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28.08.2010
Acteur - Emmanuelle Delafraye
Côté famille, ce n'est pas la joie : le grand frère est parti s'installer avec sa copine, du coup la mère déprime, et la tante déboule avec ses enfants parce que son couple va mal. Notre adolescent de héros se sent mal dans cette maison. En éclaircie, il a été contacté pour un essai, mais c'est à double tranchant. D'un côté, être acteur est vraiment son rêve, de l'autre, s'il n'est pas pris, ça amplifierait son sentiment d'inutilité. Alors il répète, beaucoup, tout le temps, cherche à exprimer à sa manière la violence, seule indication qu'il ait eu quant au rôle à jouer...
Un chouette roman jeunesse qui nous donne à voir des cours de théâtre, une vision du métier d'acteur, et les différentes façons de se mettre en condition pour un rôle. On reste en permanence dans une ambiance adolescente, avec la petite copine qui fait battre le coeur et les copains qui filent un coup de main. J'ai beaucoup aimé le passage de l'audition et l'épilogue, qui fleure bon la vraie famille.
Ed. Rageot Collection Métis, 118 p.
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : jeunesse |
27.08.2010
Vivement l'avenir - Marie-Sabine Roger
"Il s'est mis à pleuvoir, mais sans aucun rapport."

Alex est une routarde, elle ne tient pas en place. A 30 ans elle ressemble à un adolescent, on la prend souvent pour un garçon. Là elle fait un CDD dans une usine, loge chez Marlène et Bertrand. Rencontre deux paumés, qui approchent la trentaine et qui traînent les jours, désoeuvrés et sans but. Au milieu il y a Gérard, lourdement handicapé. Ca pourrait suinter le désespoir, ça flirte avec, mais il suffit d'un tout petit peu d'humanité pour faire passer bien des choses...
On ne fait peut-être pas de littérature avec des bons sentiments, mais on en fait des romans touchants, qui donnent envie de s'ouvrir aux autres et font piquer les yeux.
Malgré tous les ingrédients de la platitude absolue, Marie-Sabine Roger parvient à faire exister son histoire et ses personnages en maintenant le tout sur un fil, en équilibriste. Elle sait apporter de la fraîcheur en jouant sur les dissonances et les à-peu-près, éclairer l'infime avec du rire, montrer le bord du gouffre mais ne jamais s'y laisser tomber. Elle sait parler de la laideur avec de jolis mots.
Au final on croit à cette histoire, on se laisse couler dans son ambiance et emporter par son épilogue. Du simple, du bon.
Ed. du Rouergue, collection La Brune, 2010, 302 p.
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : solitude, ennui, gris, amitiés, solidarité, lumière |
26.08.2010
Au nord du monde - Marcel Theroux
"Quelque chose a frétillé en moi comme un poisson pris au filet. C'était l'espoir. Même si j'ai tendance à dire du mal des gens et à penser les pires choses sur leur compte, au fond j'attends toujours qu'ils me surprennent. J'ai beau essayer, je n'arrive pas à désespérer du genre humain. Même si à quatre-vingt-dix-neuf pour cent c'est des fumiers, de temps à autre ils sont capables de faire quelque chose d'angélique. Je ne peux pas dire que ça me redonne la foi vu que je ne l'ai jamais vraiment eue, mais c'est toujours déroutant quand ça se produit."

On est en Sibérie, dans le futur. Ces contrées hostiles et loin de tout ont été colonisées par des gens qui souhaitaient revenir à une vie simple et pure et pendant un temps, ça a fonctionné. Mais petit à petit ils ont vu débouler des êtres faméliques et harassés qui sont devenus tellement nombreux que tout a basculé. Il reste une seule personne, qui n'a pas vraiment compris ce qui avait bien pu se passer, et qui vit solitaire dans une ville morte. Un jour passe un avion, espoir total, il existe encore des endroits où on fait voler les avions ... Makepeace entreprend d'aller voir...
Je marche sur des oeufs pour tenir ma langue correctement et laisser toutes les surprises de ce roman intact (même la 4° sait se taire) (et moi je suis hyper bon public, j'ai marché à fond et sursauté et tout). Défini comme une contre-utopie, il nous montre un monde dévasté et nous explique peu à peu comment on en est arrivé là. Il nous offre surtout Makepeace, personnage charismatique et en permanence surprenant.
