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29.10.2009
Le Havre un art de vivre - Pierre Dottelonde
Il existe un nombre incroyable de blogs consacrés à la ville du Havre (répertoriés ICI), avec de très belles photos. Je prends plaisir à les parcourir, pour tenter de défricher l'inconnue que représente encore, installée depuis seulement quelques jours, cette ville. Bien sûr il faudra, tranquillement, la parcourir de visu, mais les premiers temps sont riches d'occupations autres, et le net ou les livres sont une bonne entrée en matière.
"Le havre un art de vivre" de Pierre Dottelonde est à ce titre tout simplement parfait.

En préambule, ces deux qualificatifs que j'ai déjà entendus si souvent : "[..] l'entrée du Havre dans la prestigieuse famille des sites les plus remarquables au monde a sonné comme une belle revanche pour cette ville si souvent - et toujours par des gens qui n'y ont jamais mis les pieds - dépeinte comme "triste" ou "grise", à l'instar de la plus plupart des villes reconstruites après la Seconde Guerre mondiale." Alors que ceux qui prennent la peine de vérifier sur place ont le plaisir, presque la surprise, de découvrir une ville "libre, ouverte sur un grand large, accueillante à la création (et aux nouveaux venus, je confirme ;o))" (propos de Michèle Champenois, journaliste au Monde).
Tous les aspects de la ville sont évoqués en différents chapitres, avec de nombreuses et somptueuses photos, le tout est émaillé de citations d'écrivains, cinéastes, architectes consacrées au Havre. (On trouve aussi l'appel allongé lors de la parade du printemps du goéland argenté : "Au-kailli-kau-kau-kau-kau-kau-kau-au-au" ;o))
Tout le monde sait que la ville a été inscrite au patrimoine mondial, pour son architecture Perret, mais beaucoup l'imaginent comme Philippe Meyer : "Je croyais, sur la foi de la rumeur, qu'[Auguste Perret] avait bâti sans moyens des parallélépipèdes riches en béton et pauvres en imagination, alignés sans autre dessein que de répondre en toute hâte aux besoins de relogement. Je découvre des immeubles aux proportions harmonieuses et discrètes, à l'agencement séduisant, aux portes décorées de reliefs avenants, au béton adouci par une teinte rose dans la masse, à l'orthogonalité organisée en belles perspectives classiques que la tour de la mairie et les flèches de l'église Saint-Joseph tirent parfois vers le ciel."
D'ailleurs, Auguste Perret lui-même déclarait : "Mon béton est plus beau que la pierre. Je le travaille, je le cisèle [...], j'en fais une matière qui dépasse en beauté les revêtements les plus précieux."
Oscar Niemeyer, à qui l'on doit le Volcan, déclare, lui : "Quand j'ai commencé le projet du Havre, j'ai pensé que l'architecture était liée à un ensemble, au climat, et je ne voulais pas une place où les gens regardent les éléments d'un seul point de vue [...] C'est ça mon travail au Havre [...] une chose non baroque mais avec beaucoup de liberté".
143 pages qui se terminent par les hauts lieux de la cuisine havraise, avec, par exemple, Jean-Luc Tartarin qui nous propose des coquilles saint-Jacques de la baie de Seine, saisies dans leur coquille à vif, accompagnées d'eau d'huîtres à la réglisse et d'une feuille de caramel au curry. Mmmmmm...




(Voyez les petits bonhommes qui grimpent sur le volcan ? Fiston s'y essaye tous les jours, chut)
Un grand merci à Solène !
Lu également par Yllen,
07:52 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : le havre, et moi, une rencontre réussie |
28.10.2009
Genesis - Bernard Beckett
Anaximandre s'est beaucoup entraînée avec Périclès, son tuteur, rencontré fortuitement. C'est le grand moment, l'examen d'entrée à l'Académie; il se déroule oralement, face à trois examinateurs impassibles, il va durer quatre heures, entrecoupées de longues pauses pendant lesquelles le jury délibère et oriente ses questions. Nous sommes dans le futur, et on interroge Anax sur la vie et l'oeuvre d'Adam Forde, 2058-2077. Il a été le déclencheur du Grand Dilemme, et Anax a étudié le sujet à fond. Sauf qu'elle ne sait pas tout...
