« Raymond Carver, oeuvres complètes 1. Débutants et 2. Parlez-moi d'amour | Page d'accueil | Onze rêves de suie – Manuela Draeger »
09.09.2010
Corpus delicti, un procès - Juli Zeh
"Je ne me soucie pas de m'adapter, je ne suis ni une chaussure, ni un manteau."

Dans ce milieu de XXI° siècle allemand, la santé régit la vie. La Méthode a été mise en place lorsqu'au tournant du siècle dernier la société a subi une grande vague de désidéologisation. Crise, peur, effondrement du système de Sécurité Sociale, chaos, maladie, fin de tout sentiment de sécurité. La Méthode a tout réglé. Aujourd'hui, être en bonne santé est une obligation, et chacun doit rendre compte quotidiennement de ce qu'il mange, de son sommeil, du sport qu'il pratique, et s'unir à qui lui correspond biologiquement, sur choix de la CRP (Centrale pour la Recherche de Partenaire).
Mia est une jeune biologiste parfaitement intégrée, en apparence. Sauf qu'elle a toujours été à la frontière, un peu solitaire, un peu bande-à-part, elle a horreur des groupes. Lorsque son frère aimé voire adulé se suicide, clamant son innocence, elle vacille. On a retrouvé son ADN dans le corps d'une fille violée et assassinée, mais lui a juré n'y être pour rien. Maintenant, il est mort, elle le croyait, mais elle croit aussi en la Méthode et en l'ADN. Incompatibilité qu'elle ne parvient pas à gérer. Alors elle se terre, ne remplit plus les rapports obligatoires, demande qu'on lui fiche la paix.
Mais la Méthode ne peut prendre aucun risque, s'en écarter aussi peu que ce soit pourrait entraîner les autres à douter...
Un roman profondément intelligent et effrayant. On le lit en relisant immédiatement certains passages, marquants, profonds. Sur le totalitarisme, bien sûr, mais pas seulement. Sur la conception même de la vie, sur de très belles et importantes notions. Paradoxalement on a du mal à s'y attacher, tant est glacial ce qui s'en dégage. On est dans l'admiration, pas dans le domaine de l'affectif. Mais c'est pas mal aussi.
"Personne, poursuit Mia, personne ne peut comprendre ce que j'endure. Moi-même, j'en suis incapable. Si j'étais un chien - j'aboierais contre moi-même pour m'empêcher d'approcher." Les 2 pages qui suivent sont superbes, qui proposent une approche de la souffrance morale. Remarquables.
En face de Mia il y a Kramer. Son adversaire. L'homme de la Méthode. Très dangereux, car séduisant. Et fermement décidé à ne lui laisser aucune chance d'obtenir l'importance qu'elle mérite.
"- Mais au fond, qu'est-ce que vous en pensez ?
- De quoi ?
- De la vie.
Dans la cuisine, Mia s'affaire à remplir la bouilloire. Elle coupe un citron en tranches, sort deux tasses et jette un coup d'oeil rapide dans le salon comme pour s'assurer que son visiteur est toujours là.
- Oh, dit Kramer, je la trouve tout à fait supportable. Vraiment."
L'auteur parle ici de son roman et il semble que le texte ait été écrit à la base pour le théâtre, ce qui explique peut-être le rythme particulier. Il s'en dégage en tous les cas une grande force, qui ne laisse pas indifférent.
Ed. Actes Sud, 2010, 238 p.
Traduit de l'allemand par Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : roman intelligent, pas super fun, mais vraiment prenant, ah et sf aussi |


Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.cuneipage.com/trackback/2882822
Corpus delicti
2057. Pour le bien et la santé de tous, l'Etat a instauré la Méthode qui exige de la population qu'elle se conforme à des contrôles quotidiens et à une stricte hygiène de vie afin que nul ne tombe jamais malade. Dans ce monde aseptisé où règn...
Trackback par : Happy Few | 13.09.2010
Corpus Delicti - Juli Zeh
An 2057. La Méthode s'est imposée et la prophylaxie a fait son oeuvre. Tout est impeccablement propre et chaque citoyen remplit son devoir en se conformant aux contrôles médicaux et sanitaires quotidiens garantissant leur bonne santé. Mais soudain, Mia...
Trackback par : Le Terrier de Chiffonnette | 10.10.2010
Commentaires
"Même" si c'est de la sf, je retiens le titre, parce que je suis déjà captivée par ce que tu en dis (et je veux savoir, pour le frère. Et le reste)
Pourvu que cette courbe de bonnes lectures continue pour toi :)
Écrit par : erzébeth | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : fashion | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireCeci étant, il me semble que la vérité est tout de même dans la nuance et que la réalité est toujours un peu plus compliquée qu'on ne croit. Définir la "liberté" comme le droit à la malbouffe, à la tabagie et à la paresse, c'est assez ado pour être très très très tentant mais un peu facile. Quelle souffrance déclenche le recours aux addictions et la révolte? Quelle est l'origine de cette souffrance, est-elle simplement sociale? Il serait intéressant de se pencher dessusi.
Je lirai donc ce livre, pour savoir si le débat s'arrête là ou si Juli Zeh arrive à réduite cette équation complexe de façon plus satisfaisante.
Écrit par : M agali | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireFash, Erzie : objectivement un très bon roman, qui ne rejoint hélas pas mon penchant pour l'émotion. Mais des pages sublimes, sublimes !
Écrit par : Cuné | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : amanda | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : amanda | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Caroline | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Pickwick | 09.09.2010
Répondre à ce commentairePickwick : Oui, la Fiancée est savoureuse, c'est vrai.
Écrit par : Cuné | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireMais ça ne me tente guère...
Sur le coup, ce n'est pas ta critique qui a le dernier mot : c'est la couverture -immonde (ah, pardon, on dit "je n'aime pas" ;) )- qui l'emporte.
Écrit par : Reka | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Tiphanie | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Karine:) | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Michel | 09.09.2010
Répondre à ce commentaireEt l'histoire me tente très beaucoup.
Grr.. vais jamais arriver à lire tout ce qui me tente :)
Merci Cuné pour cette xième tentation ;)
Écrit par : Lalou | 10.09.2010
Répondre à ce commentaireEt je râle quand je vois les couvertures de chez Actes Sud, tellement plus inspirées que celles choisies par son éditeur allemand...
Écrit par : Agnès | 11.09.2010
Répondre à ce commentairemais dis-moi, où trouves-tu autant le temps de lire ????
Écrit par : Lystig | 11.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 11.09.2010
Répondre à ce commentaireje ne savais pas que c'était une question interdite...
Écrit par : Lystig | 11.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 11.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : fashion | 12.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 12.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Lael | 12.09.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Titine | 15.09.2010
Répondre à ce commentairemais c'est la seule critique, les personnages sont vivant dans ce monde froid
c'est vrai que l'on peut le comparer au meilleur des mondes, mais comme toutes les utopies elles sont dangereuses, car totalitaire
Écrit par : Michel | 26.09.2010
Répondre à ce commentaireMais surtout, je le lis comme une réécriture de l'Antigone de Sophocle adaptée aux obsessions hygiènistes d'aujourd'hui. avec Kramer en Créon, Moriz en Polynice
Écrit par : jean pierre | 01.10.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Jean pierre | 01.10.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Valérie | 22.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 23.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.