« 2011-10 | Page d'accueil | 2011-12 »

28.11.2011

Je buvais la solitude comme je buvais la Tequila - par petites gorgées amères.

"Un homme est mort dans un accident et une femme a eu cent ans, tous les deux le même jour. La vie et la mort. Ça arrive tout le temps, n'est-ce-pas ?"

je lui envoyai un e-mail.,enfin,j'essayai.,j'aurais voulu trouver,le juste équilibre de ton,entre le poliment amical,et le brûlant de désir.,et y arriver d'une manière,qui pourrait paraître,un tant soit peu,intelligente et subtile.,je coinçai après bonjour.,C'est l'histoire d'un gars qui n'a pas eu une enfance facile, et qui a une drôle de relation avec le mensonge. Banni de New-York pour avoir gravement manqué à ses devoirs de journaliste, après une psychothérapie il a été embauché dans un tout petit journal californien. Il est du type à enregistrer du coin de l'oeil les petites choses, à mentalement toujours être en train de relier des numéros entre eux, sans jamais voir le dessin final. Et il tombe sur quelque chose qui l'intrigue fortement...

Page-turner par excellence, ce thriller paranoïaque (et intelligent) tient toutes les promesses de ses praises en 4° de couv et on en tourne les pages fébrilement. Nous aussi on relie un à un les différents numéros, stupéfaits de voir la "réalité" se mettre à correspondre aux fictions préalablement inventées par le narrateur, nous non plus on ne parvient pas à voir la forme finale à partir des premiers traits. Ajoutons à cela un ton de semi-confidences parfaitement dosé entre humour, tendresse et horreur totale, et validons le commentaire de Solène, que je remercie pour ce cadeau : Thriller addictif garanti. Oh yeah.

 

Storyteller - James Siegel

Le Cherche-Midi 2011, 462 pages

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Simon Baril

 

"C'est ce que font les journalistes. Nous en apprenons un peu sur tout, juste assez pour nous planter."

 

Lu également par Neph, Claude le Nocher, Pierre Maury, ...

25.11.2011

Comment expliquer la perpétuité de l'Envie ? un vice qui ne rapporte rien !

Balzac, La Comédie Humaine, Étude de moeurs, Scènes de la vie privée.

11. Madame Firmiani (1831)

Ce texte très court (20 pages) est un petit bonbon dont on aurait envie de recopier toutes les phrases, tant Balzac, après nous avoir demandé, dans un prologue charmant, de nous plonger dans un état nostalgique pour en apprécier la saveur, se montre très amusant en s'inspirant des portraits de La Bruyère pour nous décrire son héroïne, à travers ce que différents caractères pourraient en dire. En terme d'action proprement dite, il s'agit d'un oncle qui vient essayer de comprendre pourquoi son neveu et héritier vit en pauvre homme : pour l'amour d'une femme. Je n'en dirais pas plus, vingt pages vous pouvez toutes et tous faire l'effort, si ça vous intéresse, l'explication est pure et noble. (Texte libre de droits, dénichable un peu partout sur le net).

Guy Sagnes, dans son introduction, nous déclare : "Il n'empêche qu'on n'a pas encore découvert la clef, s'il y en a une, de cette histoire si vraie." Mais que sans doute, la période de félicité totale que Balzac vivait avec Mme de Berny à l'époque de son écriture est-elle la raison du bonheur qui éclate à travers toutes les phrases. Pour preuve, cet extrait d'une lettre à Mme Hanska en 1837 :

"Je serais bien injuste si je ne disais pas que, de 1823 à 1833 un ange m'a soutenu dans cet horrible guerre. Mme de Berny, quoique mariée, a été comme un dieu pour moi, elle a été une mère, une amie, une famille, un ami, un conseil; elle a fait l'écrivain, elle a consolé le jeune homme, elle a créé le goût, elle a pleuré comme une soeur, elle a ri, elle est venue tous les jours, comme un bienfaisant sommeil, endormir les douleurs; elle a fait plus : quoique en puissance de mari, elle a trouvé moyen de me prêter jusqu'à 45 000 francs, et j'ai rendu les derniers 6 000 francs en 1836 (...). Elle a encouragé cette fierté qui préserve un homme de toute bassesse (...). Aussi, ce souvenir est-il pour beaucoup dans ma vie, il est ineffaçable, car il se mêle à tout."

