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30.05.2011

Mel B au pays de la traduction (6)

Le DESS, suite et fin.

- Atelier de tutorat en binôme

Par groupe de deux, les étudiants étaient mis en rapport avec un "tuteur", c'est-à-dire avec un traducteur professionnel auprès de qui, comme les compagnons d'autrefois, ils apprenaient pratiquement leur métier. Parmi les tuteurs, il y avait cette année-là William Olivier Desmond (Hiiiiii) ou Brice Matthieussent (pour ne citer que mes préférés), mais Mélanie et sa binôme sont allées chez Sophie Mayoux (traductrice entre autres d'Alison Lurie, J.M. Coetzee, K. Ishiguro, D. Westlake...), qui les a fait plancher sur des trucs pas simples du tout (notamment un long article sur l'art contemporain pour un catalogue d'expo qui était particulièrement coriace).

- Conférences

Sur des thèmes comme l'édition en Grande-Bretagne, la traduction populaire ou grand public, le roman britannique contemporain, l'édition de littératures africaines, rythme et musique du texte traduit, le statut du traducteur, le traducteur dans la chaîne éditoriale, le contrat de traduction, la littérature de jeunesse (conférence assurée par Rose-Marie Vassalo - chère à Mélanie)

- Mémoire

En lieu et place du traditionnel mémoire de DESS, il fallait fournir une traduction (d'une centaine de pages) d'un texte jamais traduit en français et a priori libre de droits (il fallait contacter l'éditeur anglais et/ou l'agent de l'auteur pour s'en assurer). 

Pour obtenir le diplôme final, il fallait :

1. Être assidu et obtenir la moyenne dans les enseignements - cours, travaux dirigés, ateliers.

2. Obtenir une appréciation satisfaisante dans la traduction individuelle évaluée par un jury.

3. Obtenir un satisfecit de la part du responsable de stage en milieu d'édition

 

Le stage

Après la fin des cours, entre juin et octobre, 4 à 6 semaines dans le milieu de l'édition (stages attribués par la directrice du DESS en concertation avec l'équipe enseignante), dans le but de faire découvrir aux étudiants "l'envers du décor", en les informant sur les derniers avatars que subit une traduction à son entrée dans l'entreprise de publication (correction des épreuves, contraintes typographiques, critères éditoriaux etc.), avec bref rapport d'activité ultérieur. Mélanie l'a effectué chez Payot et Rivages où elle a révisé une traduction. Elle a été très intéressée de voir de plus près le fonctionnement d'une maison d'édition. 

Le bilan

Pendant cette année à part, Mélanie a énormément appris et énormément travaillé, elle signerait des deux mains et des deux pieds pour la revivre. Un grand merci à elle d'avoir partagé tout ça avec nous, n'hésitez pas à lui poser vos éventuelles questions, les aventures de Mel B au pays de la traduction s'arrêtent ici... For now :)

29.05.2011

Mel B au pays de la traduction (5)

Avant de reprendre le fil des billets consacrés au DESS, il m'a paru intéressant de vous livrer un passage très éclairant concernant le travail du traducteur et son manque de reconnaissance, ou plutôt, le manque de reconnaissance positive (c'est moi qui souligne) :

"Quand un ouvrage de langue étrangère est encensé par des critiques, ceux-ci songent rarement à citer le traducteur et à lui rendre ce qui lui appartient. En France, le traducteur est considéré comme un auteur d'une oeuvre seconde, il livre une interprétation d'un texte (il n'y a pas de lecture ou de traduction définitive, seulement des interprétations). Lorsqu'un pianiste, par exemple, interprète un morceau composé par un autre, il est toujours mentionné, et cela paraît aller de soi; un traducteur, non. En revanche, pour peu que l'ouvrage critiqué déplaise et qu'il soit traduit, c'est au traducteur que l'on s'attaque, sans prendre la peine de se demander si le problème ne pourrait pas se situer du côté de l'auteur et du livre lui-même. Bien sûr, il y a de mauvaises traductions, mais parfois le problème tient au style de l'auteur (ou à son absence), à la construction du livre, etc. Ce qui rend les traducteurs si susceptibles, je crois, c'est de ne pas être jugés de manière équitable : on instruit toujours à charge. Soit ils sont invisibles, soit ils sont vilipendés. Il y a de quoi blesser les natures les plus conciliantes. C'est d'ailleurs un combat de longue date de l'ATLF* d'obtenir des journalistes, des sites de ventes de livres... qu'ils citent le nom des traducteurs. Pour ceux qui sont constamment ignorés depuis des années, c'est usant.

