07.03.2010
Girl in a blue dress - Gaynor Arnold
A la fin de sa vie, Catherine Dickens, la seule et unique épouse de feu Charles Dickens, a donné à sa fille Kate les lettres que son mari lui avait écrites tout au long de sa vie, lui demandant de les remettre au British Museum en disant ceci : "so the world may know that he loved me once."
Gaylord Arnold a écrit ce roman (son premier) inspiré par la vie et le mariage de Charles Dickens, en essayant d'esquisser Catherine, à partir de bien peu de documents lui étant consacrés. Elle a changé absolument tous les noms (y compris ceux des oeuvres) (ainsi Charles Dickens est devenu Alfred Gibson) et a laissé libre cours à son imagination.
Le résultat est trop laborieux pour moi, le roman (414 pages) étant principalement constitué de dialogues, et Catherine apparaissant comme une sorte de sainte placide et sacrifiée, soudainement capable de tenir tête à la reine ou de confronter la rivale qui l'a détrônée en un face-à-face vengeur. Je ne parviens pas à croire à cette Dorothea, et je m'use la patience sur des scènes interminables.
On la rencontre le jour des funérailles du one and only, et elle dit à sa fille Kitty : "I cast a glance at the dark red line of Alfred's novels in the bookcase across the room, some of them so battered that they are about to fall apart. I still read a chapter every day, you know, Kitty. And when I finish each book, I start another. And when I finish them all, I start to beginning again. "
La façon dont elle est tombée amoureuse de son rire avant même de le voir m'a beaucoup plu aussi : "And then someting happened. I can hardly describe it, though I have tried again and again. It was the way the scent of the lilacs and the sound of a clear, cheerful laugh drifted in trough the window at exactly the same moment. I could hardly tell the sound from the scent; yet each entity seemed completely entrancing and divine. "
Et puis cette toute première lettre d'Alfred à Dodo, si impudente, si exaltée, qui se termine ainsi : "If I am wrong, I will drow myself in the Thames and feed fishes for ever and a day. But say I'm right. Say I'm right, sweet Dorothea. Whisper it on the night air. Tell it to your pillow. Write it in you reply. Yours in agony, Alfred Gibson."
Ce qui est très bien rendu également, c'est la ferveur de son public, la façon dont Dickens était une incroyable star adulée. Mais bon, la romance de cette histoire ne fonctionne pas avec moi ! (Sur les listes du Man Booker Prize 2008, ceci dit).
Crow Publishers, 2008
07:59 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, alas i quit, trop sentimental pour moi
21.02.2010
The Invisible Woman, The Story of Nelly Ternan and Charles Dickens - Claire Tomalin

Dans la vie de Dickens, il y a eu une rencontre qui en aura complètement bouleversé la suite : Nelly Ternan. Actrice et fille d'acteurs, il a 55 ans lorsqu'elle entre dans sa vie, elle en a 18, l'âge d'une de ses filles. Elle est petite, fine, blonde, les yeux bleus, de beaux poumons, selon l'expression de l'époque. Il est un monstre sacré, une vedette en pleine gloire. Pour toutes les années qui suivent, leurs vies sont liées dans le secret le plus absolu, orchestré et couvert par la suite par les plus proches du grand homme.
Dickens est profondément amoureux, d'ailleurs pour la première et unique fois de sa vie il va passer 2 ans et demi sans écrire. Pour Nelly, c'est moins clair. A partir du peu de documents et paroles de témoins rapportées, on se fait une idée plus ou moins obscure de ses motivations. Elle avait perdu son père, était très certainement flattée et touchée d'être ainsi distinguée par Dickens. Ils auraient pu s'établir sans plus de culpabilité mais avaient tous deux un fort sens des convenances et Nelly n'était pas une cocotte.
"Other men close to Dickens seem to have managed their double lives with less stress. Collins acquired a second mistress in 1867, established her in London round the corner from his first establisment, and began a family with her; when Caroline objected and made a defiant marriage to someone else, he took it calmly and equally calmly welcomed her back into residence later, continuing to maitain his second growing family; both women were given simultaneous seaside holidays in adjacent resorts. The artist George Cruikshank also kept two households and two families round the corner from one another near Mornongton Crescent, and fathered ten children on his second "wife", Edith Archibold. William Frith, the popular painter who did Dickens's portrait in 1859, had a similar arrangement : his two establishments were also only ten minutes's walk apart, in the Paddington area, and portraits of both women appear in his famous painting of Paddington, The Railway Station. His marriage produced twelve children and lasted thirty-five years; his mistress Mary Alford bore him another seven children, and when his wife died he married her. There was something cosy and domestic about these arrangements; the women involved were not femmes fatales or cocottes - concepts for which the English were obliged to turn to the French - but confortable, everyday creatures who were grateful enough to have steady men to support them and their children, and modest about their own position and claims. A man, even if he was not a husband, was after all still the best available source of income for a woman.
