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31.10.2010
Rien de grand, rien de noble, juste la réalité de la quête
Nous sommes dans un monde de ténèbres, au sens propre comme au figuré (il fait nuit tout le temps et on croit que la terre est plate, en gros). Des enfants sont "formés" et envoyés à intervalles réguliers depuis des lustres "en quête" : il leur incombe de trouver la lumière. C'est à la fois très simple et très compliqué, car il semblerait que l'obscurantisme ait été finalement voulu et tout le monde ne cesse de dire ou de faire des trucs insensés au nom du Seigneur : l'extrêmisme religieux à son paroxysme.
Voici un roman de Fantasy bien costaud, qui m'a grandement emportée entre ses pages. Nous évoluons au milieu d'êtres physiquement monstrueux, bébés qui naissent avec une tête de rat ou prince héritier à la tête de chèvre sur un corps difforme, plein d'articulations mal placées et de veines protubérantes. D'autres sont d'une beauté apparente irréelle mais ruminent un fondamentalisme religieux sectaire. Tous évoluent dans les chemins subtils du dit, du non-dit, du sous-entendu, du possiblement pensé, des menaces transversales, du court et du long-terme, des alliances d'une seconde et des rancoeurs d'une vie.
Et ça fonctionne, ma foi, ça roule même du feu de Dieu (hu hu hu), par la grâce de personnages principaux fascinants bien ancrés dans les rouages du genre. Ici on se bat pour survivre, pour comprendre, on compte avec des interventions surnaturelles et on se fait dézinguer sans merci.
Quelque peu haletant, même.
Dehors les chiens, les infidèles - Maïa Mazaurette
Ed. Mnémos 2008 & Folio SF 2010, 443 p.
Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : fantasy, batailles, intrigues, trahisons, soif de pouvoir, tout ça tout ça
29.10.2010
Blanche, balèze et pompette*
*"2 mars.
Nous sommes samedi, Youpi ! Je me sens tout de même un peu bizarre. La nuit dernière, en effet, j'ai rêvé que j'allais dans un nouveau restaurant de Londres très à la mode. Au moment de payer, je m'apercevais que le serveur qui s'était occupé de ma table m'avait décrite en quelques mots sur la note : BLANCHE, BALEZE ET POMPETTE."

Brigid Keenan (anglaise aux origines irlandaises) a, sur le tard (rencontré à 32 ans) épousé un ambassadeur. Ils ont comme il se doit pas mal bourlingué et elle raconte ici leurs tribulations. Elle débute son récit en 2002, alors qu'elle vient de rejoindre AW au Kazakhstan, et elle a du mal. "A chaque fois on arrive nu, pour ainsi dire, seul et vulnérable, alors on bâtit peu à peu autour de soi un petit monde, mais tout à coup on se voit expédié à l'autre bout de la planète pour tout recommencer." Récurrence que je connais bien, à un moindre niveau, d'ailleurs nous quitterons Le Havre en juillet prochain, on n'y sera pas restés longtemps :/
Bon, le Kazakhstan, quand même, c'est dur. "Le russe n'est pas une langue, c'est une conspiration". Se faire envoyer dans l'ancien goulag soviétique n'est peut-être pas le couronnement d'une carrière réussie d'ambassadeur, j'en conviens. Mais Brigid Keenan a de l'humour, en permanence. "Que se passe-t-il donc ? Je me suis soudain souvenue que AW m'avait récemment appelée "ma puce" pendant le déjeuner. En vingt-neuf ans et huit mois de mariage, il ne l'avait encore jamais fait. Je m'interroge. Les femmes de ce pays sont exquises, elles possèdent une silhouette incomparable, avec des jambes de deux mètres de long, en particulier celles - les trente, sans exception - qui travaillent avec mon mari. J'ai l'impression qu'il va me falloir éviter de lui laisser trop souvent la bride sur le cou. Les Occidentaux dont j'ai eu l'occasion d'apprendre qu'ils avaient occupé un poste dans l'une des ex-républiques soviétiques y ont tous rencontré leur nouvelle épouse."
