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28.08.2011

Parfois, personne ne comprend rien aux amours des gens

Première phrase : "En août 2002, Anna Lore, quarante-trois ans, tombe follement amoureuse de Thomas Lenz, cinquante-six ans."

Dernière phrase : "C'est dingue, dit-il. Elle rit."

Entre ces deux phrases, 168 pages qui nous racontent Anna.

littérature,disait-il pour la vexer un peu,mais elle est assez vieille,pour savoir que l'on dit littérature,dès que quelque chose est vrai,et fait un peu mal.,

Il était une fois Anna qui vivait très heureuse avec Guillaume depuis vingt ans. Vingt années parfaites, sans interrogation aucune. Déboule Thomas et tout est bouleversé, sur un regard, une conversation. 

"Mais le mal déjà était fait et pour tous deux. Anna le sut tout de suite; Thomas eut l'impression d'éprouver un curieux sentiment mais comme il ne pratiquait guère l'introspection il ne s'y attarda pas. Et plus tard, il expliqua qu'alors il ne l'avait pas même pas trouvée particulièrement jolie. Il l'avait jugée charmante, mais surtout, intéressante. Il avait pris plaisir à bavarder avec elle."

Alors il se passe quoi dans un cas comme celui-ci ? Il s'écoule du temps, surtout, car à ces âges, installés dans une vie confortable, avec des devoirs envers d'autres personnes, on ne se précipite pas. On valse, on hésite, on décortique, on renie, on ment, on se protège. On vibre, on met au jour des éraflures, on crie, on pleure, on tremble, on perd. On parle, on tâtonne, on se redéfinit, on pose une main sous une veste, sur un flanc et on se dit qu'on ne veut pas plus.

Bref, on passe par tous les chemins et Anne Serre, avec une très jolie plume, ne nous épargne rien, pas même de nous perdre parfois sur la route tant elle frôle de très près son lecteur pour s'en éloigner juste après. Elle dessine de ces trois personnages un portrait si plein, les creusant jusqu'au trognon et tissant mille choses de leur personnalité profonde qu'il nous semble les connaître, et pour tout dire ne pas tellement les aimer. Mais ils fascinent, ô combien.

Peut-on aimer deux personnes à la fois ? 168 pages qui dissèquent la question. (Attention, tout est très intellectualisé, ne pas s'attendre à du prêt-à-mâcher.)

 

Les débutants - Anne Serre

Mercure de France, 2011, 168 P. 

 

"Mais que Guillaume se rappelle qu'après tout Anna vieillissait, qu'elle n'était plus cette flamme capricante du début, qu'elle n'était peut-être plus si désirable au fond, que ses maux de ventre et le besoin qu'elle avait d'être toujours distraite, toujours amusée, toujours stimulée étaient un peu pesants parfois. Anna vaut-elle la peine qu'on la regrette tant ? N'était-ce pas seulement son genre de personnalité qui ensorcelait ? Sorti de son influence, ne sentait-on pas la vie plus juste en quelque sorte ? Elle faisait divaguer, Anna, parce qu'elle divaguait elle-même, mais dans cette fête n'avait-on pas parfois le regret d'une relation plus vraie, moins archaïque et moins fantasque, plus accordée aux choses de la vie ?"

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"Comment s'éloigner d'un homme qui se remet entre vos mains ? Qui attend de vous le printemps ? Qui attend de vous de sortir enfin de ce malheur que fut sa vie ? Qui n'y croit plus qu'à demi, à peine, mais persiste depuis qu'il vous a rencontrée à y croire cependant un tout petit peu quand même ? Comment le laisser là alors que l'on sait bien que cela ne va pas être une partie de plaisir ni de joie immédiate mais que cela fera tant de bien à l'autre d'être aimé, caressé, et à soi de dispenser un peu de bonheur ? Ils s'entendent sur un plan qui n'a pas de mots. Ils ont échangé des centaines de mails, écrivant merveilleusement bien l'un et l'autre, vraiment, leurs échanges seraient à publier tant ils sont intéressants, mais là où ils s'entendent, il n'y a pas de mots. Et c'est cette absence de possibilité de mots qui les rend fous l'un de l'autre, aussi collés l'un à l'autre. Au point que lorsqu'elle regarde Guillaume qu'elle adore et qui l'adore, cela lui semble si loin de cette absence de mots possibles qui fait qu'on voudrait se jeter l'un contre l'autre, se presser l'un contre l'autre, bouche à bouche, poitrine contre poitrine, se désoler, pleurer, hurler, crier ensemble et jouir de s'être enfin trouvés."