The difficulty for Dickens was not only that he felt more vulnerable to discovery and comment, as one whose fame was pre-eminent and tied to a virtuous image which he had ferociously defended at the time of the separation from Catherine; he had also uttered assertions about Nelly, both to his family and to the world, which made the position more difficult than it might otherwise have been. The further problem was that he had picked the wrong sort of woman to be his second "wife". She was neither a modest girl of the people nor a grateful widow. If she had given up her professional ambitions, she still had social ones, and she was backed by an intelligent, aspiring and watchfull family. "
D'ailleurs après la mort de Dickens, elle va rebondir de façon très inattendue, en se mariant et en ayant deux enfants (à 40 ans !), s'inventant un passé et se rajeunissant de 14 ans.
Leur histoire a duré 12 ans (ou 14 ? Je ne sais plus exactement), il est vraisemblable, d'après différentes sources dont un agenda de Dickens rédigé sous code et les propres déclarations d'un fils de Dickens, qu'ils ont eu au moins un enfant, qui n'a pas vécu.
Claire Tomalin rédige ici une biographie passionnante à plus d'un titre. Elle passe un long moment à tenter d'expliquer l'état d'esprit de l'époque victorienne, la façon dont étaient considérées les actrices, la place qu'avait la femme dans la société. Elle embrasse toute la famille de Nelly, dont les soeurs peu banales sont aussi très intéressantes, les gens que côtoyaient nos deux héros, ce qu'induisait la célébrité de Dickens au quotidien, son proche entourage (et notamment sa belle-soeur Georgina). Elle a mené une enquête très pointilleuse, produit toutes sortes de documents et de photos, donne son sentiment basé sur les preuves tangibles et extrapolé à travers la façon dont elle a reconstitué Nelly. Dans son dernier chapitre, "Myths and Morals", elle revient sur les différentes hypothèses des biographes de Dickens et insiste encore sur la fragilité des jugements hors époque.
J'ai adoré cette biographie et ne regrette pas un seul instant d'en avoir tenté la lecture en anglais (elle n'a pas été traduite en français. What a shame.). J'ai maintenant hâte de reprendre la brique de Peter Ackroyd, pour voir la façon dont il aborde cette fin de vie de Dickens, qui était vraiment et incontestablement un être tout à fait à part.
Chesterton a eu cette phrase affreuse : "He died drunken with glory" : Après tout, si quelqu'un a un jour mérité la gloire, c'est bien Charlie.
Ed. Penguin Books, 1991 283 p.
21:30 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, biographie, les dernières années de dickens, mon premier livre lu en anglais, how émouvant, et j'ai tout compris, de nouvelles lectures s'ouvrent à moi, yiihaa
10.02.2010
L'abîme - Charles Dickens & Wilkie Collins
Chouette une réédition de Dickens ! L'occasion pour moi de lire pour la première fois un roman "à quatre mains" écrit avec Wilkie
Collins. On reconnaît aisément la plume de Dickens pour tout ce qui concerne la création des personnages, et Wilkie Collins est certainement à créditer de l'intrigue policière.
Trois personnages principaux se disputent la vedette, tous unis à leur insu par leurs origines : deux d'entre eux sont des enfants d'un hospice, l'un reconnu par sa mère qui l'a repris et élevé depuis l'âge de douze ans. Mais il y a eu erreur et c'est l'autre son véritable fils. S'ajoute un troisième larron qui ajoute à la confusion; tous ont le même âge, sont en relations d'affaires. Une histoire d'amour se noue, la vénalité et les exactions s'en mêlent, tous les ingrédients sont là pour mener tambour battant une intrigue riche en rebondissements...
Et ça fonctionne très bien. C'est étrange de lire un Dickens exempt des intrigues secondaires qui nourrissent habituellement ses romans, mais le faible nombre de pages est compensé par les fils retors d'une histoire réussie. Il est patent que ce travail en collaboration permet une concision agréable. Mais c'est surtout pour leurs digressions que j'ai tant de plaisir à lire les romans de Dickens, et je trouve qu'ici les rapports entre les personnages paraissent souvent incongrus et empesés, sans leurs atours cocasses et les centaines de pages qui leur permettent habituellement de s'ébattre en long et en large.