Après cette longue introduction sur le poste actuel, elle revient sur les années écoulés et les postes passés. Les anecdotes se succèdent, son propos est passionnant, le style beaucoup moins, mais peu importe, elle est devenue ma copine dès les premières pages, certaines rencontres sont évidentes. Enormément d'humour, donc, de l'Aventure, de l'insolite, du passionnant. Une grande franchise, également, certains épisodes ne sont pas du tout à son honneur (sa fille à la Barbade, par exemple). Au final sa famille a quand même pas mal souffert de ce type de vie, aujourd'hui ses relations avec ses filles sont apaisées mais elles ont été très houleuses.
Ce sont des vies hors-normes, des gens forcément intéressants, tout en contrastes. Et on rigole vraiment beaucoup !
Mes valises diplomatiques, Les tribulations d'une épouse d'ambassadeur - Brigid Keenan
(DIPLOMATIC BAGGAGE The Adventures of a Trailing Spouse, 2005)
Editions Payot & Rivages, 2008 et 2010 pour l'édition poche
Traduit de l'anglais par Danièle Momont
"Quand je fus renvoyée à mon tour, je demandai au rédacteur en chef, bien décidée à lui faire admettre qu'il y avait eu erreur sur la personne, pour quelle raison il m'avait embauchée. Au moins sa réponse ne risquait-elle pas de regonfler mon égo : le jour où il m'avait engagée, m'expliqua-t-il, il n'était pas dans son assiette. Mais il ajouta : "Nous n'avons pas envie de nous priver du son de votre petit piccolo au sein de notre grand orchestre." Sur quoi il me proposa un emploi subalterne au sein du Colour Magazine. Je refusai tout net et m'en allai pleurer sur l'épaule de mes anciens collègues de Nova qui, le lendemain, me firent livrer un énorme bouquet accompagné d'un message : NOUS, ON SAIT TOUS QUE TU ES LE GROS TROMBONE."
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : en gambie, le majordome les a accueillis, en tee-shirt miteux, portant l'inscription, "être à poil, c'est pas sale"
26.10.2010
Le journal secret d'Amy Wingate - Willa Marsh
"Je me demande pourquoi les femmes croient toujours que je serai nécessairement mieux disposée envers elles parce que leurs maris ont le simple bon sens de remarquer mes qualités exceptionnelles."

Amy a la cinquantaine, elle vit seule dans une petite maison héritée face à la mer. C'est une vieille fille anglaise très typique, elle a choisi la pré-retraite - contre l'avis de tout son entourage - parce qu'il lui semblait qu'elle ne pouvait plus enseigner. Depuis quelques temps, elle est sujette à des colères de plus en plus irrépressibles, qui l'effraient. Elle craint de sortir réellement de ses gonds à mauvais escient, et consulte. Le docteur lui conseille alors de rédiger un journal intime, qui devrait lui permettre de comprendre son irritabilité croissante.
La vie d'Amy est très réglée, elle ne roule pas sur l'or, elle n'est pas très entourée non plus. Il y a Margery, une ancienne collègue de dix ans son aînée chez qui elle va passer Noël, et qui vient en retour pour l'été. Sur place, il y a Francesca et Simon, qui persistent à l'inviter chaque dimanche pour étaler leur bonheur de trentenaires chics. Et très vite il y aura Gary, qu'elle rencontre de façon tout à fait saisissante...
La plume qui rédige ce journal intime est délicieuse. C'est l'histoire d'Amy, bien sûr, mais c'est signé Willa Marsh, qui est le pseudonyme de Marcia Willett, elle-même venue à l'écriture sur le tard.
Le ton est parfait, pur produit britannique d'excellente tenue, un zeste d'excentricité, une bonne histoire (pas super morale non plus, but who cares), un épluchage psychologique minutieux, un humour discret mais présent. J'ai été très sensible à la véracité profonde du journal, ça sonne plus que juste. Je pense enfin que la traduction est particulièrement réussie, peut-être même apporte-t-elle un plus, tant les mots choisis sont adéquats et sonnent à l'oreille.