"Les débutants", le nouveau roman d'Anne Serre par mercuredefrance

26.08.2011

Le pire de tous les défauts est de n'en avoir aucun

Balzac, La Comédie Humaine, Études de moeurs, Scènes de la vie privée

 

2. 1829 Le Bal de Sceaux

Écrit quelques années après la parution française d'Orgueil et préjugés, ce roman comporte assez de points communs avec celui de Jane Austen pour que ce ne soit pas une coïncidence. Une jeune héroïne pleine de caractère et de fougue, un amoureux fier et secret, des dialogues pénétrants mais hélas, une triste issue : Balzac est cruel.

Elle est jeune (mais déjà mariable depuis quelques années), elle est drôle, elle a un avis sur tout, et surtout sur ce qu'elle attend d'un mari : Émilie ne se mouche pas du coude, elle préfère rester vieille fille plutôt que de transiger; son époux sera beau, mince, grand, spirituel, riche et noble ou ne sera pas. Lors d'un bal, elle l'aperçoit. Ils se fréquentent. Maximilien reste très secret sur son identité et ses occupations. Néanmoins, lorsqu'elle le questionne directement, il lui fait une réponse énigmatique qu'elle interprète selon ses désirs :

"Quelque ambigüe que fût cette réponse, Mlle de Fontaine en ressentit une joie profonde; car, semblable à tous les gens passionnés, elle l'expliqua comme s'expliquent les oracles, dans le sens qui s'accordait avec ses désirs"

Et puis patatras : elle s'aperçoit qu'il travaille, et pire, dans les tissus (Oh !). Elle lui tourne alors le dos avec une incroyable impertinence (j'adore ! On sent que c'est le truc de folie à ne pas faire à l'époque :)) et passe son temps à le railler partout avec une langue acérée.

Or, le destin lui offre une seconde chance, lors d'un second bal. Mais la belle n'a jamais appris à museler sa langue et à reconsidérer ses opinions. Amoureux, Maximilien l'est, mais il ne supportera pas tout...

Et voilà comment on termine malheureuse et dans une triste vie, dont aucun détail ne nous sera épargné. Quel gâchis !

25.08.2011

Car rien - rien au monde - n'est aussi contagieux que l'attente de l'échec

"Scintillation" de John Burnside (Métaillié, 25 août 2011, 283 p. Traduit de l'anglais (Écosse) par Catherine Richard) est un roman que je place sans hésiter dans feue ma catégorie "Merveille".

sc'est ça qui est génial avec les grosses têtes:,ce sont des passionnés.,ne pas avoir de vie personnelle,signifie qu'on en vient,à aimer les choses,avec passion,sans que personne ne nous casse les pieds.,et de temps à autre,on arrive à transmettre quelque chose.

 

L'Intraville est une petite presqu'île empoisonnée : l'usine chimique est fermée depuis longtemps mais la population la paye encore dans sa chair, étudiée de loin par les responsables. Léonard Wilson, 15 ans, est doté d'un cerveau en parfait état de marche, mal alimenté par une réalité quotidienne pour le moins floue. Des ados disparaissent régulièrement, on claironne une fable à leur sujet, Léonard n'y croit pas mais manque d'indices pour appréhender ce qui se passe réellement. Jusqu'à ce que...

Un roman très déconcertant, dans le meilleur sens du terme. Onirique et plein de poésie, il est aussi brutal, désespérant, noir et glaçant. Totalement envoûtant, en tous les cas, et on y trouve des choses absolument merveilleuses dites sur les livres. A déguster le plus lentement possible (gageure, parce que le suspens donne envie d'aller très vite).

