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29.04.2011
Alors, bande d'ignares ? Alors, les crétins ? Les abrutis ? Les andouilles ? Alors, bande de ramassis de cornichons ?
Le WorldShaker est un mégalonef anglais. Dans ce XXI° siècle alternatif, chaque pays a le sien. Énorme bâtiment tenant du paquebot monumental, il se déplace en broyant tout sur son passage et fonctionne grâce à l'esclavage de ceux qu'on appelle les Immondes, et qui vivent dans les parties basses. Dans les niveaux supérieurs la famille Porpentine figure parmi les plus puissantes, sous l'égide de la Reine Victoria III. Colbert a 16 ans, et devrait remplacer son grand-père au commandement d'ici quelques années. Il ignore tout du monde et de son fonctionnement, son éducation ayant consisté en cours de danse, de fleuret ou de séances de puzzle dirigés (!) entre deux thés. Mais un jour, déboule Riff. Une Immonde de 14 ans, sale comme un peigne, la langue bien déliée, les cheveux blonds et bruns. Elle va lui ouvrir les yeux...
Roman Jeunesse et Fantasy, Le WorldShaker est surtout un harmonieux roman d'aventures. On se bat beaucoup, on apprend à lire, on organise la révolution et on tombe amoureux, le tout en de courts et vifs chapitres saupoudrés d'humour qui s'enchaînent sans temps morts, et laissent émerger de belles et bonnes notions auxquelles réfléchir.
Du trois mousquetaires sauce Jules Verne (ceci est un compliment), qui devrait séduire à partir de 8-9 ans, filles et garçons confondus. Anna Gavalda dit même qu'on en sort plus généreux, alors...
A noter le passage d'un prof très particulier (à qui l'on doit le titre de ce billet) :
"- Bien, dit M. Gibbon en faisant craquer ses doigts. Notre prochain sujet d'études sera... sera... (il attendit d'avoir leur attention)... sera la géographie. Qu'est-ce que la géorgraphie, Clatterick ?
- Aucune idée, monsieur.
- Parce que vous êtes un sot et un niais. Mais moi, je sais. Votre humble professeur, M. Bartrim Gibbon, sait.
C'était le vendredi après-midi, et Fefferley et Haugh avaient déjà sorti leurs oreillers. M. Gibbon déroula deux cartes, une du monde et une du Vieux Pays, qu'il épingla au tableau.
La géographie de M. Gibbons était aussi morale que tous ses autres cours. Il divisait le monde en bonnes et en mauvaises côtes. Les bonnes côtes, comme celles de la Floride et du cap York, étaient fermes et fières et pointaient dans l'océan. Les mauvaises côtes, tels le golfe du Mexique et la grande baie australienne, se repliaient vers l'intérieur comme des mauviettes. De manière générale, les côtes européennes étaient les meilleures de toutes, et celles du Vieux Pays absolument parfaites.
- Voyez le pays de Galles qui s'avance dans la mer, dit-il en pointant la carte avec l'une de ses cannes. Et les Cornouailles, ici. Le Kent. L'East Anglia. Toutes des côtes convexes. Des côtes pleines de caractère."
Le Worldshaker - Richard Harland
Editions Helium, 2010, 362 pages, traduit de l'anglais par Valérie Le Plouhinec
A noter que vient de sortir la suite, Le Liberator (407 pages).
05:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : ceci, dit-il, est un mauvais angle, voyez comme il est béant, mou, et indiscipliné, mal fichu, plein de laisser-aller, dégénéré, on appelle ceci un angle obtus, une honte, une disgrâce, que je ne vous prenne jamais, à tracer des angles obtus, les seconde a. |
28.04.2011
Comme tout vrai héros, il s'intéresse aux autres
Je ne sais pas ce qu'avait Valérie Zenatti en tête en écrivant cette figure libre, ce que signifie réellement ce conte-confession-souvenir, autour d'Aharon Appelfeld (dont elle est la traductrice), mais je sais ce que j'y ai vu, en me trompant peut-être. Peu importe, parce qu'en la lisant, j'ai cru voir offert ce moment précis d'une épiphanie.