Une réussite qui m'a emballée.
Ed. Autrement, 2010, 206 p. (Amy Wingate's Journal, 1996) - Traduit de l'anglais par Eric McComber
"En vieillissant, je deviens plus apte à détecter les indices et à repérer les détails, mais j'étais jadis une jeune femme affligée d'une atroce sottise. En songeant à ma vie, je me demande souvent comment j'ai pu faire pour être aussi imbécilement aveugle, si balourde, si naïve."
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (26) | Tags : british, très tenu, journal intime, touchant et acerbe, superbe traduction, en plus
25.10.2010
Les Rougon-Macquart 3/20
"C'est crânement beau tout de même"
"Le ventre de Paris" m'a éblouie. Ce troisième opus du cycle des Rougon-Macquart est d'une excellence qui ne se dément pas, du premier au dernier mot.
On s'intéresse ici à la fille d'Antoine Macquart, Lisa (la cousine d'Eugène Saccard, du tome précédent), même période mais milieu petites gens.
La belle Lisa est charcutière. Déboule un jour Florent, le frère de son mari, de retour du bagne (il s'est évadé); il s'y était retrouvé par erreur, pris dans l'insurrection. C'est un gentil, un faible, il est traumatisé par ce qu'il a vécu. Incapable de se fondre dans le milieu des Halles, il va payer le prix fort, en subissant l'incroyable pouvoir des cancanières...
Zola décline ici son mythe des maigres et des gras, et Florent est un maigre.
Les descriptions sont tout du long incroyables. La nourriture, bien sûr, ces déballages inouïs, l'organisation des Halles, Paris, tout est génialement vivant, odorant, salivant. Mais les personnages également, les plantureux(ses), les salopes finies (Mlle Saget), l'opposition constante entre le pouvoir dévastateur des langues bien pendues et celui des postures dignes, en faisant ressentir combien l'un souffre de ne pas être l'autre, en inversant les rapports de force, avec une finesse admirable et une précision clinique.
En un paragraphe, voici Muche qui existe, en 3 dimensions :
"Muche, à sept ans, était un petit bonhomme joli comme un ange et grossier comme un roulier. Il avait des cheveux châtains crépus, de beaux yeux tendres, une bouche pure qui sacrait, qui disait des mots gros à en écorcher un gosier de gendarme. Elevé dans les ordures des Halles, il épelait le catéchisme poissard, se mettait un poing sur la hanche, faisait la maman Mehudin, quand elle était en colère. Alors les "salopes", les "catins", les "va donc moucher ton homme", les "combien qu'on te la paye, ta peau ?" passaient dans le filet de cristal de sa voix d'enfant de choeur. Et il voulait grasseyer, il encanaillait son enfance exquise de bambin souriant sur les genoux d'une Vierge. Les poissonnières riaient aux larmes. Lui, encouragé, ne plaçait plus deux mots sans mettre un "nom de Dieu !" au bout. Mais il restait adorable, ignorant de ces saletés, tenu en santé par les souffles frais et les odeurs fortes de la marée, récitant son chapelet d'injures graveleuses d'un air ravi, comme il aurait dit ses prières."
J'ai été éblouie, oui. J'ai eu faim, très faim, j'ai ri aux passes d'armes de la belle Normande, observé l'essence des amitiés féminines, ce mélange d'envie, de jalousie, de méchanceté crasse et d'élans très purs et très beaux, j'ai souffert, enfin, pour ce pauvre Florent, pâle figure hors du monde et si malheureux, de bout en bout.
Toujours grand merci à Amanda, Caro et Fashion
.Le billet de Dominique.
Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : emile zola, excellent roman
23.10.2010
Homicide par pelle à tarte
"Le courage claquait discrètement des dents à l'arrière-plan et elle n'avait que le recours, bien plus creux, de l'audace..."
