« The Anniversary Man - RJ Ellory | Page d'accueil | Journal impoli (Un siècle au galop 2011-1928) - Christian Millau »

15.01.2011

Les Rougon-Macquart 12/20

La Joie de Vivre est le roman qui m'a le plus touchée (à date) du cycle des Rougon-Macquart, et j'ai vécu cette lecture en un bouillon d'émotions mêlées.

Nous sommes dans une petite ville côtière de la Manche, à côté de Port-en-Bessin (qui a conservé son aspect sauvage, d'ailleurs, à visiter). Chez les Chanteau, on prend en charge Pauline, la fille de la belle Lisa du Ventre de Paris, orpheline à 10 ans. Elle va immédiatement nouer avec son cousin Lazare, de 9 neuf son aîné, une relation forte. Elle va devenir à tous points de vue le support de cette famille, se faisant exploiter dans tous les sens du terme, et le faisant de plus en plus volontairement au fil des années et des drames, dans un esprit de sacrifice total empreint d'une joie tranquille et profonde.

En avril 1880, Zola avait déclaré à Fernand Xau : "Je veux faire un roman intime, à peu de personnages, écrit avec une grande simplicité de style et dans lequel j'essaierai d'abandonner la description. Ce sera une sorte de réaction contre mes oeuvres antérieures." Le déroulement de la série des Rougon, comme le mouvement des états d'âme de leur auteur, suit un ordre que l'on pourrait dire "cyclothymique". Il a pour principe le contraste. Zola, d'un roman à l'autre, aime bien changer de matière et de manière. A L'Assommoir a succédé un roman "un peu jeanjean", "un peu popotte", Une Page d'Amour; après le roman de Nana, la dévorante, il écrira celui de Pauline, la consolatrice; après un roman de large satire sociale, peuplé, coloré, écrit "à toute volée", une oeuvre de mesure et d'analyse, faite pour reprendre souffle.

On le perd souvent, pourtant, notre souffle, en lisant La Joie de Vivre. D'abord à s'indigner contre Mme Chanteau, dont la mesquinerie provinciale est un poème à elle toute seule; qu'on comprend pourtant, dans son amour de mère pour Lazare. Ce grand fils sensible et émotif, qu'on voit s'emballer et se passionner pour divers projets, avant de les délaisser tout à fait au moindre grain de sable; on suit ses embrasements, ses manies (avant même de savoir qu'elles étaient celles de Zola), son nihilisme mal assimilé, on lui ouvre un coeur de mère, d'amoureuse, il est impossible d'y être indifférent. Pour la première fois Zola nous fait aimer ses personnages, nous les montre avec leurs failles intimes et leurs erreurs et nous permet de les faire nôtres. On aime Pauline, évidemment, la Macquart qui saura dompter ses bouillonnements héréditaires pour, non pas s'oublier, mais s'offrir, dans un vrai contentement. On prend de plein fouet des scènes extraordinaires, les visites des petits miséreux, l'embrasement des sens de Pauline et Lazare (communicatif en diable...), la mort du pauvre Mathieu (Cathulu, tu vas pleurer), et l'accouchement de Louise, pour ne citer qu'elles. (Je crois que cette image de la petite main sortant des cuisses de sa mère m'a traumatisée pour toujours). 

Mon préféré, donc, sans conteste, et de loin.

Dans l'Etude de la Pléiade (ai-je assez dit que les éditions en Pléiade, c'est le nectar des dieux ?), on se régale également avec les coulisses de la petite histoire littéraire, et de l'envers des amitiés d'écrivains. Parce que c'est trop bon, extraits, entre Edmond de Goncourt et Emile Zola :

Zola : "Cette nuit, après votre départ, j'ai causé avec Daudet de la similitude de nos deux pages sur la puberté, et Daudet m'a laissé entendre que vous vous imaginiez m'avoir lu votre chapitre, avant que j'écrive le mien. Je vous avoue que cela m'a beaucoup remué et chagriné. De toute ma force, je proteste : vous ne m'avez jamais lu ce chapitre, je l'ignore encore; j'aurais évité tout rapprochement possible, si je l'avais connu. Voilà ce que je désirais vous écrire tout de suite, et j'espère que vous ferez un appel à votre mémoire. Souvenez-vous également, mon ami, que depuis dix-huit années, je vous défends et je vous aime. Affectueusement à vous."