Il y a aussi le fait que le traducteur vit avec un livre pendant des semaines, des mois; il n'y a pas meilleur connaisseur du texte que lui, l'auteur ne l'a jamais reniflé, scruté, disséqué comme lui l'a fait, il ne s'est jamais posé toutes les questions que s'est posées la personne qui l'a traduit. Je trouve d'ailleurs intéressants les rares auteurs qui se traduisent eux-mêmes, comme Nancy Huston par exemple. Canadienne anglophone, elle a pourtant écrit en français ses premiers livres, dont "Les variations Goldberg". Pour "Le cantique des plaines", elle est revenu à l'anglais, et elle affirme avoir amélioré son texte en le traduisant en français ! Chose que le traducteur n'est que rarement autorisé à faire, sauf s'il travaille pour Harlequin...

Mais ne nous leurrons pas, la qualité des traductions est très variable, et quand un genre est à la mode (la bit-lit, au hasard), certains éditeurs se mettent à acheter tout et n'importe quoi et font parfois appel à des personnes inexpérimentées, mal payées, qui traduisent au kilomètre sans se soucier de qualité."

 

* Association des Traducteurs Littéraires de France.

26.05.2011

"Mangide'e", dit-il. Sois courageux.

"Tout nous déçoit, parfois. Tout le monde. Les hommes déçoivent les femmes, les femmes déçoivent les hommes, les idéaux ne tiennent pas toujours la route. Et le bon Dieu semble s'en foutre allègrement. Je ne peux pas parler pour Dieu, Cork, mais je vais te dire le fond de ma pensée. Je crois qu'on est trop exigeants. Aussi simple que ça. Et la seule chose qui nous déçoit, c'est notre propre exigence. Avant, je priais Dieu pour qu'Il m'offre une vie facile. Maintenant, je prie pour qu'Il me donne de la force."

krueger.jpg

Nous sommes dans le Minnesota, notre héros est Corcoran O'Connor; un sang mêlé, irlandais par son père et indien anishinaabe par sa mère. Il a eu un très gros coup dur il y a quelques années qui l'a éloigné de sa famille et lui a fait perdre son job de shérif. 

Cork a baigné dans la culture indienne toute sa vie il est très attentif aux signes et aux présages. Entendre le Windigo n'est pas pris à la légère, et le Windigo a prononcé son nom dans le vent. Aussi, quand le juge est retrouvé mort d'une balle en pleine tête, il ne croit pas au suicide, malgré le cancer qui le rongeait. En toute indépendance, fort de sa double culture qui lui accorde la confiance des deux communautés de la ville, il enquête sur ce qui devient vite une affaire du genre énorme...

De nombreux rebondissements (peut-être un chouïa trop, d'ailleurs), une enquête bien menée et un personnage central très attachant : des éléments parmi les plus rebattus qui pourraient jouer en la défaveur de ce gros roman, mais ce serait une erreur. William Kent Krueger nous propose ici un vrai bon moment dans la neige et le froid, nous berçant dans les bras d'une culture indienne passionnante, nous montrant combien en 1998 (date de parution originale) leur intégration était encore en butte à nombre d'écueils. 

C'est un roman un peu douloureux, qui flirte souvent avec la vraie tristesse, mais de la bonne façon, celle qui nous parle de la nature humaine telle qu'elle est, sans chercher les effets de style.

 

Le Cherche-Midi, 2011, 508 p.

W. Kent Krueger - Aurora, Minnesota

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson

 

"Ce que je sais, c'est qu'on peut se convaincre de croire à peu près tout ce qu'on veut."

25.05.2011

Mel B au pays de la traduction (4)

(Les cours du DESS, suite)

- Atelier de français

Atelier d'écriture à contraintes pour apprendre à jouer avec la langue (exercices inspirés de l'Oulipo). Mélanie déclare ne pas se sentir très à l'aise dans ces jeux, je m'inscris en faux, devant la qualité de ses mails. (Elle dit aussi que Michel Volkovitch, qui assurait ces cours, avait le regard pétillant, miam).