Un roman parmi les meilleurs ! On oublie totalement qu'il s'agit d'un roman Jeunesse (d'ailleurs, il s'adresse à mon sens aux grands ados et aux adultes) et on dévore. Bien sûr c'est une vision très sombre de l'avenir, mais nos choix philosophiques sont très clairement exprimés, on ressent une grande empathie et on est rivé aux idées développées. Anaximandre se prend au jeu, c'est très intéressant, en dehors de l'histoire elle-même, de la voir perdre ses réserves et s'impliquer de plus en plus, tout en redoutant que cela ne la perde... Le style est limpide et la révélation finale fonctionne bien, même si elle n'est pas nouvelle : je recommande chaudement !
Ed. Gallimard Jeunesse, 2009, 186 p.
Traduit de l'anglais (néo-zélandais) par Laetitia Devaux
09:42 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : jeunesse, sf, intelligence artificielle, futur |
27.10.2009
Dombey et fils - Charles Dickens
"Elle s'adonna à la mélancolie, le meilleur marché et le plus accessible des luxes, jusqu'au moment où le sommeil la prit."
"Dombey et fils" raconte l'histoire d'une famille, les Dombey. Le père est un riche homme d'affaires, que l'orgueil étouffe et contraint à la rigidité en tous moments de sa vie; la mère décède en donnant la vie au petit Paul; ce dernier est destiné à occuper le "& fils" qui se transmet de génération en génération, aussi la soeur aînée, Florence, est-elle totalement ignorée. Paul meurt dramatiquement, le père se remarie avec une intrigante qui a des états d'âme, et Florence est toujours quantité négligeable (pour son père, car sinon tout le monde l'adore). Puis le malheur s'abat encore, la nouvelle épouse s'enfuit (avec le bras droit ! Coup fatal !) et Mr Dombey se met à haïr Florence, qui s'enfuit alors elle aussi (pour trouver l'amour, ça va). Agé, ruiné et solitaire, il se rend alors compte de la perle qu'est sa fille et tout finit bien, dans un salut final.
"Dombey et fils" ne compte pas parmi les meilleurs romans de Dickens, il est souvent lourd de tension dramatique martelée ou exagérément primesautier, avec un comique de l'absurde clinquant. en ce qui concerne le père, c'est clair, on le méprise dès le départ, mais il est difficile de s'attacher à Florence qui a peu de consistance, et qui accepte tout avec une placidité de sainte peu séduisante. Dickens avait été très ébranlé en écrivant la mort du petit Paul (alors à Paris, en hiver, il avait ensuite passé toute la nuit à marcher dans les rues) mais elle arrive trop tôt pour que le lecteur (moderne j'entends, j'ignore comment cela pouvait être ressenti au 19°) en soit réellement touché.
Ce qui "sauve" tout, c'est, comme dans tous les romans de Dickens, la qualité des personnages secondaires, qui sont nombreux et géniaux. Il réussit à faire passer en un Bagstock tous les flatteurs hypocrites et intéressés, ou en un capitaine Cuttle toute la bravoure des gens simples et exentriques. Il sait comme personne magnifier les petits, les perdants, les simples. Et puis l'humour, toujours.
