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28.09.2011

La plupart des drames sont dans les idées que nous nous formons des choses

BalzacLa Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée

5. Modeste Mignon (1844)

Ce doute intime,que nous traduisons par le mot modestie,anime donc et les traits,et la personne.,(Balzac),

Directement inspiré par une nouvelle qu'avait écrite (puis détruite) Mme Hanska, et qui traitait de la manière dont ils étaient entrés en relation, Balzac et elle (une correspondance entre un grand écrivain et une jeune fille, d'où naissait "un amour de tête"), ce roman est une petite merveille qui, pour la première fois dans ma découverte de Balzac, m'a tenue en haleine le long de son suspens et de ses rebondissements.

L'intrigue est donc celle-ci, Modeste Mignon, jeune et belle provinciale de vingt ans, prend l'initiative d'une correspondance avec Canalis, poète parisien en vogue de vingt-neuf ans. Mais c'est son ami et secrétaire bénévole, La Brière, qui se pique au jeu et au fil des missives s'éprend. Havraise, Modeste voit la situation se compliquer par le retour de son père, et de noble mais ruinée, elle devient très riche et en mesure de choisir : ce sont trois prétendants qui viennent subir l'examen de la province du Havre; Canalis, qui ne cracherait assurément pas sur quelques millions, La Brière fou amoureux mais ayant commis le crime de duper la belle sur son identité, et un duc qui débarque un peu comme un cheveu sur la soupe mais qui a pour lui la noblesse. 

La belle est une lectrice, elle a la tête farcie de littérature, c'est cet élan qui l'a poussée à envoyer la première missive (elle se révèlera fort habile à manier la langue et à déconcerter ses prétendants, usant d'un peu trop d'insolence à mon goût mais c'est un détail). Elle admire la faconde du poète (pourtant Tartuffe à tous les niveaux), a aimé sincèrement l'auteur des lettres (mais ne pardonne guère l'usurpation d'identité) et est très sensible à l'avenir que le Duc pourrait lui assurer : comment faire un choix judicieux ?

Elle sera aidée par un clerc de notaire tout à elle dévoué, un nain super malin (directement inspiré de Walter Scott, nous dit-on, moi j'ai vu Tyrion, évidemment).

Ah, que c'est bon, que la langue est belle, que la nature humaine n'a absolument pas changé depuis 200 ans, c'est impressionnant. J'ai apprécié le rythme différent des petits romans courts précédement lus, Balzac a écrit Modeste Mignon pour une parution en feuilleton (juste après celle des mystères de Paris), il lui fallait imprimer une cadence, proposer de l'inattendu, faire bouger les choses et sortir de l'examen seul des scènes de la vie privée, dans laquelle il a pourtant placé rétrospectivement cette oeuvre.

J'adore évidemment ces prénoms que je découvre avec ravissement, Philoxène ou Exupère, par exemple. Je trippe aux phrases telles que : "Sa fierté ne descendait pas jusqu'à la hauteur où ces paroles, parties d'en bas, arrivaient." Je bois du petit lait à de tels développements :

"La vérité de ce proverbe populaire : L'habit ne fait pas le moine est surtout applicable à la littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de l'homme. Cette séparation, dont les phénomènes étonnent, provient d'un mystère inexploré, peut-être inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous genres, car dans les Arts la main de l'homme continue sa cervelle, sont un monde à part qui fleurit sous le crâne, dans une indépendance parfaite des sentiments, de ce qu'on nomme les vertus du citoyen, du père de famille, de l'homme privé. Ceci n'est cependant pas absolu. Rien n'est absolu dans l'homme. Il est certain que le débauché dissipera son talent, que le buveur le dépensera dans ses libations, sans que l'homme vertueux puisse se donner du talent par une honnête hygiène; mais il est aussi presque prouvé que Virgile, le peintre de l'amour, n'a jamais aimé de Didon, et que Rousseau le citoyen modèle avait de l'orgueil à défrayer toute une aristocratie. Néanmoins, Michel-Ange et Raphaël ont offert l'heureux accord du génie, de la forme et du caractère. Le talent chez les hommes est donc à peu près, quand au moral, ce qu'est la beauté chez les femmes, une promesse."

