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31.03.2010

Quand souffle le vent du nord - Daniel Glattauer

Si vous pouviez me voir à l'instant où je termine ma lecture de cet échange épistolaire par mail (ce que je ne vous souhaite pas, soyons honnête), vous verriez des joues fiévreuses, des yeux brillants, un sourire niais très large, un souffle un peu court : je suis tombée amoureuse de Leo.

 

glattauer.jpg

Leo Leike est bien tranquille chez lui lorsque Emmi Rothner lui envoie par erreur trois mails, à plusieurs jours d'intervalle, pour résilier un abonnement. Il l'informe poliment de sa méprise, elle s'excuse tout aussi poliment, tout devrait s'arrêter là. Sauf que son adresse mail est entrée dans la mémoire de son répertoire, et lorsqu'elle envoie un mail groupé de bonne année (hyper lambda) à son fichier client il y est inclus. Ils sont de parfaits inconnus, mais Leo a de l'humour (et une grande intelligence, et une sensibilité hors du commun, et une finesse, et... Bon, tout ceci on le voit plus tard, au fur et à mesure) (mais Leo, quoi. Leo, Leo, Leo.), et lui répond ceci :

"Chère Emmi Rothner, nous ne nous connaissons pour ainsi dire pas du tout. Cependant, je vous remercie pour votre si sincère et si original mail groupé ! Il faut que vous le sachiez : j'aime les mails groupés destinés à un groupe auquel je n'appartiens pas. Sincère salutations, leo Leike."

Bien sûr, Emmi, piquée, répond, la discussion s'engage, et de fil en aiguille se crée une relation forte. Intense. Pleine de piquants, de réparties géniales, fourmillante de non-dits et de suggestion sous les mots. Ils tombent amoureux, quoi. Vraiment, profondément amoureux.

Mais Emmi est mariée, Leo sort d'une histoire difficile, et surtout, surtout, ils sont conscients que l'état de grâce dans lequel les plongent leur échange de mail ne survivrait pas à une rencontre. Alors, comment se sortir de tout ça ?...

J'ai trouvé que c'était exactement ça, ce qui se passe avec le phénomène virtuel. On a toutes et tous déjà ressenti des émotions fortes à la simple lecture de mots sur un clavier, des gens qu'on aime bien, d'autres qui nous hérissent, sans les avoir jamais rencontrés. Des sympathies spontanées qui nous poussent à nous investir dans certaines relations virtuelles. C'est un phénomène étrange et mystérieux, qui en toute logique ne devrait pas exister. "Pour se plaire, il faut se regarder dans les yeux au moins une fois." dit Leo à un moment. D'ailleurs, le passage du virtuel au réel est très souvent déstabilisant, si ce n'est toujours décevant.

Et autant ce n'est pas bien grave quand il s'agit d'amitié, parce qu'on s'ajuste, on revoit notre imaginaire et on peut ainsi avoir d'excellentes surprises, l'incarnation offrant un vrai plus aux éclats de rire, autant un emballement amoureux ne me semble pas pouvoir résister au passage "en vrai".

Alors on se pose des questions tout au long de ces bien trop courtes 348 pages, que va-t-il se passer, comment vont-ils faire ? On a des coups de théâtre qui nous font nous redresser dans notre fauteuil, des valses hésitations qu'on approuve, des mails qu'on relit, d'autres qu'on aimerait bien avoir écrit...

Ils sont très attachants, Leo et Emmi. Ils nous font croire à leurs chassés-croisés. Et leur histoire est plutôt symptomatique...

 

Ed. Grasset,1er avril  2010

Traduit de l'allemand par Anne-Sophie Anglaret

Titre original : Gut gegen nordwind

 

Lu également par : Cathulu (nan mais tu as le droit de préférer Julius Winsome, Leo est ainsi tout à moi :)), Emeraude (J'ai 42 ans, Emeraude, j'ai vibré de tous mes poils ;o)), Froggy's delight (pour un compte-rendu clinique et dépassionné) (le truc sérieux, quoi), Celsmoon (qui en a pleuré dis-donc), Fashion (qui excelle dans la louange, et qui réussit à placer un certain Doctor, trop forte), ...

