« Qui croyons-nous tromper, hein ? Qui croyons-nous leurrer ? Nous-mêmes, sans doute. | Page d'accueil | Mel B au pays de la traduction (1) »
16.05.2011
Allons je dois je crois me reposer. Je vais, sinon, casser.
Préalable : Ce billet va être interminable. Je résume, pour les pressés : MADMAN BOVARY, de Claro, chez Actes Sud, en Babel (poche) 2011, 195 pages, c'est à tomber à genoux. Voilà.

Avant : Un jour, Caro(line) m'a apporté 3 cartons de livres. Piochant dedans au gré de mes humeurs, j'ai découvert Golden Gate, petit tour de force de traduction de Claro, peu après avoir vécu un grand moment avec Madame Bovary. Quelques temps plus tard, elle me signale qu'il existe un roman de Claro autour de Madame Bovary (en fait, Caro hante les Fnac, et si on ne se méfie pas, genre si on dit "ah ouais ? Tiens !", 2 jours après on trouve ce dont elle vient de nous parler dans notre boite aux lettres, ma vie n'est pas facile, en plus j'avais dit des diamants, merde). Méfiante, donc, et ce d'autant plus que CosmoZ du dit Claro m'avait refusé son accès avec véhémence (jamais pu dépasser les 50 pages), je répondis que je voulais feuilleter avant d'acheter. Ce que je fis. En même temps je n'ai jamais pu résister à un Babel, ils sont trop beaux ces formats-là, et je suis faible. Le lendemain matin, donc, Madman Bovary prenait sa place près de mon lit.
Pendant : Ce matin, j'étais très fermement décidée. Voire résolue. Je déménage bientôt et j'ai pas mal de cartons à faire. Tout avait bien commencé, j'en avais fait trois, je méritais bien une petite pause café. Ma boite mail demeurant tristement vide (personne ne m'écrit, ma vie n'est pas facile, non), je me saisis d'un livre au hasard, histoire d'occuper mes yeux pendant 2 mn 12. Pan. C'était Madman Bovary, et il m'a hypnotisée. Impossible de le lâcher avant d'en avoir terminé. Pire, impossible de réfréner les battements erratiques de mon coeur, de calmer ma respiration, de m'empêcher de lire à haute voix. J'ai lu en conduisant (si), en mangeant (pas seule), en parlant à ma belle-mère au téléphone (Mmmm, oui, ah !), j'ai lu même quand je ne lisais pas, parce qu'il y a vraiment dans ces pages quelque chose qui ne ressemble à rien d'autre, et que, sur moi, l'effet a été magistral.
Mais quoi ? : Une certaine démence, en premier lieu. Du genre communicative. Joyeuse. Puis déchirante. Excessive. Obtuse. Un jeu avec l'oeuvre de Flaubert, Madame Bovary en grande partie, mais pas seulement, des morceaux de phrases mêlés à une autre narration, des répétitions, des déformations, des assonances, dissonances, tout un tas de jeux avec la langue, le roman, la typographie, avec le lecteur. Des vagues, comme ça, montantes, descendantes. Du rire. Un poil de tension sexuelle. Une jalousie mortelle pour le talent d'un autre. Une admiration éperdue pour le don de son travail. Une réécriture en deux pages de l'intrigue autour d'Hyppolite. Et bien d'autres choses encore...
Par exemple ? :
"42 à 66 : Le château de construction moderne, à l'italienne, of course et cetera ! Coup d'éclat ! et tant pis pour ses deux ailes et trois perrons, ce soir je casse la baraque. (Quand j'étais petit, l'expression "sauter les descriptions" m'insupportait déjà, me croyait-on voué à un parcours hippique, attention aux haies, plus haut, plus haut, plus haut, ici une barre, blanche et rouge comme un dégueulis dentifrice figé horizontalement à un mètre vingt du sol, allez, élan, élan, on saute ! Alors que justement les descriptions, qu'elles fussent de corridors ne menant qu'à la désorientation de soi ou d'étangs grouillant d'une faune abjecte, permettaient cette dissolution qu'interdisait la bruyante partie de flipper des dialogues. J'aimais la façon sournoise qu'avait la description de s'exfolier sur la page, cette gangrène qu'elle promenait comme si de rien n'était, comme si le corps soi-disant sain du récit pouvait se passer de digressions infectieuses. Le décor n'était pas planté comme un radis, mais pierre après pierre, et dans chaque pierre il était possible d'entendre roucouler des siècles et des siècles d'érosion, de stupeur. L'oeil pouvait se perdre dans les plis d'une robe et n'en jamais resurgir ((la nuit ((( souvent))) venait tout enterrer)); les paysages se taillaient la part du lion, et le lecteur-lion que j'étais les bouffait tranquillement, os par os, détachant les nerfs et les tendons avec la même application d'un amant dénombrant les taches de rousseur sur le dos ou les cuisses d'Estée qui ne reviendra pas, maintenant les descriptions je les fait sauter - et cetera !) Ce soir c'est la masse critique."
Ah oui : Aussi, le narrateur est crucifié de chagrin d'amour, Estée est partie et c'est dans Madame Bovary qu'il veut s'oublier; pas Emma, il n'est pas tendre avec Emma(*), il l'évoque d'ailleurs à peine, il s'en fout un peu de la sosotte, non, lui, c'est tout le reste, l'oeuvre. Il veut sentir, ressentir, autre chose que la douleur de la perte. Il convoque la Littérature pour calmer son tourment : "Dans le frigo, Madame Bovary m'attend, entre un poireau et une barquette de riz. Je la sauve et l'embrasse. La serre contre mon coeur de pyjama. Viens te coucher, viens me toucher, je n'en peux plus."