Elle a 16 ans, elle s'appelle My (Mydria), elle est tellement belle qu'on ne sait pas exactement où commence la lumière du soleil et où finissent ses cheveux. Elle croit qu'elle est une jeune fille de bonne famille qui arrivera à la cour en intriguant. Or elle est l'héritière d'une dynastie renversée depuis des siècles, le trône lui revient de droit.
Par une mystérieuse lettre qui apparaît un jour cachée dans le bec d'un non moins étrange sifflet (et qui lui apprend qu'elle possède un don...), elle se lance à son corps défendant dans une quête : l'inaccessible île contenant le trésor des Darcer...
L'auteur est toute jeunette, et en commençant ce roman j'étais assez incrédule. Le tout est tellement maîtrisé et réussi que je ne pouvais m'empêcher de douter. Puis j'ai lu ceci :
"Un air étrange envahissait peu à peu toute sa figure, quelque chose entre les larmes et le flétrissement. Malgré sa chevelure sans fils blancs, son teint rehaussé par la poudre, tous ces artifices qui avaient fini par faire partie d'elle, sa mère se révélait lentement telle qu'elle était. Une femme de quarante ans, que l'âge commençait à faner tout autant qu'une tristesse vague et douce."
Ok, elle a 18 ans :/
Au rayon moqueries, j'ai noté aussi ce moment où tout va mal, super mal, c'est l'horreur, My est perdue, désespérée, tout ça, et elle s'écrie : "Flûte, mais ce n'est pas vrai !"... Et une couverture révélant ce qu'on n'apprend que page 127, dommage (tiens d'ailleurs je ne la montre pas).
Mais tout ceci est détail, alors que c'est un vrai bon roman de Fantasy qui nous est ici offert. De facture classique (quête, épreuves, énigme, monstre, batailles, magie), il est prenant et distille de jolies valeurs morales. L'Aventure n'est pas absente, et une histoire d'amour se fraye lentement un chemin, on ne décroche à aucun moment. Il n'est pas publié en Jeunesse, mais peut être lu dès 12 ans sans problèmes.
L'épilogue appelle évidemment une suite, que je lirai avec plaisir.
L'héritage des Darcer - Marie Caillet
Ed. Michel Lafon, 2010, 407 p.
Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : fantasy, aventure, quête, obstacles, solidarité, amour, tout, il y a tout dans ce roman, premier roman, d'ailleurs, et c'est vachement bien
16.10.2010
La femme qui inventa la beauté
Plus qu'une biographie, Michèle Fitoussi, en racontant la vie d'Helena Rubinstein, écrit ici un portrait social, vivant et passionnant de la féminité au XX° siècle. Son livre se lit tout seul, on a envie de tout retenir, de tout noter, on en veut presque à Madame d'avoir lâché la rampe, à 93 ans.

On tombe des nues en lisant le projet de loi qui avait failli passer au Parlement, au milieu du XVIII° (pas si vieux !) en Angleterre, et qui stipulait que "Toutes les femmes, quels que soient leur rang, profession ou situation, vierges, épouses ou veuves, qui ont séduit et conduit au mariage tout sujet de Sa Majesté en usant d'essences, maquillages, savons, fausses dents, perruques, rouge à joues, baleines, crinolines, chaussures à hauts talons, et hanches rembourrées, seront punies par la loi pour délit de sorcellerie".
Pareil étonnement, en ce qui me concerne, en apprenant les "petits "extras" coquins, et pour être plus précis, le traitement "spécial" à l'aide d'un vibromasseur" qui avait tant plu à Colette dans le salon parisien d'Helena Rubinstein, qui s'inscrit dans ce qui semble être l'usage chez les médecins et sage-femmes du tout début XX°.
On ne s'étonne finalement pas, par contre, d'apprendre qu'Helena Rubinstein appliquait fort peu les conseils qu'elle donnait; petite, avec une forte tendance à l'embonpoint, elle déteste qu'on la papouille et s'applique elle-même (mal) les teintures de ses cheveux.