Et Guy Sagnes de conclure : "Balzac a peut-être raconté dans Madame Firmiani l'histoire d'un autre, mais l'a fait, on le voit, avec les mots de la sienne."

 

To recognize if a man speaks truth, cut his tongue out and feed it to a yellow dog; no dog will eat a liar's tongue.

A Dance With Dragons

Book Five of A Song of Ice and Fire, Harper Voyager 2011, 959 p. de George R.R. Martin

rr.jpg

Merci Fashion pour le prêt. 

Est donc le tome 5 du Trône de Fer, pas encore traduit en français. Pour ceux qui hésiteraient à se lancer en VO, je témoigne que le niveau est vraiment facile, ça se lirait presque plus vite en anglais qu'en traduction, que je ne voulais de toute façon pas attendre puisque ce ne sera plus Jean Sola qui officiera et que moi, c'était sa traduction à lui que j'appréciais.

Globalement, on ne peut pas dire que l'action y progresse beaucoup puisqu'on s'intéresse pendant deux bons tiers du tome aux personnages absents du tome 4 (à qui il arrive tout de même pas mal de choses, rassurez-vous) et que la jonction se fait en fin de volume uniquement. D'autre part, on est toujours dans une mise en place, les éléments prennent position mais LE TRUC, l'action proprement dite n'est toujours pas pour ce tome (c'est frustrant, oui). Cependant il y a UN évènement majeur, celui qu'on n'aurait justement surtout pas voulu voir arriver.

Mais alors pourquoi j'aime ça, le TDF ? Qu'est-ce qui m'a donc rivée aux pages pendant tous ces jours de lecture haletante ? Tentative de décryptage, sans spoiler mais avec une certaine dose de mauvaise foi :

J'aime les répétitions. Oui, moi ça me fait plaisir, dans 1000 pages pleines de personnages aux ramifications complexes, de toujours me voir rappeler que tel chevalier blanc entend tout et voit tout même si on croit qu'il n'est pas là, ou de savoir que tant qu'il n'est pas écrit noir sur blanc "et là il/elle est MORT-décédé-plus jamais-t'en-entendras-parler" on peut espérer, qu'il y aura toujours un truc qui fera que, ah ah, c'était pas définitif.

J'aime le peuple libre. J'aime qu'ils marchent à la testostérone, qu'ils ne reconnaissent que la force et le bon sens pour guide, et que leurs femmes ne soient pas en reste.

J'aime la puissance des scènes. Dans ce tome, il y a une brute sadique absolument monstrueuse, les tortures qu'elles inflige sont hallucinantes, et répétées, nuits agitées consécutives, ouch.

J'aime être émoustillée. Bon, là, pas grand chose à se mettre sous la dent (un peu tout de même), ce n'est clairement pas la tonalité du tome.

J'aime les rencontres hasardeuses. Que dans l'immensité des territoires, celui-là tombe sur l'autre et que ça fasse des étincelles. Et que RR nous cligne de l'oeil  "How strange, to encounter them again half a world away."

J'aime le mélange de créatures extraordinaires aux noms délicieux (aaaah, Wun Weg Wun Dar Wun, "Wun Wun" pour les intimes...) avec de vrais éléments de cirque (type Carnivàle) qui allègent le terrible "winter's coming" toujours présent.

