qu'à aucun moment le jeune Charles Dickens ne donna le moindre signe du talent ou du génie qu'il devait révéler plus tard. C'était simplement un garçon joyeux et espiègle comme beaucoup d'autres."
Néanmoins, quand il décide d'apprendre la sténographie, ce que font les autres habituellement en 3 ans, il la domine en trois mois.
Commence alors sa vie active....
A suivre
(Et bien évidemment tout ceci est mis en situation, en relation avec le reste de sa vie, décortiqué et réfléchi, il faut vraiment vraiment lire cette biographie !)

17.09.2009

Le coeur est un noyau candide - Lydia Millet

"Pendant la guerre froide, l'arsenal nucléaire augmenta à un rythme inégalé et les Américains se virent gratifiés d'une série de courts métrages didactiques sur la défense civile. L'un deux, diffusé au début des années 1960, s'intitulait L'Atome et vous et n'y allait pas par quatre chemins : "D'après le comité à l'énergie atomique, précisait-il, le meilleur moyen de se protéger d'une bombe atomique est d'ETRE AILLEURS quand elle explose."

 

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Nous sommes en 2003 (pourquoi la 4° de couv parle-t-elle de 2006 ?) aux Etats-Unis. Ann et Ben forment un couple un peu étrange, très réservés (sauf entre eux), sur le point de se décider à faire un enfant. Ann est bibliothécaire, toujours ponctuelle, toujours un peu à-côté de sa vie, comme empreinte d'une sorte de tristesse profonde, du genre sentiment d'imposture, à chercher du sens, sa place. Ben est paysagiste, jardinier, très doux, posé, fou d'Ann. Un jour, au tout petit matin, Ann fait un rêve ou a une vision éveillée, elle ne sait pas très bien, dans lequel elle voit la toute première explosion atomique (1945), et Robert Oppenheimer y assister.

D'une manière totalement inexplicable, les trois scientifiques ayant oeuvré à la découverte de la bombe atomique se retrouvent enlevés à ce moment précis de leur vie (la première explosion atomique) et projetés en 2003, totalement ahuris. D'autant qu'ils découvrent vite qu'ils ont poursuivi leur vie pour ce monde-là, et y sont morts. Ann les retrouve et les prend sous son aile, au grand dam de Ben. Que peut-il arriver avec trois savants morts absolument inadaptés à la vie du 21° siècle, qui découvrent ce qu'a engendré leurs travaux ?...

Vous vous doutez bien qu'en disant ceci je n'ai rien dit, ce roman est de toute façon impossible à résumer, comme tous les romans, d'ailleurs. Mais là on assiste quand même particulièrement à quelque chose d'inédit, à un ton et une façon de faire neuve et très, très prenante. Un mélange de faits bruts historiques et d'intimité extrêmement fouillée, de science-fiction et de quotidien, d'humour, d'absurde et de moments déchirants. Pour ces derniers, pas tant dans l'action que dans l'expression de pensées souvent fort justes, mais très plombantes.

Un roman que j'ai dévoré (malgré une petite baisse d'intensité aux 3/4) et qui m'a atteinte en plein coeur, merci Solène !

 

"La joie, pensa-t-elle : peut-être que quand on ne l'a pas, quand on n'a pas la grâce, on essaie d'en trouver l'éclat chez quelqu'un de proche. [...] Nous sommes si nombreux, si difficiles à distinguer les uns des autres, pourtant nous n'aspirons qu'à être distingués, pensa-t-elle [...] Et pour cette raison, en plus d'être heureux, nous voulons absolument être choisis. Nous voulons être consacrés, inclus, savoir que c'est à nous qu'on a parlé, songea-t-elle [...]"

Et un point de vue que j'avais relevé également dans "Loving Franck" de Nancy Horan : "Il y a les hommes et les femmes qui ont des idées précises et bienveillantes de ce qu'il faut pour faire du monde un endroit meilleur, et ceux qui ont des idées opiniâtres et spectaculaires de ce qu'il faut pour le sauver de la catastrophe. Souvent, ces derniers sont des passionnés qui s'attirent de nombreux adeptes.

Souvent, ces hommes et femmes animés de visions grandioses pensent que les lois qui s'appliquent au commun des mortels ne s'appliquent pas à eux. Parce qu'ils sont investis d'une mission, contrairement aux masses laborieuses, aux milliards occupés à des tâches prosaïques, ils se croient exonérés des contraintes et des convenances. Ils cumulent la qualité de grand homme, avec, par exemple, celle de voleur, de kleptomane ou de chauffard. Ils sont toujours en retard ou ont une hygiène douteuse.

La vérité, c'est qu'ils savent qu'on ne leur en tiendra pas rigueur.

Et aussi, ils savent que la plupart des conventions et des rituels avec lesquels nous remplissons notre temps ne sont rien de plus. Tant de gestes quotidiens semblent avoir été inventés pour épuiser le jour.

Pour qui ne se sent pas investi d'une mission supérieure, l'organisation peut paraître importante. Un petit panorama, une cuisine, un placard, un tiroir prennent la place d'un empire.

