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25.02.2012

Jusqu'ici, vous accepterez de me croire. Mais pour la suite, vous allez renâcler.

Les quarante nouvelles rassemblées sous le titre "Plain Tales from the Hills" ("Simples contes des Montagnes") constituent le premier volume de prose publié par Rudyard Kipling (1888). Elles entament le premier tome de La Pléiade qui lui est consacré, et j'ai enfin pris le temps de faire sa connaissance : bonne pioche. Plutôt que de discourir sur leur contenu, leur ton et de m'extasier sur l'incroyable nouveauté  qu'elles ont pu représenter à l'époque de leur parution, en regard du reste de ce qui se publiait, je choisis simplement d'en proposer une, particulièrement jolie et dont j'adore la morale.

 

"Mauvais calcul

 

Pour celui qui s'enivre en public, avec force tapage, plus souvent que de raison, on peut encore espérer. Mais pour l'homme qui boit seul et en cachette, chez lui, pour celui qu'on ne surprend jamais en train de boire, il n'y a plus aucun espoir.

C'est la règle. Il doit dont y avoir une exception qui la confirme. Moriarty fut cette exception.

C'était un ingénieur civil, et le gouvernement, dans sa mansuétude, l'exila dans un district éloigné où il se trouvait seul, sans personne à qui parler hormis des indigènes, et accablé de travail. Pendant quatre années de solitude complète, il s'acquitta de ses tâches comme il convenait. Mais il contracta le vice de l'alcoolisme solitaire et secret, et sortit de sa retraite perdue plus vieilli, plus épuisé et rongé physiquement que ne le justifiait sa morne existence. Vous connaissez le dicton selon lequel un homme qui est resté seul dans la jungle pendant plus d'un an n'est plus tout à fait sain d'esprit jusqu'à la fin de ses jours. Les gens attribuaient à la solitude le comportement bizarre et les sautes d'humeur de Moriarty, et y voyaient la preuve que le gouvernement gâchait l'avenir de ses meilleurs serviteurs. Moriarty avait jeté les bases d'une excellente réputation dans le secteur des ponts, barrages et poutrelles. Mais chaque soir de la semaine, il se rendait compte qu'il compromettait cette réputation en consommant du "L.L.L." et du "Christopher", outre les petites rasades de liqueur et autres poisons de même acabit. Il était d'une robuste constitution, et d'une grande intelligence, sinon il eût laissé la santé et la vie, tel un chameau malade, dans son district perdu. D'autres, qui le valent bien, sont morts ainsi avant lui.

Le gouvernement l'envoya à Simla dès sa sortie du désert. Il s'y rendit, avec l'intention de poser sa candidature à un poste alors vacant. Cette saison-là, Mme Reiver - vous vous souvenez peut-être d'elle - était au faîte de sa puissance, et plus d'un homme subissait son joug. Tout le mal qu'on pourrait dire de Mme Reiver a déjà été dit dans un autre conte. Moriarty était un bel homme, de forte stature, très calme, animé du souci craintif de plaire à son entourage, quand il n'était pas aborbé dans ses rêvasseries. Les bruits soudains le faisaient souvent sursauter; il en allait de même quand on lui adressait la parole inopinément; et quand on l'observait, buvant son verre d'eau pendant le dîner, on voyait sa main trembler légèrement. Mais on imputait tout cela à son état nerveux. Le manège paisible et régulier auquel il se livrait dans la solitude de sa chambre, le cycle des verres sirotés, remplis, sirotés, remplis etc. personne n'en eut jamais connaissance. Circonstance miraculeuse, si l'on songe qu'en Inde la vie privée de chacun relève entièrement du domaine public.

Ce n'est pas que Moriarty fût attiré dans le clan de Mme Reiver - qui ne correspondait pas à son style. Il tomba directement sous la coupe de cette dame, se prosterna devant elle et en fit une déesse. Car voilà qu'il se retrouvait dans une grande ville au sortir de la jungle. Il était incapable de donner aux choses leurs justes proportions, et de savoir qui était quoi.

Mme Reiver se montrait froide et dure ? Il la trouvait d'une dignité majestueuse. Elle n'avait rien dans la tête, et ne pouvait converser intelligemment ? Il la trouvait timide et réservée. Mme Reiver ! Timide ! Elle ne méritait pas les hommages et les respects de qui que ce soit ? Il la révérait à distance, lui assignant toutes les vertus énumérées dans la Bible, et la plupart de celles dont Shakespeare a parlé.

Ce grand gaillard basané, perdu dans ses rêves, si inquiet lorsqu'un poney galopait derrière lui, passait des heures à musarder dans le sillage de Mme Reiver, rougissant de plaisir quand elle daignait lancer un mot ou deux dans sa direction. Son admiration était purement platonique : même les autres femmes s'en rendaient compte et en convenaient. Comme il ne sortait guère dans la société de Simla, il n'entendait rien dire d'hostile à son idole, ce qui était une bonne chose. Mme Reiver ne lui prêtait aucune attention particulière, mais veillait néanmoins à ce qu'il figurât sur la liste de ses admirateurs. Elle se promenait de temps en temps avec lui, histoire de montrer qu'il faisait partie de son patrimoine, et que de ce fait, elle avait des droits sur lui. Moriarty devait certainement assurer l'essentiel de la conversation, car Mme Reiver n'avait pas grand chose à dire à ce genre d'homme, et le peu qu'elle eût dit n'aurait pas été d'un grand profit. Moriarty croyait, à juste titre, en l'influence exercée sur lui par Mme Reiver. Fort de cette conviction, il entreprit sérieusement de se défaire du vice dont il détenait seul le secret. 