Il y a mille choses encore à dire, du happy end (finalement, pas si cruel, Balzac !), de la misogynie rampante, de la sincérité avec laquelle il a placé un peu de lui dans chacun des prétendants (quand il écrivait ce roman, s'il restait plus de quelques jours sans nouvelles de sa polonaise toute inspiration le fuyait, il était très amoureux et fort jaloux), des lettres magnifiques que s'échangent Modeste et Ernest, qui explorent avec tellement de finesse comment naît, s'étend et se méprend ce qu'il appelle "un amour de tête" ("... que des lettres, plus ou moins vraies par rapport à la vie telle qu'elle est, plus ou moins hypocrites, car les lettres que nous nous écririons seraient l'expression du moment où elles nous échapperaient, et non pas le sens général de nos caractères"), de la vanité, des âmes pures, de Molière dont l'ombre est présente à presque toutes les pages... 

Mais j'en terminerai par ces mots :

"Les grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs inférieurs. La plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l'égalité. Aussi est-ce pour obvier aux inconvénients de cette égalité passagère que, la partie finie, les joueurs ont le droit de ne se plus connaître."

A lire.

 

Lu également par Keisha et Phil

 

26.09.2011

Je ne vise pas l'amour à l'horizon, je tire l'amour à bout touchant.

"je me suis levée,le froid m'a apaisée,j'ai regardé le ciel par la fenêtre,"bla bla,bla bla,184 pages dans ce style,moi,je n'aime pas,J'adore Stéphie. Je la connais un peu, dans la vie, comme on dit, et on s'entend plutôt pas mal. Mais alors quant à nos goûts littéraires, on ne pourrait être plus opposées (avec quelques exceptions, comme il se doit, Zola en étant une). Elle a adoré "L'unique objet de mon désir" de Frédéric Teillard (Editions Galaade, 2011) et son billet m'avait donné envie de le lire : erreur.

Grosse erreur même, tant ce roman m'a énervée. Un couple, la quarantaine descendante, lui écrivain, elle a un amant, les enfants sont grands, c'est la période de Noël. Elle part la passer avec celui qui lui met le coeur à l'envers, tandis que monsieur reste à Paris et est supposé écrire.

"... Je crois que je ne sais faire que des livres qui agissent sur leur lecteur comme la nouvelle d'un suicide, quelque chose qui frappe de paralysie les pensées conquérantes, galopantes, tournoyantes, et rend le mouvement aux autres, les tétraplégiques, les comateuses, les endormies, pour quelques heures au moins, quelques jours. Ce qui n'intéresse pas grand monde."

Moi j'aurais bien aimé, sincèrement, que Gilles me remue un petit quelque chose, mais je l'ai juste trouvé ennuyeux à en périr, avec sa façon de décortiquer le moindre micro embryon de truc qui lui traverse l'esprit, totalement à côté de sa vie. Et long. Je l'ai trouvé très, très longuet quand c'était son tour de s'exprimer. Alix est plus touchante, forcément, quadra totalement ravagée d'amour, mais elle passe elle aussi son temps à s'auto-analyser d'une manière que j'ai trouvée insupportable. Enfin, Nino, l'amant, n'a le droit à la parole qu'en épilogue, pour le très attendu coup de théâtre qui n'a rien de surprenant.

Rien que de très banal, vu sous un angle beaucoup trop intellectualisé pour la lectrice que je suis, avec un ton désenchanté qui a provoqué de l'agacement chez moi, plutôt que de se communiquer.

Stéphie, je le répète, en pense exactement le contraire. A vous de tester.