C'est un phénomène transparent, ce qui ne veut pas dire évident."

 

Ed. Le Cherche-Midi, Collection Lot 49 (excellente collection !) septembre 2009, 558 p.

Traduit de l'américain par Julie Etienne

Titre original : Oh Pure and Radiant Heart

 

11.09.2009

Loving Franck - Nancy Horan

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Premier roman de Nancy Horan, "Loving Franck" a reçu le prix Fenimore Cooper de la meilleure fiction historique, en racontant la vie incroyablement moderne pour l'époque de Mamah Borthwick Cheney et Frank Lloyd Wright.

Il était un architecte génial, elle était brillante et plutôt littéraire. Ils sont tombés profondément amoureux l'un de l'autre. Ils étaient tous deux mariés de leur côté, elle avait trois enfants (dont une nièce qu'elle élevait), il en avait six. En 1909, ils plaquent tout pour vivre ensemble : inconcevable en ce tout début du XX° siècle, ils sont l'objet d'une curée médiatique extrêmement virulente...

C'est une très belle histoire d'amour, dont on suit les circonvolutions au fil des ans. Rien n'est simple pour ces deux êtres extraordinaires au sens premier du terme. Ils connaîtront absolument tous les obstacles inhérents à leur amour, la terrible culpabilité, le désespoir, le manque, les ennuis d'argent, la condamnation de la société, le harcèlement des journalistes, la réprobation de leur famille.

Impossible de lâcher ce roman une fois commencé, mais il y a en plus des moments d'une force qui balaye tout sur son passage : on oublie qu'on lit un livre, on se lève, bouleversé, remué profondément par ce qu'on ressent comme l'expression de la plus pure vérité.

Trois temps forts à mon sens : la rencontre avec Ellen Key et sa philosophie, le discours que tient Frank aux journalistes (pages 370-371), et l'épilogue tragique, évidemment, si inattendu, si dramatique, tellement horrible !

Trois moments qui ont pris pour moi toute la place, refoulant le reste, toutes ces petites choses qui me déplaisaient au cours de ma lecture, ce manque de liaison qui me faisait souvent tiquer (passage d'un sujet à un autre) très loin derrière.

Un roman que je termine ébranlée.

 

Ed. Buchet Chastel, septembre 2009, 539 p.

Traduit de l'américain par Virginie Buhl

 

Lu également par Amanda.

 

09.09.2009

David Copperfield - Charles Dickens

"L'Histoire, les Aventures, et l'Expérience Personnelles de David Copperfield le Jeune" est le roman le plus autobiographique de Charles Dickens, dans le sens où il relate certains fait réellement vécus, est rédigé sous la forme d'une narration à la première personne, et contient nombre de réflexions très personnelles; pour autant, il s'agit bien d'un roman, et non des moindres.

 

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"Le plus grand roman anglais du XIX° siècle" claironne la 4° de couverture de l'édition Livre de Poche, et elle prêche là une convaincue; limpide, rieuse, tragique, amoureuse et moqueuse, l'intrigue de David Copperfield se lit toute seule, aucune longueur, aucun passage à lire en diagonale, sur plus de 1000 pages, c'est réellement remarquable.

Ainsi donc nous est relatée par lui-même la vie de David Copperfield, de sa naissance à ses vieux jours. Et pour le reste, il faut le lire ! Les personnages sont en nombre plutôt réduit, finalement, en comparaison avec d'autres gros romans de Dickens, donc on a tout le temps pour les côtoyer sur de longues années, on se régale d'avoir un mot sur le sort final de chacun, on se régale tout court, d'ailleurs.

Ainsi tous les noms dont sera affublé notre David Copperfield (initiales inversées de Charles Dickens) - Davy, Mseu Davy, Trotwood, Trot, Pâquerette, Mr Compère fils, Dody, et enfin, ENFIN ! "Mon mari bien aimé" (comme une midinette j'ai bien cru qu'on allait passer à côté de cet amour qui crevait les pages depuis de loooooongs moments !) - ne font-ils qu'accentuer la gentille candeur de notre héros, qui aura besoin de bien des années et des coups du sort pour enfin mûrir.

Oh ça me ramène directement à ce si compassé M. Littimer qui fait instantanément se sentir DC tel un nouveau-né, et ce jusqu'au bout. Dès qu'il apparaît, le sentiment d'être trop jeune s'empare de DC, occasionnant un très amusant comique de répétition. Ou comment fait donc Charles Dickens pour nous amener à ressentir de la tristesse à la mort d'un personnage qu'on n'avait pourtant perçu que comme totalement écervelée mais jolie ?