J'aime que ça fonctionne. J'aime être totalement immergée dans les pages, sursauter quand on entend la corne sur le mur, compter les coups, un pour un Ranger de retour, oh non, en voici un deuxième, ce serait alors des Wildlings, y en aura-t-il un troisième, qui annoncerait... On attend, on ne respire plus, on frémit. J'aime avoir les larmes aux yeux devant le comportement impeccable et si courageux d'un vieux, très vieux chevalier qui n'en peut, mais... J'aime pester tant et plus quand deux de mes préférés se retrouvent et repartent en UN QUART DE PAGE, oh, hé, y a moquationnage, là, RR, j'aime juger du fond de mon fauteuil que nan, vraiment, xx tu déconnes total, moi à ta place... J'aime glousser aux réparties de la langue la mieux pendue des sept royaumes, j'aime même, silly me, crier NOOOOOOOoooooooOOOOn page 913.

Par-dessus tout, j'aime les litanies incantatoires, les mélopées, ces petites et grandes choses répétées et répétées. La présentation de Daenerys, le "You know nothing" d'Ygritte, le "Reek, Reek, it rhymes with sneak"..., et ce aussi bien en français qu'en anglais.

The wow of the Night's Watch :

Night gathers, and now my watch begins.

It shall not end until my death.

I shall take no wife, hold no lands, father no children.

I shall wear no crowns and win no glory.

I shall live and die at my post.

I am the sword in the darkness.

I am the watcher on the walls.

I am the fire that burns against the cold, the light that brings the dawn, the horn that wakes the sleepers, the shield that guards the realms of men.

I pledge my life and honor to the Night's Watch, for this night and all the nights to come.

 

La classe. C'est tout.

23.11.2011

Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître...

Il me semble que c'était en 2002, ou 3 peut-être, on avait un seul ordinateur pour toute la famille et encore gisait-il souvent seul et abandonné, délaissé au profit des Kapla et autres consoeurs, lorsque je tombai soudain sur ce qui allait changer ma vie : un club de lecture virtuel. 

Au fil des pages de ce forum, j'ai découvert une communauté internationale (francophone) qui passait son temps à parler de livres; qui non seulement donnait son avis sur eux, mais s'était organisée en multiples factions qui me semblaient les plus entraînantes du monde : lire ensemble pour la même date un même roman élu par vote, débattre d'un thème hebdomadaire en essayant de ne dépecer personne, encourager la petite québécoise de 17 ans à nous dire ce qu'elle aimait dans son livre pour ado, écouter la délicieuse belge riche de plus de 70 ans de lecture nous raconter les SP de son libraire de fils, lire plein plein de polars pour enrichir la section dédiée, s'ébahir devant une dévoreuse suisse qui faisait passer mon propre rythme pour de la neurasthénie asthmatique, découvrir la littérature québécoise et tomber raide de Gabrielle Roy et Michel Tremblay, faire voyager des livres, en recevoir garnis de tout un tas de choses diverses et étranges (la poutine en sachet, grand moment !), rencontrer virtuellement tout un tas de gens passionnants dont certains sont encore là, devenus chair et os, maudire les coûts des billets d'avion pour ne pas pouvoir être des GT (Get Together) montréalais, et découvrir des tonnes de nouveaux auteurs et de romans formidables, ouvrir grand mon horizon...

Au fil des mois et des années, devenir de plus en plus accro et m'investir, proposer des jeux et des rendez-vous mensuels, modérer certaines ardeurs, bénir le décalage horaire qui offrait des contributions à toute heure, rire aux éclats de nombreuses (très nombreuses) fois et ressentir une profonde cohésion, une fraternité encore jamais trouvée ailleurs, ni depuis.

Puis maudire la prétention intellectuelle et son corollaire le mépris, les subir, ne pas avoir les armes (ni la patience) pour les contrer efficacement, assister à la fuite progressive de tout plaisir. Partir. Créer un blog. Et découvrir autre chose.

Mais Le club des rats de Biblio-net a compté dans ma vie de lectrice, et j'avais juste envie aujourd'hui de lui dire merci.