 

25.09.2011

Comedy isn't jokes, it's looking at the real world round you and still being able to laugh

Une réécriture de Pride and Prejudice, avait annoncé la prêtresse des english romances, que l'on trouve à 0,01 euros d'occas sur le net, il ne m'en fallait pas plus. Kate Fenton signe ici (en vo, jamais traduit) un petit roman très malin et plutôt drôle.

besides,any jerk can hve bright ideas.,It's getting them realized,separates the men,from the boys.,

Nicholas Llewellyn Bevan est un écrivain de thrillers pas très connu (mais de bon niveau) qui vit dans un petit village du Yorkshire, dans la ferme retapée par son ex-beau-frère John (avec qui il est très pote). Il est divorcé depuis 3 ans et s'entend toujours bien avec Caro, son ex, qui mène une brillante carrière à Londres et qui est la mère de Christopher, leur fils de 17 ans. Or, voici qu'une énième adaptation de P&P est tournée dans le village, et que la réalisatrice (une américaine, horreur-malheur) tape dans l'oeil de Nick, tandis que John tombe raide de l'actrice incarnant Lizzie et que Christopher ne rêve que d'entrer dans le monde merveilleux des médias, prêt à tout pour cela. Notre Nick, en rade d'inspiration, décide alors sur 12 chapitres d'écrire une version moderne et inversée du roman de Jane Austen, avant d'être rattrapé par le réel et d'en vivre la conclusion (j'ai adoré la lettre de Marie)...

Imaginez donc que Mister Darcy soit Marie Dance, un grand cheval d'américaine sûre d'elle toute en dents et crinière, qui décrète Nick "Halfway presentable" (avant de la gratifier, lorsqu'elle commence à l'apprécier, d'un "You bastard" des plus affectueux), un Nick (pardon, Llew)/Elisabeth Bennett malin et impertinent mais financièrement très juste, un Christopher/Lydia tout foufou avec une Sasha/Wickham junkie dont le premier "pigeon" s'est fait choper à Heatrow avec de la drogue qu'elle avait placé dans ses bagages, j'en passe, tout est adapté et inversé et c'est formidablement drôle à dérouler.

Mention spéciale au récit de débat radiophonique autour du roman de Jane Austen, fidèle à la réalité mais mis en abime par Nick dans sa propre adaptation. Darcy est-il l'ultime fantasme en raison de sa taille, de son côté ténébreux et beau garçon ? Ou est-il le seul être pensant capable de tenir la distance avec une Lizzie elle-même très intelligente pour son milieu ? P&P est-il une comédie, une étude de moeurs, un roman sur le sexe et le pouvoir ou le portrait aux accents féministes de la condition féminine de l'époque ? 

C'est en tous les cas un roman merveilleux que celui-ci m'a - encore - donné envie de relire. 

Lions and Liquorice - Kate Fenton 1995 (réédité en 2005 sous le titre "Vanity and Vexation"

23.09.2011

Ecrire est invraisemblablement la meilleure façon de raconter sa vie

parfois,il fait gris.,même,il pleut.,tonio,l'autre jour,l'a exprimé à sa manière,en regardant le ciel sombre par la fenêtre,de ma salle de classe:,"parole !,on dirait qu'on est pour le psg !Dominique Resch est professeur de français, d'histoire-géographie et d'éducation civique dans un lycée professionnel des quartiers Nord de Marseille. Il consigne ici quelques traces de ces années passées, à travers des anecdotes le plus souvent humoristiques, mais non dénuées de fond. J'aime bien ce genre de récit, même si je n'adhère pas à l'ensemble des propos. Il me semble en tout cas que la sincérité est totale, et ça fait du bien de rencontrer, ne serait-ce que dans un livre, un professeur qui y croit, qui s'offre. J'ai ri à plusieurs endroits, le ton est souvent mordant, et ai été très touchée par ceci :

"On est en train de lire le roman autobiographique de Romain Gary, La Promesse de l'aube. Et il se trouve que Karim ne semble pas du tout croire ce qu'il y a dans le bouquin. Il me le dit sans arrêt. Ce mec, il ne faut pas le croire, m'sieur. C'est qu'une bouche. Il n'a pas fait tout ce qu'il raconte. Ça n'existe pas.

Impossible de le convaincre du contraire, d'autant que Myriam Anissimov, biographe de Gary, apporte de l'eau au moulin de mon élève pendant plusieurs centaines de pages. Pour ne pas saborder mon cours, je le lui signale, mais sans trop insister. Je tente surtout d'attirer l'attention de toute la classe sur la difficulté de faire la part des choses. Allez savoir ce qui est vrai, ce qui est faux.

