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04.04.2011

Le monde est cruel, Emma.

Ah, Emma.

C'est la seule chose vraie que t'aura jamais dite Rodolphe, "Le monde est cruel, Emma.". Tu t'ennuies à périr et brodes sur les improbables figures masculines qui traversent ta vie. Charles, en premier lieu. Il est rustique et lourdaud, mais il t'aime pourtant, et ta mort aura raison de lui. Léon, ensuite, mais c'est trop tôt encore, tu n'es pas prête. Rodolphe alors, qui s'y trempe sans s'égarer, savourant pourtant ta beauté et tes élans fougueux.

"... et, au milieu du silence, il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur âme avec une sonorité cristalline et qui s'y répercutaient en vibrations multipliées."

Quand il t'abandonne si lâchement, tu es même prête à t'enflammer pour n'importe quel pantin :

"Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d'intelligence et plus d'emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador."

C'est pourtant Léon que le destin replace sur ta route, et il te donne son coeur, ébloui, si jeune.

"Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s'échappant vers elle, se répandait comme une onde sur le contour de sa tête, et descendait entraînée dans la blancheur de sa poitrine."

Mais tu les effraies tous, Emma, tu es trop exaltée, trop pressante, trop envahissante. Tu calomnies ce que tu as adoré :

"Mais le dénigrement de ceux que nous aimons nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains."

Tu t'emballes, tu exagères, tu ne comprends plus rien.

"- Je l'aime, pourtant ! se disait-elle.

N'importe ! elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantannée des choses où elle s'appuyait ?... Mais il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un coeur de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien, d'ailleurs, ne valait la peine d'une recherche; tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir a son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissent sur la lèvre q'une irréalisable envie d'une volupté plus haute."

Tu t'obstines, pourtant. Léon n'est pas celui que tu croyais, tu ne sais pas ce que tu croyais. Tu n'as aucune pensée pour ta fille, ton mari, ton père, ta belle-mère. Tu n'habites pas ta vie, tu n'es pas même présente dans tes rêveries, tu es une demande permanente et impérieuse d'un autre chose indéfini, d'un sens à ce qui n'est pas ta vie, mais ton néant.

"Mais comment pouvoir s'en débarrasser ? Puis, elle avait beau se sentir humiliée de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait par habitude ou par corruption; et, chaque jour, elle s'y acharnait davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s'il l'avait trahie; et même elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation, puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.

Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idée, qu'une femme doit toujours écrire à son amant.

Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de ses convoitises les plus fortes; et il devenait à la fin si véritable, et accessible, qu'elle en palpitait émerveillée, sans pouvoir néanmoins le nettement imaginer, tant il se perdait, comme un dieu, sous l'abondance de ses attributs."

Et tout finit mal, Emma, très mal, sauf pour le pharmacien qui incarne si bien la provincialité. 

Emma, ma soeur, ma triste amie, mon abusée, tu existes à présent pour l'éternité, par la grâce d'un magicien du nom de Gustave Flaubert.

"Toute la valeur de mon livre, s'il en a une, sera d'avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire."

flaubert.JPG

 

Trackbacks

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Commentaires

Je n'ai pas compris les tags (mais bon, c'est lundi matin, mon cerveau n'est donc pas encore complètement opétaionnel !).
Très joli billet, anyway, qui me la ferait presque aimer l'Emma...presque !

Écrit par : papillon | 04.04.2011

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Quel beau billet. Je suis amoureuse de ce livre. Il est tellement beau, avec ses personnages en souffrance, ses descriptions incroyables, ses sentiments exaltés, son intrigue si prenante et enfin ses personnages si attachants. C'est un livre grave mais magnifique.
Je ne connais que ce roman de Flaubert, je voudrais bien en découvrir d'autres.

Écrit par : Katia | 04.04.2011

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Tes commentaires qui s'intercalent avec la prose poétique de Flaubert sont pour moi la cerise sur le gâteau ! Tu la rends tellement vivante Emma qu'on a l'impression qu'elle est à côté de Toi... Bravo Sylvie pour ce dialogue pertinent qui me donne envie de relire ce livre car tu as toujours l'art et la manière de booster tes lecteurs ! Il va sans dire que ton style m'enthousiasme toujours au point que j'aimerais vraiment lire un jour un livre de Toi ...YES !

Écrit par : JADE | 04.04.2011

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J'ai bien l'intention de le relire, ce roman. Parce que bon, disons que la première fois que je l'ai lu... ça n'a pas. du. tout. fonctionné. Mais Erzie et toi achevez de me convaincre. Tranquillement.

Écrit par : Karine:) | 04.04.2011

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Une relecture de Madame Bovary s'impose aussi pour moi apres avoir entendu Posy Simmonds en faire l'eloge (et avec quelle elegance et intelligence) il y a deux semaines et toi maintenant aujourd'hui !

Écrit par : L'Ogresse | 04.04.2011

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@ Papillon : Merci ! Mes tags n'ont souvent pas grand sens tu sais :)) Là je voulais genre me donner une dissert à faire sur la durée de ce qu'il me reste à vivre en gros, sur les dangers du bovarysme, c'est tout :))
@ Katia : Merci ! Je n'ai lu que celui-ci de Flaubert moi aussi. Pour l'instant :)
@ Jade : Merci ! Alors heu bon, quant à écrire, heu... :)
@ Karine : Je vais aller fouiller pour dénicher ton billet, si tu en avais fait un ?
@ L'Ogresse : Mrs Bovary power, I'm in ! :))

Écrit par : Cuné | 04.04.2011

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j'ai envie de le relire, c'est malin ! et quel blog it ! jamais lu Julien Gracq mais il faut apparemment que j'y remédie.