Dans le personnage du petit Paul, j'ai retrouvé beaucoup de l'enfant qu'avait été Dickens, tel que le décrit Peter Ackroyd dans sa merveilleuse biographie :
"La seule différence fut qu'il gardait sa personnalité pour lui seul. Il devenait tous les jours plus réservé et plus pensif; il ne manifestait, envers aucun membre vivant de la maisonnée du docteur, une curiosité analogue à celle qu'il avait ressentie au sujet de Mme Pipchin; il aimait à être seul. Dans les brefs moments où il n'était pas plongé dans ses livres, il n'aimait rien tant que d'errer, solitaire, par la maison, ou de rester assis sur les marches de l'escalier, à écouter la grande horloge du vestibule. Il était intime avec toutes les tapisseries, il voyait dans leurs dessins des choses que personne n'apercevait, découvrait des tigres et des lions en miniature qui escaladaient les murs de la chambre à coucher, et des visages qui louchaient et regardaient méchamment dans les carrés et les losanges de la carpette.
Cet enfant solitaire vivait entouré des arabesques de son imagination et personne ne le comprenait. Mme Blimber le trouvait "drôle" et parfois les domestiques se disaient entre eux que le petit Dombey "broyait du noir"; mais cela n'allait pas plus loin."
Sans doute est-ce la raison du coup ressenti par Dickens en donnant la mort à ce personnage...
Ed. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (volume II consacré à Dickens), 1956, environ 1000 pages. (écrit en 1846 par CD)
Traduction faite par Georges Connes sous la direction de Léon Lemonnier et complétée par Francis Ledoux
Introduction et notes de Pierre Leyris
Un grand merci à Fashion pour le prêt !
(Cathulu, un personnage adore les vaches et il y a même un chien ;o))
07:22 Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens |
17.10.2009
Les enfants rats - Françoise Jay
Nous sommes en 2025 et la pauvreté dépasse un seuil jamais atteint en France. Trente-cinq millions de chômeurs, vingt millions de gens dans une extrême précarité. Paris est divisé en deux zones, la "riche", à la surface, où quelques élus continuent à mener une vie plus ou moins normale, et celle des égouts, où pullulent les enfants-rats, regroupés en bande qui subsistent en usant de violence et de terreur.
Irielle a connu une vie de famille, avant. Avant que ses parents ne soient tués sous ses yeux par une troupe d'enfants-rats, et qu'elle ne s'installe dans une carcasse d'A380, devenue responsable d'un petit garçon qu'elle a trouvé bébé dans une poubelle. Nolane, lui, dix-sept ans environ comme Irielle, est sous la coupe de son frère, chef d'une horde particulièrement féroce. Quant à Smog, il tente dans son métier de médecin de faire preuve d'humanité, tout en organisant la révolution en sourdine. Rencontre...
C'est un roman intelligent qui se lit tout seul. Les descriptions de ce futur particulièrement sombre sont saisissantes de réalisme, les conséquences de nos choix clairement expliquées, il y a un grand souffle social qui est parfaitement appuyé par des personnages auxquels on croit, et dont le destin nous touche. A dévorer à partir de 12/13 ans, et sans limite d'âge !
Ed. Plon Jeunesse, Octobre 2009, 217 p.
07:16 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : jeunesse, sf, futur sombre, se débrouiller seul |
13.10.2009
Les vies privées de Pippa Lee - Rebecca Miller

Pippa Lee a cinquante ans, c'est une épouse modèle. Elle aime profondément Herb, son mari, de trente ans son aîné, et est terrifiée à l'idée de le voir verser dans le grand âge. Récemment, ils se sont installés dans une sorte de Pappyland, une cité américaine pour les personnes âgées, où la vie est facilitée et l'environnement quelque peu factice. Tout semble aller bien, pourtant Pippa s'aperçoit qu'elle connaît de graves crises de somnambulisme pendant lesquelles elle transgresse sa petite vie bien propre. C'est l'occasion de revenir sur son passé (inattendu et sulfureux) et en quelque sorte une préparation de ce qui l'attend en troisième partie...
Un roman qui fait partie de ceux qui reculent la nuit, qu'on ne lâche pas, sans aucune pensée pour le réveil (du coup, on est tout étonné qu'il soit déjà cette heure là ?!). Pippa est surprenante, on ne sait pas du tout où on va la plupart du temps. J'ai trouvé la plume très neutre et pourtant, ou peut-être justement, des passages semblent sauter hors des pages pour nous cingler avec force. Il y a des morceaux de pure vérité étincelante, une dramaturgie des relations mère-fille, un joug de la culpabilité qui prend plusieurs formes et dont on accueille la libération avec un soulagement partagé.