Il sait éviter les écueils du genre et mêler le western à la survie, évoquer une grande variété de choses différentes (les quakers, les camps soviétiques, les natifs, l'écologie, la foi, la torture, les besoins primaires...). Une fois commencé, on plonge, et on espère très fort que d'autres traductions de Marcel Théroux suivront !
Ed. Plon, 2010, 288 p.
Traduit de l'anglais par Stéphane Roques
Titre orignal : Far North
05:52 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : contre-utopie, sf, 1er roman traduit en france, marcel theroux vit à londres, il est romancier et réalisateur de documentaires |
25.08.2010
Sanctuaires ardents – Katherine Mosby
Premier roman de Katherine Mosby, la lecture enchantée de Sanctuaires ardents m’a forcément donné très envie de lire « Sous le charme de Lilian Dawes », précédemment traduit.

Début 20°, Willard Daniels s’installe à Winsville, en Virginie, dans une propriété dont il a hérité. S’il séduit rapidement la petite bourgade, ce n’est pas du tout le cas de sa toute fraîche épousée, Vienna, New-Yorkaise aussi belle que cultivée. Après quelques années, il s’enfuit, l’abandonnant avec leurs deux enfants, dans une solitude totale. Vienna est une originale, que tous ont tôt fait de cataloguer comme folle…
Mais Vienna n’est absolument pas folle. Imprévisible, indocile, peu au fait de la ségrégation Nord-Sud, et farouchement littéraire, oui. Elle adapte sa vie au quotidien, et malheureusement devra subir de sacrées épreuves…
Ce premier roman possède un charme absolu, ancré dans les portraits surprenants des différents personnages, dans les journées ivres de liberté des enfants, dans le soin du détail des pensées intimes ; sa construction est moins habile, même si c’est surtout une immense frustration que l’on ressent lorsqu’il s’arrête abruptement.
C’est un roman très attachant, qui ressert les liens avec son lecteur de page en page. J’ai complètement craqué pour la déclaration de Gray :
(Du Champagne) « Pour célébrer une déclaration de dépendance. Je considère cette vérité comme allant de soi, que toutes les femmes ne sont pas nées égales, et je me rends, complètement et servilement, à la divine Mme Daniels. Qu’elle ait pitié de mon esprit mais pas de ma chair. »
On souffre plusieurs fois en suivant sur une quinzaine d’années la vie de Winsville, mais on quitte vraiment cette lecture à regrets… Vivement les autres traductions.
Ed. Quai Voltaire, 2010, 384 p.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud
Titre original : Private Altars
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, plume à suivre, élégance et charme fou |
24.08.2010
Mon vieux et moi – Pierre Gagnon
« Certains jours, en après-midi, il n’a envie de rien. Il s’installe alors au salon pour ne plus bouger. Il peut y demeurer pendant des heures. Je glisse un oreiller derrière son dos pour l’aider à tenir. Il attend quelqu’un… Plus tard, devant l’évidence que personne ne viendra, il se remet en route pour sa chambre ou la salle de bains. Voilà, c’est tout. Ça s’appelle vieillir. Jamais on ne raconte ces choses-là, bien sûr. Ça n’intéresse personne. »
Le narrateur allait souvent le dimanche visiter sa tante à la maison de retraite. Quand elle est morte, il s’est rendu compte que Léo lui manquait. Léo, un vieux monsieur de 99 ans, au bon caractère. Alors il décide de l’adopter.
Ça peut paraître étrange et fantaisiste, bien sûr, mais en fait ce court roman va bien au-delà des apparences et propose un épilogue cohérent.
« Qu’est-ce qui me prend d’aimer les vieux ? » se demande parfois notre narrateur (à la retraite, nous dit-on, mais lui parle d’un demi-siècle d’écart avec Léo, on prend sa retraite à 49 ans, au Québec ?), pourtant il répond très bien lui-même à cette question, il y a une raison pour qu’il lui vienne subitement l’envie de prendre Léo chez lui. Tout comme Léo en a également une pour accepter…
Un très court roman, donc, dont les nombreuses qualités m’ont tout à fait séduite : frais, subtil, poétique, charmant.
Ed. Autrement, 2010, 80 p.