"Qu'on me donne le temps de réfléchir, plus quelques indices, et en général j'arrive à comprendre. Et le premier jour où je me retrouve complètement seul, alors que j'erre à travers la presqu'île, pas trop sûr de ce que je dois faire à propos de mon père, je trouve le premier véritable indice. C'est comme ça, le monde, par moments : par moments, il nous fait des dons, purs et simples; à d'autres, il nous donne des indices. Un indice équivaut à un don pour lequel il faut se donner du mal. On pourrait dire, bien sûr, que le monde regorge d'indices, à condition de savoir les déchiffrer. Indices, dons. C'est de ça qu'on se sert pour comprendre le monde. Sans quoi il n'y a rien. On n'est pas obligé d'avoir la foi, comme dit Miss Golding en Instruction religieuse. La foi n'est pas un don. Les dons, il faut que ça vienne du monde, pas de l'intérieur de notre tête. Enfin bon, il y a des gens tout à fait respectables, philosophes et autres, qui pensent que le monde est une chose qu'on imagine, que ce n'est qu'une vaste illusion qu'on invente chemin faisant. Ce qui signifie que j'invente l'usine, et les meurtres, et mon père en train de vomir du sang par terre dans la cuisine. Bien sûr que j'invente."

24.08.2011

On avait pourtant tenté de m'apprendre qu'il était plus sage et plus responsable de résister à la tendresse.

"Maintenant, tu en sais un peu plus sur ce que je veux te raconter. Tu as certainement deviné de qui il est question. Mais fais comme si tu ne savais rien, comme si tu ne te rappelais de rien. Tu te dis que j'enjolive la réalité, c'est bien possible. Mais c'est uniquement pour que tu t'en tiennes à mon récit, que tu oublies ce que tu sais déjà. Essaie de te dire qu'il s'agit d'une histoire que tu ne connais pas, avec des gens qui ne te concernent pas. Je sais, ça demande un effort d'imagination. C'est pour ça que j'en rajoute un peu, que je brode, que je prends mon temps. Pour que tu sois prise dans mon histoire et que tu ne voies rien d'autre que ça."

tous les crève-coeurs de l'enfance,sont des douleurs saignantes,qui se referment,et laissent des cicatrices.,la sagesse n'est rien d'autre,qu'un réseau de stigmates.,Ce passage arrive page 78, et jusque là (et encore un peu après), je me disais ouais bon, c'est bien mignon cette évocation de l'été quand, adolescente, la narratrice allait chez tes grands-parents au fin fond de la province. C'est assez réussi, tableau bien dressé, on voit bien le truc, mais qu'est-ce que ça raconte, au fond ? La narratrice s'adresse à sa grande soeur (et en fait non) et lui raconte un évènement de cet été-là qui a changé la donne pour elle. On s'attend bien évidemment à un certain type d'évènement, tout est fait pour nous aiguiller en ce sens, et on est surpris.

Non, on ne peut pas s'attendre à ce qui nous est raconté, on ne peut surtout pas pressentir la force du mal qui va nous grignoter le coeur en lisant la première centaine de pages. Car les suivantes sont percutantes, pas dans un genre violent ou frontal, plutôt très en finesse, insidieusement, ça touche en plein coeur et ça fait un mal de chien. Affreux, affreux, affreux, on gémit même, ouch, très très bien joué, bravo, c'est malin, tiens.

 

Le premier été - Anne Percin

163 pages délicates et captieuses

Editions du Rouergue, collection la Brune

 

23.08.2011

On ne pourrait pas avoir une conversation normale au dîner, pour une fois ?