 

18.11.2011

Bon, évidemment, nous n'avons jamais perdu un chercheur dans une embuscade montée par un algorithme.

la perception que nous avons,de notre propre intelligence,est faussée et idiosyncrasique.,Nous sommes dans un XXI° siècle avec quelques petites avancées technologiques, mais pas tant que ça. Parmi elles, une technologie quantique dont personne ne comprend précisément le fonctionnement, mais dont il est admis qu'elle permet d'observer la vie sur une autre planète, avec un décalage d'une cinquantaine d'années. Deux bases ont été construites aux États-Unis. Tandis qu'un trio de journalistes vient visiter celle de Blind Lake, elle est soudainement mise en quarantaine. Impossible d'en sortir (ceux qui essaient tout de même sont purement et simplement tués), impossible de savoir pourquoi (aucune communication de quelque nature que ce soit avec l'extérieur) ni pour combien de temps.

A l'intérieur, parmi une population assez nombreuse, nos trois journalistes, donc, de plus en plus intéressants au fur et à mesure qu'on apprend à les connaître, et trois autres personnages principaux : Ray (le rationnel pessimiste, qui fait office de chef), Marguerite son ex-femme (la scientifique optimiste) et Tess leur fille de onze ans, dont l'autisme a causé des problèmes sur l'autre base, les amenant à Blind Lake.

Le but premier de la base est d'observer ce qu'ils appellent, par défaut, les homards. Des habitants d'une autre planète, sans aucun doute intelligents et pas humains. La technologie quantique qui permet de le faire semble sécurisée de deux façons : elle voyage à la seule vitesse de la lumière (d'où le décalage de cinquante ans) et dans un seul sens. C'est du moins ce que l'on croit...

Je découvre Robert Charles Wilson (ll n'est jamais trop tard) avec ce titre, et je réjouis immédiatement qu'il ait déjà écrit de nombreux romans : je ne l'ai pas lâché. Mêlant avec succès ce qui fonctionnait déjà dans Dôme (l'autarcie forcée, une explication surnaturelle, des gens qui pètent les plombs) et des personnages plein d'humanité et de failles, il nous propose une intrigue prenante sans défauts. Ou alors, je ne les ai juste pas vus.

 

Blind Lake - Robert Charles Wilson

Denoël 2005 & Folio SF 2009, 478 p.

Traduit de l'américain par Gilles Goullet

 

Même Le Cafard Cosmique dit que c'est bien.

 

PS : Fabienne, mets une écharpe.

17.11.2011

Do you not believe in undying love ? Not outside the pages of a novel.

there is not a man in the worl,who cannot be forgot in 3 months,nay,3 weeks,or 3 days,let alone 3 years.,1818. Lizzie et Darcy ont eu 21 belles années de mariage déjà, et sont à la tête d'une famille nombreuse. 5 filles et 2 garçons. Ils ont élevé leur petit monde à Pemberley, loin de l'agitation mondaine, mais viennent de partir pour une année, au moins, à Constantinople, laissant les garçons, encore petits, dans le Derbyshire avec leur grand-père Mr Bennet. Les soeurs, c'est autre chose, elles ont droit à une saison londonienne ! Sous la protection conjointe des Fitzwilliams et des Gardiners, elles vont mettre à mal la bonne société...

Elles sont remuantes, nos héroïnes. D'abord il y a Letty, l'aînée (21 ans) : elle a la beauté de sa tante Jane, mais le caractère de sa tante Mary (pour tout dire elle est insupportable de prêchi-prêcha, elle a peur de tout). Viennent ensuite Camilla (19 ans), qui est tout sa mère, moins jolie mais la langue déliée et l'esprit bien fait, puis les jumelles de 17 ans (délurées au possible), et enfin Alethea, la benjamine, autour des 14 ans il me semble, dingue de musique.