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : québécois, court, frais, subtil, poétique, charmant |
21.08.2010
Le cœur régulier – Olivier Adam

Elle s’appelle Sarah, elle a deux ados dont elle se sent très éloignée, elle perd son boulot, son frère Nathan meurt dans un accident de voiture auquel elle a du mal à croire, elle n’aime plus son si parfait mari, elle décide de partir pour le Japon, se « chercher », sur les traces de son frère. Dans une petite ville au bord des falaises, elle fait des rencontres, des gens qui ont connu son frère …
Au secours ! Je n’ai rien aimé dans ce roman, à commencer par la succession de clichés (des exemples, au hasard : « Mais il y a paradoxalement, chez certaines femmes moins attentives à leur apparence que dans le milieu où j’avais évolué toutes ces années, une façon de s’habiller, de ne se maquiller qu’à peine, de n’avoir jamais recours aux UV aux pommades vendues à pris d’or à la chirurgie, de boire de l’alcool, de fumer comme bon leur semble, de manger ce qu’il leur plaît de manger et de ne jamais faire de sport, de sortir le soir, de lire des livres, de penser, d’aimer la musique, le cinéma, la danse ou le théâtre, qui les garde éternellement jeunes et irradiant d’une beauté autre, parfois usée, mais sans artifice. » Tu parles ! J'en suis l'exemple vivant : je suis moche et abimée. « En tant que policier on intervient toujours trop tard, disait-il, une fois que le mal est fait. » « Il n’y a pas d’amour, juste des preuves »…) ; Je n’ai pas cru à Sarah, à sa famille, à Nathan, à ce Japon si idéal et en même temps si lisse; je n’ai absolument rien ressenti, jamais, et partant de là j’ai trouvé que la mule avait une sérieuse tendance à se charger plus que de raison, avec un épilogue un peu pompon.
Tant pis !
Ed. de l’Olivier, 2010, 232 p.
L'avis des copines : Cathulu et Amanda
06:04 Publié dans Livres : Je n'aime pas | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : olivier adam, j'ai adoré plusieurs de ses romans, mais pas celui-ci |
20.08.2010
Une forme de vie - Amélie Nothomb
"Il y a une jouissance que rien n'égale : l'illusion d'avoir du sens."

Le Nothomb nouveau est arrivé ! Je ne le raterais pour rien au monde, je ne lirai aucun avis qui le descendra en flèche, peu me chaut d'être raillée : Amélie Nothomb en août, c'est un rituel que je pratique depuis toujours.
Et le cru 2010 est bon. Il nous entretient des pratiques épistolaires de l'auteur, à travers une histoire étrange de lettre reçue d'un soldat américain en pleine guerre à Bagdad. Il se termine abruptement sur une facilité, on a l'habitude, dans un avion encore.
Mais surtout il contient ces petits éclats de vérité nimbés d'un vocabulaire précieux et incongru, j'ai corné des dizaines de pages, si je voulais mes citation du jeudi seraient occupées pendant des semaines.
J'aime ce qu'elle dit de la relation aux autres (p. 71-72-73), de la façon dont les autres l'envisagent (p. 88-89), du tri de son courrier (p. 89 encore), du sens (p. 92), du nécessaire de rencontrer les écrivains ou pas (p. 108), de l'étymologie du mot "sincère" (p. 147), entre autres.
J'aime la fantaisie avec laquelle elle dépeint des choses toutes simples, ce qu'on entrevoit de sa personnalité à travers ses assertions, l'humour qui soutient le tout et la bizarrerie de ses thèmes. Léger, court, sautillant.
Et quand elle s'apostrophe mentalement toute seule, ça donne :
"Sinon, dis-moi pourquoi tu vas jusqu'aux Etats-Unis pour voir un simple correspondant ! - Parce que j'éprouve de l'amitié pour cet homme qui, lui au moins, ne recourt pas à la prétérition. - Tu traverses l'Atlantique pour une absence de prétérition ? C'est à mourir de rire ! - Non. C'est rarissime, l'absence de prétérition. Je suis un être capable d'aller très loin au nom de ses convictions sémantiques. Le langage est pour moi le plus haut degré de réalité."
Ed. Albin Michel, 2010, 169 p.
08:20 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (40) | Envoyer cette note | Tags : inconditionelle, is my middle name |
19.08.2010
L’éternité n’est pas si longue – Fanny Chiarello
« Quand on a tendance à se sentir inutile , on devrait au moins s‘épargner de devenir encombrant. »

Nora Ballard a trente-cinq ans, un petit groupe d’amis (3) extrêmement proches et – au début du roman tout au moins – une amoureuse. Elle vit dans une bulle bien à elle, dans un monde qui est le nôtre sans l’être jamais tout à fait, elle pose sur l’existence (et jusqu’à ses détails les plus minimes) un regard et une pensée extrêmement personnels, et particuliers.