J'ai rarement lu un chapitre, le XLV, "M. Dick justifie la prédiction de ma tante" le coeur battant à ce point, suspendue aux moindres mots et toute à l'émotion de ces dénouements en cascade. Nous ne sommes pas du tout à la fin du roman, nous assistons simplement à l'explication entre le docteur Strong et sa jeune épouse; mais quelle virtuosité pour éclairer enfin leurs rapports, tout en lançant les pistes de réflexion sur le mariage de David Copperfield, en faisant l'éclatante preuve que Mr Dick peut se révéler conforme aux prédictions de la tante, et quel sens du comique (les appartés, comme au théâtre) pour alléger l'intensité dramatique... C'est de la dentelle, c'est de l'art, Dickens est un génie. C'est tout.

Et puis peut-on ne pas penser que Dickens l'écrivain s'exprime directement dans des passages comme :

"J'ajouterai seulement à ce que j'ai dit déjà de ma persévérance à cette époque et de la patiente énergie qui commençait alors à mûrir et qui constitue la force de mon caractère, s'il a la moindre force, que j'y trouve rétrospectivement la source de ma réussite. J'ai eu beaucoup de bonheur dans les affaires de cette vie; bien des gens ont travaillé plus que moi, sans avoir autant de succès; mais je n'aurais jamais pu faire ce que j'ai fait sans les habitudes de ponctualité, d'ordre et de diligence que je commençai à contracter, et surtout sans la faculté que j'acquis alors de concentrer toutes mes attentions sur un seul objet à la fois, sans m'inquiéter de celui qui allait lui succéder peut-être à l'instant même. Dieu sait que je n'écris pas cela pour me vanter ! Il faudrait être véritablement un saint pour n'avoir pas à regretter, en passant sa vie en revue comme je le fais ici, page par page, bien des talents négligés, bien des occasions manquées, bien des sentiments mauvais constamment en guerre dans son coeur et toujours victorieux. Il est probable que j'ai mal usé, comme un autre, de tous les dons que j'avais reçus. Ce que je veux dire simplement, c'est que, depuis ce temps-là, tout ce que j'ai eu à faire dans ce monde, j'ai essayé de le faire bien; que je me suis dévoué entièrement à ce que j'ai entrepris, et que dans les petites comme dans les grandes choses, j'ai toujours sérieusement marché vers mon but. Je ne crois pas qu'il soit possible de réussir si ne s'unissent pas au talent naturel des qualités simples, solides, laborieuses. En ce monde, aucun succès n'est possible sans effort. Des talents rares, ou des occasions favorables, forment pour ainsi dire les deux montants de l'échelle où il faut grimper, mais, avant tout, que les barreaux soient d'un bois dur et résistant; rien ne saurait remplacer, pour réussir, une volonté sérieuse et sincère. Au lieu de toucher à quelque chose du bout du doigt, je m'y donnais corps et âme, et, quelle que fût mon oeuvre, je n'ai jamais affecté de la déprécier. Voilà des règles dont je me suis trouvé bien."

ou encore :

"M. Micawber aimait singulièrement à entasser ainsi des formules officielles, mais cela ne lui était pas particulier, je dois le dire. Même si cela paraît ridicule en l'occurrence, c'est plutôt la règle générale. Bien souvent j'ai pu remarquer que les individus appelés à prêter serment, par exemple, semblent être dans l'enchantement quand ils peuvent enfiler des mots identiques à la suite les uns des autres pour exprimer une seule idée; ils disent qu'ils détestent, qu'ils haïssent et qu'ils exècrent, etc. Les anathèmes étaient jadis conçus d'après le même principe. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous aimons bien aussi à les tyranniser; nous aimons à nous en faire une riche provision qui puisse nous servir de cortège dans les grandes occasions; il nous semble que cela nous donne de l'importance, que cela a bonne façon."

Ne peut-on frémir de sentir tout l'amour dans une phrase comme : "Elle ne me donnait pas de conseils; elle ne me parlait pas de mes devoirs; elle me disait seulement, avec sa ferveur accoutumée, qu'elle avait confiance en moi." Ah..

Allez, la citation finale : "Fidèle à mon projet de ne faire allusion à mes romans que lorsqu'ils viennent par hasard se mêler à l'histoire de ma vie, je ne dirai point les espérances, les joies, les anxiétés et les triomphes de ma vie d'écrivain. J'ai déjà dit que je me vouais à mon travail avec toute l'ardeur de mon âme, que j'y mettais tout ce que j'avais d'énergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu'ai-je besoin de rien ajouter ? Sinon, mon travail ne valant pas grand-chose, le reste n'a d'intérêt pour personne."

Charles Dickens avait 37 ans quand il a commencé à écrire David Copperfield, juste avant Bleak House. Ce sont de lui mes deux romans préférés, que je lirai et relirai indéfiniment.

 

1850, Ed. Le Livre de Poche 2001, 1022 p.

Traduction sous la direction de P. Lorain, revue et annotée par Jean-Pierre Naugrette et Laurent Bury

 

J'adore la façon qu'a Karine de parler de David Copperfield, parce que je sens que nous avons la même lecture de Dickens, qui n'est pas faite pour être théorisée et détaillée dans de grandes envolées; nous ressentons Dickens, nous le vivons, nous l'aimons ! :)

 

 

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