Pas complètement convaincue, donc.
Ed. Hachette 1872 & Ed. du Masque (JC Lattès) 2010, 213 p.
Traduit de l'anglais par Madame Judith de la Comédie Française
Lu également par Papillon, L'ivresque des livres, Doriane, Ys,
06:00 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, à 4 mains avec wilkie collins, très court et intense
13.12.2009
Le magasin d'antiquités - Charles Dickens
Je vous assure, désirer lire Dickens de nos jours est chose ardue. Le magasin d'antiquités n'est actuellement plus édité du tout, aussi je remercie encore Fashion qui m'a prêté son volume de la Pléiade déniché d'occasion.
Quatrième roman écrit par Dickens, ce magasin ne m'a pas séduite outre mesure. On y suit la petite Nell, quatorze ans, qui est un modèle de bonté, vertu, et beauté. Elle est chargée de son grand-père, un triste personnage saisi du vice du jeu, qui nous est présenté comme un gros égoïste qui passe son temps à chouiner ou à perdre la boule, il n'y a guère que Nell pour l'apprécier. Et encore, parfois même à elle il met les jetons, mais c'est une fille courageuse qui ne baisse jamais les bras.
Ils sont poursuivis par la haine du pire individu qui se puisse concevoir, un être abominable et difforme, un nain, Quilp. Il maltraite et manipule tout le monde autour de lui, et s'acharnera sur Kit, qui vénère la petite Nell.
On suit en parallèle les aventures de Nell et son grand-père sur les routes, et celles du petit monde resté à Londres. Comme toujours chez Dickens, des méchants ridicules qui font force grimaces, des inconnus qui sont liés à nos héros, des enfants qui meurent, des pointes d'humour. Mais dans ce roman beaucoup d'insistance, j'ai trouvé, une certaine lourdeur, une magie qui n'a pas opéré pour moi.
Toute l'Angleterre a pleuré en janvier 1841 avec Dickens la mort de Nell, pas moi, pour une fois. Elle était trop pure et éthérée, tout était trop marqué pour que j'entre réellement dans l'univers de ce magasin d'antiquités. Même Kit, brave figure du fidèle s'il en est, ne m'a pas touchée.
Le seul personnage qui a trouvé grâce à mes yeux fort exigeants pendant cette lecture, c'est Richard Swiveller, le Dick de notre histoire (il y a toujours un Dick chez Dickens !). Mauvais sujet au départ, plus par mauvais choix de ses compagnons qu'autre chose, c'est un bon bougre au fond, une amusette, il a un certain panache qui ne laisse pas indifférent. Son histoire avec "marquise" est une des bonnes surprises, un peu de finesse au milieu de toutes ces marionnettes dont le sort se joue.
Un roman de 600 petites pages, 1962 pour l'édition dans la Pléiade, traduction par Marcelle Sibon.
19:49 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens
25.11.2009
David Copperfield (Peter Medak - 2000)

Peter Medak est un réalisateur hongrois (né en 1937 à Budapest) dont la filmographie est pour le moins éclectique. Pour filmer "David Copperfield " (pour la télévision, adaptation de John Goldsmith), il s'est entouré de nombreux acteurs américains, mais le résultat est plus anglais que jamais : trois heures de pur régal.
Trois heures, c'est bien peu pour un roman de Dickens, et fatalement nombre de petits évènements sont écartés (et ils font à part entière partie du sel de ces romans), mais l'esprit du roman est complètement présent, même dans les quelques modifications apportées pour fluidifier l'action. Les images sont somptueuses et la cocasserie et la particularité des personnages principaux est traitée avec un immense respect.
J'ai ainsi vu Peggotty s'incarner avec rien moins que de la perfection, ou Sally Field jouer une Betsey Trotwood plus vraie que nature. Uriah Heep est terrifiant de sournoiserie dégoulinante et Mr Micawber est follement comique. En regardant ce dernier on comprend à quel Dickens s'était servi de son père pour habiter ce personnage.
C'est peut-être ce qui m'a le plus impressionnée dans cette adaptation, que nombre de choses de la vie de Dickens, abordées dans la biographie de Peter Ackroyd (ai-je déjà répété qu'elle était géniale ? ;o)) passent ici par l'image. On embrasse dans un regard, dans une péripétie ce qui se cache dessous, ce qui est de l'ordre de la souffrance et qui est si difficile à mettre en mots.