Sans doute connut-il d'étranges moments pendant sa lutte contre l'alcool, mais il n'en parla jamais. Il lui arrivait de ne boire que de l'eau pendant une semaine. Puis, tel soir de pluie où personne ne l'avait invité à dîner, où le feu ronflait dans sa cheminée, où tout baignait dans un confort douillet, il s'asseyait dans son fauteuil et se payait une soirée de gala en sirotant petit verre sur petit verre, tout en échafaudant des projets de retour dans le droit chemin, jusqu'au moment où il s'affalait sur le lit, ivre mort. Le réveil était pénible.

Un soir, la catastrophe se produisit. Les efforts qu'il déployait pour de "rendre digne de l'amitié de Mme Reiver" lui dérangeaient l'esprit. Les dix derniers jours avaient été particulièrement mauvais, et il paya l'arriéré de près de trois années passées à s'imbiber d'alcool sous la forme d'une crise de delirium tremens, de type subaigu : état dépressif et suicidaire au début, puis crise de nerfs et hystérie, et délire pur et simple pour terminer. Assis dans un fauteuil, face à la cheminée, ou arpentant la pièce tout en  lacérant un mouchoir, le pauvre Moriarty révélait le fond de sa pensée au sujet de Mme Reiver, car ses divagations portaient sur deux thèmes essentiels : Mme Reiver, et la déchéance de Moriarty, quelques éléments relatifs à la comptabilité des travaux publics venant, certes, embrouiller cet écheveau déjà complexe. Il parlait, parlait, parlait, se chuchotant des secrets sur un ton monotone, sans qu'il fût possible de l'arrêter. Il semblait se rendre compte que quelque chose n'allait pas, et par deux fois il tenta de se ressaisir, et de s'entretenir sérieusement avec le médecin, mais il perdait aussitôt la maîtrise de ses facultés mentales, retournant à ses chuchotements et au récit de ses malheurs. C'est une expérience terrible que d'entendre un colosse qui babille comme un enfant, tout en exprimant ce qu'un homme range et enfouit généralement au plus profond de son coeur. Cette nuit-là, Moriarty fit la lecture de son livre intérieur, pour le bien de toute personne présente dans sa chambre entre dix heures et demi du soir et deux heures trois quarts du matin.

Ses propos dévoilaient la toute puissance de l'emprise exercée sur lui par Mme Reiver, et l'intensité des sentiments que lui inspirait sa propre déchéance. Bien sûr, ce qu'il chuchota ne peut être rapporté ici, mais l'ensemble était fort instructif, car il révélait ses erreurs de calcul.

La crise terminée, et tandis que ses rares relations s'appitoyaient sur le violent accès de fièvre des jungles qui l'avait tant affaibli, Moriarty se fit un grand serment, et on le vit à nouveau en compagnie de Mme Reiver jusqu'à la fin de la saison, lui vouant une admiration silencieuse et déférente, comme à une créature angélique. Plus tard, il se mit à l'équitation - de l'équitation digne de ce nom, pas de la simple promenade - ce qui démontrait clairement qu'il y avait du mieux. On pouvait claquer une porte derrière lui sans qu'il se levât d'un bond, le souffle coupé. C'était un autre signe encourageant.

Comment parvint-il à respecter son serment, et à quel prix dans les premiers temps ? Nul ne le sait. Il accomplit ce qui est certainement l'exploit le plus ardu pour un homme qui a beaucoup bu. Au dîner, il prenait son verre de whisky et du vin, mais il ne buvait jamais seul, et veillait à ne jamais se trouver, si peu que ce fût, sous l'empire de la boisson.

Un jour, il raconta l'histoire de sa grande maladie à l'un de ses intimes, et lui expliqua comment l'"influence d'une femme pure et honnête, angélique par surcroît", l'avait sauvé. Quand l'ami en question - stupéfait d'entendre dire du bien de Mme Reiver - éclata de rire, il perdit l'amitié de Moriarty. Ce dernier, maintenant marié à une femme mille fois plus vertueuse que Mme Reiver, et convaincue que nul homme au monde n'est aussi bon et intelligent que son mari, jurera et protestera jusqu'à son dernier jour que Mme Reiver l'a sauvé de la déchéance de part et d'autre de la tombe.

Mme Reiver savait-elle quelque chose du vice de Moriarty ? Personne ne le pensa un seul instant. Aurait-elle fait semblant de ne pas le connaître si elle avait eu vent de sa faiblesse ? L'aurait-elle laissé tomber en informant de sa découverte tout son cercle d'amis ? Aucune des personnes la connaissant n'en douta un seul instant.

Moriarty l'imagina telle qu'elle ne fut jamais, et sa conviction le sauva, ce qui n'était pas plus mal que si elle avait  correspondu exactement à l'idée qu'il se faisait d'elle.

Mais une question se pose : dans quelle mesure Mme Reiver pourra-t-elle, au jour du Jugement, mettre à son crédit le salut de Moriarty ?"

Traduction de Jean-Paul Hulin, éditions Gallimard, 1988

 

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Commentaires

voilà qui est fêter dignement cette année Kipling , il y a vraiment des pépites dans ce recueil

Écrit par : Dominique | 25.02.2012

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Je ne connais pas du tout du tout l'oeuvre de Kipling, je découvre :)

Écrit par : Cuné | 28.02.2012

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