- Etude de textes français contemporains

A chaque séance, travail sur un auteur particulier à partir d'un extrait de roman. Le but était de présenter l'auteur et de voir comment un ou des sens se dégageaient du texte par le travail de la langue.

Au menu : Julien Gracq, Patrick Chamoiseau, Annie Ernaux (qui compte beaucoup pour Mélanie), François Nourissier, François Bon, Claude Simon, Jean Rouaud, Jean Echenoz, Richard Millet, Bernard Chambaz, Pierre Bergonioux, Christian Gailly, Patrick Modiano, Michel Rio, Pierre Michon.

"En plus de l'exposé, nous devions rendre un travail écrit sur un autre auteur de notre choix. Ce travail devait se composer de deux parties distinctes : dans la première, d'une longueur de cinq feuillets de 1500 signes, nous devions prouver notre sens de la synthèse en présentant (de manière fictive, bien sûr) à un éditeur de langue anglaise un ouvrage français - paru entre 1995 et 2000 - digne d'être traduit. Le prof nous demandait de rédiger un texte séduisant du point de vue de la langue (surtout pas scolaire, avait-il précisé !). Dans la deuxième partie, il fallait rédiger une quatrième de couv' attrayante de 15 à 20 lignes sur l'ouvrage choisi (pour moi, "De père français", de Michel del Castillo)."

- Linguistique contrastive

Étude des rapports entre traduction et linguistique, étude théorique des problèmes de linguistique contrastive, analyse linguistique de traductions. ==> Intitulé de cours qui paralyse Mélanie au départ (elle n'avait jamais fait de linguistique de sa vie), mais la prof est passionnante et le fond clair : il s'agissait d'analyser et de comparer, à l'aide des outils linguistiques, un texte anglais et sa traduction française, pour mettre notamment en évidence les stratégies employées par le traducteur. Mélanie a fait son exposé sur un extrait de "Boy" de Roald Dahl, un auteur qu'elle aime toujours autant relire et faire découvrir.

- Traduction des styles

Étude des modes stylistiques utilisés et du rythme du texte, choix d'une stratégie de traduction adaptée.

Cours assuré par Jean-Pierre Richard (traducteur de Shakespeare, John Edgar Wideman...) au sujet duquel Mélanie déclare : "C'est un grand prof. Il a su nous transmettre sa passion de la traduction, sa curiosité, son enthousiasme pour les textes originaux et nos trouvailles, quand trouvailles il y avait. J'aimais le fait qu'il garde un esprit ouvert et soit prêt à se remettre en question. En revanche, je n'étais pas toujours d'accord avec ses choix de traduction. Il penchait parfois pour des expressions que je trouvais trop datées ou pas adaptées, mais comme pour un même texte il y a autant de traductions que de traducteurs... Il attachait une très grande importance au rythme, estimait que la syntaxe aussi était porteuse de sens (et pas uniquement le lexique). Lorsqu'il corrigeait nos travaux (traductions à rendre chaque semaine), il ne laissait absolument rien passer. Il entourait les "que", les "qui", les "de", les "dans", le verbe "faire"... quand il y en avait trop. Il nous poussait à élaguer dès que possible. Il avait raison : au fil de la pratique, on constate que le premier jet est toujours trop lourd et qu'il faut tailler, alléger..."

 

A suivre...

 

 "On reconnaît les grands profs à cette capacité qu'ils ont à rendre une matière claire et passionnante."

24.05.2011

Mel B au pays de la traduction (3)

L'année du DESS de traduction littéraire : "Je respirais, je mangeais et je dormais traduction".

Les cours se déclinaient ainsi :

- Traduction des textes de "non-fiction"

Biographies, essais, récits de voyage, livres d'art, documents... Chaque genre était étudié sur deux séances, avec recherche documentaire dans la première, et traduction d'un passage dans la seconde. Il fallait élucider toutes les références littéraires (dates, évènements, faits, etc. Exemple : la traduction des titres de tableaux) et dans l'exposé, présenter le texte, les difficultés rencontrées, analyser le style...