Pippa le dit à Herb au début de leur relation, elle est connectée physiquement à ce qu'il ressent, dans ses membres et dans ses doigts. C'est un peu ce qui se communique au lecteur; tout comme à un moment elle s'étonne de se lier à une voisine plus âgée qui ne correspond pas à son cercle d'amis habituel (milieu de l'édition) : je ne crois pas que je serais attirée par Pippa Lee dans la *vraie vie*, mais j'ai en quelque sorte communié avec elle dans ce roman (et pas au sens religieux, hein).
A lire !
Edition du Seuil, octobre 2009, 291 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Déniard
Titre original : The Private Lives of Pippa Lee
Lu également par : Cathulu (étagère des indispensables, rien que ça :)) (grand merci pour le prêt)
Sortie en salle de l'adaptation le 11 novembre
08:10 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, femme, relations familiales |
11.10.2009
La Petite Dorrit - Charles Dickens
La Petite Dorrit s'appelle en réalité Aimée. Elle est née en prison, et son père y passera tellement d'années qu'il héritera du titre de "Père ou Doyen de la Maréchaussée". Y être née lui procure à elle aussi une certaine célébrité, mais pas autant que son caractère et sa façon d'être. La Petite Dorrit est une crème, une petite personne formidable qui se dévoue toute au bien-être de sa famille, et qui aime tendrement son père, à qui elle épargne dans la mesure du possible toute contrariété. Elle est aimée très sincèrement par le petit John, fils du gardien de la prison, mais ne partage pas son inclinaison. Elle, c'est d'Arthur dont elle s'éprend durablement; Arthur qui refuse lui-même de s'avouer un sérieux penchant pour Chérie, la fille de ses amis les Meagles; qui elle-même est folle de Mr Gowan, au grand dam de ses parents (et d'Arthur). Manque encore Flora, bluette de jeunesse d'Arthur, qui aimerait beaucoup retisser ces fils quelque peu distendus...
Beaucoup d'amours contrariés donc, dans ce gros roman (970 pages), mais évidemment pas que ça.
Une charge féroce et drôle contre l'administration anglaise et son goût pour l'immobilisme (le Ministère des Circonlocutions en long, en large et en moult détails !) et une mise en situation extrêmement précise d'une escroquerie de haut-vol maintiennent une tension tour à tour amusante et pesante, au milieu de plusieurs intrigues menées de front sans faiblir, de personnages cocasses et plein de vie, de différents pays évoqués.
Onzième roman écrit en pleine gloire, à 43 ans, La Petite Dorrit m'a emportée dans ses pages avec une intensité qui augmentait sans cesse. J'ai été profondémment émue par le personnage du petit John, dans sa cocasse manie de dresser mentalement de dramatiques épitaphes, et par sa déclaration à son "rival", qui ne prend alors qu'à peine conscience de ses propres sentiments :
"- Seigneur, dit John en prenant à témoin les pointes de fer qui couronnaient le mur, il demande quoi !
Clennam regarda les pointes, puis John; puis les pointes, puis John.
- Il demande quoi ! Et, qui plus est, s'écria John en le contemplant comme à travers une douloureuse brume, il a l'air de bonne foi ! Vous ne voyez donc pas cette fenêtre, monsieur ?
- Naturellement que je la vois !
- Vous voyez cette chambre ?
- Naturellement que je la vois.
- Et ce mur en face, et cette cour en bas ? Tout cela en a été témoin, du matin au soir et du soir au matin, d'une semaine à l'autre, d'un mois à l'autre. Combien de fois n'ai-je pas vu Miss Dorrit ici alors qu'elle ne me voyait pas !
- Témoin de quoi ? dit Clennam.
- De l'amour de Miss Dorrit.