Or, soudain, la variole est de retour, sous une forme résistante à tout traitement ou vaccin, et les gens meurent à tour de bras.
L’humanité telle que nous la connaissons se délite rapidement. Mourir devient banal. Nora est encore vivante, mais pour combien de temps ?...
Voici un roman doté d’un charme extraordinaire. Son intrigue de fond est plutôt orientée SF, sa trame narrative est tout autre, légère, profonde, fantaisiste. Nora est une vraie tête à claque, une sacrée chieuse qu’on ne peut s’empêcher d’aimer. Elle est passive et exigeante envers les autres, digresse souvent, a le regard nombriliste d’une ado malgré son âge qui devient certain, mais tient son lecteur fermement et ne le déçoit jamais.
J’aime son courage de décrire – et de s’en sortir plus que correctement - la plus éculée des images : un coucher de soleil. « Ça paraît stupide comme ça, un « coucher de soleil sur la mer », l’image paraîtrait sans doute d’une affreuse banalité même à ceux qui n’ont jamais vu la mer, parce qu’à défaut ils ont forcément vu des posters ou des plans séquences des années 1990 noyés de lumière orange et de chansons de variétés à saxophone, mais le privilège que nous avons ce soir, Pauline et moi, est d’observer avec quelle délicatesse nonchalante le ciel, inconscient de lui-même, indifférent à l’émerveillement qu’il soulève dans nos corps infinitésimaux, apaise sous sa paume bleu roi les contorsions ocres dont la source, déjà, a fondu derrière l’horizon . »
J’aime aussi sa manière d’échapper à la réalité, ses plaintes qui ont de l’élégance : « Je ne fais pas une dépression, le monde s’effondre. Je me permets d’y voir une nuance. »
J’aime enfin sa façon de décrire avec une précision clinique des choses en apparence futiles, mais que l’on a tous ressenties à un moment ou à un autre : « Plus tard, la voix de Miriam tricote, vibrante, un élégant contrepoint à sa sélection musicale. Je ne peux pas comprendre que Stand by me lui ouvre des sphères inédites ; il y a quelques minutes, je n’aurais pas imaginé que cette chanson puisse être cataloguée par quiconque ailleurs que dans le vaste champ tiède des références communes à ceux qui ne comptent pas la musique parmi les choses les plus essentielles de la vie (ce qui est leur droit – je n’ai aucune autorité morale me permettant de dire : leur croix ; je dois être moins obtuse que ça). Maintenant, je prends la mesure de l’inconnu lové dans la boite crânienne de Miriam, je ne la méprise pas de se montrer aussi viscéralement réceptive à cette chanson qui ne m’est rien, mais suis au contraire presque confuse, comme si un handicap affectif me privait des ressources que ce vieux standard recèle potentiellement (voir ci-contre, les volutes vibrantes de la voix dans la nappe bleutée de notre tabagie) et, pour tout dire, je me sens désagréablement étrangère à Miriam, exclue de son monde, comme si l’adaptation sélective nous avait menées à des sphères sans intersection."
Le titre vient de la chanson My Own Private Disco de Help She Can’t Swim.
Tout à fait conquise !
Ed. de l’Olivier, 2010, 295 p.
Lu également par La Ruelle Bleue.
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : coup de coeur |
16.08.2010
Le déjeuner de la nostalgie - Anne Tyler
"Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon." : Ce roman en est une illustration de plus, mais quelle illustration !

Chez les Tull, on ne rigole pas souvent. Le père est parti un beau jour, il a dit "je pars", et voilà. Sont restés avec Pearl, la mère, les trois enfants, Cody, Ezra, et Jenny. Pearl a fait comme elle pouvait, en retrait de toute vie sociale. Les enfants ont grandi. La vie est passée. Mais jamais - jamais - ils n'ont pu mener à son terme un simple repas en famille...
Ce roman est merveilleux. A travers une trame des plus épurées (le portrait d'une famille banale), il décline toute la gamme des émotions. Nos personnages sont fragiles, touchants, on les voit s'emmêler dans les erreurs et on se fait charcuter le coeur au passage. On met le doigt sur les causes et effets, on voudrait pouvoir leur filer un petit coup de pouce, on voudrait ne jamais se reconnaître dans tel ou tel moment et arrêter cette culpabilité montante et en même temps que ça dure toujours, que personne ne meurt, que les pages se multiplient toutes seules pour ne jamais en terminer.
