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30.01.2011
Les Rougon-Macquart 14/20
"Je me suis mis à mon prochain roman, et ce roman, en effet, a pour milieu le monde littéraire et artistique. J'ai repris mon Claude Lantier, du Ventre de Paris. C'est toute ma jeunesse que je raconte, j'ai mis là tous mes amis, je m'y suis mis moi-même. Je veux surtout étudier comment pousse l'oeuvre d'art, et j'ai un drame de passion au travers du livre, qui intéressera, je crois." (Lettre à Van Santen Kolff, datée de Médan, le 6 juillet 1885)
Tout est dit, voici L'Oeuvre, quatorzième tome du cycle des Rougon-Macquart. En 1885, Zola avait quarante-cinq ans, l'âge de la maturité, le succès et la fortune étaient venus, au-delà de toute espérance; mais aussi, déjà, quelque lassitude.
Il se met dans plusieurs de ses personnages, à commencer par Sandoz, l'écrivain, évidemment, et place beaucoup de son ami Cézanne dans ce Claude Lantier, mais ce qui domine l'ensemble c'est l'impuissance artistique, sans que jamais pourtant elle ne soit dissociée de la vie réelle, du quotidien qui se révèle dévastateur. Christine et Jacques sont des personnages d'une force incroyable, ils ramènent constamment à "l'état physiologique" que Zola cherchait tant à défendre à travers son merveilleux cycle. A 16 ans, Christine rencontre Claude; elle est frappée (dans le mauvais sens du terme) par sa peinture, puis l'oublie dans son amour pour lui. Ils s'aiment, s'enfuient, vivent quelques temps heureux, Jacques naît, ils le négligent; Claude n'étant pas heureux, ils reviennent à Paris, la peinture reprend toute sa place, Christine en est folle de jalousie; les amis de Plassans sont toujours là, chacun cherche à percer dans sa branche, Claude n'est jamais reconnu, ne parvient pas à réaliser ce que son être entier cherche à exprimer dans la peinture, il en crève. La dernière scène est d'un pessimisme absolu, et d'une beauté foudroyante en même temps, comme l'ensemble de ce roman, d'ailleurs, dont il est bien difficile de parler tant il expose les tripes mêmes de Zola.
J'ai reconnu pas mal de choses lues dans la superbe biographie d'Alexandrine Zola par Evelyne Bloch-Dano dans la façon de recevoir des Sandoz, et je suis tellement en phase avec ça :
"C'était un salon très fermé, le ménage n'y racolait pas des clients littéraires, n'y muselait pas la presse à coups d'invitations. La femme exécrait le monde, le mari disait en riant qu'il lui fallait dix ans pour aimer quelqu'un, et l'aimer toujours. N'était-ce pas le bonheur, irréalisable ? quelques amitiés solides, un coin d'affection familiale."
Dans l'étude de la Pléiade, je me prends d'une aversion féroce pour Edmond de Goncourt, qui continue à crier au plagiat et tient dans son journal des propos emplis de fiel : "Au fond, Zola n'est qu'un ressemeleur en littérature", ben voyons.
Aussi j'adore la lettre qu'adresse Emile Zola à Daudet lorsque celui-ci vient tenter de calmer les choses (Goncourt avait tenu des propos désobligeants dans la presse, Zola avait rétorqué pareillement en 2 phrases lapidaires moquant le texte incriminé) :
"Je suis très chagrin, mon bon ami, de voir que ma lettre vous a ému à ce point. Cette lettre n'était pas destinée à la publicité : mais, quand je l'ai trouvée hier dans Le Figaro, elle ne m'a point paru si terrible. Vous la dites "injuste" : ça, je ne comprends pas.