On sourit à ses façons d'appeler ses rivales, That Woman pour Elizabeth Arden (lorsque, très âgée, elle apprendra que Miss Arden a eu un accident (l'un de ses chevaux lui a coupé le doigt d'un coup de dents), elle demandera juste : "Comment va le cheval ?"), La femme du bas de la rue pour Estée Lauder, qu'elle trouve terriblement vulgaire.
On réalise à quel point elle a été novatrice en de nombreux domaines :
"Pendant la journée, les soeurs Rubinstein présentent leurs soins de beauté et donnent des consultations privées aux clientes. Le soir venu, elles entraînent les vendeuses à devenir des démonstratrices qualifiées. Helena insiste pour que leurs patrons les envoient se former à l'école d'esthéticiennes de New York en finançant leurs cours. Elle-même fournit les uniformes et les présentoirs aux couleurs de la marque. Ces techniques de vente et de marketing sont révolutionnaires pour l'époque. Helena Rubinstein peut se vanter à juste titre de les avoir créées. "Ce métier de démonstratrice, aujourd'hui répandu dans le monde entier, est vraiment mon invention. J'en suis particulièrement fière.""
Ou (entre mille autres exemples) "Sex-symbol avant l'heure, Theda Bara qui joue et pose à moitié nue, suscite l'engouement particulier du public. A tort ou à raison, la star estime que son regard n'est pas mis en valeur par les caméras, comme il le mériterait. Elle s'adresse à Helena pour le valoriser. Inspirée par sa beauté, Madame crée la ligne Vamp tout exprès pour elle, en hommage à son rôle de vampire dans le film muet The fool was here.
L'effet produit est si spectaculaire que le mot vamp passe dans le langage commun."
Elle réussit avec son seul instinct une opération boursière exceptionnelle, qui fera dire aux frères Lehman, dindons de la farce, que madame Rubinstein est "financièrement illettrée".
Elle innove tout le temps, a des techniques de publicité charmantes :
"Un beau jour de printemps, cinq cent petits paniers d'osier attachés par leur anse à des ballons bleus et roses, sont envoyés dans les cieux du haut de l'immeuble du grand magasin Bonwitt Tellers. A l'intérieur, on trouve un flacon de parfum, Heaven sent, dont le design s'inspire d'une bouteille que Madame a achetée au Mexique. Une petite carte l'accompagne avec ces mots : "Out of the blue for you", "Un don du ciel pour vous."
Elle note les adresses des personnes qui lui demandent un autographe, et ne manque jamais de leur envoyer des échantillons.
Au final on lit avec avidité la vie de cette grande petite femme, tout en contrastes, travailleuse acharnée, et je ne saurais me risquer à la résumer, tant elle était incroyablement dense.
Pour conclure sur une note légère, saviez-vous qu'en 1951 37 % des françaises ne faisaient leur toilette "complète" qu'une fois par semaine, 39 % se lavaient les cheveux une fois par mois et un quart d'entre elles ne se brossaient jamais les dents ? Elles avaient bonne mine à se maquiller, tiens.
Helena Rubinstein, La femme qui inventa la beauté
Michèle Fitoussi
Ed. Grasset 2010, 472 p.
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : biographie, sacrée bonne femme, aussi attachante que pénible, et indéniablement exceptionnelle
15.10.2010
Les Rougon-Macquart 2/20
"Être pauvre à Paris, c'est être pauvre deux fois."
"La curée" s'attache à deux des enfants de Pierre et Félicité : Eugène, qui avait dirigé son père pendant la période trouble, et Aristide, qui n'avait pas su se décider à temps (ainsi que de loin en loin leur soeur, Sidonie). "Monté" à Paris, ce dernier commence, sur les conseils de son frère qui se méfie à moitié des retombées que pourraient lui occasionner leur lien de parenté (il entend devenir ministre, ce qui arrivera), par changer de nom : le voici devenu Saccard. Il se marie, sur le schéma déjà développé dans la nouvelle de Zola "Nantas". Et c'est plus précisémment la vie de Renée, son épouse, que l'on suit.