Cette rencontre entre des mots et quelqu'un qui les lit, qui les accueille au plus profond d'elle et les fait alors seulement prendre sens, son propre sens, intime, des mots qui lui disent qui elle est et qui l'aident à porter son seau dans la nuit; des mots aussi qui n'existent que pour ça, faute de quoi ils s'éteindraient.
Je ne suis pas claire, mais si vous lisez "Mensonges", 92 pages chez L'Olivier (2011) de Valérie Zenatti, vous comprendrez.
Ou vous y verrez autre chose. Comment on peut être à la fois une jeune femme épanouie dans son époque et un vieux monsieur qui se souvient, comment l'hébreu peut frustrer avant de libérer, comment les mots peuvent mentir aussi (Arbeit macht frei).
04:48 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : c'est beau, c'est tout |
26.04.2011
Tu es tellement foutrement conne !
Il a fallu huit années à Robin Black pour écrire les dix nouvelles de ce recueil, et, comment dire...
Mettons que vous soyez sujet aux insomnies, par exemple (au hasard, hein), et que vous comptiez sur elle pour vous permettre de replonger dans le sommeil après quelques pages, il serait prudent que nulle corde, boite de somnifères ou arme tranchante ne traîne trop près de votre lit, voyez.
Parce qu'en dix textes fouillés du premier au dernier mot, la dame s'y entend pour vous anéantir le moral, quelque chose de coton.
Son "Tableau Vivant", par exemple (sixième nouvelle) (peut-être la plus légère, il y a du lourd sinon), nous invite dans la demeure de Jean et Cliff. Il est beaucoup plus âgé qu'elle, a entamé les quatre-vingt, et elle lui tait la petite attaque cérébrale qu'elle vient d'avoir et qui lui a laissé un bras paralysé. Une de leurs filles vient leur rendre visite par surprise et Jean a honte à la fois du comportement de son mari, et de la façon dont ils se sont tous deux retranchés du monde, dans leurs manies de vieilles personnes (qu'elle n'est pourtant pas encore tout à fait elle-même). Puis elle se rend compte que sa fille (quadra) a un amant, qui vient lui rendre visite chez eux, dans cette maison, la nuit, et bientôt est même invité à dîner. Sa présence à ce dîner deviendra au fil des années la seule chose "intime" qui relie cette mère à sa fille... Tout en nuances, les non-dits crèvent les pages sous les phrases apparentes, et à chaque fois qu'on en tourne une ce sont de grosses bouffées de perceptions qui nous bloquent la gorge. Oui, on sait, on voit, on imagine, on comprend, tout ce qui joue là, tout ce qui est tu, tout ce qui est tellement partagé en ce monde.
Plombant, éprouvant, triste, assez terrible, en fait, mais surtout impeccablement écrit (et traduit).
If I Loved You, I Would Tell You This (2010)
Des nouvelles d'hier - Robin Black (2011, Flammarion)
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michel Marny
Merci Cathulu.
08:54 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : "c'est dommage, dit-elle, il faut avoir des gens, avec qui s'amuser" |
23.04.2011
C'est la seule chose impardonnable, en vérité... s'apitoyer sur son sort.
Dieu sait que je me suis souvent moquée des louanges en 4° de couv, et ai appris à les ignorer, mais quelquefois, en de rares et éclatantes occasions, elle se révèlent fondées, et c'est alors un éblouissement. Il faut bousculer ses habitudes, ça paye toujours. Oublier le net et ses sites marchands, entrer dans une nouvelle librairie, découvrir au hasard des tables des auteurs jamais lus, tomber sur Nick Hornby qui dirait : "Un constat hilarant et désespérement douloureux de l'effondrement d'une économie et d'un mariage" ou Richard Russo : "Quand il s'agit de me parler de mon pays trop souvent déroutant, il n'y a personne aujourd'hui en qui j'ai toute confiance, à part Jess Walter." Les parutions en grand format 10-18 sont chères (18 euros), leur qualité technique est un peu terne, mais ils ont le chic pour nous proposer des romans qui valent vraiment, vraiment la peine.