- Références cuturelles américaines

L'Ouest et la frontière, legal culture, la religion : un extrait cadrant dans ces thèmes était étudié et traduit, avec entraînement au repérage de certains "lieux communs" de la vie et de la littérature américaine.

- Références culturelles britanniques

Même chose parmi les thèmes : société (Establishment, classes sociales...), monarchie, système éducatif, religions, "régions" (Angleterre, Ecosse, Pays de Galles, Irlande du Nord et Irlande), vie quotidienne (qui comprenait également le sport), médias, histoire et folklore, textes de référence (la Bible, Shakespeare, "Alice in Wonderland", limericks), arts.

- Traduction de la presse

Chaque semaine, à rendre, tout ou partie d'une traduction d'un article de presse, sur des sujets variés. L'occasion d'étudier les verbes déclaratifs, à propos desquels Stephen King était monté au créneau dans "On writing", et qui sont au contraire les grands amis d'Harlequin.

- Critique de la traduction

Etude critique et comparée des diverses traductions d'un même original visant à dégager les options majeures de chaque traducteur. 

- Atelier de traduction

Assuré par Françoise Cartano (la traductrice du Prince des marées hiiiiiiiiii) qui donnait les orientations suivantes : Lire d'abord le texte comme un vrai lecteur, s'attacher au sens, relire ensuite "côté cuisine" (comment l'auteur s'y est-il pris ?), commencer par suivre le texte - respecter l'ordre, vérifier que tout ce qui est dans l'original est dans la traduction et vice-versa. D'après elle, il existe deux écoles de traducteurs : les mot à mot, et ceux qui mémorisent la phrase et la donnent en français, avec rapprochement au maximum de l'anglais dans un deuxième temps (elle se rangeait dans cette catégorie).

De là, Mélanie a dégagé ces deux approches de la traduction :

* Faire en sorte que le premier jet soit le plus définitif possible, quitte à passer des heures sur une phrase (approche F. Cartano)

* Se souvenir que le premier jet n'est qu'une étape et avancer dans le texte en gardant ses options ouvertes jusqu'au bout, et en ne cherchant pas à tout élucider sur-le-champ et à tout prix; Le travail se fait au gré des multiples relectures, de toute façon il faut toujours retravailler le début plus que le reste, et souvent ce qui était obscur dans les premiers chapitres s'éclaire à mesure que l'on progresse dans la traduction.

"Je tiens à dire que la première approche m'a longtemps bloquée lorsque j'ai recommencé à traduire après le DESS. A force de croire qu'il fallait faire juste et parfait du premier coup, je n'avançais pas et me décourageais. J'ai fini par comprendre que je fonctionnais différemment : pour moi, le premier jet est un vrai brouillon, j'ai d'ailleurs toujours été terrifiée à chaque nouvelle traduction à l'idée de mourir à cette étape de mon travail. Si quelqu'un était tombé sur ce premier jet, je serais morte - une deuxième fois - de honte."

 

A suivre...

 

 

"Ce sont toujours ceux qui parlent le plus fort qu'on entend. Ca ne signifie pas pour autant qu'ils ont tort, ni qu'ils ont raison à tous les coups !" 

23.05.2011

Mel B au pays de la traduction (2)

Test DESS Traduc.jpg

(Je suis au max pour l'agrandissement)

Mélanie passe le test d'admission au DESS (un concours de sélection qui ne dit pas son nom), pour voir, se disant qu'elle pourra ainsi le préparer correctement pour l'année suivante. Il était matériellement impossible, en quatre heures, de traduire tout l'extrait (la troisième partie du test), l'idée étant de trouver le meilleur équilibre possible entre la quantité et la qualité.

"Je pense que les responsables de la formation cherchaient ainsi à repérer des gens qui avaient le sens de la langue. Car c'est une chose d'être à l'aise en anglais et une autre de restituer cette compréhension dans une autre langue. Une excellente maîtrise de la langue d'arrivée (de préférence, sa langue maternelle) est évidemment indispensable."

130 candidats ont tenté leur chance cette année-là, pour 14 places à pourvoir. Mélanie est arrivée quinzième, donc première sur la liste d'attente. Il y a eu deux désistements. La chance compte aussi, dans la vie, pour tout !

