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26.03.2010

Mars - Fritz Zorn

"Je suis jeune et riche et cultivé; et je suis malheureux, névrosé et seul."

 

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Fritz Zorn (c'est un pseudonyme*) a vécu 32 ans. Se découvrir atteint d'un cancer lui a paradoxalement permis d'ouvrir les yeux sur sa vie, et il en a rédigé, en 1976, le récit, qui a été publié après sa mort.

Issu de la bourgeoisie suisse aisée, il a été élevé dans l'absolue obligation du comme il faut. "L'atmosphère, chez mes parents, était prohibitivement harmonieuse." On occultait tout. Tout ce qui pouvait déranger était appelé compliqué ou pas comparable; "Chez nous, l'attitude de mes parents à l'égard de la sexualité était naturellement le résumé et le couronnement de leur attitude fondamentale envers la vie : Non. Ou, s'il fallait absolument que cela existe - Oui, mais seulement pour les autres, pas pour nous."

"Ce qui me permet d'aborder un autre charmant sujet, la grande affaire de toute éducation, dont le seul nom est une horreur en soi : l'information. Comment on peut expliquer tout l'univers aux enfants sans compromettre leur salut et qu'il faille cependant les informer sur la procréation et la naissance tout en éprouvant une peur terrible que leur salut en soit effectivement compromis, voilà une énigme que je ne suis pas arrivé à résoudre à ce jour. Enfant, je savais que les communistes sont méchants et que les anticommunistes sont bons; j'étais initié à certaines arguties théologiques selon lesquelles, par exemple, la religion et son Église étaient bonnes quoique Dieu fût mauvais; mais ce que c'était qu'un homme et ce que c'était qu'une femme, cela je ne le savais par car on ne m'en avait tout bonnement pas informé. Pour ce qui était de découvrir le domaine de la sexualité, j'en étais entièrement réduit à mon inspiration et j'obtenais d'ailleurs d'assez jolis résultats. Je savais que les petits enfants naissent parce qu'un homme et une femme "ont été ensemble" et que les petits enfants "sortent de la mère". Je me figurais dès lors que l'homme a une émanation mâle et la femme une émanation femelle et que quand un homme touche une femme, la transpiration de l'homme pénètre dans la femme par la peau et qu'un enfant se forme alors dans le corps de la femme. Cependant, comme il fallait que cet enfant "sorte" et comme j'avais appris que le nombril était le "centre du monde", il était évident que les bébés quittaient le corps maternel par l'ouverture du nombril. Plus tard j'appris aussi qu'il existait des enfants illégitimes pour qui c'était "arrivé". Ce qui signifiait naturellement que l'homme avait touché la femme par distraction, peut-être à un moment où il transpirait beaucoup, de sorte que "malgré toutes les précautions", un peu de la sueur de l'homme avait pu pénétrer dans la femme - par le poignet, par exemple - si bien que c'était "arrivé".

On le voit dans l'extrait ci-dessus, l'humour n'est pas absent de ces pages par ailleurs violentes. Ce qui impressionne le plus c'est la distance avec laquelle l'auteur désagrège longuement son enfance, son adolescence et sa courte vie d'adulte. Dans la longue première partie de ce livre, tout est mis à plat, posément, clairement. On se prend une véritable claque car si l'époque a changé, les sentiments restent les mêmes, ce n'est pas une question d'empathie, c'est un exposé clinique dans lequel il y a forcément des choses par lesquelles tout le monde est passé.

Au moment où il écrit ceci, l'auteur a fait un travail sur lui qui lui permet de nommer ce qu'il vivait. Mais quand il était en plein dedans, il se voilait la face et refusait de reconnaître ses problèmes. Ainsi il sait que la dépression s'est abattue sur lui alors qu'il avait dix-sept ans, sans jamais lui accorder de répit jusqu'à la mort. "... chacun sait ce que c'est que la dépression : tout est gris et froid et vide. Rien ne fait plaisir et tout ce qui est douloureux, on le ressent avec une douleur exagérée. On n'a plus d'espoir et on ne distingue rien au-delà d'un présent malheureux et privé de sens."

Plus tard, à l'université, il est accepté comme "original"; mais "L'originalité était tout bonnement l'expression de ma différence et il y avait longtemps que cette différence me donnait le sentiment d'être non pas mieux, mais pire."