Matthew a 46 ans, il n'arrive plus à dormir. Il en est à une période de sa vie où tout lui échappe, et où aller acheter du lait en pleine nuit à l'épicerie devient autant une habitude qu'une échappatoire. Dans une semaine, il va perdre sa maison, c'est la panique. Il n'ose pas en parler à sa femme, qui est en plein trip adultère, avec un ex retrouvé sur le net, entre deux séances de socialisation virtuelle et d'échange de sms. Il a pris son vieux père sénile à la maison, les enfants sont en école privée, et il n'a plus de boulot. Après une belle carrière de journaliste financier, il a pris le risque de créer un site étonnant, de poésie finanière, et s'est cassé les dents, pendant que sa femme s'épuisait dans une crise de folie acheteuse. Il a tenté le retour au journal, pour se voir licencié très vite. C'est la crise, partout, dans tous les sens du terme. Et dormir une heure par nuit ne donne pas les idées très claires. Panique, sentiment d'impuissance à tous les niveaux, Matt est mûr pour n'importe quoi. Qui sera une rencontre avec deux dealers. Le moyen de se faire une belle petite somme facilement, histoire de se sortir du guêpier ? Mais dans la réalité, les choses peuvent-elles se régler d'un coup de baguette magique ?...
Matt est un narrateur en or. EN OR. Personne n'a son désenchantement lucide, son ironie douloureuse, l'amour qui s'échappe de toutes ces petites situations si quotidiennes et si partagées par n'importe quel bipède sur n'importe quel continent. C'est tellement juste que Nick Hornby et Richard Russo soient cités en 4°, il est de leur famille, incontestablement, prenant chez l'un le sens de la douce dérision et chez l'autre le refus de la désespérance sous l'amertume apparente.
La vie financière des poètes est un roman immensément drôle (avec des scènes comiques d'anthologie !), qui vient racler (scalper, même) comme ça par petites touches l'endroit où ça fait mal, mais qui nous dit aussi so what, come on and keep going.
In love.
La vie financière des poètes - Jess Walter
The Financial Lives of the Poets (2009)
Editions 10-18, 2011, 306 p.
Traduit de l'américain par Jean Esch
05:21 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : c'est ça le truc, quand vous êtes équilibré, vous pouvez quand même, vous écrouler |
22.04.2011
Notre orgueil avachi et notre éthique molle, nos coeurs à tout jamais confits dans le formol.
Le plus grand roman californien est écrit en vers (et pourquoi pas ?) : Golden Gate est un enchantement. Gore Vidal

Pourquoi pas, en effet. Charles Johnston avait traduit Pouchkine (Eugène Onéguine) en anglais, Vikram Seth en a reçu la lumineuse inspiration, Claro oeuvre pour le français, et en alexandrins décline les octosyllabes. Et ça fonctionne !
San Francisco, les années 80, quelques amis, des chassés-croisés amoureux, leurs familles, leurs chats, leurs enfants, leurs combats, un iguane, la mort qui frappe, les coeurs qui ne se comprennent pas toujours : on mélange, on avance rapide, on revient, c'est plein de malice, c'est tendre, et ça nous prend tellement bien qu'on oublie les sonnets : on est dans une histoire, et on veut la connaître.
Et je gage que John est dans tous ses états
De te savoir embringuée dans cette fiesta.
Cela m'étonnerait fort que cette excursion
Ait reçu sa bénédiction." "Tu fais erreur.