Il y a déjà une suite parue en Allemagne, "Alle sieben Wellen" (toutes les septièmes vagues ?) et vivement la traduction (parce que là, pour le coup, l'allemand, nicht possibeul !). Les lecteurs allemands n'ont pas accepté l'épilogue de ce roman, et ont harcelé l'auteur pour qu'il continue les aventures de nos deux tourtereaux...

 

Petit extrait, Emmi est partie une semaine au ski, Leo lui écrit pendant ce temps :

"Un jour plus tard

Pas d'objet

Pour que vous ayez trois mails de moi dans votre boite de réception. Je vous embrasse, Leo. (Hier, exprès pour vous, ou du moins en pensant à vous, je me suis acheté un nouveau pyjama.)


Trois heures plus tard

REP:

Vous ne m'écrivez plus ?


Deux heures plus tard

REP:

Vous ne pouvez plus m'écrire, ou vous ne voulez plus m'écrire ?


Deux heures et demie plus tard

REP:

Je peux échanger mon nouveau pyjama, si c'est le problème.


40 minutes plus tard

RE:

Ah, Leo, vous êtes tellement mignon ! Mais ce que nous faisons n'a aucun sens. [...]"

30.03.2010

Tremblements - Joel Goldman

Notre narrateur s'appelle Jack Davis, FBI. La cinquantaine, en phase finale de divorce, déjà amoureux depuis quelques mois d'une autre, et goldman.jpgpas n'importe laquelle : sa dulcinée est psychologue judiciaire, spécialisée dans le décryptage des microexpressions faciales.  Son couple n'a pas résisté à la perte de leur fils il y a quelques années, assassiné par un voisin pédophile dont ils ne méfiaient absolument pas. Il leur reste une fille, devenue adulte, qui a fait pas mal d'erreurs jusqu'à la dernière en date, tomber amoureuse d'un gars de l'équipe de son père, un infiltré qui plus est.

Depuis quelques mois, Jack est atteint de tremblements violents et incoercibles. Il voit son corps de contracter salement pendant plusieurs minutes sans pouvoir y faire quoi que ce soit. Le jour où ses collègues s'en aperçoivent, il est mis en congés forcés. Mais Jack ne peut sagement se consacrer à sa santé alors qu'il suspecte l'amoureux de sa fille de n'être pas très clair; il a déjà déconné une fois, son enfant devenue unique passe avant tout le reste...

Un thriller n'a pas forcément besoin d'être innovant ou technologique pour bien fonctionner. Ici, on a une réelle impression de réalisme. Jack n'est pas particulièrement attachant, mais on le sent droit, on éprouve une sorte de respect pour lui. Les parties relatives aux analyses des microexpressions sont plutôt passionnantes, et l'explication finale des fameux tremblements m'a étonnée, je ne connaissais pas cet aspect du problème.

L'enquête proprement dite est alors passée au second plan pour moi, je l'ai d'ailleurs trouvée un poil nébuleuse, mais tout le reste m'accrochait suffisamment pour qu'elle glisse avec facilité. On a même un chouette personnage de chien, Ruby, qui devrait plaire à Cathulu...

Premier roman publié en France pour Joel Goldman, je lirai les autres !

 

Ed. Le Cherche-midi, 2010, 398 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Aurélie Tronchet

(Tiens, il n'y a pas le titre en VO ?)

 

C'est l'avis de Zelig qui m'a donné envie. Contrairement à lui, je n'avais pas pas vu venir le dénouement et j'ai même été surprise par le petit épisode de ventriloque (ce n'est pas un spoiler, vous pouvez y aller !).

29.03.2010

Crimes et jeans slim - Luc Blanvillain

blanvillain.jpgLa famille d'Adélaïde Manchec, notre héroïne, n'est pas banale; avec son petit frère, Rodrigue, ils ont instauré un jour de dispute hebdomadaire, échangent en une langue des signes discrète qu'ils ont inventée, et échappent à la dictature de la mode vestimentaire. Pour Rod, à son âge, c'est assez facile - d'ailleurs il est obsédé par un éléphant (c'est une longue histoire). Adé, elle, ne peut échapper à la panoplie de pétasse, si elle ne veut pas subir l'ostracisme des filles de sa classe, elle a déjà trop vu de victimes. Alors elle a mis au point un stratagème passant par de constants changements chez sa grand-mère, sévèrement atteinte d'Alzheimer. Elle fait semblant d'être une pouffe, quoi, mais cela ne correspond absolument pas à sa nature profonde.