Elizabeth Aston est une janéite passionnée, et si je n'attendais rien de spécial de cette sequel de P&P, je l'ai eu : plus qu'une suite, c'est un pastiche, en fait. On ne parvient jamais tout à fait à se prendre d'affection pour personne (c'est fâcheux tout de même), on a la trame à l'identique (avec recherche de maris, chaperons plus médisants que les intéressés, fuite contre toute bonne conduite avec le premier venu, ersatz de Darcy qui arrange tout, etc.), et on regarde tout ça avec un étonnement de plus en plus croissant. Un curieux vocabulaire dans la bouche de jeunes filles, un méchant (le beau-fils de Caroline Bingley) qui est présenté comme un Valmont flamboyant et qui se cache derrière ses oreilles en 2 temps 3 mouvements, mouvements qui sont tous, d'ailleurs, mais alors tous, devinés bien avant les intéressé(e)s par la lectrice : c'est à se demander pourquoi on va au bout.

Mais le fait est, j'y suis allée, au bout, pour découvrir une Camilla qui refuse d'éteindre la lumière au moment de sa nuit de noce : j'ai ri. Et c'est sans doute ce qui m'a plu, au fond, dans ces pages vraiment pas austéniennes, une volonté certaine de provoquer.

 

Mr Darcy's Daughters - Elizabeth Aston (2003) 360 p. (pas traduites en français)

 

12.11.2011

Il se décevait lui-même comme le décevaient son monde et son époque; il en était.

Mon dieu ça faisait longtemps. Être saisie contre mon gré par le sommeil en pleine page, me réveiller en sursaut à 4h39, en manque, foncer hors du lit, lancer une cafetière pleine, ouvrir un paquet de cigarettes et m'oublier dans la vie d'un autre. Rencontrer un livre qui a ce pouvoir est mystérieux et magique, ça ne peut pas vraiment s'expliquer, bien que des éléments tangibles soient forcément à l'oeuvre, pour être ressentis par d'autres que soi, à commencer par la première passeuse : Anna Gavalda.

Dans sa présentation du roman, elle dit ceci :

"...c’est un roman qui ne s’adresse pas aux gens qui aiment lire, mais aux êtres humains qui ont besoin de lire. Or, avoir besoin de lire n’est pas forcément un atout, ce peut être, même, souvent, un handicap. Se dire que la vie, bah… tout compte fait, n’est pas si importante que ça et que les livres pareront à ses manquements, c’est prendre le risque, souvent, de passer à côté. William Stoner donne cette impression de gâchis. D’ailleurs c’est une question qui le hante au moment de sa mort : parce que j’ai aimé lire plus que tout, j’ai déçu mes parents, perdu des amis, abîmé ma famille, renoncé à ma carrière et eu peur du bonheur, ai-je raté ma vie ?
Quelques battements de cils plus tard, il y répond et, en essayant de le servir le mieux possible, j’y ai répondu aussi. Car en vérité, et nous pouvons l’avouer, que nos vies soient ratées ou pas nous importe moins que cette question posée par un professeur à ce jeune homme gauche, fruste et solitaire qui n’a encore jamais mis les pieds dans une bibliothèque et qui deviendra mon héros :
« M.Stoner, M.Shakespeare s’adresse à vous à travers trois siècles. L’entendez-vous ? » "

Difficile de décrire le sentiment de fraternité totale qui m'a saisie à la lecture de ces propos, mais les augures étaient évidemment bons : et le roman ne déçoit pas.

Racontant très simplement (je veux dire sans aucun effet de style, sur le ton d'une conversation informelle avec quelqu'un de très poli) la vie d'un professeur d'université, et sa vie plutôt ratée, effectivement, "Stoner" de John Williams (1965) est un roman envoûtant. Non pas que l'on se reconnaisse en rien, non pas que son héros soit follement attachant, non pas qu'il se passe des trucs de folie; mais alors quoi ? Je ne sais pas, honnêtement, j'ignore ce qui est à l'oeuvre dans cette rencontre : mais elle se produit. 