Il se trouve que John s'est montré d'une humeur
Plus que compréhensive eu égard à l'action
Entreprise aujourd'hui. "Je t'en prie, casse-toi !
A-t-il dit. Et n'oublie pas ton connard de chat !"
***
8.7
Phil s'exprime avec fougue et ses yeux sont brillants.
Ed pense à la première fois qu'ils se sont vus.
Le temps a déformé les rails si rassurants
Qu'il avait cru voir s'étendre à perte de vue.
Il s'agit d'autre chose, à chaque retrouvaille,
Pas seulement son coeur qui tout d'un coup tressaille,
Pas seulement l'afflux de sang à son visage
Ou cette sensation d'échapper au naufrage
Quand il sent se poser sur lui les yeux de Phil,
Mais quelque chose d'infini et de serein
Et qui telle une marée l'emporte très loin.
C'est le sel de l'amour humain qu'un coeur docile
A répandu à la surface de son être -
Et qui va l'apaiser, ou le ronger, peut-être.
Il y a une magie, dans ces pages, on sourit souvent, vraiment, autant du propos que de la forme, parfois :
L'iguane les regarde : obtus et flegmatique,
Long d'un mètre cinquante, il est sans aucun doute
L'alter ego parfait d'un maître lunatique
(Tout comme la Morteau complète la choucroute).
Très étonnant, réussi, séduisant : bravo.
Golden Gate - Vikram Seth (1986)
Ed. Grasset 2009, 338 p.
Traduit de l'anglais (Inde) par Claro
Merci Caro(crochet)line(crochet) !
Claro parle de ce roman, mais aussi de la traduction au sens plus large, et c'est passionnant (la vidéo existe aussi en version longue, 40 mn).
Le très beau billet de Joël, ceux de Thierry Guinhut, Nanet, Les petits riens, ...
05:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : la prudence inhérente, à ceux qui sont dotés, d'un charme souverain, ne fait que l'entraver |
20.04.2011
Promesse du matin vaut rien; promesse du soir, y a bon espoir.
Ah, qu'il est malin ce petit roman ! En laissant Arsène prendre la parole, Fabienne Juhel nous mène par le
bout du nez. C'est qu'on croit être tombé entre les pages d'une histoire rurale, à mille autres pareille, le paysan breton enivré de solitude qui bat un peu la campagne, tout à ses contes de renard dont l'ombre menaçante obscurcit un esprit qu'on jurerait âgé. Mais l'Arsène a la quarantaine* et nous réserve bien des surprises.
J'ai aimé ne pas lire ce que tout laissait supposer, j'ai ressenti les atmosphères et compris les raisons qui animent notre narrateur, en étant de plus en plus effarée par la teneur de son récit.
A l'angle du renard - Fabienne Juhel
Editions du Rouergue, collection "La Brune", 2009, 235 pages rusées.
Prix du roman Ouest France Etonnants Voyageurs 2009
Merci Fashion !
Son avis, ceux de Papillon, Cathulu (oh je vois que je n'étais pas tentée à l'époque, c'est effarant aussi comme je ferais mieux de me taire parfois), Katell, JellyBelly, Yv, Biblioblog, Sylire, Lily, Clarabel, Biblio, Pimprenelle, Stéphie, Sandrine, Constance, Wakinasimba, Gambadou, Malice, Lou, Caro(line), Anne, Armande... Des avis contrastés.
* La première qui ose penser que c'est vieux est plus ma copine, d'abord.
05:57 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : no tag today, it wasn't always so, the company was gay, we'd turn night into day |
19.04.2011
Same with all small critters - horses, dogs, men. The smaller they are, the more they bite.