La semaine suivante, en classe, au moment de travailler par écrit sur quelques extraits du texte en question et de rédiger un devoir, il écrit sur sa feuille, en guise de conclusion :

Écrire est invraisemblablement la meilleure façon de raconter sa vie.

Tout est dit sur le sujet. En dix mots. Pas un de plus, pas un de moins. Mieux que mes cours de fac, mieux que tout ce qu'on m'a enseigné au collège et au lycée. Dix mots pour me faire comprendre facilement ce qu'est l'écriture. Dix mots entrés dans ma cervelle comme dans du beurre. Je ne sais pas comment il a fait, tout seul dans son coin, sur sa table, mais il l'a fait. Il a posé le problème de l'autobiographe anxieux qui se demande chaque jour quels sont les mots qui vont le moins trahir sa pensée puisqu'écrire est invraisemblablement la meilleure façon de raconter sa vie.

Bravo Karim."

 

Dominique Resch - Mots de tête

Editions Autrement, 2011, 153 p.

 

Une courte interview de l'auteur sur Bibliosurf, Cathulu est une fan.

22.09.2011

La force est l'apanage des femmes, le fait est.

les gens d'honneur,seront toujours enclins,à faire pour leurs enfants,des choses qu'ils n'envisageraient jamais,de faire pour leur propre compte.,

 

Au-cun spoil, promis, juré.

Des nouveaux-venus, des injustices à hurler, des bien fait pour ta poire, des heures de lecture fiévreuse (891 pages), et quelques petits points notés, par-ci, par-là (forcément, sans spoiler, ça réduit le champ du compte-rendu).

Alors, certes, dans ce tome on reconnaît beaucoup la puissance féminine, mais en la présentant sans cesse comme perfide, c'est quelque peu lassant. Les éléments masculins, à les entendre, seraient toujours le jouet de femmes tentatrices qui leur feraient rompre des voeux ou faire ce qu'ils n'avaient aucune envie de faire, à grand renfort d'arguments débiles, voire hilarants de mauvaise foi. Exemple (sans les noms) :

"XX baissa la tête, les joues ruisselantes de larmes. Ces larmes étaient à elles seules la réponse dont AA ressentait la nécessité. "Tu as tué le roi, articula-t-il, et puis tu as baisé la reine.

- Je n'ai jamais...

- Couché avec YY ? Dis-le. Dis-le !

"Jamais répandu ma semence en... dans son...

- ... con ? suggéra AA.

- ... sein, termina XX. Il n'y a félonie que si l'on termine à l'intérieur."

 

Ben voyons. Heureusement il y a aussi de la mauvaise foi beaucoup plus marrante, comme celle-ci : 

"Les inhalations lui procurent un peu de soulagement, et le bonsome atténue la violence de sa toux, mais j'ai bien peur qu'en plus du sang il n'expectore maintenant des morceaux de poumon.

- Libre à lui de le faire. Mais vous allez retourner tout de suite à son chevet et l'informer que je ne lui permets absolument pas de mourir."

 

Un petit roi qui décrète la betterave aliment interdit, aussi, les pointes d'humour sont plus présentes dans ce tome 4 et ça fait toujours du bien, entre deux respirations haletantes ou un égarement total dans la profusion de noms et de lignées qui ne cessent d'apparaître et de se croiser. Certains de nos héros changent même d'identité, et ne sont plus désignés que sous la nouvelle, franchement, il faut s'accrocher pour suivre, et je crains de patauger encore plus au passage en VO. Mais c'est si bon de haïr l'imagination sadique de George R.R. Martin...

 

16.09.2011

Le temps que je me retourne. Alors, je me retourne. Je suis même bien retourné.

Je suis normal.,je suis on ne peut plus normal.,je suis tout ce qu'il y a de plus normal.,"J'espère que, désormais, plus aucun de mes livres ne sera un hommage." déclare Jean-philippe Blondel en dernière phrase de "Et rester vivant" (Edition Buchet-Chastel, 2011, 245 p.). Pour qui, comme moi, a lu tout ce qu'il a écrit à ce jour, c'est comme une évidence, tant ce texte est clairement cathartique.

