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11.10.2009
La Petite Dorrit - Charles Dickens
La Petite Dorrit s'appelle en réalité Aimée. Elle est née en prison, et son père y passera tellement d'années qu'il héritera du titre de "Père ou Doyen de la Maréchaussée". Y être née lui procure à elle aussi une certaine célébrité, mais pas autant que son caractère et sa façon d'être. La Petite Dorrit est une crème, une petite personne formidable qui se dévoue toute au bien-être de sa famille, et qui aime tendrement son père, à qui elle épargne dans la mesure du possible toute contrariété. Elle est aimée très sincèrement par le petit John, fils du gardien de la prison, mais ne partage pas son inclinaison. Elle, c'est d'Arthur dont elle s'éprend durablement; Arthur qui refuse lui-même de s'avouer un sérieux penchant pour Chérie, la fille de ses amis les Meagles; qui elle-même est folle de Mr Gowan, au grand dam de ses parents (et d'Arthur). Manque encore Flora, bluette de jeunesse d'Arthur, qui aimerait beaucoup retisser ces fils quelque peu distendus...
Beaucoup d'amours contrariés donc, dans ce gros roman (970 pages), mais évidemment pas que ça.
Une charge féroce et drôle contre l'administration anglaise et son goût pour l'immobilisme (le Ministère des Circonlocutions en long, en large et en moult détails !) et une mise en situation extrêmement précise d'une escroquerie de haut-vol maintiennent une tension tour à tour amusante et pesante, au milieu de plusieurs intrigues menées de front sans faiblir, de personnages cocasses et plein de vie, de différents pays évoqués.
Onzième roman écrit en pleine gloire, à 43 ans, La Petite Dorrit m'a emportée dans ses pages avec une intensité qui augmentait sans cesse. J'ai été profondémment émue par le personnage du petit John, dans sa cocasse manie de dresser mentalement de dramatiques épitaphes, et par sa déclaration à son "rival", qui ne prend alors qu'à peine conscience de ses propres sentiments :
"- Seigneur, dit John en prenant à témoin les pointes de fer qui couronnaient le mur, il demande quoi !
Clennam regarda les pointes, puis John; puis les pointes, puis John.
- Il demande quoi ! Et, qui plus est, s'écria John en le contemplant comme à travers une douloureuse brume, il a l'air de bonne foi ! Vous ne voyez donc pas cette fenêtre, monsieur ?
- Naturellement que je la vois !
- Vous voyez cette chambre ?
- Naturellement que je la vois.
- Et ce mur en face, et cette cour en bas ? Tout cela en a été témoin, du matin au soir et du soir au matin, d'une semaine à l'autre, d'un mois à l'autre. Combien de fois n'ai-je pas vu Miss Dorrit ici alors qu'elle ne me voyait pas !
- Témoin de quoi ? dit Clennam.
- De l'amour de Miss Dorrit.
- Pour qui ?
- Pour vous ! dit John en lui mettant la main sur la poitrine.
Puis il recula jusqu'au fauteuil, où il s'assit, tout pâle, les mains sur les accoudoirs, en secouant la tête à l'adresse de Clennam.
S'il avait donné à Clennam un violent coup de poing au lieu de le toucher délicatement, il ne l'aurait pas ébranlé davantage. Le prisonnier demeurait confondu. Ses yeux étaient fixés sur John, ses lèvres s'entrouvraient et semblaient s'efforcer de dire : "Moi ?" mais sans parvenir à émettre un son. Il avait les bras ballants et ressemblait de la tête aux pieds à un homme qu'on vient d'éveiller en sursaut et qui n'arrive pas à saisir la nouvelle qu'on vient de lui annoncer.
- Moi ! dit-il enfin tout haut.
- Oui ! Vous ! gémit le petit John.
Il fit de son mieux pour sourire en répondant :
- C'est pure imagination. Vous faites erreur !
- Moi ! Faire erreur ! monsieur, répliqua John, moi, me tromper sur ce point-là ! Non, monsieur Clennam, ne me dites pas ça. Pour toute autre chose, bien sûr ! je n'ai pas la prétention d'être grand observateur et je sais bien tout ce qui me manque pour ça. Mais moi, me tromper sur une chose qui m'a plus tourmenté le coeur qu'une pluie de flèches tirées par des sauvages ! Moi, me tromper sur une chose qui a failli me mettre dans la tombe (comme je l'aurais parfois souhaité, si la tombe n'avait pas été incompatible avec le commerce du tabac et les sentiments de mes parents !) Moi, me tromper sur une chose qui en ce moment encore m'oblige à prendre mon mouchoir comme une grande fille, bien que je ne voie pas pourquoi "grande fille" serait un terme de reproche, car tout esprit masculin bien constitué les aime toutes, grandes et petites. Allons donc ! Ne me dites pas ça ! Ne me dites pas ça !"