Un film que j'ai trouvé formidable, et qui peut être vu en famille !
Et puis Hugh Dancy, pour le plaisir des yeux ;o)


06:00 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, dvd, 3 heures de régal absolu
18.11.2009
Nicolas Nickleby - Charles Dickens
"Nicolas Nickleby" a été écrit en 1838, Dickens avait 26 ans, venait de connaître le succès avec Pickwick, et menait de concert la publication en feuilleton de ce roman et d'Oliver Twist. On sent bien le bouillonnement de la jeunesse dans ce roman, on voit les épisodes où il lui a fallu meubler pour atteindre son quota de lignes, la construction bancale qui fait revenir sur nos pas, l'improvisation à partir d'une idée de départ.
Mais tout est pourtant réuni pour nous entraîner à la suite de notre héros dans ses aventures décousues, avec ses 117 personnages parlants dénombrés (sans compter les comparses muets).
Nicolas Nickleby est un jeune homme de bonne famille (j'entends par là qu'il a été bien élevé). Son père vient de mourir, après avoir, sur les conseils de sa sotte épouse (j'adore ceci en préface : "Mme Nickleby est un personnage admirable qui ne comprend rien à rien"), tenté la spéculation, et laisse toute la famille dans le dénuement le plus total. Nicolas, en charge de sa mère et de sa soeur, la belle Catherine, vient se placer sous la protection de son oncle, le sordide et très intéressé Ralph Nickleby. Qui s'empresse de le coller comme assistant dans une "école", un établissement comme il en existait à l'époque où les parents se débarrassaient de leurs enfants. Nicolas y verra des choses abominables et ne pourra décemment pas y rester. Première bravade envers son oncle.
Entre-temps, ce dernier avait décidé de profiter de la beauté de Catherine en la donnant en pâture à quelques-uns de ses clients (entendons-nous, pas au sens littéral, évidemment, nous sommes chez Dickens, mais en tant qu'appât, apparat, pour ses affaires). La jeune fille ne se laisse pas faire et quand Nicolas apprend tout ceci, il réagit avec fureur : la rupture est consommée avec Ralph et il lui faut se débrouiller seul (ce qu'il avait de toute façon toujours fait).
Ainsi, il intégrera une troupe ambulante d'acteurs avant d'entrer au service de deux admirables hommes. Catherine, elle aussi, devra travailler, et à ses côtés nous entrerons dans un atelier de couture.
Divers univers, donc, avec des intrigues à chacun liées, des personnages que l'on croise pour les retrouver plus tard, des évènements périphériques en nombre, qui scrutent tous la comédie humaine, le jeu des pantins qui s'agitent mûs par différentes motivations, de la plus pure (ce brave Smike, Newman Noggs ou les admirables frères Cheeryble, entre autres) à la plus sordide (et là les zozos sont fort nombreux), en passant par de mémorables scènes comiques.
Le tout donne un roman vivant, bruissant, joyeux ou terriblement grave, qui se lit avec avidité et une grande joie. Je pourrais citer des brouettes entières d'extraits, par jeu en voici un particulièrement simple, mais très efficace :
"[...] il proposa vivement ce toast : "Les dames ! Honneur aux dames !"
"Je les adore, dit M. Snevellicci en promenant son regard autour de la table. Je les adore toutes.
- Non, pas toutes, dit doucement M. Lillyvick.
- Si... toutes, répéta M. Snevellicci.
- Permettez, dit M. Lillyvick, cela semblerait comprendre les dames mariées, dit M. Lillyvick.
- Je les adore comme les autres, monsieur" dit M. Snevellicci."
A un moment, une virulente charge contre les auteurs de théâtre qui adaptent, souvent très mal à l'époque et surtout de façon précipitée, des romans en cours de parution, où c'est complètement Dickens qui s'exprime sous le couvert de son personnage.
Enfin, ceci, à méditer :) "Quand les gens sont sur le point de commettre ou de laisser commettre une injustice, il n'est pas rare de les voir exprimer de la pitié pour la victime; ils ont ainsi le sentiment d'être vertueux et honnêtes, et à cent coudées au-dessus de ceux qui n'expriment pas de pitié. C'est une façon de placer la foi au-dessus des oeuvres, et cela les met en paix avec leur conscience."
Ed. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1966, environ 900 pages.