Georgina Jackson est une jeune romancière américaine (28 ans), dont le premier roman (historique et très sombre) a reçu un accueil critique honorable, sans rencontrer son public. Elle vit actuellement à Londres, effectuant à la fois une mission à Oxford et tentant d'écrire son second roman (ça ne marche pas fort, elle a pour l'instant écrit 48 premiers chapitres, incapable de passer au suivant). Son agent, l'imbuvable Livia (une vraie terreur) lui fait signer de force un contrat : à partir d'un premier chapitre inédit de Jane Austen, elle doit en un temps très limité écrire une suite. Or, Georgina n'a jamais lu Jane Austen et a des a priori de la taille de l'Alaska*. Pourtant, quand les États-Unis lui sucrent sa subvention, elle n'a plus le choix; elle accepte le contrat et surtout l'avance, désireuse de rester en Angleterre...
Elizabeth Aston a écrit de nombreux sequels autour de Darcy, "Writing Jane Austen" est son premier roman contemporain autour de Jane Austen. J'en ai apprécié de nombreux aspects, tout autant que j'ai été agacée par les quelques défauts.
L'intrigue est ultra prévisible et comporte tous les clichés possibles et imaginables; mais en même temps le tout reste guilleret et sympathique, et on sent qu'Elizabeth Aston a une solide connaissance de l'univers austénien.
Georgina est amusante avec ses caractéristiques moqueusement américaines (elle se demande sans cesse s'il y a matière à faire un procès, par exemple), et j'ai aimé ce qu'elle dit de l'Angleterre : "Why did she want to stay in England ? What was it about this grey country that so appealed to her ? Why not finish her work and go back to an American university, where she would have more money, more prospects, more sunshine ? Because the history she was interested in had happened here, and buried deep beneath her analytical mind was a tumbled heap of englishness in its glory, of kings and queens, of Runnymede and Shakespeare's London, of hansom cabs and Sherlock Holmes and Watson rattling off into the fog with cries of "The game's afoot", of civil wars besrewing the green land with blood, of spinning jennies and spotted pigs and Chruchill and his country standing small and alone against the might of Nazi Germany. It was a mystery to her how this benighted land had produced so many great men and women, and ruled a quarter of the world and spread his language and law and democraty across the planet."
Avec elle, on fait le Austen Tour à Bath (et on meurt d'envie de s'y précipiter, je ne vous dis que ça !), on entend tout et n'importe quoi sur les personnages de Jane Austen (tout le monde a un avis très tranché), et on passe au final un moment très agréable pendant cette lecture, en faisant un peu abstraction de l'intrigue principale, pour être honnête, qui peine à nous retenir (et puis quelqu'un qui dit ne pas aimer le Champagne à cause de ses bulles et même (sic) être déprimée par une des ses gorgées, c'est épidermique, j'ai du mal)).
* Quant à Dickens : "Odd how a writer like Dickens made you laugh as well as cry, and those commenting on him with the full rigour of trained academic minds seemed mostly to have had humour bypasses."
Writing Jane Austen - Elizabeth Aston
Simon & Schuster, Inc. 2010, 298 p. (VO)
04:59 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : "you have to give it to them, when the brits really go for it, they outdo everyone." |
18.04.2011
Non seulement je ne l'oublierai jamais, mais encore je me le rappellerai toujours
A Ry, petite commune de la Seine Inférieure, tout se sait. Les rillois ressemblent à de placides normands, mais si les apparences sont sauves, rien ne leur échappe de ce qui se trame autour d'eux. Marie-Delphine-Juliette Hommet (née Leblanc) le sait bien, car si elle est devenue au fil des années une solide matrone de 43 ans, il se murmure que l'ancien docteur Yanoda lui aurait laissé un vivant souvenir. Auguste-Parfait-Magloire Hommet (aux parents sagaces et modestes !), lui, ne voit rien de tout ça, totalement empêtré dans une estime de soi aussi extraordinaire que mal placée. Et aujourd'hui il se verra remettre la légion d'honneur ! Tandis qu'il s'occupe de rédiger (anonymement) le récit de cette cérémonie (avant qu'elle ne se déroule), son épouse fait le point de sa vie...