"Lorsqu'ils reprirent la route, la nuit était presque tombée. Il restait quelques embouteillages, mais Warren ne fit rien pour s"insérer dans la voie de gauche. Il n'était pas pressé de rentrer. En partie parce qu'il se réjouissait de sentir sa famille réunie : impossible de se rappeler la dernière fois qu'ils avaient voyagé ensemble dans cette voiture. Malgré tout ce qui venait de se passer, il éprouvait une joie aussi tenace qu'absurde. En fin de compte, c'était sans doute la seule chose qu'on puisse espérer : rassembler sa famille dans la voiture une ou deux fois par an, maintenant que les enfants étaient grands - et qu'on avait soi-même des cheveux blancs - et profiter du poids précieux de leur présence."

je voudrais que la vie,soit aussi intéressante,que dans les livres,dit-elle,voilà mon problème,

 

523 pages en compagnie de la famille Ziller : deux étés et un hiver, 1985-1986, un fiasco annoncé mais néanmoins vécu et ressenti avec eux dans tous ses aspects. Une famille banale, la classe moyenne américaine, 3 enfants, un chien, tout va bien. Puis tout se délite...

On en prend plein la tête, dans ces quelques mois américains. On est dans la banalité totale, identification maximale, style souple et facile, chapitres courts, les pages se tournent toutes seules. Tout ceci paraît tellement déjà vu, au premier abord, qu'on pourrait facilement se tromper et se dire, oui, bon, ok, efficacité américaine, et ? Mais ce serait une erreur, parce qu'Eric Puchner (dont je veux absolument lire le recueil de nouvelles "La musique des autres", 2008) s'y entend pour distiller l'effroi.

C'est réellement effroyable ce qui arrive à cette famille, en terme d'événèment dramatique qui va redessiner la carte de toutes leurs relations (et leur vision de la vie, d'ailleurs), mais déjà avant ça, dans leur façon de s'égarer tous et chacun individuellement, d'être tellement et complètement seuls dans leur tête, désarmés devant leurs réactions face à la vie courante et ne se comprenant tellement pas; ni eux-mêmes, ni les autres. 

Et en même temps tout est juste, il y a des passages et des scènes d'une pure beauté, des petits moments de douceur bénie au milieu d'un ouragan de souffrances. Il y a de l'amour dans ces pages-là, et ça vient chercher le lecteur. Que le tout soit exprimé avec une grande simplicité est à mon sens une vraie qualité, en plus. D'autres vous diront que ce n'est pas de la littérature, sans doute.

J'ai dévoré à pleines dents.

 

Famille modèle - Eric Puchner

Albin Michel, collection Terres d'Amérique, 2011

Traduit de l'américain par France Camus-Pichon

20.08.2011

En toutes choses, nous ne pouvons être jugés que par nos pairs

La comédie humaine de Balzac, dans l'édition de la Pléiade, 95 romans, est-ce que ça fait peur ? Non :) Il suffit de prendre ces romans (souvent très courts) les uns après les autres, tranquillement, en ne se pressant en rien.

Elle débute par les Études de moeurs, et en sous-catégorie par les scènes de la vie privée.

1. 1829, La maison du chat-qui-pelote

Nous sommes dans une brave famille de drapiers, les Guillaume. Monsieur et Madame Guillaume ont deux filles, que dix ans séparent. L'aînée est laide, la cadette mignonne. Selon l'usage, le premier commis devrait épouser l'aînée, mais il est épris de la cadette, elle-même éprise d'un artiste peintre. Contre toute prudence, et surtout contre son solide bon sens de commerçant et père de famille, Monsieur Guillaume accepte cette union en pensant qu'un contrat de mariage protègera sa fille. Il sait pourtant bien que se marier hors de sa condition ne fonctionne que rarement... Car si Augustine est jolie, elle est totalement ignorante des choses de l'amour et du grand monde que fréquente son artiste de mari, très fortuné par ailleurs. Et au bout des 2 ans d'amour-passion et de la naissance du premier enfant, elle se voit rejetée très durement.

"Et déployant alors cette force de volonté, cette énergie que les femmes possèdent toutes quand elles aiment, Mme de Sommervieux tenta de changer son caractère, ses moeurs et ses habitudes; mais en dévorant des volumes, en apprenant avec courage, elle ne réussit qu'à devenir moins ignorante."

Augustine ne force pas le respect, parfaite illustration des lacunes d'une éducation bornée et pourtant affectueuse. Elle tentera tout, mais...