Trois thèmes principaux dans ce roman qui, une fois passée l'introduction riche en descriptions, nous happe dans ses pages : les transactions véreuses autour de la construction de Paris, la vie complèment dissipée des nantis de l'Empire, et la déchéance nerveuse d'une femme, Renée.
Et quand je dis "vie dissipée", je fais un euphémisme semblable à celui-ci, que j'ai beaucoup apprécié : "Ce fut un tohu-bohu inexprimable". Ça couche dans tous les sens, pour n'importe quelle raison.
Aristide et Eugène sont un peu en retrait dans ce roman, toujours malveillants, toujours avides, et tout juste assez malins pour se frayer un chemin en mentant et en escroquant. Maxime, le fils d'Aristide, en prend pour son grade aussi, pâle figure qui se laisse entraîner par qui veut dans ce qu'on veut. Les Rougon, à date, ne sont guère attachants. Renée, la pauvrette, y laissera la vie, après avoir perdu la santé mentale. Elle n'est guère épargnée par la plume ultra-précise de Zola, mais on ne peut s'empêcher de la plaindre.
Le billet de : Menon,
Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : un seul par semaine, je vais avoir du mal, je crois, je suis partie, là
13.10.2010
Flashforward - Robert J. Sawyer
Ecrit en 1999 par Robert J. Sawyer, ce roman est à l'origine de la série dont j'ai déjà parlé, et il en diffère sur bien des points, qu'il serait fastidieux d'énumérer.
Le roman est beaucoup plus profond, mais moins haletant. Le fait que les visions concernent le futur dans 21 ans offre des aspects écartés dans la série, comme la difficulté pour un enfant de 7 ans à comprendre ce que son moi adulte vit, ou la fameuse idée qu'en 2030 les voitures voleront, j'en passe. L'ensemble s'agite énormément autour de notions assez ardues de science et de philosophie, et les rebondissements sont inattendus (par exemple, on évoque la possibilité de recréer volontairement le flashforward, avec toutes les précautions possibles).
Le roman a un vrai épilogue, toute question a une réponse, l'ensemble tient complètement la route et on se demande au final pourquoi les scénaristes de la série se sont embêtés à ajouter des éléments improbables quand la base contenait déjà bien des choses pour gamberger. Pourtant malgré toutes ses qualités le roman n'a pas le charme de la série, on aime souvent les gens et les choses pour leur défauts, étranges êtres que nous sommes...
J'ai beaucoup aimé cette petite pointe d'humour, dans les FW postés sur le site web Mosaïc :
"Indianapolis, Indiana: Please stop sending me email saying that I will be the President of th United States in 2030; it's flooding my mailbox. I know I'll be President - and when I come to power, I will have the IRS audit anyone who tells me again..."
Lu également par Hydromielle.
Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : sf, philo, futur, paradoxes
12.10.2010
Les Rougon-Macquart 1/20
Je n'ai pas pu attendre l'hiver avant de commencer ce cycle, la faute au trio infernal qui m'a offert le premier tome dans la Pléiade (je n'échangerais mes copines contre rien au monde).
Les Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire.
En préface du premier roman, "La fortune des Rougon", Zola dit ceci : "Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans une société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent, au premier coup d'oeil, profondément dissemblables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres. L'hérédité a ses lois, comme la pesanteur."
Ne comptez pas sur moi pour un quelconque résumé, une éventuelle analyse, quoi que ce soit d'intelligent. Il s'agit ici pour moi de me laisser emporter par un souffle romanesque, de prendre à bras le corps les mots d'un raconteur d'histoires autant décrié qu'adulé, de me fondre dans un temps qui n'est plus avec des gens qui n'ont jamais existé. Je suis très douée pour ça, moins pour le partager.
Ainsi, aux origines, trouvons-nous Plassans, petite ville du Var.