Ju-bi-la-toi-re. Du premier au dernier mot, qui sont ciselés et d'un allant admirable, on savoure dans la joie la plus pure cet unique roman de Sylvère Monod.
Car Ry a connu un drame. Delphine Bivarot s'est donné la mort, après avoir alimenté grassement les messes basses du village. Son veuf, le docteur Charles Bivarot, ne lui aura pas survécu longtemps. Marie n'est pas très fière d'elle sur ce coup-là, la Delphine elle n'a jamais pu l'encadrer, allant même jusqu'à souhaiter pouvoir s'occuper de la petite Bastienne à sa place. Auguste, lui aussi, s'est montré pour le moins négligent dans son rangement de l'arsenic. Les années passant, la culpabilité se voit étouffer gentiment, sauf qu'un écrivain met les pieds dans le plat : dans un roman aussi novateur que décrié, il raconte la vie de Delphine Bivarot...
Jubilatoire, donc. Avec une malice toute flaubertienne, Sylvère Monod nous montre à quel point il maîtrisait l'univers de ce magicien des mots, et nous invente une vie de Madame Homais crédible et habitée, que l'on dévore avec appétit et grand plaisir.
A titre d'exemple, sa façon de décrire un de ses prétendants : "En même temps qu'il parlait ainsi, il ne pouvait empêcher son regard de se poser, avec de soudains éclairs de gloutonnerie sensuelle, tantôt sur les plus fins morceaux restés dans un plat, tantôt sur un visage ou un corps; et il semblait qu'il s'arrêtât alors non sur la fraîche demoiselle ou la jolie jeune épouse, mais sur les beaux traits de son collègue à peine sorti de l'adolescence." Vous avouerez que ça a plus d'allure que de dire qu'il était gourmand et homosexuel.
Dans les dernières pages, Marie Hommet lit Madame Bovary. Et ce qu'elle en dit est soulevant de beauté :
"Marie Hommet était une lectrice plus lente et moins passionnée que feu son époux. Aussi fut-ce seulement après les obsèque qu'elle reprit Madame Bovary, parvint en trois jours au terme d'une première exploration de ce roman et en aborda aussitôt une deuxième lecture, plus approfondie et plus sereine.
Qand elle referma pour la deuxième fois le livre écrit par M. Flaubert, elle se rendit compte que ses griefs personnels n'étaient rien, comparés à l'admiration éperdue qu'avait suscitée en elle l'immense talent de l'écrivain. A maintes reprises, elle avait complètement oublié qu'il s'agissait d'une histoire, de lieux et de personnes qui lui fussent familiers; alors elle ne lisait plus Ry sous Yonville, Hommet sour Homais, Dufrénois sous Lefrançois et ainsi de suite. Elle avait été trop émue, trop captivée même, par le récit. Mme Hommet n'était certes pas en mesure d'apprécier pleinement les mérites artistiques d'une oeuvre littéraire, pour exceptionnels qu'ils fussent. Elle manquait d'expérience, donc de points de comparaison. Mais le style de Gustave Flaubert ne l'en avait pas moins enchantée : sans se demander en quoi consistait la qualité de ce style et à quoi tenait l'enchantement subi par elle, elle avait bien vu la beauté des paysages, la puissance d'évocation des atmosphères, la pénétration des analyses de sentiments, l'harmonie des phrases, la rigueur dans le choix des mots. Le seul exercice apparenté à la littérature auquel elle se fût jamais livrée était l'aide apportée à son mari lorsqu'il la consultait sur la rédaction d'un article; dans un premier jet d'Auguste Hommet elle avait toujours trouvé sans peine beaucoup à reprendre : des répétitions de mots sautaient aux yeux, des enchaînements de propositions s'étiraient interminablement, scandés de rudes conjonctions et pronoms relatifs; les adjectifs de la plus banale grandiloquence proliféraient. Dans Madame Bovary, il lui semblait que ce fût tout le contraire, qu'il n'y eût nulle part un mot de trop ou une syllabe discordante, ou même une phrase qu'on eût eu avantage à couper différemment, ou à disposer d'une autre manière. Le livre parut donc, même aux yeux suprêmement incompétents de Marie Hommet, atteindre à la perfection.