Du reste, j'avoue que Goncourt commence à m'énerver, avec sa manie maladive de crier au voleur. Depuis longtemps, il va répétant partout que je lui prends ses idées. L'Assommoir, c'est Germinie Lacerteux. J'ai volé La faute de l'Abbé Mouret dans Mme Gervaisais. Dernièrement encore - et vous avez été mêlé à l'aventure -, n'avait-il pas prétendu que j'avais écrit tout un passage de la Joie de Vivre après avoir entendu la lecture d'un chapitre de Chérie ? Même, cette fois-là, j'ai dû me mettre en travers, il a fini par confesser qu'il ne m'avait jamais lu le chapitre en question. Et maintenant, avant que l'Oeuvre paraisse, voici les plaisanteries qui recommencent ! Non, non, mon bon ami, je suis un brave homme, mais il y en a assez !
Certes, je connais par expérience l'immense bêtise des reporters, je sais les âneries qu'ils vous font dire. Mais enfin, cet article n'a pas poussé tout seul, il y a eu au moins une conversation. Je veux dire que, si Goncourt avait voulu, l'article n'aurait pas paru. Il n'avait qu'à en sentir les côtés délicats et inquiétants. Moi, j'ai empêché vingt articles de ce genre. Le reporter en question est un familier de ses dimanches, on le voit sans cesse en conférence dans les coins. Que diriez-vous si, dans un article d'un de mes familiers, vous trouviez, au sujet de votre prochain livre, les gros vilains mots de rupture et de trahison ? Ce dernier surtout m'a profondément blessé, et je ne nie pas d'avoir cédé à un mouvement d'humeur. Voici vingt années que j'aime et que je défends Goncourt. Je le prie simplement de bien vouloir se rappeler cette longue campagne.
Vous me demandez une lettre pour raccommoder les choses. D'abord, j'espère bien qu'il n'y a rien de cassé. Et puis, vraiment, je ne la sens pas, cette lettre. M'excuser de quoi ? J'aime mieux que vous montriez celle-ci à Goncourt, si vous le jugez bon, car il saura au moins la vérité. Franchement, puisque vous parlez de lettre, ne croyez-vous pas que c'est Goncourt qui aurait dû m'en écrire une, au lendemain de ce malheureux article ? Un reporter vient chez vous, puis il vous met en cause dans une histoire qui sera désagréable à un de vos amis. N'est-ce-pas ? Vous écrivez immédiatement un mot à cet ami pour dégager votre responsabilité. Je n'ai rien reçu.
Au demeurant, tout ceci n'a pas d'importance. Vous avez raison, nous devons rester unis. J'ai beaucoup travaillé à cette union, je serais désolé si le moindre nuage venait de moi. Donc, une bonne poignée de main des trois inséparables, et qu'ils se pardonnent s'ils ne sont pas des anges."
Il avait du caractère, mon Emile :)
Les billets de Dominique Poursin, Le Monde dans les Livres, ...
Publié dans Livres : Classiques | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : emile zola
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Commentaires
Quant aux RM, j'ai lu plusieurs romans de la série au lycée comme je suis tombée au bac sur le naturalisme, et je me suis promis de lire petit à petit toute la série depuis... mais mis à part un titre je n'ai pas beaucoup avancé pour l'instant !
Écrit par : Lou | 30.01.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 30.01.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Stephie | 30.01.2011
Répondre à ce commentaireAvoue que c'est une information hautement capitale qui va captiver le monde entier. :-)
Écrit par : fashion | 30.01.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : laurence | 30.01.2011
Répondre à ce commentairePour continuer dans la même lignée, je n'ai rien à dire, si ce n'est que ce billet est passionnant, comme à chaque fois que tu évoques Zola d'ailleurs. J'aime ces anecdotes autour de l'œuvre :)
Écrit par : erzie | 31.01.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 31.01.2011
Répondre à ce commentaire(et quite à militer pour un truc en Pléiade, je peux militer pour que les ouvrages de Dickens manquants - traduits par Sylvère Monod, qui plus est - soient enfin de nouveau disponibles ? Certes, l'appareil critique de Dickens en Pléiade n'est pas du tout comparable à celui de Zola car quasi-inexistant, mais Dickens n'étant quasi plus traduit en France et ayant une grande flemme quant à le lire en version originale...)
Écrit par : erkl | 31.01.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 01.02.2011
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