Réponse de Goncourt : "Mon cher ami, oui, je suis un peu embêté que vous ayez justement choisi le moment où je faisais une étude de jeune fille et de petite fille pour justement en faire une, et surtout de cela; c'est (que), comme vous travaillez beaucoup plus vite que moi, moi qui ai commencé un an avant vous, je puis passer près du public auprès duquel vous êtes plus en faveur que je ne le suis, je puis passer pour m'être inspiré de vous, je suis un peu embêté, voilà tout. Quant au chapitre de l'apparition des règles, Daudet s'est trompé, je me rappelle parfaitement le hasard, et je n'accuse que le hasard et la similitude. Mais croyez-le bien, ce petit embêtement n'a ni entamé mon amitié, ni diminué ma reconnaissance. - Mes amitiés."

Nouvelle lettre de Zola : "Je suis bien heureux, mon ami, que vous vous souveniez, et je veux vous dire encore que le plan de la Joie de Vivre a été arrêté avant celui d'Au Bonheur des Dames. Je l'ai laissé de côté, parce que je voulais mettre dans l'oeuvre beaucoup de moi et des miens, et que, sous le coup présent de la perte de ma mère, je ne me sentais pas le courage de l'écrire. Pour l'amour de Dieu ! ne croyez donc pas que mon livre puisse faire du tort au vôtre. Vous allez voir que mon intention n'est pas du tout d'écrire une étude de jeune fille. Je suis absolument certain qu'il n'y a aucun point commun entre nos deux romans. A mercredi, n'est-ce-pas ? et bien affectueusement à vous."

Que la rancune de Goncourt ne fût pas éteinte, ces brèves lignes, dans son Journal, le 27 décembre, au moment où paraissait le chapitre VI du roman, suffisent à le montrer : "C'est curieux, ce manque de pudeur et de coeur chez Zola. Dans La Joie de Vivre il a fait de la copie avec l'agonie de sa mère. Je comprends la narration de ces douleurs intimes dans des mémoires, dans de l'imprimé posthume; mais cela entrant en compte de lignes payées par un journal, non, ça me dépasse."

Maupassant, lui, écrivit dans le Gaulois, le 27 avril 1884, un article intitulé La Jeune Fille, lucidement élogieux, mais où perçait son propre fatalisme (j'adore) :

"L'histoire de cette jeune fille devient l'histoire de notre race entière, histoire sinistre, palpitante, humble et magnifique, faite de rêves, de souffrances, d'espoirs et de désespoirs, de honte et de grandeur, d'infamie et de désinteressement, de constante misère et de constante illusion. Dans l'ironie amère de La Joie de Vivre, Emile Zola a fait entrer une prodigieuse somme d'humanité. Parmi ses plus remarquables romans, il en a peu écrit qui aient autant de grandeur que l'histoire de cette simple famille bourgeoise dont les drames médiocres et terribles ont pour décor superbe la mer, la mer féroce comme la vie, comme elle impitoyable, comme elle infatigable, et qui ronge lentement un pauvre village de pêcheurs bâti dans un repli de falaise. Et sur le livre entier plane, oiseau noir aux ailes étendues : la mort."

J'adore aussi la réponse de Zola aux réserves sur le schopenhauerisme de Lazare : "J'aurais discuté volontiers vos restrictions sur Lazare, si je vous avait tenu là. Jamais de la vie je n'ai voulu en faire un métaphysicien, un parfait disciple de Schopenhauer, car cette espèce n'existe pas en France. Je dis au contraire que Lazare a "mal digéré" la doctrine, qu'il est un produit des idées pessimistes telles qu'elles circulent chez nous. J'ai pris le type le plus commun, pourquoi voulez-vous que je me sois lancé dans l'exception en construisant de toutes pièces le philosophe allemand de votre coeur ?"

Ah mon dieu. Je suis amoureuse de Zola.

Les billets de : Dominique Poursin (l'intention première de Zola n'était pas ironique en ce qui concerne le titre, il voulait exprimer le caractère de Pauline, mais il s'est rangé à l'avis des critiques et a ensuite revendiqué l'ironie), BOuille, DonaSwann, Essel, ...

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.cuneipage.com/trackback/3064483

Commentaires

"Ah mon dieu. Je suis amoureuse de Zola."
J'aime lire ce genre de déclaration de bon matin. Bienvenue au club. :-)

Écrit par : fashion | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

tiens celui là je ne l'ai pas lu
va falloir que je le fasse

Écrit par : laurence | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

Ah oui, l'accouchement, les souvenirs reviennent, à la lecture de ton billet...Ce n'est pas mon préféré, mais mais tu peux tout faire encore basculer, quel enthousiasme!
A propos de Au bonheur des dames, je te signale le billet d'une blogueuse
http://www.litterama.fr/article-octave-mouret-et-les-femmes-dans-au-bonheur-des-dames-de-zola-64859240.html

Écrit par : keisha | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

Ce que j'aime dans Zola c'est effectivement cette palette très variée.