Et quelle extraordinaire force de sympathie habitait l'auteur ! Aucun de ses personnages, assurément, n'était digne d'estime ou d'affection sans réserve. Emma, la pauvre Bovary, était peut-être un peu sotte, sans doute passablement égoïste, tout occupée par la recherche de ses plaisirs et le culte vaniteux de ses illusions; en somme elle n'était pas par elle-même une personne bien intéressante. Et pourtant M. Flaubert, se gardant de la juger, donnait l'impression de la comprendre, et réussissait à la faire comprendre par ses lecteurs, ou tout au moins par certaine lectrice. Pas un instant il ne l'idéalisait, il ne lui conférait les irrésistibles séductions et le prestige éclatant qui sont l'apanage des héroïnes de romans. D'où venait donc qu'à la suite de l'écrivain on finît par s'attacher à Emma, par s'affliger quand on voyait les nuages s'amonceler au-dessus d'elle, et par verser des larmes sur ses souffrances et sur sa mort ? Mystère de l'art. N'allait-on pas jusqu'à sangloter sur la détresse de ce nigaud de Charles quand il était endeuillé ? (...) Il y fallait donc le génie."
(Marie Hommet relira sans cesse ce roman, et finira par tenter d'écrire à Gustave Flaubert, mettant alors en lumière différents points férocement intéressants.)
"Madame Homais", de Sylvère Monod, a paru en 1988 chez Belfond (236 pages). Si l'accueil critique a d'abord été bon, quelqu'un au Monde a assassiné ce roman en trois phrases définitives, refusant qu'un universitaire puisse jouer avec l'oeuvre de Flaubert. Sylvère Monod en a été tellement meurtri qu'il n'a plus jamais repris la plume, en dehors de son admirable et fantastique travail de traduction (et ses géniales études et préfaces, dans La Pléiade ou ailleurs) : quelle absolue tragédie pour nous.
Convolvulus l'a lu aussi.
04:57 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : sylvère monod, un homme d'exception |
17.04.2011
D'une certaine manière, l'indécision est l'hémiplégie de ma pensée.
Qu'est-ce que l'amour ? François, jeune professeur de philosophie, pense être apte à nous en entretenir pendant 186 pages, en l'enrobant d'autres notions qui ne sont qu'écrans de fumée. Muté à Arras, ce parisien bourgeois et distingué fait la gueule, au départ. Arras c'est moche, c'est paumé, et il pleut sans cesse. Mais notre narrateur est open, you know. Arras it will be. Et puis, bon, c'est qu'il s'ennuie assez vite, aussi. Et il va souvent chez le coiffeur. Où il s'amourache de Jennifer, mignonne trentenaire divorcée et accessoirement maman. J'ai dit s'amouracher ? Que l'on veuille bien m'accorder la grâce d'un pardon, étant donné qu'on va passer 186 pages à s'interroger sur la nature exacte, précise et détaillée de ce qui unit ces deux êtres si dissemblables, et partant, ouvrir vers un infini où nous serions amenés à nous poser nous-mêmes toutes ces questions fondamentales qui se bousculent sous les crânes les mieux armés (peut-on aimer "sous" sa condition ?, en gros).