Peut-être, dans une infime mesure, y-a-t-il là comme une sorte de respect, pour un être faillible mais totalement, entièrement et inimaginablement sincère ?

Peut-être est-ce contenu dans les propos de Masters ? : 

"- Nous sommes tous de pauvres Tom et nous avons froid...

Le Roi Lear, lâcha Stoner imperturbable.

- Acte III, scène IV, précisa Masters. Eh oui... C'est ainsi que la providence, la société, le destin ou... appelez-le comme vous voulez, a créé cet abri pour nous. Pour que nous puissions nous abriter de la tempête. C'est pour nous que l'université existe. Pour les dépossédés du monde. Ce n'est ni pour les étudiants, ni pour la poursuite désintéressée du savoir, ni pour aucune des raisons que vous avez pu entendre jusque-là. Des raisons, nous leur en fourguons des tas, mais nous ne gardons que les plus simplettes : celles qu'ils peuvent comprendre."

Peut-être parce que nous avons un jour ressenti, nous aussi, cette révélation ? "- une appréhension du monde rendue possible par les mots, mais que les mots, justement, ne pouvaient traduire -"

Peut-être parce que la définition d'un professeur nous touche au plus haut point ?

"Il s'exprimait avec plus d'assurance et sentait monter en lui une sorte d'autorité inébranlable et bienveillante. Il se soupçonnait d'être en train de comprendre, avec dix années de retard, qui il était vraiment, et ce qu'il découvrait était à la fois mieux et moins bien que ce qu'il avait imaginé. Voilà, se disait-il, je deviens un enseignant, un passeur, un homme dont la parole est juste et auquel on accorde un respect et une légitimité qui n'ont rien à voir avec ses carences, ses défaillances et sa fragilité de simple mortel."

Peut-être enfin (et parmi mille autres possibilités, mais il faut bien terminer ce billet à un moment ou à un autre) parce que :

"Cette flamme, cette passion, n'était ni charnelle ni intellectuelle, mais plutôt une force qui les embrassait toutes deux comme si, en plus d'être les corollaires de l'amour, elles étaient son essence même. A une femme ou à un poème, il avait simplement dit : Regarde! Je suis vivant."

timides,hésitantes,leurs mains se tendirent,puis ils s'enlacèrent maladroitement,et restèrent ainsi pendant un très long moment,scellés,figés dans cette étreinte fragile,comme si le moindre de leur mouvement,aurait pu laisser échapper,cette chose étrange,et redoutable,qu'ils venaient tout juste,de circonscrire,en refermant leurs bras.,

Stoner - John Williams

Le Dilettante, 2011, 381 p.

Lu, aimé et librement traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anna Gavalda

 

Un grand merci à Fashion pour le prêt, son avis.

Celui, parfait, de Thierry Guinhut.

11.11.2011

Les femmes pleurent pour si peu de choses

Balzac, La Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée

10. La Paix du ménage (1829)

Ce petit texte très court (une trentaine de pages) ne m'a pas intéressée le moins du monde. Il dépeint une heure d'une soirée de bal, à cette période très précise de l'apogée de l'empire de Napoléon, et il dépeint encore tout aussi précisément comment une femme trompée récupère son mari volage, avec comme "conseil", l'indulgence pour les erreurs masculines. L'ambiance m'a semblé détestable, tout en intrigues et bassesses diverses. Fort heureusement, il est précédé d'une introduction très inspirée d'Anne-Marie Meininger, qui nous explique que si cette scène est jugée "insignifiante" ou "habile, seulement habile", elle est surtout la création d'un débutant : écrite en juillet 1829, elle est la première de toutes les Scènes de la vie privée. Après en avoir retracé les origines, les emprunts et identifié pour nous les protagonistes, elle termine par ce paragraphe, que je trouve émouvant :