- Pour qui ?
- Pour vous ! dit John en lui mettant la main sur la poitrine.
Puis il recula jusqu'au fauteuil, où il s'assit, tout pâle, les mains sur les accoudoirs, en secouant la tête à l'adresse de Clennam.
S'il avait donné à Clennam un violent coup de poing au lieu de le toucher délicatement, il ne l'aurait pas ébranlé davantage. Le prisonnier demeurait confondu. Ses yeux étaient fixés sur John, ses lèvres s'entrouvraient et semblaient s'efforcer de dire : "Moi ?" mais sans parvenir à émettre un son. Il avait les bras ballants et ressemblait de la tête aux pieds à un homme qu'on vient d'éveiller en sursaut et qui n'arrive pas à saisir la nouvelle qu'on vient de lui annoncer.
- Moi ! dit-il enfin tout haut.
- Oui ! Vous ! gémit le petit John.
Il fit de son mieux pour sourire en répondant :
- C'est pure imagination. Vous faites erreur !
- Moi ! Faire erreur ! monsieur, répliqua John, moi, me tromper sur ce point-là ! Non, monsieur Clennam, ne me dites pas ça. Pour toute autre chose, bien sûr ! je n'ai pas la prétention d'être grand observateur et je sais bien tout ce qui me manque pour ça. Mais moi, me tromper sur une chose qui m'a plus tourmenté le coeur qu'une pluie de flèches tirées par des sauvages ! Moi, me tromper sur une chose qui a failli me mettre dans la tombe (comme je l'aurais parfois souhaité, si la tombe n'avait pas été incompatible avec le commerce du tabac et les sentiments de mes parents !) Moi, me tromper sur une chose qui en ce moment encore m'oblige à prendre mon mouchoir comme une grande fille, bien que je ne voie pas pourquoi "grande fille" serait un terme de reproche, car tout esprit masculin bien constitué les aime toutes, grandes et petites. Allons donc ! Ne me dites pas ça ! Ne me dites pas ça !"
Plus tard dans la nuit, il s'endormira malgré tout d'un paisible sommeil, ce cher John, après avoir composé cette épitaphe :
" Passant !
Respecte la tombe de
JOHN CHIVERY Fils
mort à un âge avancé
qu'il est inutile de préciser.
Ayant rencontré son rival plongé dans le malheur
son premier mouvement fut d'en découdre
mais en souvenir de la bien-aimée
il surmonta sa rancoeur
et se montra
MAGNANIME
"
...
(Mention spéciale également au personnage de Flora, en lequel Dickens égratigne son propre amour de jeunesse, mais avec quel humour ! C'est souvent proprement hilarant, et cette sossotte est pourtant rendue bien attachante, quand elle veut bien laisser parler son coeur...)
"La Petite Dorrit" est un roman parfait; en l'espèce, et également pour découvrir Dickens, nonobstant le très léger problème de ne plus le trouver en librairie (en français) (et même en Pléiade). Je ne saurais trop recommander le farfouillage en bouquinerie et en bibliothèque (et de ne surtout pas en lire une version expurgée, qui elles, pullulent) !
Un ENORME merci à Laure, ma chère Géotrouvetout jamais prise en défaut :)
(Bibliothèque de la Pléiade, 1970, traduction de Jeanne Métifeu-Béjeau)
Pas tout à fait un coup de coeur pour Isil, mais du Dickens reste toujours au dessus du lot :)
17:44 Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, féroce, drôle, prenant, émouvant, du dickens, quoi! |
07.10.2009
Charles Dickens - Peter Ackroyd (3)
1er billet : ICI
2ème billet : LA
Dans le chapitre 12, intitulé "Surproduction et surmenage", un fort vilain portrait, établi par Eleanor Christian, amie de la famille, qui passa des vacances près de la mer chez Charles Dickens : il y est décrit comme très versatile, trop exubérant, il lui fait parfois horriblement peur, "il est tellement bizarre".