Avec beaucoup de tendresse et une vraie pudeur, il met au jour tous les ressorts sur lesquels il ne cessait de rebondir d'année en année. Avec une plume qui garde de saines distances, il nous raconte les drames successifs qui ont fait de lui ce jeune homme de 22 ans sur les routes américaines le temps d'un été, cette période où le sens s'est échappé et tout peut s'arrêter. Il faut décider, vraiment choisir, de rester vivant. 

Avec un matériau à haut potentiel compassionnel, il parvient à rester sur la juste ligne, bordée d'un côté d'une très jolie métaphore sur les couleurs et explorant de l'autre les nuances du détachement. Beaucoup de place est laissée à l'implicite, on suggère, on devine, rien d'écrasant ni de martelé.

Je suis très impressionnée, et comme tremblante en tournant la dernière page. C'était fort.

 

15.09.2011

Il est pour les âmes faciles à s'épanouir une heure délicieuse qui survient au moment où la nuit n'est pas encore et où le jour n'est plus

(Ce titre est la première phrase. Si c'est pas beau, ça...)

BalzacLa Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée

4. La Bourse (1832)

Trente pages, on peut difficilement faire plus court. Mais en si peu de mots, et si tôt dans sa carrière, Balzac se montre déjà capable de peindre avec finesse un amour qui naît, qui se fortifie, et qui souffre; il éclaire les jeux d'ombre des sentiments, dans un milieu fermé et impénétrable (introduction de la Pléiade, signée Jean-Louis Tritter).

C'est l'histoire d'une jeune peintre talentueux et reconnu, en pleine gloire. Il fait un jour une chute dans son atelier, et fait la connaissance de sa jeune voisine, visiblement désargentée. Jour après jour ils s'éprennent de plus en plus profondément l'un de l'autre, sans jamais verbaliser quoi que ce soit. Et soudain la douche glaciale, il croit avoir été un jouet, il pense qu'elle lui a volé sa bourse. Il revoit tout ce qu'ils ont déjà vécu sous cet angle et se monte gravement le bourrichon tout seul. Il est malheureux à en mourir, il passe par mille pensées contraires, il est prêt à s'illusionner volontairement, à se faire croire n'importe quoi pour la retrouver. Mais les choses n'étaient pas du tout ce qu'elles semblaient être...

Première fois qu'un épilogue est heureux chez Balzac (sur 4 romans en même temps, mon expérience débute juste), texte écrit à 33 ans, La Bourse offre un vrai plaisir de la langue et une peinture exacte des sentiments amoureux :

"Perdre un bonheur rêvé, renoncer à tout un avenir, est une souffrance plus aigüe que celle causée par la ruine d'une félicité ressentie, quelque complète qu'elle ait été : l'espérance n'est-elle pas meilleure que le souvenir ? Les méditations dans lesquelles tombent tout à coup notre âme sont alors comme une mer sans rivage au sein de laquelle nous pouvons nager pendant un moment, mais où il faut que notre amour se noie et périsse. Et c'est une affreuse mort. Les sentiments ne sont-ils pas la partie la plus brillante de notre vie ? De cette mort partielle viennent, chez certaines organisations délicates ou fortes, les grands ravages produits par les désenchantements, par les espérances et les passions trompées."

J'adore par ailleurs la force des convictions et la précision de Balzac, par exemple dans ceci : "Je mettrai le sérail cen dessus dessous" ==> orthographe balzacienne. "Je m'obstine à orthographier ce mot comme il doit l'être. Sens dessus dessous est inexplicable. L'Académie aurait dû, dans son Dictionnaire, sauver au moins dans ce composé le vieux mot cen qui veut dire : ce qui est. Malgré mon aversion pour les notes, je fais celle-ci pour l'instruction publique."

14.09.2011

Qu'est-ce que ça fait, L et E ? Fa, répond Fadila.

hier j'pleuré,dit-elle,toute ma vie j'pleuré.,Edith est traductrice littéraire, interprète occasionnellement. Elle travaille à la maison et vit avec les mots. Lorsque Fadila entre dans sa vie, en venant faire quelques heures de repassage chaque semaine, elle s'engage plus ou moins par la force des choses à lui apprendre à lire et à écrire. Alors elle se renseigne, tente d'appliquer une méthode, puis d'écouter son bon sens, puis son coeur, mais Fadila ne se laisse guère faire. 65 ans, marocaine, jamais tenu un stylo de sa vie, un caractère bien trempé, pas évident.