Pourtant, cela ne lui sera (pour commencer) d'aucune utilité face au serial-killer qui a décidé de "nettoyer" le collège. Les unes après les autres, on retrouve les jeunes filles étendues  raides une balle entre les deux yeux.

L'occasion pour Adé de se rapprocher de Thibault, jusqu'à lors cantonné dans la catégorie des "casses-dalles", pour mener ensemble l'enquête...

Val a lu ce roman et l'a tellement aimé qu'elle me l'a envoyé, souhaitant le faire découvrir, et je l'en remercie ! Armande l'avait beaucoup aimé également.

Je l'ai trouvé fort drôle et très alerte. Sous une très réussie trame policière (on sait que le coupable est forcément l'un des personnages que l'on connaît, mais l'auteur se plaît à brouiller les pistes !) s'imposent des thèmes comme le conformisme, les gloussements adolescents (enfin ce que moi j'appelle ainsi), l'amour naissant et la filiation, la littérature... L'ambiance d'un collège est très palpable, le duo policier très marrant, on tourne les pages sans pouvoir s'arrêter.

Mémorable passage sur les catégories que les filles ont décrétées pour classer les garçons : sexy-geeks, beaux-gosses-yaourts, clafoutis-attitude, geek-winners, pue-de-la-gueule, aliens, glam-cailleras, topinambours, casse-dalles, golden-roots... Chaque explication est un monument à elle toute seule !

A partir de 13 ans et sans limite d'âge, d'ailleurs la grand-mère de l'auteur, 93 ans, l'a bien aimé, nous dit-il chez Pascale Clark :)

 

Quespire Editeurs, 2010, 239 p.

26.03.2010

Mars - Fritz Zorn

"Je suis jeune et riche et cultivé; et je suis malheureux, névrosé et seul."

 

zorn.jpg

Fritz Zorn (c'est un pseudonyme*) a vécu 32 ans. Se découvrir atteint d'un cancer lui a paradoxalement permis d'ouvrir les yeux sur sa vie, et il en a rédigé, en 1976, le récit, qui a été publié après sa mort.

Issu de la bourgeoisie suisse aisée, il a été élevé dans l'absolue obligation du comme il faut. "L'atmosphère, chez mes parents, était prohibitivement harmonieuse." On occultait tout. Tout ce qui pouvait déranger était appelé compliqué ou pas comparable; "Chez nous, l'attitude de mes parents à l'égard de la sexualité était naturellement le résumé et le couronnement de leur attitude fondamentale envers la vie : Non. Ou, s'il fallait absolument que cela existe - Oui, mais seulement pour les autres, pas pour nous."

"Ce qui me permet d'aborder un autre charmant sujet, la grande affaire de toute éducation, dont le seul nom est une horreur en soi : l'information. Comment on peut expliquer tout l'univers aux enfants sans compromettre leur salut et qu'il faille cependant les informer sur la procréation et la naissance tout en éprouvant une peur terrible que leur salut en soit effectivement compromis, voilà une énigme que je ne suis pas arrivé à résoudre à ce jour. Enfant, je savais que les communistes sont méchants et que les anticommunistes sont bons; j'étais initié à certaines arguties théologiques selon lesquelles, par exemple, la religion et son Église étaient bonnes quoique Dieu fût mauvais; mais ce que c'était qu'un homme et ce que c'était qu'une femme, cela je ne le savais par car on ne m'en avait tout bonnement pas informé. Pour ce qui était de découvrir le domaine de la sexualité, j'en étais entièrement réduit à mon inspiration et j'obtenais d'ailleurs d'assez jolis résultats. Je savais que les petits enfants naissent parce qu'un homme et une femme "ont été ensemble" et que les petits enfants "sortent de la mère". Je me figurais dès lors que l'homme a une émanation mâle et la femme une émanation femelle et que quand un homme touche une femme, la transpiration de l'homme pénètre dans la femme par la peau et qu'un enfant se forme alors dans le corps de la femme. Cependant, comme il fallait que cet enfant "sorte" et comme j'avais appris que le nombril était le "centre du monde", il était évident que les bébés quittaient le corps maternel par l'ouverture du nombril. Plus tard j'appris aussi qu'il existait des enfants illégitimes pour qui c'était "arrivé". Ce qui signifiait naturellement que l'homme avait touché la femme par distraction, peut-être à un moment où il transpirait beaucoup, de sorte que "malgré toutes les précautions", un peu de la sueur de l'homme avait pu pénétrer dans la femme - par le poignet, par exemple - si bien que c'était "arrivé".