"Il est certaines situations dont bénéficient seuls les gens tarés. Ils fondent leur fortune là où des hommes mieux posés et plus influents n'auraient point osé risquer la leur." ("Tarés" étant à prendre au sens littéral, affublés de tare).
Pierre Rougon est un salopard. Un avide, un pleutre, un mauvais, un mou, faible et pas malin. Encadré par un de ses fils et coaché par sa femme, il va bassement profiter de l'insurrection du Var pour établir sa position sociale, en mentant, en trichant, et pire, en faisant verser le sang.
Son demi-frère, Antoine Macquart, est au même niveau d'infamie, côté caniveau pour sa part.
Ainsi, lorsque leur mère se meurt sous leurs yeux :
"Rougon eut un geste d'humeur. Ce spectacle navrant lui fut très désagréable; il avait du monde à dîner le soir, il aurait été désolé d'être triste. Sa mère ne savait qu'inventer pour le mettre dans l'embarras. Elle pouvait bien choisir un autre jour."
"Macquart, en se versant un nouveau petit verre, raconta qu'ayant eu l'envie de boire un peu de cognac, il l'avait envoyée en chercher une bouteille. Elle était restée fort peu de temps dehors. Puis, en rentrant, elle était tombée roide par terre, sans dire un mot. Macquart avait dû la porter sur le lit.
Ce qui m'étonne, dit-il en manière de conclusion, c'est qu'elle n'ait pas cassé la bouteille."
Emile Zola établit les origines de cette famille en nous faisant d'emblée frémir : Silvestre et Miette ouvrent et ferment le roman, leur destin est tragique, le ton est donné. On remercierait presque d'avoir de forts personnages d'enflures totales à haïr, pour ne pas sombrer trop longtemps dans l'affliction.
Un tome avec une grosse partie assez ennuyeuse ceci dit, tant le détail apporté à la description de la situation politique et sociale est important.
En ont également parlé : Caro, Kalistina, Mobylivres, Dominique, ...
Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : pauvre miette, pauvre silvère, du sang, du sang!
11.10.2010
Inger Johanne Vik et Yngvar Stubo's story
Ils se sont connus dans Une erreur judiciaire, ont eu un enfant dans Cela n'arrive jamais, on a cerné Inger Johanne un peu mieux dans Madame la Présidente, et c'est le tour d'Yngvar dans "Haine" : j'insiste, mais il faut absolument lire tous ces opus dans l'ordre si on veut correctement appréhender ce couple fort peu banal.

Cet opus est un gros pavé qui ne se laisse pas apprivoiser facilement, qui plus est. De multiples histoires se déroulent simultanément, déroutantes, on s'accroche comme on peut à ce qu'on connaît le mieux, nos norvégiens préférés et leur famille.
Et puis soudain on voit un fil conducteur, on s'emballe, on passe toujours de l'un à l'autre mais ce n'est plus si confus; jusqu'au dénouement qui éclaircit tout, et qui nous fait réaliser qu'on avait très bien mémorisé chaque parcelle.
Tout commence par plusieurs meurtres, aux abords de Noël.
La Norvège, l'hiver, l'homophobie, le fanatisme religieux, Kristiane qui a maintenant 14 ans, Inger Johanne qui se lance dans une recherche éreintante sur les crimes haineux, Yngvar qui a besoin de maigrir et dont l'humanité n'a jamais été aussi touchante, la vénalité, les minuscules petites choses qui prennent des proportions ahurissantes.... Ce roman emporte profondément entre ses pages, pour peu qu'on veuille bien lui accorder le temps qu'il mérite. Il réussit de plus à mêler des enquêtes policières très classiques à un ton de grande intimité, dès les premières pages on a l'impression qu'on retrouve de vieux amis, comme si on avait rendez-vous, d'année en année.
Haine (Pengemannen) - Anne Holt
Le Serpent à Plumes, Serpent Noir, 2010, 572 p.
Traduit du norvégien par Alex Fouillet
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : j'adore le ton anne holt, à chaque fois, jamais déçue