Les thèmes abordés dans ce premier roman sont ceux de toute La comédie humaine : opposition du passé et du présent, de l'artiste et du bourgeois, de la prudence qui fait durer et de la passion qui détruit. Du bonheur et de la gloire, toujours antagonistes.

Pauvre Augustine, elle paye le prix fort.

19.08.2011

Parler de culture comme si la vie n'en dépendait pas, se gargariser de l'écume.

internet,blog,relations virtuelles,relations hommes-femmes,Ema et Charlotte étaient très (très) copines depuis l'enfance, et puis ces dernières années elles ne se parlaient plus, tout en suivant leur vie mutuelle de très près. Charlotte émettait des jugements un peu trop catégoriques, Ema avait choisi une vie (et une sexualité surtout) atypique. Pourtant, lorsque Charlotte meurt, Ema a du mal à croire au suicide. Se plonger plus précisément dans la vie de son amie va l'entraîner drôlement loin...

"C'est le roman d'une époque, la nôtre" nous promet la 4° de couv et c'est à nuancer : c'est un reflet plutôt réussi d'une certaine époque qui est déjà révolue, celle de Myspace et des buzz de folie autour d'un blog (et on pense forcément à BradPit-machin-truc, dont le nom m'échappe déjà).

La langue y est malmenée, sautillant de l'ultra oral (et pas très sympa à l'oeil sur 450 pages) au plus soutenu, j'ai dû sortir le dictionnaire quelques petites fois.

Ce qui pêche surtout c'est l'intrigue, trop chargée et qui n'évite aucun piège, la "révélation" de l'identité de Nénuphar étant le pompon, plus téléphoné tu meurs. Je passe sur la charge sociale qui se voudrait féroce et politisée quand elle n'est que surface et lieux communs. Mais enfin les tribulations d'une bande de copines qui tendent à redéfinir les relations hommes-femmes et les états d'âme d'un blogueur que la virtualité dépasse m'ont suffisamment accrochée pour que j'arrive au bout avec plaisir.

A vous de voir.

 

Les Morues - Titiou Lecoq

Au Diable Vauvert, 2011, 450 p.

18.08.2011

Elle n'était pas ivre, simplement prise d'une mélancolie moelleuse

C'est l'histoire de Vida, ou celle de Paloma, ou de Taïbo, Adolfo, et derrière eux Gustavo, Eguzki,ovaldé.jpg Miguel, Chili, Teresa, quelques autres encore. Ce n'est pas une histoire, d'ailleurs, ce sont des morceaux de vie, très simples, tout simple, sans ce côté légèrement décalé qu'on trouve souvent dans les romans de Véronique Ovaldé, sans rien de fantastique (au sens du genre).

"Vida a quarante-trois ans. Et pour une raison inexplicable, au vu du bon état général de ses artères et de chacun de ses organes, de l'élasticité encore intacte de sa peau, de la chair de ses bras qui ne pend pas quand elle tente d'attraper quelque chose sur une étagère, malgré tous ces signes qui lui disent que le temps n'est pas encore venu de refermer sa porte, Vida se sent infiniment vieille. Elle se surprend à se demander pourquoi elle a accepté d'offrir sa vie entière à Gustavo, comment les humains en arrivent à ce genre d'arrangement."

Gustavo appelle la police, un jour, parce qu'en leur absence leur belle maison de gros richous a été squattée. C'est Taïbo qui vient prendre leur déposition, manière de dire d'ailleurs, car rien n'a été ni volé ni cassé, juste occupé. C'est Vida qui le reçoit. Il ne se passe rien, qu'une dame qui parle à un policier un peu plus jeune, beaucoup plus calme. Bien que Vida soit d'une placidité apparente à toute épreuve elle-même. Et puis Taïbo a ses failles lui aussi, dix ans que Térésa l'a quitté et il lui semble qu'il ne s'en remettra jamais.

Et puis d'autres maisons sont aussi occupées illégalement. Et puis il semblerait que Vida ait un petit peu menti, sur quelque chose qui n'a rien à voir. Et puis...

