08.09.2010

Raymond Carver, oeuvres complètes 1. Débutants et 2. Parlez-moi d'amour

Les éditions de l'Olivier ont entrepris de rééditer toute l'oeuvre de Raymond Carver, en 9 volumes, sur 2 ans, et je ne suis sûrement pas la seule à m'en réjouir très sincèrement.

 

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Le premier volume est le manuscrit original, inédit à ce jour, de "Parlez-moi d'amour" (volume 2), qui parut aux Etats-Unis en 1981 après avoir été amputé de moitié par son éditeur. La lecture simultanée des deux volumes est une expérience étrange. Mêmes histoires, traductions différentes, coupures qui donnent force ou dénaturent le récit.

En 4° on trouve un extrait de "Gloriette", où un couple se sépare, et le ton est immédiatement donné. "Et toi qui en aime une autre. Duane, j'ai été plus proche de toi que de quiconque sur terre. Je me sens crucifiée."

Chez Carver, le lecteur se fait laminer. Son coeur est patiemment déchiqueté en menu lambeaux, c'est la vie des petites choses, des grands sentiments malmenés. Des perdants. Une douceur pourtant, des litres d'alcool dans tous les sens. Ce sont les moments qui dérapent, ceux où la dignité est tout ce qui reste, quand on ne s'assoit pas dessus, parce qu'il le faut parfois.

Ce sont surtout des ambiances immédiatement invitantes, des morceaux sur le vif, pas de présentation, pas d'introduction, surtout pas de chute.

Un homme, 32 ans, qui vient de divorcer, décide de voir son père le temps d'un verre. Il ne l'a pas vu depuis des années, il y va à contre-coeur. Son père lui raconte par le menu pourquoi a mère et lui ont divorcé, à la recherche de la plus infime absolution, une simple main sur son bras, un regard, n'importe quoi...

Une mère commande un gâteau d'anniversaire pour son jeune fils. Il est fauché par une voiture. Pendant qu'il se débat dans un coma, le pâtissier, pas au courant, la harcèle pour récupérer le gâteau... Elle se souvient d'un moment où elle avait envisagé que son fils meurt, sa vie sans lui, et constate qu'elle a pu l'envisager...

Certains passages sont tellement forts qu'on essaye mentalement de les gratter, de ne pas les avoir lus.

"Mais il y a toutes sortes de contradictions dans la vie. On ne peut pas tenir compte de toutes les contradictions."

Des scènes qui vont se loger dans un coin du cerveau et qui nous feront dire "tiens, ça, ça me dit quelque chose" quand on les retrouvera dans nombre d'autres situations, littéraires ou réelles.

C'est un ton, une manière, une époque. Raymond Carver était un maître. On en parle difficilement. On s'en remet mal. On le lit. On souffre. Et on le relit encore.

 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso pour le volume 1 et Gabrielle Rolin, édition revisitée par Nathalie Zberro pour le volume 2.