Histoire d'alphabétisation, mais aussi d'une relation qui se construit patiemment entre deux femmes que tout oppose...

... Qui m'a laissée plutôt froide. Sur un sujet approchant, j'ai été plus accrochée par ce qu'a écrit Bertrand Guillot. Fadila et Edith n'ont jamais pris corps pour moi. Je suis restée observatrice sans jamais trouver le petit quelque chose qui m'aurait permis d'entrer enfin dans leur combat ou leur quotidien. L'ensemble m'a paru sec.

Tant pis.

 

Les amandes amères - Laurence Cossé

Editions Gallimard, 2011, 219 p.

 

Cathulu est beaucoup plus enthousiaste.

13.09.2011

Le livre était le style, et le style était l'homme. Et l'homme était - avait été - Charles Dickens.

L'Inimitable. Ainsi se désignait lui-même Charles Dickens, qui n'a jamais souffert d'aucune forme de modestie. Car inimitable, il l'était, assurément. Wilkie Collins, qui s'adresse tout au long de ce roman à son lecteur du futur (nous), s'en étouffait de jalousie. Mais c'est un peu plus complexe que ça, évidemment. 

mais,dieu me garde!,j'ai aimé charles dickens.,j'ai aimé son rire soudain et contagieux,ses gamineries et les histoires qu'il racontait.,j'ai aimé le sentiment,-quand on était à ses côtés-,que chaque instant était important.,

Dan Simmons nous entraîne dans ce gros roman touffu et au rythme très changeant dans un maelström d'hommage, de récit biographique, d'extrapolation, de délire sous substances diverses, d'analyse littéraire et de médisance pure (et à travers trois cercles : l'auteur qui écrit comme un deuxième auteur pour parler d'un troisième auteur; et tout se tient).

1865, Dickens a son accident de train. 1870, il meurt. Ce sont ses cinq dernières années qu'il nous est donné de partager, sous l'oeil de moins en moins cohérent de Collins...

J'ai fort peu goûté toute la partie opiumisée, qui s'étend hélas longuement et de façon redondante, mais j'ai apprécié son écho et sa résolution (et il y a tout de même quelques scènes très fortes, dont une qui m'a réellement effrayée). Wilkie Collins, le personnage ce roman, est un narrateur épouvantable, qui radote, qui ratiocine, qui s'emmêle les pinceaux et ne cesse de passer d'une chose à l'autre. Mais il est aussi formidablement drôle dans sa convoitise effrénée, dans ses pitoyables tentatives de rosseries jalouses, dans sa hargne à clamer qu'il existe.

Car il ne cesse en fait de chanter sur tous les tons à quel point il aime ce satané Dickens, et la personnalité hors du commun de l'Inimitable éclate à toutes les pages : lire le récit des lectures publiques sous sa plume est *presque* aussi exaltant que d'y avoir assisté, on ressent de façon intense tout ce qu'il veut nous faire passer, par moments on est même submergés, on en veut aux bêtes lois physiques qui nous empêchent de faire un saut dans le temps et d'avoir la chance, une fois, une seule fois, même dix secondes, de le voir, en vrai, devant nous, le regarder bouger, parler, le toucher, han, Charles Dickens, bon dieu.

Passons pudiquement sur le comportement de Collins-le-personnage vis-à-vis des femmes, il y a des claques qui se sont perdues, il y a eu cumul, tout de même.

Ce qu'il y a peut-être de plus jouissif dans ce Drood étant les clins d'oeil, les avis, les références aux romans de Dickens et de Collins, y compris dans les personnages actuellement mis en scène. Je recommande vivement d'avoir lu La maison d'âpre-vent (pages 842-843, superbes à ce sujet !), L'ami commun, Le mystère d'Edwin Drood, La femme en blanc et Pierre de lune, au moins, avant de lire ce Drood, sous peine de passer à côté de bien des points.

Je recommande également de lire les billets d'Isil, Karine et Pimpi.