A propos de la mentalité victorienne : "Les gens qui se font une certaine idée du mâle victorien comme un être dont la "virilité" a quelque chose de conventionnel et presque de brutal seront surpris de découvrir avec quelle facilité tous ces hommes pleuraient sur le destin d'une héroïne fictive. Ce n'est pourtant pas étrange. Ces manifestations non déguisées d'émotion n'étaient pas rares; les hommes se promenaient en se donnant le bras s'ils en avaient envie, et les théâtres étaient emplis de gens qui pleuraient sans embarras. Au cours de cette période, tous les indices montrent que les sentiments affichés, même violents, étaient considérés comme un aspect du jugement moral; qu'il s'agît du théâtre populaire de l'époque ou même du style des reportages dans la presse, l'émotion était sans aucun doute tenue pour un témoignage de sincérité, et non pour le véhicule d'on ne sait quelle sentimentalité complaisante."
"Pour sa part, Dickens pleurait peu, et encore seulement quand il lisait des livres ou assistait à des pièces de théâtre. "Je commence invariablement à pleurer chaque fois que sur la scène quelqu'un pardonne à un ennemi ou fait don de son porte-feuille", déclara-t-il un jour, indiquant ainsi combien il était ému par la générosité théâtrale. Elle lui rappelait peut-être ses aspirations et ses souhaits d'enfant. On le voyait parfois pleurer en écoutant des chansons romantiques populaires, ou devant certains épisodes décrits dans des romans. Mais c'est tout. Edmund Yates, qui devient son collaborateur plus tard, dit qu'il "n'était à aucun égard un homme émotif" et, même s'il pleurait au théâtre, il n'était pas particulièrement ému par des lieux réels ou des personnes réelles."
A propos de la médecine victorienne, un passage abominafreux racontant l'opération d'une fistule anale de Dickens, sans aucun anesthésique. Trois jours après, étendu, il écrit déjà, et des chapitres comiques. Incroyable.
Mais il faut que je fasse une pause dans cette biographie extraorveilleuse, car j'aimerais avoir lu encore quelques romans de Dickens avant de poursuivre, histoire de bien comprendre toutes les allusions aux différents personnages.
La suite au prochain épisode ! :)
07:09 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, biographie, pavé monumental |
05.10.2009
Charleston Sud - Pat Conroy
Sobre. Je vais faire très sobre. J'ai lu ce roman du premier au dernier mot, j'ai souffert, et une fois terminé, je suis dans un état de tristesse profonde (je le dis très sincèrement), je l'ai trouvé vraiment très mauvais.
1/ Il contient un nombre incroyable de poncifs, de clichés, d'expressions usées jusqu'à la trame.
2/ Son intrigue reprend tous (et je dis bien TOUS) les éléments de ses précédents livres, y compris son récit autobiographique (des jumeaux une soeur cintrée et suicidaire, le sport, l'esprit d'équipe, le narrateur qui n'ouvre jamais la bouche sans sortir une vanne, la psy géniale, la Citadel, le père malfaisant et méchant-méchant-méchant...) mais en les mélangeant et le résultat est trop copieux.
3/ On nage dans le sentimentalisme le plus sirupeux.
4/ Il se passe mille trucs qui s'enchaînent au petit bonheur, jusqu'aux toutes dernières pages c'est rebondissement sur rebondissement, on n'a le temps de s'attacher à personne.
5/ Ça fonctionne pas, quoi, le liant n'est pas là, tout est factice, pas huilé.
6/ Je trouve l'histoire invraisemblable (sobre, j'ai dit).