Écrit par : Theoma | 04.04.2011

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Effectivement, le monde est cruel et il n'a pas beaucoup changé. Mais Papa Flaubert m'a tellement bien racontée et faite exister que je continue à hanter l'aujourd'hui... sous diverses formes et personnalités! Icône de la femme naïve, un peu sotte et provinciale (que je déteste ce mot; il y a des naïves et des sottes même à Paris!), je poursuis ma route et sers même à présent d'avatar sur internet! Et oui, le monde est aussi plein de surprises...

Écrit par : EmmaBovary | 04.04.2011

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Ah Gustave... Tu as fini par succomber... Tu m'en vois ravie :)

Écrit par : Ursula | 04.04.2011

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Quel joli billet ! Le livre est bien connu, je l'ai lu il y a longtemps, et j'en ai entendu pas mal sur Flaubert ou sur Emma, mais c'est un plaisir de le redécouvrir aussi joliment évoqué. Merci.

Écrit par : nathalie | 04.04.2011

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Ton billet est ex-cel-lent.
Je renvendique, n'en déplaise aux esprits chagrins, le droit au bovarysme, mais ce n'est pas grave, je n'habite pas en province.

Écrit par : fashion | 04.04.2011

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Emma et Léon... Bientôt, Emmie et Léo...

Écrit par : Stephie | 04.04.2011

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Mon préféré de Flaubert, pas relu depuis des lustres... Qu'en dirait la mère de famille que je suis devenue ?

Écrit par : Constance | 04.04.2011

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ah! quelle belle lettre à cette héroïne qui incarne le romantisme

Écrit par : c.l!ne | 04.04.2011

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@ Theoma : Tu pourrais tomber sur pire, tu sais :))
@ EmmaBovary : Hello Emma ! Même des parisiennes ?! Je refuse de croire ça.... :))
@ Ursula : Tu me vois enchantée de te ravir, très chère :)
@ Nathalie : Merci !
@ Fashion : Merci ! J'ai la moyenne ? ... Dans si peu de mois, je n'habiterai plus en Normandie moi non plus. Can't wait :)
@ Stephie : Exactement :)
@ Constance : Relis et dis-nous :)
@ C.l!ne : Merci !

Écrit par : Cuné | 04.04.2011

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il est sur ma PAL
maintenant redevenue citadine je voulais le relire ...

Écrit par : laurence | 04.04.2011

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Ne t'en prive pas :)

Écrit par : Cuné | 05.04.2011

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Très bête d'écrire ce qui suit, mais: merci pour ce billet - et je dirais même, merci d'aimer Emma. Cette "lettre" est superbe, retranscrit bien la gravité de la vie d'Emma ainsi que son dess(e)in en creux.
J'aime, tout simplement.

(et pardon si ça ne veut rien dire, j'ai un petit peu des circonstances atténuantes, là :) )

Écrit par : erzie b. (comme bovary) | 05.04.2011

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Mon Erzie chérie, qu'elle soit bé-o ou bé-a, tu n'es jamais bête. Je t'embrasse et pense fort à toi !

Écrit par : Cuné | 05.04.2011

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"Emma, c'est moi"... (oui bon, elle était facile celle-là..)

Écrit par : Hélène | 05.04.2011

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Tu es en manque de Zola, donc tu passes à Flaubert ?
C'est mon préféré de l'auteur... (j'ai un humour nul) En fait, je n'ai vraiment pas aimé, mais je l'ai terminé, et avec Flaubert c'était pas gagné...

Écrit par : Lilly | 05.04.2011

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@ Hélène : :)
@ Lilly : 2011 est mon année en VO et en classiques, tu sais. Peut-être même en classiques en VO, soyons folle :))

Écrit par : Cuné | 05.04.2011

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Très beau billet. J'aime beaucoup ta tournure.

Écrit par : Syl. | 05.04.2011

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Merci Syl. !

Écrit par : Cuné | 05.04.2011

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Mais c'est FOU, ça ! Je l'ai emprunté dimanche à la médiathèque pour le lire (pour la 1ère fois)... Et flûte, moi qui voulait introduire un peu de variété sur l'actualité bloggesque, voilà que je suis encore prise de vitesse ! (je plaisante, je me doute bien qu'une personne en France au moins est chaque jour de l'année en train de lire ce classique (pas toujours la même personne, hein ! Mais fallait-il que ce soit TOI, aujourd'hui ?! :-))).

Écrit par : Tamara | 06.04.2011

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Toutes mes confuses, vraiment, je ne peux m'empêcher d'être désagréable, tu vois, même inconsciemment ! :))

Écrit par : Cuné | 06.04.2011

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Ah Emma... *soupir*
Je suis tellement contente que tu l'aies enfin découverte !
(Mais c'est vraiment dégueulasse d'avoir fait ça à Tamara.)

Écrit par : Caro[line] | 10.04.2011

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Comme quoi il n'y a vraiment pas d'âge pour découvrir les classiques :)
(C'est parce que je suis en manque de photos de Bébé Book, c'est de sa faute, voilà)

Écrit par : Cuné | 10.04.2011

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(Ah, alors là, je comprends TOUT A FAIT. Je suis dans le même cas.)

Écrit par : Caro[line] | 10.04.2011

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