Sur les quatorze étudiants, un seul élément masculin, cinq venant du monde du travail, les autres n'avaient jamais quitté la fac. Mélanie était la seule à n'avoir pas fait d'études d'anglais.

La formation se montrera exigeante, nécessitera un important travail personnel, fourni par Mélanie dans l'euphorie et par la majorité des élèves avec enthousiasme. A partir d'octobre, certains cours étaient annuels, d'autres semestriels, mais tous assurés par des enseignants exceptionnels.

 

A suivre...

 

"La première chose que j'ai apprise dans cette formation, c'est la suivante : Le traducteur doute. Et la seconde, que son meilleur ami est le contexte, le contexte, le contexte.

22.05.2011

Une farce de Sam Winter Moon

"Une fois, il chassait aux abords de la réserve, dit Meloux. Un canard est tombé du ciel à ses pieds. Au moment où il le ramassait, un chasseur blanc est apparu et a dit que le canard lui appartenait puisque c'était lui qui l'avait abattu. Sam Winter Moon lui a fait remarquer que le canard se trouvait sur les terres de la réserve, et que donc le chasseur n'y avait aucun droit. Le chasseur, lui, affirmait que le canard lui appartenait parce qu'il n'était pas dans les terres de la réserve au moment où il lui avait tiré dessus.

Sam Winter Moon a regardé l'homme furieux et le fusil qu'il tenait à la main, et a suggéré un compromis. "On va faire un concours", lui a-t-il dit. "Chacun va donner un coup de pied aux couilles de l'autre, et celui qui tient encore debout après aura gagné le canard."

Le chasseur blanc, un homme très grand et menaçant, a accepté de relever le défi. Sam a dit qu'il ouvrirait les hostilités. Le chasseur blanc a rassemblé ses forces, et Sam Winter Moon lui a donné un bon coup de pied. L'homme est devenu tout blanc, puis tout rouge, puis tout bleu. Il titubait de douleur en se tenant les parties. Au bout de quelques minutes, il s'est redressé et a dit à Sam Winter Moon : "A mon tour, maintenant." Mais Sam Winter Moon lui a répondu : 

"Tu as gagné", lui a tendu le canard, et s'en est allé."

 

Extrait de Aurora, Minnesota de W. Kent Krueger au Cherche-Midi, traduction de Philippe Aronson, billet à venir

20.05.2011

Mel B au pays de la traduction (1)

Mélanie intervient sur nos blogs depuis quelques années, et j'ai beaucoup de chance : elle a accepté de partager avec moi (et, partant, avec vous) son expérience au merveilleux pays de la traduction. Je pourrais reproduire in extenso le contenu de ses mails, tant ce qu'elle y raconte est passionnant et narré d'une plume alerte. Mais je choisis de m'attarder sur quelques points précis, en espérant ne jamais dénaturer ou affaiblir son propos.

Comment devient-on traductrice littéraire ? Entre mille chemins possibles, celui de Mélanie n'est pas banal, mais commence comme tous les contes de fées : Il était une fois.

Il était une fois une enfant qui baignait dans les langues étrangères : chansons des Beatles, des Doors, des Stones, de Bob Dylan, de Bob Marley etc., parents qui utilisent l'anglais quand ils ne veulent pas que les enfants les comprennent, goût du voyage, liitérature, cinéma (en VO)... En mettant les pieds pour la première fois au Royaume-Uni à quatorze ans, Mélanie comprend que l'anglais est sa langue d'adoption.

"Mon ambition était d'apprendre dix langues étrangères, mais je me suis hélas arrêtée bien avant. J'ai quand même fait du grec ancien par amour de la mythologie et de l'étymologie, et de l'espagnol dans l'idée de voyager en Amérique latine, cependant mon goût pour la version n'est né qu'avec l'apprentissage du latin. C'est vraiment à ce moment-là que j'ai découvert le plaisir de la traduction."

La première fois que Mélanie séjourne en Angleterre, en classe de 3°, c'est en grande banlieue londonienne, et si tout se passe bien sur place, le séjour-retour de sa correspondante est plus aléatoire : "... même si les deux semaines que "ma corres" a passées avec nous en France ont été compliquées (euphémisme, je me souviens qu'on s'est tous embrassés en riant de soulagement quand l'avion qui la ramenait chez elle a enfin décollé.)"