On le voit dans l'extrait ci-dessus, l'humour n'est pas absent de ces pages par ailleurs violentes. Ce qui impressionne le plus c'est la distance avec laquelle l'auteur désagrège longuement son enfance, son adolescence et sa courte vie d'adulte. Dans la longue première partie de ce livre, tout est mis à plat, posément, clairement. On se prend une véritable claque car si l'époque a changé, les sentiments restent les mêmes, ce n'est pas une question d'empathie, c'est un exposé clinique dans lequel il y a forcément des choses par lesquelles tout le monde est passé.

Au moment où il écrit ceci, l'auteur a fait un travail sur lui qui lui permet de nommer ce qu'il vivait. Mais quand il était en plein dedans, il se voilait la face et refusait de reconnaître ses problèmes. Ainsi il sait que la dépression s'est abattue sur lui alors qu'il avait dix-sept ans, sans jamais lui accorder de répit jusqu'à la mort. "... chacun sait ce que c'est que la dépression : tout est gris et froid et vide. Rien ne fait plaisir et tout ce qui est douloureux, on le ressent avec une douleur exagérée. On n'a plus d'espoir et on ne distingue rien au-delà d'un présent malheureux et privé de sens."

Plus tard, à l'université, il est accepté comme "original"; mais "L'originalité était tout bonnement l'expression de ma différence et il y avait longtemps que cette différence me donnait le sentiment d'être non pas mieux, mais pire."

(Rien à voir mais ceci m'a fait rire : "On ne pouvait cependant pas prétendre non plus que j'étais "fou", au sens où l'on se représente un fou comme un aliéné qui vit dans les hallucinations ou commet des actes insensés. Mon intelligence ne s'était manifestement pas atrophiée de cette manière : je ne suis pas spécialement doué mais je ne suis pas non plus spécialement stupide; mon intelligence est donc "normale." Le fait que j'ai étudié à l'université n'apporte évidemment rien de nouveau concernant mon intelligence. En effet, pour passer un examen de maturité, on n'a pas besoin d'une intelligence exceptionnelle; il suffit le plus souvent d'avoir un père fortuné. Mais pour faire des études à la faculté des lettres, alors là, il n'est vraiment pas nécessaire d'être intelligent; au contraire ce serait plutôt nuisible."

En fait il analyse à postériori sa névrose comme une perte de la sensibilité, une incapacité totale à éprouver des sentiments.

Il y a encore des dizaines d'autres passages que je voudrais citer, mais ce ne serait pas raisonnable. Je dois dire que j'ai été moins réceptive à la façon dont il établit une cause à effet très nette entre sa névrose et son cancer, ainsi qu'aux deux parties suivantes, où il s'essaye à une vision plus large et use de réthorique (et même de la déclamation, nous dit la préface). Mais c'est une lecture forte, pour laquelle il faut s'armer.

J'ai été pétrifiée par ceci : "Pendant trente ans j'ai donc bien existé pour ce qui est du corps mais durant le même temps, j'ai été mort pour ce qui est de l'âme. Aujourd'hui, après trente ans de stérilité, le corps s'effondre donc aussi et le produit inapte à la vie se détruit lui-même. Cela a-t-il un sens qu'entre la mort de mon âme et celle de mon corps trente ans de misère, de dépression et de frustration se soient écoulées ? Cela a-t-il un sens que je ne sois pas mort dès ma naissance ? Non, je ne puis pas trouver que cela a un sens."

Et j'ai souffert par ceci : "Les choses de la vie ne sont pas "compliquées" non plus; elles sont simples en soi mais elles ont souvent des noms atroces. Ce n'est pas parce qu'elle est si "compliquée" qu'on arrive à peine à prononcer la phrase : "Il est mort", c'est parce qu'elle est si terrible."

 

Ed. Gallimard, 1979 & Folio, 1982, 315 p.