(*) "88. Je regarde donc s'éloigner entre les pages la servante Nastasie qui avait, autrefois, tenu société à Charles pendant bien des soirs, dans les désoeuvrements de son veuvage (c'était sa première pratique, sa plus ancienne connaissance du pays, putain ! elle est raide folle, Emma !)..."
Encore un peu ? : Ce jeu du roman dans le roman, tout mélangé, tout vénéré (moment du bal) :
"... une torpeur la prenait, elle s'arrêta, c'est magnifique, l'imparfait la fait chavirer et le passé simple la fige, un vertige vous secoue, ça peut durer, ça pourrait durer, ça ne dure pas, le clou l'emporte sur le bois, la pointe sur la fibre. Ils repartirent; et ce point-virgule est un coup de faux dans le fil du temps; et, non mais admirez un peu la souplesse de la virgule, d'un mouvement plus rapide, re-virgule, le vicomte, tiens, prends cette virgule et enivre-toi avec, l'entraînant, encore une virgule pour retarder la jouissance on ne sait jamais, disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie, la virgule alors comme un doigt sur l'ombre du clitoris, où, si ce n'est un cri qu'est-ce, haletante, encore un peu juste un peu, elle faillit tomber, virgule-hameçon où la bouche extasiée se laisse accrocher et suspendre, et, tout ne tient plus qu'à un fil, un instant, vaste comme un lit, s'appuya la tête sur sa poitrine et là j'aide tout ce beau monde à mettre un point qui ne saurait être final, parce que la jouissance, même reconduite à son huis lointain, derrière les yeux, sous la peau, ne pense plus qu'à ça, n'a plus qu'un seul impératif en tête et au con, et c'est, comme disait Estée : le refaire."
Alors en fait : Vous l'aurez compris avec ces extraits, c'est un roman très particulier, qui ne plaira pas à tout le monde. En ce qui me concerne il m'a chavirée, et à un moment il fait dire à Flaubert (citation ou licence poétique, aucune idée) : "On peut juger de la bonté d'un livre à la vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur du temps qu'on est ensuite à en revenir." Top chrono.
Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : aussi, comme les grands maîtres, sont excessifs !, ils vont jusqu'à, la dernière limite, de l'idée
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Commentaires
Écrit par : Caro[line] | 16.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : fashion | 16.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : cathulu | 16.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Katia | 16.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Karine:) | 17.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : mango | 17.05.2011
Répondre à ce commentaire@ Fashion : Merci, tu sais j'étais plus que dubitative au départ, et puis magie totale. Tiens, ça me fait penser à autre chose, ça... :))
@ Cathulu : Du sur le vif pur, le tout en moins de 8 heures !
@ Katia : Bah, un petit Babel, c'est permis :)
@ Karine : Hâte que tu relises Mme Bovary !
@ Mango : Merci beaucoup. Je vois qu'on est soeurs d'insomnie, bonjour :))
Écrit par : Cuné | 17.05.2011
Répondre à ce commentaire(voilà, ça, c'est dit)
Ensuite : c'est incroyable comme la vie est incroyable car j'ai justement caressé la couverture de ce roman pas plus tard que jeudi après-midi, attirée que je suis dès que je lis "Bovary". Or, dans ma charte de lectrice professionnelle (bien sûr), on trouve ces quelques mots, tracés en fils d'or :
"On ne touche pas à Madame Bovary".
On ne peut pas; j'étais devenue hystérique avec l'adaptation dessinée de Posy Simmonds qui avait fait saigner mes yeux (vraiment), je me refuse de voir de voir une quelconque version cinématographique. Emma, c'est Flaubert. Personne d'autre.
J'en suis bien navrée car il y a quelque chose qui interpelle la petite lectrice que je suis, dans les extraits que tu cites, mais vraiment, la vie ne m'a pas encore préparé à une telle épreuve.
Écrit par : erzie | 17.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Hélène | 17.05.2011
Répondre à ce commentairePour le reste : ça vient, ça vient, je te demande juste un peu de patience.
Écrit par : Melanie B | 17.05.2011
Répondre à ce commentaire@ Hélène : Une raison ? De type conscience ? Pauvre toi :)
@ Melanie B : Oh tu sais je ne t'aurais pas écoutée :) Je n'écoute rien, je suis terrible. Pour le reste : patience est un mot inconnu de mon vocabulaire et donc j'attends 17 pages avant ce soir ;o)))
Écrit par : Cuné | 17.05.2011
Répondre à ce commentaireJ'aime particulièrement ce billet, très vivant, très enthousiaste. Je suis (toujours) en train de lire pour la première fois Madame Bovary (l'original) mais c'était un livre de bibliothèque que j'ai rendu (sous la menace d'une amende) et que j'ai téléchargé sur l'ipad. Autant dire que je ne vais pas avancer vite, je me couche rarement avec une tablette dans mon lit (sauf si elle est en chocolat, bien sûr, ou sur les abdos du monsieur).
Tout ça pour dire que je ne suis pas encore prête pour le livre dont tu parles ici. :-)
Écrit par : Tamara | 18.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 18.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : yueyin | 18.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cuné | 19.05.2011
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