"Faut-il encore s'étonner que cette scène, bien que "la plus faible", soit restée dans La Comédie Humaine ? En l'écrivant, l'"historien des moeurs" s'est peut-être découvert : il y utilise pour la première fois ce terme même. En tout cas, il a pris un premier départ et, grâce aux documents conservés, nous assistons, de quelque manière, à cette entrée en action. Un premier manuscrit commençait directement par l'anecdote; la "vue de l'Empire" sur laquelle s'ouvre maintenant le récit, le "croquis" des moeurs de ce temps, avec leur influence sur la scène qui suivra, ne jouaient aucun rôle. Puis Balzac recommença. Deuxième manuscrit, correction d'épreuves : l'anecdote devint, dans tous les sens du terme, secondaire, tandis que la place primordiale était donnée à une époque, à ses moeurs, à leur jeu, à l'Histoire enfin. Par La Paix du ménage, Balzac n'était déjà plus l'épigone de Walter Scott, déjà plus l'anecdotier de la Physiologie du mariage, il devenait le créateur des Etudes de moeurs au XIX° siècle."

 

10.11.2011

L'une de ces âmes heureuses qui sont le sel de la terre et sans qui ce monde aurait l'odeur de ce qu'il est, un tombeau. (Shelley)

Nous sommes en 1964, en Angleterre. Esther est une petite bibliothécaire effacée au palais de Westminster, Winston Churchill s'apprête à prendre sa retraite. Ils ne se connaissent pas, mais ont quelque chose en commun : un "chien noir sur leur épaule". 

"Le génie du chien consistait à vous rendre orphelin d'espoir comme de fraternité." C'était une image, Rebecca Hunt, dans son premier roman, lui donne corps. Un énorme chien noir moche, puant et mal élevé, dont la mission est de vous plomber, vous lier à lui corps et âme jusqu'à ce que vous baissiez les bras et vous abandonniez. La dépression incarnée, que vous êtes seul à voir et à entendre. Vont-ils y faire face ? Avec quelles armes ? Action...

bon sang,dit black pat,sa blessure oubliée,je vous entends ronfler,vous savez.,il avait quelque chose à ajouter.,on dirait un tracteur,conduit par des cochons.

J'ai acheté ce roman pour une excellente raison : son titre caractérisait avec exactitude l'état dans lequel j'étais (car je m'étais découvert le matin même un horrible et extrêmement long sourcil blanc. Les cheveux, passe encore, mais les sourcils ? Si jeune, à 25 ans à peine ? Achevez-moi direct !); j'ai eu un peu de mal à entrer dedans, il me semblait que tout cela était bien mignon mais décliner l'idée sur 300 pages m'apparaissait laborieux, si quelque chose ne se passait pas à un moment ou à un autre. Et de fait, quelque chose se passe : le roman nous saisit.

Il déploie son charme lentement, nous propose un Mister Corckbowl tout à fait britannique, avec des dialogues de plus en plus incongrus, des réparties délicieusement saugrenues et pincées; on comprend de mieux en mieux Esther à mesure qu'on apprend son histoire, et le fameux chien noir gagne en opacité, installant un trouble qui parvient à se communiquer, comme quand on danse au bord d'un abîme, on ressent son attraction pernicieuse, la tentation de céder.

"J'ai parfois l'impression que ma vie est compartimentée en sections disparates faites d'après-midi glorieux et d'exils crépusculaires. Un tel cycle ne saurait être rompu et la difficulté n'est pas de se battre pour l'accepter mais d'accepter de se battre. Pour citer, comme jadis, William Henley, c'est ainsi que nous demeurons capitaine de notre âme."

En résumé un roman qui s'offre prudemment, sous des dehors bien gentils voire un peu simplets, se cachent des tonnes de citations bien loin d'être toutes signalées (Shakespeare, Jules Verne, entre autres, certaines phrases m'ont été familières mais sans pouvoir les situer précisément), et une vraie présentation de la douleur morale, de cette pesanteur qui nous saisit tous parfois et nous mine sans que l'on puisse faire autre chose qu'attendre que ça passe.