Introduction de Pierre Leyris et traduction de Jacques Douady
Lu également par Isil,
08:26 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, abominable squeers, admirables frères cheeryble, grande variété de personnages
27.10.2009
Dombey et fils - Charles Dickens
"Elle s'adonna à la mélancolie, le meilleur marché et le plus accessible des luxes, jusqu'au moment où le sommeil la prit."
"Dombey et fils" raconte l'histoire d'une famille, les Dombey. Le père est un riche homme d'affaires, que l'orgueil étouffe et contraint à la rigidité en tous moments de sa vie; la mère décède en donnant la vie au petit Paul; ce dernier est destiné à occuper le "& fils" qui se transmet de génération en génération, aussi la soeur aînée, Florence, est-elle totalement ignorée. Paul meurt dramatiquement, le père se remarie avec une intrigante qui a des états d'âme, et Florence est toujours quantité négligeable (pour son père, car sinon tout le monde l'adore). Puis le malheur s'abat encore, la nouvelle épouse s'enfuit (avec le bras droit ! Coup fatal !) et Mr Dombey se met à haïr Florence, qui s'enfuit alors elle aussi (pour trouver l'amour, ça va). Agé, ruiné et solitaire, il se rend alors compte de la perle qu'est sa fille et tout finit bien, dans un salut final.
"Dombey et fils" ne compte pas parmi les meilleurs romans de Dickens, il est souvent lourd de tension dramatique martelée ou exagérément primesautier, avec un comique de l'absurde clinquant. en ce qui concerne le père, c'est clair, on le méprise dès le départ, mais il est difficile de s'attacher à Florence qui a peu de consistance, et qui accepte tout avec une placidité de sainte peu séduisante. Dickens avait été très ébranlé en écrivant la mort du petit Paul (alors à Paris, en hiver, il avait ensuite passé toute la nuit à marcher dans les rues) mais elle arrive trop tôt pour que le lecteur (moderne j'entends, j'ignore comment cela pouvait être ressenti au 19°) en soit réellement touché.
Ce qui "sauve" tout, c'est, comme dans tous les romans de Dickens, la qualité des personnages secondaires, qui sont nombreux et géniaux. Il réussit à faire passer en un Bagstock tous les flatteurs hypocrites et intéressés, ou en un capitaine Cuttle toute la bravoure des gens simples et exentriques. Il sait comme personne magnifier les petits, les perdants, les simples. Et puis l'humour, toujours.
Dans le personnage du petit Paul, j'ai retrouvé beaucoup de l'enfant qu'avait été Dickens, tel que le décrit Peter Ackroyd dans sa merveilleuse biographie :
"La seule différence fut qu'il gardait sa personnalité pour lui seul. Il devenait tous les jours plus réservé et plus pensif; il ne manifestait, envers aucun membre vivant de la maisonnée du docteur, une curiosité analogue à celle qu'il avait ressentie au sujet de Mme Pipchin; il aimait à être seul. Dans les brefs moments où il n'était pas plongé dans ses livres, il n'aimait rien tant que d'errer, solitaire, par la maison, ou de rester assis sur les marches de l'escalier, à écouter la grande horloge du vestibule. Il était intime avec toutes les tapisseries, il voyait dans leurs dessins des choses que personne n'apercevait, découvrait des tigres et des lions en miniature qui escaladaient les murs de la chambre à coucher, et des visages qui louchaient et regardaient méchamment dans les carrés et les losanges de la carpette.
Cet enfant solitaire vivait entouré des arabesques de son imagination et personne ne le comprenait. Mme Blimber le trouvait "drôle" et parfois les domestiques se disaient entre eux que le petit Dombey "broyait du noir"; mais cela n'allait pas plus loin."
Sans doute est-ce la raison du coup ressenti par Dickens en donnant la mort à ce personnage...
Ed. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (volume II consacré à Dickens), 1956, environ 1000 pages. (écrit en 1846 par CD)
Traduction faite par Georges Connes sous la direction de Léon Lemonnier et complétée par Francis Ledoux
Introduction et notes de Pierre Leyris
Un grand merci à Fashion pour le prêt !