(Rien à voir mais ceci m'a fait rire : "On ne pouvait cependant pas prétendre non plus que j'étais "fou", au sens où l'on se représente un fou comme un aliéné qui vit dans les hallucinations ou commet des actes insensés. Mon intelligence ne s'était manifestement pas atrophiée de cette manière : je ne suis pas spécialement doué mais je ne suis pas non plus spécialement stupide; mon intelligence est donc "normale." Le fait que j'ai étudié à l'université n'apporte évidemment rien de nouveau concernant mon intelligence. En effet, pour passer un examen de maturité, on n'a pas besoin d'une intelligence exceptionnelle; il suffit le plus souvent d'avoir un père fortuné. Mais pour faire des études à la faculté des lettres, alors là, il n'est vraiment pas nécessaire d'être intelligent; au contraire ce serait plutôt nuisible."

En fait il analyse à postériori sa névrose comme une perte de la sensibilité, une incapacité totale à éprouver des sentiments.

Il y a encore des dizaines d'autres passages que je voudrais citer, mais ce ne serait pas raisonnable. Je dois dire que j'ai été moins réceptive à la façon dont il établit une cause à effet très nette entre sa névrose et son cancer, ainsi qu'aux deux parties suivantes, où il s'essaye à une vision plus large et use de réthorique (et même de la déclamation, nous dit la préface). Mais c'est une lecture forte, pour laquelle il faut s'armer.

J'ai été pétrifiée par ceci : "Pendant trente ans j'ai donc bien existé pour ce qui est du corps mais durant le même temps, j'ai été mort pour ce qui est de l'âme. Aujourd'hui, après trente ans de stérilité, le corps s'effondre donc aussi et le produit inapte à la vie se détruit lui-même. Cela a-t-il un sens qu'entre la mort de mon âme et celle de mon corps trente ans de misère, de dépression et de frustration se soient écoulées ? Cela a-t-il un sens que je ne sois pas mort dès ma naissance ? Non, je ne puis pas trouver que cela a un sens."

Et j'ai souffert par ceci : "Les choses de la vie ne sont pas "compliquées" non plus; elles sont simples en soi mais elles ont souvent des noms atroces. Ce n'est pas parce qu'elle est si "compliquée" qu'on arrive à peine à prononcer la phrase : "Il est mort", c'est parce qu'elle est si terrible."

 

Ed. Gallimard, 1979 & Folio, 1982, 315 p.

Traduit de l'allemand par Gilberte Lambrichs

Préface d'Adolf Muschg

 

* Son vrai nom de famille, Angst, signifie en français « peur », « angoisse », et son pseudonyme « colère ».

 

Trackbacks

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Commentaires

Un livre qui reste en mémoire même quand on l'a, comme moi, lu il y a longtemps.

Écrit par : cathulu | 26.03.2010

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Tu m'étonnes ! (En fait, non, hein, tu ne m'étonnes pas :))
Trouvé sur la table des indispensables à La Galerne, qui contient je dois dire quelques choix étranges par ailleurs. Mais bon. Celui-ci ne m'a pas déçue !

Écrit par : Cuné | 26.03.2010

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Oui, je me souviens, mon prof de français de première nous en avait longuement parlé et je doutais d'être "prête" à lire ce livre. Mais maintenant que tu m'y refais penser, je vais commencer à y songer sérieusement car en plus c'est une histoire qui fait écho à celle d'un membre très proche de ma famille.

Écrit par : Emilie | 26.03.2010

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ça me rapelle une de mes tantes qui parlait de sa fille, dépressive : "elle a mal à la tête, elle préfère rester dans sa chambre".
Et ma mère, en partant : "ta cousine est dépressive. N'importe quoi. Si tu as un problème, tu te tapes la tête contre les murs et ça ira mieux."

(on n'était pas fortunés pour autant ;)

Écrit par : amanda | 26.03.2010

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@ Emilie : Je pense qu'on peut en avoir plusieurs lectures, en fait, à des âges différents. Éprouvant, mais ça en vaut la peine.

@ Amanda : Ici, au contraire, il ne veut absolument pas même se formuler l'idée à lui-même qu'il est dépressif. Il fait semblant, impute son inertie à ceci ou cela, mais ressent malgré tout en permanence cette affreuse impression d'être différent (avant de comprendre), tout en se persuadant d'être normal. "Anormal", l'angoisse suprême ! Impensable ! "Compliqué", "pas bien" !!

Écrit par : Cuné | 26.03.2010

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Idem Cathulu. Lu il y a très longtemps mais en bonne place dans ma bibliothèque et une lecture que l'on n'oublie pas ! (que je relirai bien d'ailleurs s'il n'y avait pas autant de livres qui m'attendent...)