"Je savais très bien ce qui allait se passer, ce soir, au dîner, dit Pearl à Cody. Je ne suis pas idiote. Je le savais. Il s'est fiancé; il va épouser cette fille de la campagne. Je le savais de toute façon, mais ça m'a fait un coup en entrant dans le restaurant de voir ces cinq couverts sur la table. Je me suis conduite stupidement. Oui, stupidement. Tu n'as pas besoin de me le dire, Cody. Seulement voilà, quand j'ai vu ces assiettes, quelque chose s'est brisé à l'intérieur de moi. J'ai pensé : "Bon, bon, si ça doit arriver très bien, mais pas ce soir, vraiment pas ce soir. Au moment où je viens d'acheter une robe de mariage, une seconde robe de mariage pour ma fille unique." Et alors, tu l'as vu, je me suis arrangée pour faire une scène de manière que ce dîner soit annulé. Exactement comme si j'avais tout prémédité, ce qui, évidemment, n'est pas le cas. Tu me crois, n'est-ce-pas ? Je ne suis pas aveugle. Je sais parfaitement quand je me conduis bêtement. Parfois je me vois de l'extérieur comme si j'étais sortie de mon corps et je regarde ce qui se passe, totalement détachée. "Maintenant, arrête", je me dis quelquefois mais c'est comme si j'étais... embrasée. Je dois poursuivre, je dois foncer. "Oui, oui, je vais m'arrêter, simplement je voudrais encore dire cette petite chose, juste cette petite chose en plus..." Cody, tu le sais, n'est-ce-pas, que je veux que vous soyez heureux tous les trois ? Bien sûr que je le veux. Et je ne vais pas empêcher Ezra d'épouser cette fille - bien que je ne ne voie pas ce qu'il lui trouve : un garçon manqué, pratiquement sans éducation. Elle arrive vraiment de la cambrousse, je me demande si elle savait ce que c'était que des chaussures - tu devrais jeter un coup d'oeil sur la plante de ses pieds un de ces jours. Ce que je veux dire, c'est que je n'ai jamais été une de ces mères qui essaient de garder leur fils pour elle. Franchement, je souhaite qu'Ezra se marie. Je le souhaite vraiment. Je veux que quelqu'un prenne soin de lui, tout particulièrement de lui. Toi, tu peux te débrouiller tout seul mais Ezra est si... je ne sais pas, tellement sans défense... Évidemment je vous aime tous les trois de la même manière, exactement de la même manière, mais... Tu vois, Ezra est tellement bon. Tu comprends ? De toute façon maintenant il a cette fille, cette Ruth et ça l'a complètement changé. Regarde-le quand elle entre dans une pièce avec son air fanfaron ou quel que soit le nom que tu donnes à cette allure qu'elle a. Il l'adore. Quand ils sont ensemble, ils ne pensent qu'à jouer, comme deux tourtereaux. C'est vrai, ils me font souvent penser à des tourtereaux se serrant l'un contre l'autre en gloussant, en sautillant autour de la cuisine. Ou alors ils écoutent ces Folk songs du Sud dont Ruth est absolument folle. Mais, dis-moi, Cody, tu me promets de ne répéter ça à personne. Tu me le promets, n'est-ce-pas ? Quelquefois, Cody, je reste là à les regarder et je me rends compte qu'ils croient qu'ils sont absolument uniques, les premières, les seules personnes au monde à avoir éprouvé de tels sentiments. Ils croient qu'ils seront éternellement heureux, que leur mariage ne ressemblera en aucune façon à ces unions médiocres, ennuyeuses, plates qu'ils voient autour d'eux. Ils ne se contenteront jamais de si peu. Ça me rend folle. Je n'y peux rien, Cody, je sais bien que c'est de l'égoïsme mais je n'y peux rien. J'ai envie de leur demander : "Mais pour qui donc vous prenez-vous ? Pensez-vous vraiment être uniques ? Pensez-vous vraiment que j'ai toujours été cette vieille femme acariâtre ?" Écoute, Cody, moi aussi j'ai été, à un moment de ma vie, unique pour quelqu'un. Il me suffisait d'étendre la main, de poser un doigt sur son bras au moment où il était en train de parler pour qu'il se taise brusquement, tout embarrassé. J'étais pleine d'espoir. On me courtisait. J'ai eu un mariage magnifique. J'ai eu trois grossesses merveilleuses. Chaque matin je me réveillais en pensant que quelque chose d'absolument parfait se produirait dans neuf mois, puis dans huit, puis dans sept... c'était comme si j'étais illuminée de l'intérieur. L'avenir me paraissait lumineux. Et lorsque vous étiez tout petits, eh bien, j'étais le centre de votre univers ! J'étais tout pour vous ! C'était maman par-ci, maman par-là et : "Où donc est maman ? Où est-elle partie ?" et lorsque vous rentriez de l'école : "Maman ? Est-ce que tu es là ?" Ce n'est pas juste, Cody. Franchement ce n'est pas juste. Maintenant je suis vieille et je passe sans que personne ne me remarque, une étrangère. Cette injustice m'est insupportable, Cody, mais je t'en prie, ne répète rien de ce que je t'ai dit aux autres."