L'expérience suivante, en classe de première,  est une réussite sur tous les plans : elle tombe amoureuse du Derbyshire et émet le voeu de vivre "plus tard" au Pays de Galles dans une vieille maison en pierre pleine de livres et de chats et de ne jamais avoir ni mari ni enfant (raté :)).  "C'est là je crois que j'ai acheté mes premiers bouquins en anglais (que du très sérieux, des pièces d'Arthur Miller, un livre de Thomas Hardy que je n'ai toujours pas lu...) et que Sharon m'a initiée aux Harlequins anglais, les romances de chez Mills and Boon : on se lisait des passages à voix haute et on se tordait de rire."

C'est alors un mois d'hypokhâgne et la réussite du concours Science Po Paris, un DESS en ressources humaines et six ans d'expérience en entreprise. Mais la traduction titille toujours Mélanie. Elle passe alors (et réussit) les tests Harlequin, pour figurer dans leur fichier de traducteurs.

"Le test Harlequin consistait à traduire un extrait de roman H. bien pourri (avec toutes les difficultés du genre, à savoir bourré de clichés, d'incohérences, mal écrit, etc.) d'une dizaine de pages et d'en faire une bonne traduction-adaptation."

En 1999, alors qu'elle traduisait à plein temps depuis deux ou trois mois (Harlequin ne paye pas forcément bien, et en plus c'est au forfait, pas au feuillet), elle tombe par hasard sur un article du Monde des livres concernant le DESS de l'institut Charles V, rattaché à Paris 7 (Diderot) - aujourd'hui devenu master pro de traduction littéraire de Paris 7, et décide de se renseigner davantage...

 

A suivre...

 

"Tout m'intéresse, it's both a blessing and a curse."

 

16.05.2011

Allons je dois je crois me reposer. Je vais, sinon, casser.

Préalable : Ce billet va être interminable. Je résume, pour les pressés : MADMAN BOVARY, de Claro, chez Actes Sud, en Babel (poche) 2011, 195 pages, c'est à tomber à genoux. Voilà.

 

Aussi,comme les grands maîtres,sont excessifs !,ils vont jusqu'à,la dernière limite, de l'idée,

 

Avant : Un jour, Caro(line) m'a apporté 3 cartons de livres. Piochant dedans au gré de mes humeurs, j'ai découvert Golden Gate, petit tour de force de traduction de Claro, peu après avoir vécu un grand moment avec Madame Bovary.  Quelques temps plus tard, elle me signale qu'il existe un roman de Claro autour de Madame Bovary (en fait, Caro hante les Fnac, et si on ne se méfie pas, genre si on dit "ah ouais ? Tiens !", 2 jours après on trouve ce dont elle vient de nous parler dans notre boite aux lettres, ma vie n'est pas facile, en plus j'avais dit des diamants, merde). Méfiante, donc, et ce d'autant plus que CosmoZ du dit Claro m'avait refusé son accès avec véhémence (jamais pu dépasser les 50 pages), je répondis que je voulais feuilleter avant d'acheter. Ce que je fis. En même temps je n'ai jamais pu résister à un Babel, ils sont trop beaux ces formats-là, et je suis faible. Le lendemain matin, donc, Madman Bovary prenait sa place près de mon lit.

Pendant : Ce matin, j'étais très fermement décidée. Voire résolue. Je déménage bientôt et j'ai pas mal de cartons à faire. Tout avait bien commencé, j'en avais fait trois, je méritais bien une petite pause café. Ma boite mail demeurant tristement vide (personne ne m'écrit, ma vie n'est pas facile, non), je me saisis d'un livre au hasard, histoire d'occuper mes yeux pendant 2 mn 12. Pan. C'était Madman Bovary, et il m'a hypnotisée. Impossible de le lâcher avant d'en avoir terminé. Pire, impossible de réfréner les battements erratiques de mon coeur, de calmer ma respiration, de m'empêcher de lire à haute voix. J'ai lu en conduisant (si), en mangeant (pas seule), en parlant à ma belle-mère au téléphone (Mmmm, oui, ah !), j'ai lu même quand je ne lisais pas, parce qu'il y a vraiment dans ces pages quelque chose qui ne ressemble à rien d'autre, et que, sur moi, l'effet a été magistral.