Traduit de l'allemand par Gilberte Lambrichs

Préface d'Adolf Muschg

 

* Son vrai nom de famille, Angst, signifie en français « peur », « angoisse », et son pseudonyme « colère ».

 

25.03.2010

Lonely Betty - Joseph Incardona

incardona.jpgLe pastiche est un art délicat. Souvent, pour qu'il m'amuse, il faut qu'il soit outré. Joseph Incardona en signe ici un tout en finesse, pas férocement drôle donc, mais très réussi.

1999, Durhal, Maine. Betty va fêter ses cent ans. Elle ne parle plus depuis des années, traumatisée par la disparition de trois frangins sous sa responsabilité alors qu'elle était institutrice. Un vieux cahier retrouvé va briser son silence, celui du petit Stephen, 11 ans à l'époque du drame. Le genre de mioche à qui il suffit d'un cahier et d'un stylo pour s'occuper des heures durant...

Dédié à un certain Richard, les amateurs savent évidemment de qui il va être ici question. Très réussi, donc, parce que l'ambiance est là, les manières de aussi, les quelques tics ou vannes d'écrtiture, et même si on assiste à une vraie galerie de clichés (volontaires) l'ensemble a du sens, du rythme et un certain suspens. Hommage alors, en réalité, plus que pastiche.

111 pages aux éditions Finitude (2010) que j'aurais volontiers prolongées, tant elles m'ont fait plaisir.

24.03.2010

Charles Dickens - Peter Ackroyd (4)

Chapitre 14, le génie à l'oeuvre :

 

"Car on ne doit jamais oublier les petits détails de l'art verbal de Dickens. On a parfois considéré que, s'il écrivait tant, c'est qu'il écrivait trop vite et même négligemment.(*) Rien n'est plus loin de la vérité. Pour parler comme Oscar Wilde, Dickens était un grand seigneur du langage, quoique généralement méconnu; il avait une oreille de poète pour la cadence et l'euphonie, en même temps qu'un oeil de peintre pour la finesse de l'effet visuel. Dans la première version de Martin Chuzzlewitt, par exemple, il écrit à propos de Pecksniff : "De son activité dans le domaine architectural il n'existait d'autre témoignage qu'un plan encadré accroché au-dessus de la cheminée du petit salon avec une légende..." Dickens retourna ensuite sa feuille et recommença : "De ses activités d'architecte on ne savait rien de très précis, si ce n'est qu'il n'avait jamais fait de plans ni rien construit; mais il était généralement admis que ses connaissances dans cette science étaient presque effrayantes par leur profondeur." Des modifications de ce genre montrent les vibrations de l'imagination créatrice, humour, rapidité de la révision, et effet final. Les changements opérés dans le roman peuvent être affaire de choix artistique ou d'instinct."

"Un des tics de langage préférés et réitérés de Dickens, par exemple, est constitué par ce qu'on pourrait appeler l'insistance fallacieuse. Ce n'est pas toi qui vas avoir des ennuis, non, ce n'est pas toi. Ce n'est pas toi, tu es trop malin. Trop malin, voilà ce que tu es. Ces expressions sont tellement inscrites dans la manière de Dickens qu'il est difficile de croire que sa propre conversation n'ait pas été marquée par le même tour."

Un super passage également sur ce qu'on entend souvent, que Dickens aurait "inventé" Noël ("comme l'ont affirmé les plus sentimentaux de ses biographes", dit Ackroyd), et qui n'est bien évidemment pas vrai. Cependant il a profondément transformé la façon de fêter Noël chez les anglais. "Sa véritable contribution à la définition de Noël résida dans son talent pour le clair-obscur." Et comment et pourquoi nous est longuement détaillé, et c'est passionnant. Mais tout est passionnant dans ce livre !

(*) C'est tout de même exaspérant cette propension à toujours taxer les excessifs de qualité moindre. La modération m'emmerde de plus en plus. Ce n'est pas parce qu'on écrit ou lit plus que les autres qu'on le fait mal, il n'y a rien de méritoire à écrire ou lire lentement si ce n'est pas dans notre nature.

1er billet, 2° billet, 3° billet.

23.03.2010

Angelus - Tim Winton

"La lâcheté, c'est un mode de vie. Ce n'est pas naturel, ça s'apprend."

winton.jpg

Pour parler correctement de ces dix-sept nouvelles il faudrait avoir le talent de Tim Winton pour dire dix mille choses en trois mots choisis, épurer jusqu'à l'essentiel et marquer profondément par des images d'une évidence totale.