Que ceux qui comptent le lire sautent le paragraphe suivant, dans lequel j'en révèle pas mal, je préviens :
Il était une fois un petit garçon qui devint fou quand il découvrit le suicide de son grand frère. Il fut interné, mais s'en sortit avec l'aide d'une psy super top. Il vécut alors une adolescence absolument solitaire, battu froid par sa mère qui était, il le découvrira plus tard, une ancienne - et future - bonne soeur, et soutenu chaleureusement par son père qui l'adorait; pour couvrir un autre adolescent, il se fera arrêter avec de la drogue, et écopera d'une peine d'intérêt général qui le fera aimer de tous les gens pour lesquels il devra bosser; l'un d'eux, d'ailleurs, le rendra plus tard richissime en lui léguant toute sa fortune. Un jour, et en un seul même et unique jour, toute sa vie va changer : il rencontre, pouf, en même temps, toute une bande de jeunes gens et ils deviennent tous amis-pour-la-vie. Ces amis sont très divers, des noirs (et cela va révolutionner la ségrégation), des sportifs, des gens de la Haute, (dont une sportive de la Haute qui a des complexes), des orphelins, un homosexuel qui subira le Sida et entraînera une partie du roman à San Francisco à sa recherche, et deux d'entre eux ont un père à côté de qui Satan est cool-raoul. Il fera le grand méchant de temps en temps, pas tout le temps, c'est assez étonnant (je suppose que le but est de faire peser son ombre malfaisante sur la vie de nos troubadours, mais de là à l'oublier purement et simplement sans cesse...). A la fin, aussi, un ouragan. Et une toute dernière révélation, avant de fermer les paupières, en guise de bouquet final. (Avant ça nous passons de 1969 à 1989, puis retour, inexplicablement, en 69, avant de terminer par 89.) (Mais en fait le bouquet final est avec des marsouins, outils de réincarnation).
7/ Quelques extraits illustratifs : "Je m'effondre contre lui lorsque nous nous frayons un chemin dans la chaude lumière du soleil. Les voisins sont réunis en petits groupes autour de la scène du crime, curieux, blasés. Leur attente morbide leur fait espérer le pire. A cet instant, je les hais tous, mais leur pardonne aussitôt cette démonstration d'humanité brute, de curiosité innocente."
***
"Je n'aime pas les assiettes en carton, répète-t-elle, le visage tendu, mais toujours avec le ton de la parfaite maîtresse de maison. Je préfèrerais mourir."
***
"De tous mes amis, je crois que Chad Rutledge et moi nous comprenons sur chaque latitude et sur chaque longitude de nos coeurs mélancoliques, ainsi que le long de l'équateur fébrile de nos pauvres âmes lacérées. Nous nous aimons moins que nous aimons nos autres amis, cependant nous partageons un respect pour les talents et les failles de chacun; nous reconnaissons les affinités de notre fraternité imparfaite et pesante. Aucune de nous ne craint l'autre et, pourtant, nous savons qu'il y a beaucoup à craindre."
***
"- Alors, quel est le premier mot qui te vient à l'esprit quand tu penses à moi ?
- Ma mère m'a appris à ne pas me servir de clichés. Pour ne pas offenser son côté prof d'anglais.
- Essaie quand même, je me fous des clichés.
- Le premier mot qui me vient à l'esprit, c'est con. Ouais, c'est bien ça. Le second, c'est sale con. Le troisième, c'est putain de sale con. et celui-là, il résume à peu près tout."
J'aime toujours Mon Patounet, mais c'est "Le prince des marées" qu'il faut lire et relire.
Ed. Albin Michel, octobre 2009, 583 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-Lise et Guillaume Marlière
Titre original : South of Broad
06:03 Publié dans Livres : Je n'aime pas | Lien permanent | Commentaires (58) | Envoyer cette note | Tags : sobre j'ai dit. |
01.10.2009
Malevil - Robert Merle
Le premier paragraphe :
"A l'École Normale des Instituteurs, nous avions un professeur amoureux de la madeleine de Proust. Sous sa houlette, j'ai étudié, admiratif, ce texte fameux. Mais avec le recul, elle me paraît maintenant bien littéraire, cette petite pâtisserie. Oh, je sais bien qu'un goût ou une mélodie vous redonnent, très vif, le souvenir d'un moment. Mais c'est l'affaire de quelques secondes. Une brève illumination, le rideau retombe, et le présent, tyrannique, est là. Retrouver tout le passé dans un gâteau amolli par une infusion, comme ce serait délicieux, si c'était vrai."