Je recommande enfin de s'accrocher, il y a clairement un passage à vide entre les pages 300 et 400, mais ça vaut la peine de survoler un peu et d'atteindre la suite, oooooh oui.

 

Drood - Dan Simmons

Editions Robert Laffont, 2011, 866 p. 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Odile Demange

09.09.2011

Les pensées nocturnes sont les pires. Tu ne peux parler à la nuit. Elle pourrait se mettre à répondre.

"Certains biographes vont être pris de l'envie de me battre." nous dit Joseph O'Connor en postface, car si ce roman est inspiré de la vie de Synge (prononcer "Sing") et Molly Allgood (nom de scène : Maire O'Neill - prononcer "Moïra" O'Neill), la licence poétique est totale et rien n'est respecté.

j'imagine que quand on est vieux,les souvenirs sont comme des pierres,on pose toujours le pied,sur celle qu'on connaît bien,pour ne pas tomber.

 

Le résultat est époustouflant, superbe, magnifique, c'est un roman bouleversant dont on chérit chaque page, qui nous offre des montagnes de phrases incroyables qu'on se répète à mi-voix et dont la beauté nous soulève, qui nous prend dans les bras de son roulis et défie toute chronologie.

Histoire d'amour, bien sûr, entre une petite actrice irlandaise au caractère tempétueux et un génie des lettres souffreteux et torturé, entre 1908 et 1952, mais aussi portrait de l'Irlande en différentes périodes et vision terrible de la déchéance et de la misère. Histoire tragique, à tous les points de vue.

Il y a des pages merveilleuses sur la littérature, coté lecteur ou auteur, des références innombrables disséminées ici ou là, des passages drôles à en pleurer qui côtoient des moments de pur drame emplis de douceur.

(Par exemple, et je ne retrouve plus la citation exacte, la mère de Molly a élevé ses filles en leur disant que le corps masculin était comme la carte de l'Irlande : pas touche à Limerick :))

j'imagine que quand on est vieux,les souvenirs sont comme des pierres,on pose toujours le pied,sur celle qu'on connaît bien,pour ne pas tomber.

C'est un roman dont je ne saurais exprimer l'excellence autrement qu'en le citant, tout petit paragraphe d'une très longue et très belle lettre (entièrement fictive) adressée par Molly à son Vagabond, son vieux Millington Trillington Mouchoullington, son vieil hibou sagace :

"He bien maintenant, monsieur Lunettes d'Ecaille, je ferais mieux de me mettre au lit. Tourne-toi pendant que je me déshabille, espèce de flibustier ! Je peux te confier un autre secret ? Tu te rappelles le soir où tu m'as invitée à prendre le thé au Shelbourne ? Oui, le premier soir où nous sommes sortis ensemble. Moi, je me souviens même de la date. (Et TOI ? Sale menteur - c'est pas vrai.) Quand tu as retiré ton manteau pour le poser sur ton bras et que tu m'as regardée avec des gouttes de pluie dans tes cheveux et tes lunettes embuées ? J'ai eu envie de t'embrasser. Est-ce que je ne suis pas affreusement polissonne ? Avant même qu'on se soit dit bonjour ou assis. Tu blablatais à propos de Yeats, ou de Paris, ou de je ne sais quoi, sérieux comme dix papes. J'ai eu le sentiment que je te connaîtrai toujours - ou peut-être que je t'avais rencontré il y a très longtemps. Ce n'était pas juste parce que tu étais l'homme le plus gentil que j'avais jamais fréquenté; c'était plus étrange que ça. Comme le climat. Tous ces gens qui allaient et venaient, je ne les voyais même pas. Et j'avais peur, aussi. Je ne voulais pas tomber amoureuse. Je rapportais un manteau raccomodé à tata Eleanor, sur Francis Street, ce soir-là. Et j'ai eu envie de lui raconter. J'étais folle, n'est-ce pas ? Cette nuit-là, je n'ai pas dormi, Monsieur. Je devrais me taire ? Tu as raison."

 

Muse - Joseph O'Connor

Editions Phébus, 2011

272 pages

Traduit de l'anglais (Irlande) par Carine Chichereau

Titre original : Ghost Light

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