(Cathulu, un personnage adore les vaches et il y a même un chien ;o))
07:22 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens
11.10.2009
La Petite Dorrit - Charles Dickens
La Petite Dorrit s'appelle en réalité Aimée. Elle est née en prison, et son père y passera tellement d'années qu'il héritera du titre de "Père ou Doyen de la Maréchaussée". Y être née lui procure à elle aussi une certaine célébrité, mais pas autant que son caractère et sa façon d'être. La Petite Dorrit est une crème, une petite personne formidable qui se dévoue toute au bien-être de sa famille, et qui aime tendrement son père, à qui elle épargne dans la mesure du possible toute contrariété. Elle est aimée très sincèrement par le petit John, fils du gardien de la prison, mais ne partage pas son inclinaison. Elle, c'est d'Arthur dont elle s'éprend durablement; Arthur qui refuse lui-même de s'avouer un sérieux penchant pour Chérie, la fille de ses amis les Meagles; qui elle-même est folle de Mr Gowan, au grand dam de ses parents (et d'Arthur). Manque encore Flora, bluette de jeunesse d'Arthur, qui aimerait beaucoup retisser ces fils quelque peu distendus...
Beaucoup d'amours contrariés donc, dans ce gros roman (970 pages), mais évidemment pas que ça.
Une charge féroce et drôle contre l'administration anglaise et son goût pour l'immobilisme (le Ministère des Circonlocutions en long, en large et en moult détails !) et une mise en situation extrêmement précise d'une escroquerie de haut-vol maintiennent une tension tour à tour amusante et pesante, au milieu de plusieurs intrigues menées de front sans faiblir, de personnages cocasses et plein de vie, de différents pays évoqués.
Onzième roman écrit en pleine gloire, à 43 ans, La Petite Dorrit m'a emportée dans ses pages avec une intensité qui augmentait sans cesse. J'ai été profondémment émue par le personnage du petit John, dans sa cocasse manie de dresser mentalement de dramatiques épitaphes, et par sa déclaration à son "rival", qui ne prend alors qu'à peine conscience de ses propres sentiments :
"- Seigneur, dit John en prenant à témoin les pointes de fer qui couronnaient le mur, il demande quoi !
Clennam regarda les pointes, puis John; puis les pointes, puis John.
- Il demande quoi ! Et, qui plus est, s'écria John en le contemplant comme à travers une douloureuse brume, il a l'air de bonne foi ! Vous ne voyez donc pas cette fenêtre, monsieur ?
- Naturellement que je la vois !
- Vous voyez cette chambre ?
- Naturellement que je la vois.
- Et ce mur en face, et cette cour en bas ? Tout cela en a été témoin, du matin au soir et du soir au matin, d'une semaine à l'autre, d'un mois à l'autre. Combien de fois n'ai-je pas vu Miss Dorrit ici alors qu'elle ne me voyait pas !
- Témoin de quoi ? dit Clennam.
- De l'amour de Miss Dorrit.
- Pour qui ?
- Pour vous ! dit John en lui mettant la main sur la poitrine.
Puis il recula jusqu'au fauteuil, où il s'assit, tout pâle, les mains sur les accoudoirs, en secouant la tête à l'adresse de Clennam.
S'il avait donné à Clennam un violent coup de poing au lieu de le toucher délicatement, il ne l'aurait pas ébranlé davantage. Le prisonnier demeurait confondu. Ses yeux étaient fixés sur John, ses lèvres s'entrouvraient et semblaient s'efforcer de dire : "Moi ?" mais sans parvenir à émettre un son. Il avait les bras ballants et ressemblait de la tête aux pieds à un homme qu'on vient d'éveiller en sursaut et qui n'arrive pas à saisir la nouvelle qu'on vient de lui annoncer.
- Moi ! dit-il enfin tout haut.
- Oui ! Vous ! gémit le petit John.
Il fit de son mieux pour sourire en répondant :
- C'est pure imagination. Vous faites erreur !
- Moi ! Faire erreur ! monsieur, répliqua John, moi, me tromper sur ce point-là ! Non, monsieur Clennam, ne me dites pas ça. Pour toute autre chose, bien sûr ! je n'ai pas la prétention d'être grand observateur et je sais bien tout ce qui me manque pour ça. Mais moi, me tromper sur une chose qui m'a plus tourmenté le coeur qu'une pluie de flèches tirées par des sauvages ! Moi, me tromper sur une chose qui a failli me mettre dans la tombe (comme je l'aurais parfois souhaité, si la tombe n'avait pas été incompatible avec le commerce du tabac et les sentiments de mes parents !) Moi, me tromper sur une chose qui en ce moment encore m'oblige à prendre mon mouchoir comme une grande fille, bien que je ne voie pas pourquoi "grande fille" serait un terme de reproche, car tout esprit masculin bien constitué les aime toutes, grandes et petites. Allons donc ! Ne me dites pas ça ! Ne me dites pas ça !"