Deux courts extraits :
"Ma mère, par exemple. Geignarde et prêchi-prêchante, elle a le vice des gens médiocres : elle récrimine. Simple alibi pour l'esprit de routine."
"Il se livre à l'ambition, c'est-à-dire qu'il ne se donne pas aux choses qui lui feraient vraiment plaisir, mais à celles que les autres trouvent importantes."

C'est sur le blog Les libraires se cachent pour mourir que j'ai pioché le goût de lire ce roman, à un moment il indiquait, comme ça en passant, que c'était peut-être bien ce qu'il avait lu de plus fort dans l'année (comme quoi parfois, nul besoin de faire 9 paragraphes classifiés par thème ^^).
Dès la première page, j'ai été cuite. Foudroyée immédiatement par la beauté de la langue, qui se fait multiple en plus tout au long du roman (avec une prof de maths qui articule exagérement un vocabulaire recherché, un brave attardé mental, du patois, de la rhétorique, de la propagande, j'en passe, et même, figurez-vous, une muette, qui saura parfaitement se faire comprendre). Mais tout aussi forte est l'histoire, qui dénie au lecteur la possibilité de s'arrêter : Non, on ne peut pas marquer de pause, chaque page appelle la suivante, on est à fond dedans !
Malevil, c'est un récit post-apocalyptique. La guerre atomique a eu lieu (fulgurante). Personne n'a rien compris, personne ne sait quelle est l'ampleur de la destruction (mondiale apparemment, en raison du dérèglement climatique) et à la limite peu importe : pour ceux qui ont survécu, il s'agit de continuer à vivre, et donc de s'organiser.
A Malevil, ils sont un petit groupe vite mené par Emmanuel Comte, notre narrateur. Ils se débrouillent comme des chefs, créent une petite société en communisme agraire primitif, sont en autarcie et retrouvent peu à peu un sens à la Vie. Mais ils ne sont pas les seuls survivants, et ce sont véritablement des guerres qu'il faut gérer...
Aux côtés d'Emmanuel, on a ponctuellement l'intervention du jeune Thomas, qui recadre un peu les évènements, avec une objectivité dont le narrateur manque de plus en plus au fil des pages. Emmanuel se révèle dans ces conditions difficiles, se dépasse même très certainement, et a besoin pour ce faire d'une importante confiance en lui, qu'on comprend parfaitement en tant que lecteur. Il nous agace malgré tout, parce que c'est comme ça, on n'aime pas les hâbleurs à qui tout réussit. En même temps on s'identifie complètement à ses "ouailles", on compte sur lui pour se montrer fort quand c'est nécessaire (allez tuer des inconnus morts de faim en face à face, vous, parce qu'ils mangent votre blé même pas encore mûr sur sa tige, tout cru), réfléchi quand il s'agit de gérer les relations sociales, généreux pour les survivants du village voisin, impitoyable pour l'affreux curé qui a y a pris le contrôle, pénétrant quand il se penche sur la religion, bref, on veut un guide, un appui, un leader "qui sait". Et on voudrait, qu'en plus, il soit modeste ?
Bon on se gausse quand même de ce "il parpalège" qu'on voit toutes les 3 pages. Alors j'ai cherché, c'est cligner de l'oeil. A priori sur le net c'est uniquement en rapport avec Robert Merle qu'on en parle ;o)
Mais Malevil, quoi. Le genre de roman qui vous promet des nuits agitées, des interrogations sans fin, et qui est, au final, d'un pessimisme profond, mais absolument pas déprimant. Marquant.
Ed. Gallimard, 1972 & Folio 636 p.
Lu également par Bouh et Caroline.
06:23 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (39) | Envoyer cette note | Tags : post-apocalyptique, survivre, communauté, se défendre, politique, avenir, et surtout, génial, ah et sf aussi |