Nous embarquons pour l'Australie, pour l'Ouest australien plus précisément. Angelus est un bled du bord de mer. On n'y vit pas heureux. On suit quelques personnes à différents moments de leur vie, on passe à quelqu'un d'autre, qui a un regard sur les précédents, on a quelques instants précis détaillés à l'extrême puis ce qu'en a fait la vie en quelques décennies résumées, on avance.

On est dans la précarité, celle qui n'est pas que matérielle, on manque de confort, tout grince, et des petits éclats de vérité brute viennent nous cueillir en permanence. C'est le genre de recueil qui, alors qu'on l'a posé pour faire autre chose, fait surgir n'importe quand dans notre cerveau des scènes qu'on y a lues, le petit frangin dans son tunnel sous la dune, l'expression du père quand il se retourne et le voit, Rae et ce qu'elle éprouve sans mots, sans pensées même pour se formuler à elle-même ses sentiments, comment tout ça merde tranquillement au quotidien alors que chacun fait tout ce qu'il peut. Ce sont des êtres paumés, solitaires, avec de graves failles et défaillances.

C'est mélancolique, c'est rugueux, ça m'a chopée complètement, c'est terriblement bon. Je vais tout lire de Tim Winton !

 

Ed. Payot & Rivages, 2006 & 2009, 397 p.

Traduit de l'anglais (Australie) par Nadine Gassie

 

21.03.2010

La Compagnie des menteurs - Karen Maitland

maitland.jpg

Le plaisir est dans le voyage, pas dans la destination, c'est bien connu, et à ce titre La Compagnie des menteurs nous entraîne de main de maître dans une ambiance particulièrement envoûtante : nous sommes un camelot intimement persuadé d'oeuvrer pour le bien de l'humanité en vendant de l'espoir, nous nous voyons enjoint huit compagnons divers et variés avec lesquels il nous faut cheminer; nous nous battons contre une adversité terrible; nous fuyons la pestilence qui étend son mal bleu dans toute l'Angleterre; nous entendons chaque nuit un loup hurler, il semble nous suivre; petit à petit, nous perdons nos compagnons et savons que la réponse est au sein même de la Compagnie...

J'ai de tout temps adoré ces romans où lutter pour survivre prime sur le reste. Il y a là cette petite idée que la vaillance est dans le labeur chaque jour renouvellé, il y a les conditions extérieures hostiles et les croyances et légendes nébuleuses du 14° siècle qui forment un contour inquiétant, on se régale. Chaque personnage est également fort bien croqué, des personnalités disparates, des secrets individuels, des mensonges, des difficultés à s'accorder. Plus qu'un roman historique c'est vraiment un roman d'atmosphère.

Quel dommage alors que le "coup de théâtre final" annoncé soit éventé textuellement page 395, et que l'épilogue soit si terne. Ça refroidit du coup l'enthousiasme fébrile qui m'a fait tourner les pages sans m'arrêter. Ça n'en reste pas moins un bon roman !

 

Ed. Sonatine, 2010, 569 p.

Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau

 

Le "en cours de lecture" de Susan Calvin, Biblio partage mon avis,

19.03.2010

Départs anticipés - Christopher Buckley

buckley.jpgPour la vraisemblance, on repassera, mais pour vraiment glousser à de nombreuses reprises, c'est parfait !

Prenez une jeune et jolie damoiselle de vingt-neuf ans; donnez-lui un poste en or dans les relations publiques, et trouvez-la toutes les nuits shootée aux boissons énergisantes en train de se défouler sur son blog politisé fort fréquenté. Mais pourquoi ? En fait Cassandra était une jeune fille tout à fait normale, ayant réussi le concours d'entrée à Yale. C'était le rêve de sa vie, elle avait travaillé dur pour y arriver, c'était dans la poche, elle le clamait à l'univers entier, la vie était belle. Seulement son père avait un rêve lui aussi, pour lequel il a sacrifié l'argent destiné aux études de sa fille. Las, Yale, voici notre amie dans l'armée, qui très généreusement lui promet de financer ses études si elle daigne leur consacrer trois minuscules années de sa vie. C'est en Bosnie que le drame se produit, la rencontre avec Randy, qui n'est alors que congressiste.