Mais quoi ? : Une certaine démence, en premier lieu. Du genre communicative. Joyeuse. Puis déchirante. Excessive. Obtuse. Un jeu avec l'oeuvre de Flaubert, Madame Bovary en grande partie, mais pas seulement, des morceaux de phrases mêlés à une autre narration, des répétitions, des déformations, des assonances, dissonances, tout un tas de jeux avec la langue, le roman, la typographie, avec le lecteur. Des vagues, comme ça, montantes, descendantes. Du rire. Un poil de tension sexuelle. Une jalousie mortelle pour le talent d'un autre. Une admiration éperdue pour le don de son travail. Une réécriture en deux pages de l'intrigue autour d'Hyppolite. Et bien d'autres choses encore...

Par exemple ? :

"42 à 66 : Le château de construction moderne, à l'italienne, of course et cetera ! Coup d'éclat ! et tant pis pour ses deux ailes et trois perrons, ce soir je casse la baraque. (Quand j'étais petit, l'expression "sauter les descriptions" m'insupportait déjà, me croyait-on voué à un parcours hippique, attention aux haies, plus haut, plus haut, plus haut, ici une barre, blanche et rouge comme un dégueulis dentifrice figé horizontalement à un mètre vingt du sol, allez, élan, élan, on saute ! Alors que justement les descriptions, qu'elles fussent de corridors ne menant qu'à la désorientation de soi ou d'étangs grouillant d'une faune abjecte, permettaient cette dissolution qu'interdisait la bruyante partie de flipper des dialogues. J'aimais la façon sournoise qu'avait la description de s'exfolier sur la page, cette gangrène qu'elle promenait comme si de rien n'était, comme si le corps soi-disant sain du récit pouvait se passer de digressions infectieuses. Le décor n'était pas planté comme un radis, mais pierre après pierre, et dans chaque pierre il était possible d'entendre roucouler des siècles et des siècles d'érosion, de stupeur. L'oeil pouvait se perdre dans les plis d'une robe et n'en jamais resurgir ((la nuit  (((  souvent))) venait tout enterrer)); les paysages se taillaient la part du lion, et le lecteur-lion que j'étais les bouffait tranquillement, os par os, détachant les nerfs et les tendons avec la même application d'un amant dénombrant les taches de rousseur sur le dos ou les cuisses d'Estée qui ne reviendra pas, maintenant les descriptions je les fait sauter - et cetera !) Ce soir c'est la masse critique."

Ah oui : Aussi, le narrateur est crucifié de chagrin d'amour, Estée est partie et c'est dans Madame Bovary qu'il veut s'oublier; pas Emma, il n'est pas tendre avec Emma(*), il l'évoque d'ailleurs à peine, il s'en fout un peu de la sosotte, non, lui, c'est tout le reste, l'oeuvre. Il veut sentir, ressentir, autre chose que la douleur de la perte. Il convoque la Littérature pour calmer son tourment : "Dans le frigo, Madame Bovary m'attend, entre un poireau et une barquette de riz. Je la sauve et l'embrasse. La serre contre mon coeur de pyjama. Viens te coucher, viens me toucher, je n'en peux plus."

(*) "88. Je regarde donc s'éloigner entre les pages la servante Nastasie qui avait, autrefois, tenu société à Charles pendant bien des soirs, dans les désoeuvrements de son veuvage (c'était sa première pratique, sa plus ancienne connaissance du pays, putain ! elle est raide folle, Emma !)..."