Écrit par : cathulu | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

une lecture un peu en diagonal de ce billet auquel je reviendrai quand j'en serai là, pour le moment une petite page d'amour et Nana m'attendent

Écrit par : Dominique | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

Ton billet me donne une envie furieuse de me les procurer en PLéiade et de découvrir toutes les informations qu'ils contiennent.

Écrit par : Stephie | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

Il y a quelque chose de totalement remarquable chez toi : c'est que tu donnes envie de lire.
Mais vraiment, quoi.
Profondément. Ton enthousiasme est superbe. Et, comme Stéphie, je veux absolument lire Zola en Pléiade, maintenant... :-)

Écrit par : erzébeth | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

bon evidemment avec un billet pareil, comment veux-tu que je résiste. :)
j'aime beaucoup toutes ces citatioins que tu as insérées au sujet du plagiat, la critique de Maupassant. C'est très instructif. Je ne sais pas si j'aurais le courage de relire tout le cycle, mais une chose est sûre, si je m'y attelle, ce sera entièrement de ta "faute". :D

Écrit par : choupynette | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

@ Choupynette : Et j'en serais grandement honorée :))
@ Erzébeth : Merci !
@ Stéphie : C'est tellement BON, en Pléiade...
@ Dominique : A bientôt alors :)
@ Cathulu : "Le pauvre Mathieu", c'est le chien, tu avais compris, scène bouleversante pour lui dire adieu, oh la la...
@ Keisha : Je trouve vraiment qu'on sent qu'il a mis énormément de lui et de sa vie dans ce roman, il n'y a pas la distance narrative habituelle, j'y ai été extrêmement sensible.
@ Laurence : Oui oui oui il faut :)
@ Fashion : Et du coup je veux lire tout ce qu'il a écrit en dehors des RM, sa correspondance, voir toutes les adaptations etc. Je ne suis pas rendue :)

Écrit par : Cuné | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

Pauline est un personnage remarquable et très attachant!
La Joie de vivre fait aussi partie de mes Zola préférés avec Germinal, L'Assommoir,Pot-bouille.

Le prochain Zola pour moi, je m m'interroge: La Bête humaine, Nana, Au bonheur des dames?j'ai le choix car j'en ai lu assez peu

Écrit par : dominique | 15.01.2011

Répondre à ce commentaire

Il m'en reste encore 8 à découvrir, chouette :)

Écrit par : Cuné | 16.01.2011

Répondre à ce commentaire

Ton blog-it vérifie une fois de plus la chanson de Brassens!:)

Écrit par : cathulu | 16.01.2011

Répondre à ce commentaire

Cela fait longtemps que je n'ai pas lu de Zola, en fait je crois n'en avoir jamais lu de mon plein gré, de fait j'assimile toujours cet auteur aux programmes scolaires mais ce roman-ci serait peut-être le moyen de renouer avec ce grand auteur !

Écrit par : Lily Rature | 16.01.2011

Répondre à ce commentaire

Ton billet me donne envie de me replonger dans la lecture de Zola. J'ai beaucoup aimé cet auteur et pourtant je l'ai honteusement abandonné depuis mon adolescence !!!!

Écrit par : Marie | 16.01.2011

Répondre à ce commentaire

pas d'éditoin Pléiade chez moi, mais j'ai racheté chez le bouquiniste L'assomoir, Nana, au bonheur de dames (cf le titre de mon blog ; -) ) germinal et la bête humaine ; Zola reste parmi mes auteurs favoris et ces lectures, ainsi que celle de Thérèse Raquin, m'avait profondément bouleversée (quand j'avais 15 ans ... Dieu que cela me semble loin !)

Merci pour ce beau résumé et ce bel avis, tu me donnes envie de lire toute la série !

Écrit par : Nane | 18.01.2011

Répondre à ce commentaire

Après les RM, je te conseille ses deux autres cycles : "Les trois Villes" et "Les quatre Evangiles"

Écrit par : Stephie | 19.01.2011

Répondre à ce commentaire

Je note, je note... Mais je ferai un break Zola, de toute façon, avant :) J'hésite à me lancer dans l'intégrale de La Comédie Humaine avant :))

Écrit par : Cuné | 20.01.2011

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.