Écrit par : cathe | 26.03.2010

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Heu... non, pas pour moi. Ca semble très prenant mais je suis beauuuucoup trop hypocondriaque.

Écrit par : Karine:) | 26.03.2010

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ah mais! charmante lecture que tu as là, pour passer un super we!
mais bon, j'ai bien lu celui de Justine Levy ...

Écrit par : deparlà | 26.03.2010

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Je l'ai lu deux fois à quinze ans d'intervalle. Il m'a fait peut-être un effet encore plus terrible la seconde fois. Peu d'auteurs ont su se "disséquer" et disséquer leur milieu avec une telle force et une telle justesse.

Écrit par : Aifelle | 26.03.2010

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Et pourquoi "Mars", alors ? Parce qu'il a l'impression de venir ou de vivre sur une autre planète ?
Ce genre de "témoignage" me pèserait trop pour le moment, ça oblige à prendre conscience de certaines choses et je suis un peu comme les parents de l'auteur, je préfère hélas occulter.

(pour le blog-it, c'est génial. J'aurais été cramoisie qu'on me fasse un coup pareil, mais quel bonheur qu'un auteur ait envie de rencontrer une de ses lectrices !!)

Écrit par : erzébeth | 27.03.2010

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J'ai pensé au Dieu de la guerre... La grande partie, avant les 2 appendices rédigés plus tard, s'intitule "Mars en exil", alors...

Écrit par : Cuné | 27.03.2010

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Comme beaucoup je l'ai lu il y a longtemps et si je ne gardais pas en tête des passages précis par contre j'ai retrouvé toute la force du livre à la lecture de ton billet
Une oeuvre inoubliable mais que je n'ai jamais trouvé le courage de relire

Écrit par : Dominique | 27.03.2010

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ça fait longtemps que j'ai prévu de le lire, et je crois que je vais me décider, grâce à toi.
merci

Écrit par : lucie h | 27.03.2010

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C'est un livre terrible dont, comme on dit dans ces cas-là, "on ne sort pas indemne". Mais ici c'est vraiment ce qui se passe : on est complètement retourné par ce livre et on ne l'oublie jamais (moi je l'ai lu il y a plus de vingt et j'en garde un souvenir d'une extraordinaire précision). Mais c'est un livre à manier avec beaucoup de prudence car, scientifiquement, rien n'est prouvé dans ce que prétend Fritz Zorn.

Écrit par : lorend | 27.03.2010

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J'hésitais un peu à lire ce livre pour le moins singulier, mais ton billet magnifique me donne furieusement envie de le découvrir ! Une lecture sans aucun doute difficile, mais certainement intéressante et riche ...

Écrit par : Nanne | 27.03.2010

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J'avais été très marquée également à l'époque où je l'ai lu.. comment ne pas l'être? Mais je rebondis sur ce que dit Lorend, c'est finalement un livre qui a fait beaucoup de mal à cette même époque ,cette assimilation névrose- cancer faisant peser sur les malades un poids de quasi culpabilité supplémentaire dont ils n'avaient guère besoin, les pauvres.
Lu à la même époque le magnifique Sauve toi Lola, d'Ania Francos. Une battante, celle là, cela n'a pas suffi.

Écrit par : Marie | 28.03.2010

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Je l'ai lu il y a quasiment 20 ans!!! Un prof de psycho nous l'avait recommandé!!!

Écrit par : Le Journal de Chrys | 28.03.2010

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OUah ! quels extraits ! Je me le note d'urgence ! je sens que ça va me plaire !

Écrit par : Choco | 28.03.2010

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lu à 16 ans. M'en suis jamais vraiment remis. Un des rares livres qui m'aient marqué à vie. Une fois libéré, samedi, j'ai cherché dans tout le salon, mais que nenni, je ne vous ai pas retrouvées, toutes les deux.

Écrit par : jp | 31.03.2010

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(Moi j'étais au bar, comme il se doit ;o))

Écrit par : Cuné | 31.03.2010

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Hello !
Je viens de finir ce livre, merci Cuné pour cette recommandation car effectivement "Mars" est étonnant à plus d'un titre.
Son association névrose-cancer paraît facile, mais plus que d'une névrose je me demande si aujourd'hui Fritz Zorn ou plutôt son pseudonyme n'aurait pas été atteint de trouble de personnalité limite (ou "état-limite"). Cela expliquerait encore davantage son récit...

Écrit par : anaxin | 26.04.2010

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