Une pure douceur anglaise.

 

Une humeur de chien - Rebecca Hunt

Editions Denoël (collection & D'Ailleurs), 2011, 300 p.

Traduit de l'anglais par Sarah Gurcel

Titre original : Mr Chartwell

09.11.2011

Retour vers le futur

Souvenez-vous, c'était il y a presque six ans, on était une poignée de folles-dingues à bloguer comme des sosottes, on s'éclatait, on ne se posait aucune question, on faisait tourner les tags les plus inintéressants du monde avec une ferveur de caniches pas toilettés. Moi j'ai tout supprimé, et je m'en mords les doigts jusqu'au tibia, j'aurais aimé relire mes portraits chinois de l'époque (si j'étais un fruit je serais une pomme, oh, ah, quelle profondeur) et mon "Je me souviens" à la Perec (cent item pure nostalgie, de quoi me jeter sous la couette pour six mois), pourquoi mais pourquoiiiii n'ai-je rien conservé, j'aurais pu recycler today.

Car la délicieuse Fashion ose m'infliger, en cette semaine de vide total sur mon blog, un tag qui m'inspire autant que la rédaction de billets sur mes dernières lectures (et j'ai lu Christine Angot, par exemple) (si). 

So be it, tant pis.

1. Si j'étais une chanson

Je ne serais jamais une chanson, étant dotée d'une absence totale de goûts musicaux, absolument pas compensée par une mémoire vicieuse qui me laisse en tête toutes les paroles de toutes les chansons que j'ai eues le malheur de chantonner un jour (et je chantonne énormément). Rien qu'en écrivant ça, me traversent l'esprit en vrac :  "The problem is all inside your head she said to me, the answer is easy if you take it logically...", "Voici les clés, pour le cas où, tu changerais d'avis, han han, à ta santé, à tes amours à ta folie, nanana, nanana, nanananana", "Bonjour je suis la reine d'Angleterre et je vous chie à la raiiiiiiiiiiie"... (Je pense que vous mesurez l'ampleur des dégâts.) (Et encore, j'ai pudiquement tu mon crush davidguetien ou - pire - Bobsinclarien.) (On se demande comment j'ai osé ricaner à la lecture d'un tel billet, tiens.)

 

2. Si j'étais un roman anglais

Je pourrais user et abuser des délicieux logos concoctés par trois anglophiles inspirées. Oh my, how thrilling it would be.

god save the tea.jpg

its good its english.jpg

 

3. Si j'étais une sucrerie

Je serais affichée en plein sur mes hanches.

 

4. Si j'étais un penchant inavouable, voire pervers

Je n'aurais rien à faire sur ce blog, tout en retenue et distinctionnitude. 

 

5. Si j'étais des vacances idéales

Je serais .

 

6. Si j'étais un produit de beauté

Je serais des compliments quotidiens et complètement exagérés.

 

7. Si j'étais une police de caractère

Je serais Nadine.

 

8. Si j'étais un métier à uniforme

Je serais une pomme. (Oh, ah !)

 

9. Si j'étais une série télé

J'aurais honte de me voler autant de mon précieux temps. 

 

10. Si j'étais un peintre ou un dessinateur

Alors ok, si j'étais une série télé je serais 

 

C'est en me faisant violence, vraiment, que je me plie au reste du tag, et désigne la mort dans l'âme six braves et intrépides blogueuses pour répondre à dix nouvelles questions passionnantes :

 

Si tu étais : 1. Moi, 2. Fashion, 3. amoureuse, 4. anglaise, 5. écrivain, 6. en colère, 7. d'humeur joueuse, 8. un rideau, 9. une pandémie, 10. un assureur.

 

Vont tout nous dire (ou pas) : Mo, Erzie, Cathulu, Juliette, Papillon et Chiffonnette. Et toc.

Toutes les notes