Je vous passe la suite, qui est un régal à croquer gentiment, et voici donc Cass dans la nuit profonde, débordante de vitalité chimique, qui a soudain une idée : pour le financement des retraites, qui prévoit de taxer encore plus les moins de 35 ans déjà exsangues, elle propose le "transitionnement volontaire", ou la possibilité de se supprimer volontairement à 65 ans en échange de pas mal d'avantages antérieurs. C'est de la méta-politique argue-t-elle à son boss, ça n'est pas sérieux mais ça va créer le débat, faire bouger les choses.

Ca, c'est sûr que les choses vont bouger, surtout que les élections sont proches...

Des pages survoltées qui fourmillent des situations plus drôles les unes que les autres, de personnages délirants et charmants, de bons mots et de citations détournées : ça file à toute blinde et on suit avec un grand sourire. Christopher Buckley est vraiment drôle, et tient la route sur 478 pages, faut le faire.

 

Ed. Baker Street, 2008 & Points 2010

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis

Titre original : Boomsday

 

"Christopher Buckley est né à New-York en 1952, ce qui signifie qu'il pourrait faire valoir ses droits à la retraite en 2017. Cependant, si des millions de gens achètent le présent ouvrage, son douzième, il envisagera de se retirer plus tôt et de laisser le monde tranquille."

17.03.2010

Maître de soi - Emmanuel Pierrat

"Maître de soi", récit, est un ensemble hétéroclite de petites et grandes réflexions autour du métier d'avocat, tel que le conçoit pierrat.jpgEmmanuel Pierrat. Même s'il lui arrive d'exercer son métier dans des domaines très différents, il est spécialisé dans les droits d'auteur, et s'intéresse vivement au monde de l'art. Il conseille nombre d'éditeurs, de producteurs, il chronique dans Livres Hebdo ou dans Caractères, signe romans et essais, est directeur littéraire d'une petite structure d'édition, siège au comité de lecture de quelques grandes, occupe un poste d'élu à Saint-Germain-des-Près, et tout n'est pas dit. Il avait d'ailleurs raconté dans "Troublé de l'éveil" comment il faisait pour être aussi actif. Je ne l'ai pas lu, mais je suppose que le secret tient au sommeil réduit à sa portion congrue. Et j'ai de la sympathie pour les hyperactifs dans son genre, j'aime les passionnés, les gens qui exagèrent, les "trop".

J'ai apprécié la promenade ici offerte, ces courts chapitres traitant chacun d'un sujet précis, avec quelques anecdotes, quelques bons mots, quelques réflexions, j'ai appris quelques petites et grandes choses et j'ai souvent souri. Je goûte moins la plume qui m'a semblé s'écouter écrire çà et là ("[...] et non à m'assaillir dans l'antre où je me délecte de mes collections de livres et d'art tribal."), et j'ai eu parfois le sentiment d'une certaine suffisance.

Dans le chapitre "Plagiés et plagiaires", très intéressant par ailleurs, il a cette phrase définitive qui m'amuse : "Il faut toujours garder à l'esprit la formule de Gracq selon laquelle, à partir de dix mille exemplaires d'un livre vendus, ce n'est plus un succès, mais un malentendu. Malentendu qui repose en l'occurrence sur l'aspect fédérateur de ces oeuvres qui ne sont qu'un catalogue de lieux communs." C'est un raisonnement un peu rapide à mon goût, mais il le décline longuement.

Je suis par contre tout à fait d'accord avec un autre point; dans le chapitre "Au courrier", il explique avoir un jour reçu une correspondance très aimable, à la syntaxe irréprochable, qui requiert son intervention dans un procès et est accompagnée d'une revue révisionniste. Voici ce qu'il en dit :

"Surtout, dis-je à mon assistante, il ne faut pas répondre, ne serait-ce que pour dire non. La lettre sera, au mieux, suivie d'un plaidoyer sans fin, me plaçant face à mes contradictions et, à coup sûr, sera recensée dans la prochaine livraison du périodique pour illuminés, sous la rubrique "Me Emmanuel Pierrat nous a écrit", laissant supposer un soutien même implicite."

Excellent conseil que j'applique souvent.

 

Ed. Fayard, 2010, 243 p.

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