Plus tard dans la nuit, il s'endormira malgré tout d'un paisible sommeil, ce cher John, après avoir composé cette épitaphe :
" Passant !
Respecte la tombe de
JOHN CHIVERY Fils
mort à un âge avancé
qu'il est inutile de préciser.
Ayant rencontré son rival plongé dans le malheur
son premier mouvement fut d'en découdre
mais en souvenir de la bien-aimée
il surmonta sa rancoeur
et se montra
MAGNANIME
"
...
(Mention spéciale également au personnage de Flora, en lequel Dickens égratigne son propre amour de jeunesse, mais avec quel humour ! C'est souvent proprement hilarant, et cette sossotte est pourtant rendue bien attachante, quand elle veut bien laisser parler son coeur...)
"La Petite Dorrit" est un roman parfait; en l'espèce, et également pour découvrir Dickens, nonobstant le très léger problème de ne plus le trouver en librairie (en français) (et même en Pléiade). Je ne saurais trop recommander le farfouillage en bouquinerie et en bibliothèque (et de ne surtout pas en lire une version expurgée, qui elles, pullulent) !
Un ENORME merci à Laure, ma chère Géotrouvetout jamais prise en défaut :)
(Bibliothèque de la Pléiade, 1970, traduction de Jeanne Métifeu-Béjeau)
Pas tout à fait un coup de coeur pour Isil, mais du Dickens reste toujours au dessus du lot :)
17:44 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (21) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, féroce, drôle, prenant, émouvant, du dickens, quoi!
07.10.2009
Charles Dickens - Peter Ackroyd (3)
1er billet : ICI
2ème billet : LA
Dans le chapitre 12, intitulé "Surproduction et surmenage", un fort vilain portrait, établi par Eleanor Christian, amie de la famille, qui passa des vacances près de la mer chez Charles Dickens : il y est décrit comme très versatile, trop exubérant, il lui fait parfois horriblement peur, "il est tellement bizarre".
A propos de la mentalité victorienne : "Les gens qui se font une certaine idée du mâle victorien comme un être dont la "virilité" a quelque chose de conventionnel et presque de brutal seront surpris de découvrir avec quelle facilité tous ces hommes pleuraient sur le destin d'une héroïne fictive. Ce n'est pourtant pas étrange. Ces manifestations non déguisées d'émotion n'étaient pas rares; les hommes se promenaient en se donnant le bras s'ils en avaient envie, et les théâtres étaient emplis de gens qui pleuraient sans embarras. Au cours de cette période, tous les indices montrent que les sentiments affichés, même violents, étaient considérés comme un aspect du jugement moral; qu'il s'agît du théâtre populaire de l'époque ou même du style des reportages dans la presse, l'émotion était sans aucun doute tenue pour un témoignage de sincérité, et non pour le véhicule d'on ne sait quelle sentimentalité complaisante."
"Pour sa part, Dickens pleurait peu, et encore seulement quand il lisait des livres ou assistait à des pièces de théâtre. "Je commence invariablement à pleurer chaque fois que sur la scène quelqu'un pardonne à un ennemi ou fait don de son porte-feuille", déclara-t-il un jour, indiquant ainsi combien il était ému par la générosité théâtrale. Elle lui rappelait peut-être ses aspirations et ses souhaits d'enfant. On le voyait parfois pleurer en écoutant des chansons romantiques populaires, ou devant certains épisodes décrits dans des romans. Mais c'est tout. Edmund Yates, qui devient son collaborateur plus tard, dit qu'il "n'était à aucun égard un homme émotif" et, même s'il pleurait au théâtre, il n'était pas particulièrement ému par des lieux réels ou des personnes réelles."
A propos de la médecine victorienne, un passage abominafreux racontant l'opération d'une fistule anale de Dickens, sans aucun anesthésique. Trois jours après, étendu, il écrit déjà, et des chapitres comiques. Incroyable.
Mais il faut que je fasse une pause dans cette biographie extraorveilleuse, car j'aimerais avoir lu encore quelques romans de Dickens avant de poursuivre, histoire de bien comprendre toutes les allusions aux différents personnages.