Dieu que ces pages passent trop vite ! Tout m'a plu, dans ce roman qui exhale ce que j'aime tant dans la plume de Véronique Ovaldé, ces consonances espagnoles, ce flou savant, ces petits éclats qui viennent se ficher en plein coeur, ces gens juste comme il faut, ni tops ni nazes, juste eux, debouts, vrais, faillibles.

Un petit bonheur de la rentrée littéraire.

 

Des vies d'oiseaux - Véronique Ovaldé

Ed. de l'Olivier, 18 août 2011

236 p.

17.08.2011

Peut-être que c'est cela, un fantôme : l'incarnation de ce qui te tracasse

finkler.jpgLondres, de nos jours. Ils sont trois, et ils sont très différents. D'abord Julian Treslove, 49 ans, blond aux yeux clairs, physique tellement banal qu'il en a fait son métier, il est sosie d'un peu n'importe qui, il peut se faire passer pour tout le monde. Il est plus ou moins ami avec Samuel Finkler, vedette de la télé, depuis le collège, et ils sont restés en contact avec leur prof d'Histoire à l'université, Libor Secvik, qui approche des 90 ans. Sam et Libor sont juifs, pas Julian, mais à ce stade de sa vie il a une envie folle de l'être, sans jamais réussir à comprendre vraiment ce que c'est, qu'être juif...

Lauréat du Man Booker Prize 2010 (le seul prix littéraire qui compte à mes yeux), "La question Finkler" d'Howard Jacobson (Calmann-Levy, parution ce jour, 382 p., traduit de l'anglais (GB) par Pascal Loubet) est un excellent roman.

Proprement hilarant, il décortique avec une grande intelligence le sionisme ou l'antisémitisme, il explose les clichés, il est d'une subtilité totale en restant léger en permanence, tout en laissant gronder la profondeur sous le talon.

Mention spéciale à Hephzibah, personnage qui m'a énormément plu. Épilogue pas rose, je préviens, et réflexion qui se poursuit bien après la dernière page...

15.08.2011

Des nombreux cadeaux qu'un parent reçoit de ses enfants, voici l'un des plus beaux : la nouvelle façon de voir le monde qu'ils nous proposent.

"Il y a une part de vérité, à mon sens, dans l'idée que les parents s'affrontent davantage avec les enfants qui leur ressemblent. Milo et moi sommes impatients et volontaires, inventifs, passionnés et versatiles. Nous sommes susceptibles, prompts à nous énerver. Et peu importe combien de livres j'écris, combien de personnages je tricote et démêle, je ne suis jamais certaine de vraiment nous comprendre tous les deux."

l'épithète la plus dommageable,pour un écrivain,c'est "compétent".,

Octavia a connu un drame familial, son fils Milo et elle sont les seuls rescapés. Elle a tenu bon comme elle pouvait, est devenue une romancière célèbre, mais a vu Milo s'éloigner. Des années qu'ils n'ont plus aucun contact. Au moment même où elle tente d'imposer à son éditrice un livre fait de fins modifiées de ses précédents romans, d'épilogues heureux qu'elle lance à la mer pour toucher son fils quelque part, il est accusé du meurtre de sa petite-amie. Qu'il soit lui aussi devenu chanteur de rock très célèbre n'a rien pour arranger les choses. Timidement, ils vont tenter de retrouver un lien...

"L'album de Milo" de Carolyn Parkhurst (éditions Philippe Rey, 2011, 380 p., traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Florence Colombani) est un drôle de roman. Intercalant les fins originelles puis alternatives des romans écrits par l'héroïne, il remonte le long du drame familial tout en menant une enquête policière et en distillant des petits morceaux de vérité sur le mariage, le couple, l'écriture ou les liens familiaux. Ça pourrait être excessif, trop chargé, mais l'ensemble a un charme puissant et une tonalité totalement mélancolique à laquelle j'ai été extrêmement sensible. Beaucoup de choses très touchantes, servies par une plume redoutablement lucide.

Et puis un roman qui cite Charles Dickens et Docteur Who sur la même page ne peut être que bon, évidemment.

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