C'est un très long extrait (et on est même pas jeudi, tsss), mais je le trouve parfait. Beau, émouvant, et terriblement sincère. On ne peut pas dire que Pearl soit toujours dépeinte sous un jour sympathique, mais ce n'est pas moi qui lui jetterai la première pierre.
Un roman qui m'a touchée au plus profond, en tant que fille, mère, soeur, belle-mère, belle-soeur (c'est dire si l'éventail des portraits est grand) et future grand-mère (pas tout de suite-tout de suite, non plus, hein).
Ed. Stock, collection La Cosmopolite, 1983 & 2009 (1982 en VO) 389 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michel Courtois-Fourcy
Titre original : Dinner at the Homesick Restaurant
15:24 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : portrait d'une famille, délicieusement douloureux, beau, tendre, over attachant |
15.08.2010
Alien Earth - Robin Hobb (sous pseudo Megan Lindholm)
Un jour, une voix s'est faite entendre sur la terre, annonçant que l'Homme avait définitivement compromis la planète et que toute vie allait s'éteindre d'ici à 200 ans. Alors, ceux qui le pouvaient ont accepté d'être emmenés à bord de vaisseaux vivants, et de s'inscrire dans une nouvelle vie, très ordonnée, où petit à petit toutes les caractéristiques ont changé.
Aujourd'hui, l'homme a une durée de vie d'environ 200 ans, repousse la puberté jusqu'à la première moitié, conserve un corps d'enfant la majeure partie de sa vie. John et Connie sont des navigants, à ce titre ils passent quantités d'années dans une sorte de sommeil en vol, et n'ont plus aucune attache avec leurs congénères, qu'ils voient vieillir et rétrécir à chacun de leurs passages sur les différentes planètes où on les a assignés tandis qu'eux ne comptabilisent que leurs heures d'éveil.
Leur vaisseau s'appelle Evangeline, c'est sa race qui a sauvé les humains à l'époque. Elle est parasitée par une autre race extra-terrestre, Tug, qui assure une sorte de commandement, distribuant punitions et récompenses. A bord, il y a aussi Raef, terrien de la première fournée qu'Evangeline et Tug ont gardé par curiosité.
Les rôles sont établis une fois pour toutes, c'est Tug qui a le contrôle absolu. Sauf que Connie et John ne sont peut-être pas aussi "adaptés" qu'il pourrait le souhaiter, Raef autre chose qu'un jouet, et surtout Evangeline pourrait bien posséder une intelligence qui n'attendrait qu'une occasion pour évoluer...
Premier roman de science-fiction écrit par Robin Hobb (sous pseudo), Alien Earth n'échappe pas à une certaine nébulosité. Il faut environ 300 pages pour que l'action se mette en place, on a de longues descriptions destinées à étayer l'univers dans lequel on évolue. Néanmoins la plume est toujours efficace, lentement on comprend de mieux en mieux la psychologie de chacun de nos protagonistes et lorsque l'action s'emballe, on a l'impression de faire partie de l'histoire. On redécouvre notre planète en néophyte, on ressent une espèce d'émerveillement et on se laisse complètement emporter, appréciant au passage l'importance des livres et de la littérature dans un futur aussi lointain.
Pas mal du tout pour un premier essai en SF !
Ed. SW-Télémaque, 2006 492 p. (1992 pour la parution en VO), Livre de poche 2008
Traduit de l'américain par Claudine Richetin
13:41 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : sf, space opera, refuser tout carcan |