La suite au prochain épisode ! :)
07:09 Publié dans Autour de Charles Dickens | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : charles dickens, biographie, pavé monumental
25.09.2009
Charles Dickens - Peter Ackroyd (2)
En poursuivant la lecture de cette magnifique biographie, on assiste bientôt à la parution de la toute première nouvelle écrite par Charles Dickens, en 1833 : "Un dîner à Poplar Walk". Exactement comme Joe dans "Les quatre filles du docteur March", il l'avait envoyée à un magazine qui publiait (sans rémunération) des nouvelles ("Monthly Magazine"), et quand il la voit publiée, son émotion est identique à celle de notre héroïne de papier; Submergé de bonheur, il ne supporte plus le spectacle de la rue, "son regard intérieur avait contemplé la vision de sa propre renommée".
Il accepte des charges de travail phénoménales (une opérette-bouffe, une farce, 3 romans pour différents éditeurs), et ce, pour plusieurs raisons :
- Il pense qu'il peut y arriver, bien sûr, confiant dans son talent.
- Il veut gagner de l'argent (il est marié), il a besoin de se savoir à l'abri, marqué par son enfance pauvre.
- Il a été fasciné par la pièce "Le meunier et ses hommes", l'image d'un travail incessant, d'une charge inlassable sur les épaules lui parle et l'atttire.

Il trouve la gloire dès la parution des Pickwicks papers, c'est immédiat et énorme.
Fin 1836, il rencontre John Forster, qui survécut à la postérité en tant qu'ami et compagnon du génie. Leur rencontre est amusante : "Il était l'auteur d'une critique défavorable (sur sa farce), mais le compte-rendu avait été assez spirituel pour amuser Dickens, et cela suffisait à lui faire pardonner à peu près n'importe quoi.". S'ensuit toute une vie d'amitié entre ces deux hommes, avec ses hauts et ses bas, et cette phrase sublime de Forster après la mort de son ami : "Les devoirs de la vie subsistent, mais pour moi la joie de vivre a disparu à tout jamais."
Dickens aimait s'entourer d'amis "qui, sur tous les points importants, lui étaient inférieurs mais qui partageaient ses intérêts personnels, et sur lesquels il pouvait exercer une sorte de domination. Il n'avait pas une nature de "disciple" ou de "partenaire"; c'était lui, L'Inimitable, comme il aimait à se désigner, qui devait mener tandis que les autres suivaient."
Oliver Twist est le premier roman de langue anglaise qui prenne un enfant pour héros (il existait des témoignages et récits, mais pas encore de roman).
"Quand il était salué par des acclamations et des applaudissements frénétiques, il restait, écrivit-il un jour, "frais comme un concombre", c'est-à-dire imperturbable."
"Il faut être très prudent avant de relever des correspondances faciles entre sa vie et son oeuvre. Il prenait plaisir au "sentiment" plutôt qu'à la "chose" et cet homme qui s'exaltait à propos de repas gigantesques mangeait très peu lui-même. Peut-être ce fait nous donne-t-il la clef du complexe enchevêtrement de ses relations sociales, en même temps que la nature un peu ambigüe de ses opinions politiques."
"Dickens découvrait le monde à ceux qui y vivaient déjà". C'est joliment dit, non ? Et c'est là, pour moi, toute la magie de la littérature, nous donner à découvrir ce que nous vivons, nous donner les mots pour le définir.
Par contre grosse déception : "Dickens fut attiré par par les auteurs les plus théâtraux du siècle précédent;, il parle souvent de Smollett, mais ne cite pratiquement jamais Jane Austen, romancière pour laquelle il éprouvait une vive antipathie." (Tsss)
Et pour finir pour aujourd'hui (mais cette biographie est une mine, chaque page apporte son lot, il FAUT LA LIRE), un passage qui illustre l'importance du théâtre dans l'oeuvre de Dickens : "Les fins de romans sont des indices extrêment importants des véritables intentions d'un écrivain : à cet instant de conclusion - le romancier étant pour ainsi dire arrivé au terme des obligations et des difficultés qu'il s'était lui-même imposées - les véritables significations se révèlent de la façon la plus spontanée et la plus libre. La plupart des romans de Dickens se terminent par un tableau ou un baisser de rideau analogues à ceux des oeuvres dramatiques de la période. Les acteurs reviennent tous sur scène, leur passé et leur avenir tout tracés; ils se tiennent par la main et saluent; puis le rideau tombe et ils disparaissent."
Sauf que les personnages de Dickens ne disparaissent pas, justement, avec la fin du roman où ils sont nés; lui-même envisagea à plusieurs reprises de reprendre tel ou tel dans une chronique, et dans l'esprit du public, un Sam Weller par exemple est bien réel et immortel... Ou une Mme Gamp a donné son nom à un parapluie.
A suivre...
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