"Je m'apercevais alors combien la littérature que j'aimais était sombre, combien les romans qui comptaient pour moi mettaient toujours en scène le même type de personnage, antihéros indifférent au monde, embarqué malgré lui dans une histoire absurde et tragique, tragique parce que absurde. Alors je choisissais d'autres romans, adaptés au goût de Jennifer. Du Zola, du Dumas. Elle était ravie. Jennifer se souvenait de toutes les histoires que je lui lisais. Elle s'embrouillait lorsqu'elle m'en faisait le récit, et cela nous faisait rire. Elle savait réciter, parler des personnages, restituer fidèlement les moments importants d'un texte, en revanche, elle était incapable de l'analyser, d'en livrer une interprétation ou de cerner ses enjeux profonds. Ses premières impressions étaient bonnes, ses remarques plutôt fines, mais il lui manquait ensuite le discernement et les connaissances pour affiner son jugement, la distance nécessaire pour ne pas tomber de suite en empathie avec les personnages."
(J'en ai les joues cuisantes rien que de le recopier.)
Pourtant, ce roman est bien plus fin que les gros traits de son histoire. Parce que François est aussi naïf qu'intellectuel (et foncièrement gentil, je crois, même s'il tient des raisonnements odieux parfois), parce que Jennifer n'est pas qu'une caricature (son geste final a autant de classe qu'il est tragique). La narration relevant du premier, on peine à doter nos deux amis de contours émotifs, à les sentir. Mais on n'en apprécie pas moins la douce ironie, et finalement, oui, on s'interroge aussi, car nous sommes tous à la fois François et Jennifer, avec sans doute les mêmes oeillères, quels que soient les noms qu'on leur donne.
Plutôt réussi.
Pas son genre - Philippe Vilain
Ed. Grasset, 2011, 187 p.
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A good friend of mine, which constantly has some new (and sometimes eery ones) ideas, wants us to try to write a few words in english about some books we read. I think this one is perfect for a try, as I guess it will never be translate in english (too french in all aspects), so I can tell absolutely anything even wrong about it. It is the story of a young smart guy who thinks he is too good for his new girlfriend. It is well written, very interesting and sometimes insulting, because I can't help feeling myself like the heroin. The guy is all about mind and very brainy, and doesn't tell us much about their intimacy (in bed, I mean), and I miss this kind of stuff, for it is a very important part of a love. The girl is kind to him and very pretty, he takes it too much for granted. But at the end, he is the one who didn't see it coming...
04:57 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : "quelque chose de moi, s'est perdu, dans l'attente" |
16.04.2011
Les gens les plus dangereux ne sont pas méfiants, ils sont intéressés.
SORRY
NOUS VEILLONS
A VOUS EVITER TOUT EMBARRAS,
FAUX PAS, MALENTENDU,
ERREUR ET LICENCIEMENT.
NOUS SAVONS CE QUE VOUS DEVRIEZ DIRE.
NOUS DISONS CE QUE VOUS VOULEZ ENTENDRE.
PROFESSIONNALISME & DISCRETION.

Ils sont quatre amis de longue date et créent une agence inédite qui décharge les entreprises de leur culpabilité. Ils se limitent au terrain professionnel uniquement, aucune affaire personnelle. Ça marche tellement bien qu'ils vont attirer la mauvaise personne, et se retrouver dans une situation inextricable...
Thriller nerveux en huit parties, Sorry innove réellement sur la forme; en mélangeant les narrateurs, les points de vue et les époques, on parvient lentement à une compréhension globale, si on accepte de tâtonner quelques temps dans le noir. Je n'ai pas pu m'empêcher d'être agacée par la systématisation du principe, tout en reconnaissant bien volontiers que ça fonctionne. On dénoue les fils facilement si on est attentifs. L'exploration de la culpabilité est très réussie, quel que soit le personnage. Le rythme en revanche ne m'a pas séduite, asséné sans variations, trop agité pour que je puisse m'immerger réellement. Mitigée, donc, mais bien ferrée quand même.
Sorry - Zoran Drvenkar (2009)
Editions Sonatine, 2011, 448 p.
Traduit de l'allemand par Corinna Gepner
Le billet de : Le Capharnaüm éclairé.
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : thriller, allemagne, ça fonce, certaines scènes très dures, mais très, quoi |