Encore un peu ? :  Ce jeu du roman dans le roman, tout mélangé, tout vénéré (moment du bal) :

"... une torpeur la prenait, elle s'arrêta, c'est magnifique, l'imparfait la fait chavirer et le passé simple la fige, un vertige vous secoue, ça peut durer, ça pourrait durer, ça ne dure pas, le clou l'emporte sur le bois, la pointe sur la fibre. Ils repartirent; et ce point-virgule est un coup de faux dans le fil du temps; et, non mais admirez un peu la souplesse de la virgule, d'un mouvement plus rapide, re-virgule, le vicomte, tiens, prends cette virgule et enivre-toi avec, l'entraînant, encore une virgule pour retarder la jouissance on ne sait jamais, disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie, la virgule alors comme un doigt sur l'ombre du clitoris, où, si ce n'est un cri qu'est-ce, haletante, encore un peu juste un peu, elle faillit tomber, virgule-hameçon où la bouche extasiée se laisse accrocher et suspendre, et, tout ne tient plus qu'à un fil, un instant, vaste comme un lit, s'appuya la tête sur sa poitrine et là j'aide tout ce beau monde à mettre un point qui ne saurait être final, parce que la jouissance, même reconduite à son huis lointain, derrière les yeux, sous la peau, ne pense plus qu'à ça, n'a plus qu'un seul impératif en tête et au con, et c'est, comme disait Estée : le refaire."

Alors en fait :  Vous l'aurez compris avec ces extraits, c'est un roman très particulier, qui ne plaira pas à tout le monde. En ce qui me concerne il m'a chavirée, et à un moment il fait dire à Flaubert (citation ou licence poétique, aucune idée) : "On peut juger de la bonté d'un livre à la vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur du temps qu'on est ensuite à en revenir." Top chrono.

 

11.05.2011

Qui croyons-nous tromper, hein ? Qui croyons-nous leurrer ? Nous-mêmes, sans doute.

Ce qui nous oblige à leurrer le reste du monde dans la foulée, mais là n'est pas le plus difficile. Le plus dificile, c'est d'y croire soi-même, n'est-ce-pas ?

il y a une chose,que je me suis toujours demandée,chez les écrivains,où allez-vous chercher vos idées ?,il m'a regardé,avec une certaine surprise,il était fort possible,qu'on ne lui ait jamais,posé la question,


Maxwell Sim, 48 ans, Watford, Angleterre. Sa femme l'a quitté, emmenant leur fille pré-adolescente. Il est en dépression, qu'il attribue à cette défection. Il vient d'aller rendre visite à son père en Australie. Il voit une scène banale d'intimité entre une mère et sa fille dans un restaurant, et soudain ne supporte plus sa solitude, brûle de connaître un jour lui aussi cette forme d'intimité, cette proximité tranquille qui n'a nul besoin d'être nourrie ni entretenue, et à laquelle il lui semble n'avoir jamais accédé (et pour cause, surprise finale). Max n'a plus les codes de la communication avec autrui, et bousculé par son envie de changer les choses, il va faire rencontre sur rencontre des plus particulières...

Jonathan Coe a tout compris à tout, et dans ce roman il nous propose un paysage varié - et toujours convaincant, quels que soient les chemins et les styles employés - de quelques-uns de ses chevaux de bataille.

On rit beaucoup (vrai rire sonore en ce qui me concerne) à des passages comme l'ouverture de sa boite mails (la traduction est tellement drôle, bravo !), on sourit aux dialogues souvent très réussis, on savoure ce côté terriblement anglais, décalé, pince-sans-rire et qui est très souvent à l'extrême limite entre le tragique et l'humour, qui fait un peu mal tout en nous rendant accro. 

On apprécie la construction à tiroirs, avec insertion d'une nouvelle, d'un mini-essai et d'une belle lettre.

Mais surtout on est pris dans une histoire très tendre, originale, qui nous parle de l'identité des communautés urbaines, de l'uniformisation à outrance, des liens noués sur le net, de l'émancipation qui peut en découdre, des gens qui prennent l'argent comme un but en soi, de choses qu'on a tellement de mal à s'avouer à soi-même parfois, du pouvoir de la littérature... Le tout avec à la fois beaucoup de délicatesse et un entrain qui ne se dément pas un seul instant.

Très jolie chute en plus, "La vie très privée de Mr Sim" de Jonathan Coe est un roman super chouette que je recommande vivement.

 

Gallimard, 2011, 449 p. Traduction (GB) de Josée Kamoun

(The Terrible Privacy of Maxwell Sim)

 

Merci Fashion !

 

Lu également par : Herself, Keisha, Mikael Cabon (qui nous donne quelques réponses aux questions du roman :)) (ainsi qu'une vidéo de Jonathan Coe), et par plein d'autres un peu partout.

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