Plus tard dans la nuit, il s'endormira malgré tout d'un paisible sommeil, ce cher John, après avoir composé cette épitaphe :
" Passant !
Respecte la tombe de
JOHN CHIVERY Fils
mort à un âge avancé
qu'il est inutile de préciser.
Ayant rencontré son rival plongé dans le malheur
son premier mouvement fut d'en découdre
mais en souvenir de la bien-aimée
il surmonta sa rancoeur
et se montra
MAGNANIME
"
...
(Mention spéciale également au personnage de Flora, en lequel Dickens égratigne son propre amour de jeunesse, mais avec quel humour ! C'est souvent proprement hilarant, et cette sossotte est pourtant rendue bien attachante, quand elle veut bien laisser parler son coeur...)
"La Petite Dorrit" est un roman parfait; en l'espèce, et également pour découvrir Dickens, nonobstant le très léger problème de ne plus le trouver en librairie (en français) (et même en Pléiade). Je ne saurais trop recommander le farfouillage en bouquinerie et en bibliothèque (et de ne surtout pas en lire une version expurgée, qui elles, pullulent) !
Un ENORME merci à Laure, ma chère Géotrouvetout jamais prise en défaut :)
(Bibliothèque de la Pléiade, 1970, traduction de Jeanne Métifeu-Béjeau)
Pas tout à fait un coup de coeur pour Isil, mais du Dickens reste toujours au dessus du lot :)
17:44 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (21) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, féroce, drôle, prenant, émouvant, du dickens, quoi!


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Commentaires
Écrit par : Isil | 11.10.2009
Répondre à ce commentaire(Est-ce que, par extraordinaire, tu aurais encore en ta possession la série BBC qui en a été adaptée (si j'ai bien compris tes commentaires) ????????????????????????????????????????????????????????? Et est-ce que, si oui, tu voudrais bien me la prêter, pleaaaaaaaaaaaaaaaaaaase ??? :) :))
Écrit par : Cuné | 11.10.2009
Répondre à ce commentaireJe vois que tu alternes la bio avec les romans. Et près de 1000 pages! J'ai commencé à écrire mon article sur la bio pour ne pas tout oublier au fur et à mesure tellement c'est intéressant. Et j'ai même pesé le livre (2,180 kg!)...Mais je n'en suis même pas à la moitié!
Un vrai scandale que Dickens ne se trouve pas aisément en français, mis à part ses oeuvres les plus connues.
Écrit par : keisha | 11.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : béné | 11.10.2009
Répondre à ce commentaire@ Béné : Et tu ne seras pas déçue !
Écrit par : Cuné | 11.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Ys | 11.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 11.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Laure | 11.10.2009
Répondre à ce commentaireEt pour les DVD, ils sont prêtés mais je vais peut-être les récupérer vers la fin du mois et je veux bien te les prêter avant que tu n'uses complètement certaines touches de ton clavier ;-)
Écrit par : Isil | 11.10.2009
Répondre à ce commentaire@ Isil : Tu es bien brave pour mon clavier ;o)
Écrit par : Cuné | 11.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Karine:) | 12.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Maribel | 12.10.2009
Répondre à ce commentaire@ Maribel : J'ignorais totalement l'existence de cette mini-série, j'ai fait un bond quand je l'ai découverte dans les comm chez Isil ! :)
Écrit par : Cuné | 12.10.2009
Répondre à ce commentaireMais, nom d'une lectrice, tu sais donner envie !!
(et bon courage, encore, toujours, pour les cartons...!)
Écrit par : erzébeth | 12.10.2009
Répondre à ce commentaire(Mais surtout, ne lis pas de version abrégée, l'intrigue est compliquée cette fois, et il faut tous les éléments pour bien la comprendre ! J'ai même relu deux fois le chapitre "révélateur", pour être sûre de bien assimiler les ramifications... Et puis certaines choses sont juste suggérées (je pense aux bruits qu'entendait la servante chez la mère d'Arthur) sans être clairement mises au jour. Mais Dickens fait assez régulièrement ça, sous-entendre ce qui lui paraît évident, et c'est comme ça que je me suis demandée des mois durant quelle était la maladie qui défigure Esther dans Bleak House. Peut-être évident au 19°, mais de nos jours.... :)
Écrit par : Cuné | 12.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : LVE | 12.10.2009
Répondre à ce commentairevivement les journées de 48h et les semaines de 10 jours pour lire tout ce qui fait envie
Écrit par : Dominique | 12.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : choupynette | 14.10.2009
Répondre à ce commentaireIl me taaaaaarde de voir la série ! :)
Écrit par : Cuné | 14.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : yueyin | 16.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 16.10.2009
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