10.03.2010
Romance nerveuse - Camille Laurens
"Qu'ont-ils échangé, la reine et le fou ? Un soupçon de légèreté contre un peu de lest, un grain de fantaisie contre un peu de plomb dans la cervelle, une ancre, un port contre un voyage en ballon, un sceptre contre un hochet, tous deux en toc."

Camille Laurens. L'autofiction. Le très médiatique clash avec Marie Darrieussescq. Virée de chez P.O.L. L'auteure qu'adore(ait) Laure. J'avais tenté mollement quelques livres, j'étais loin de tout ça, je ne ressentais tout simplement rien. Et puis ce billet de Thom. L'envie, l'achat, la lecture. Et le scotch, tout simplement.
"Romance nerveuse" est un roman qui se lit dans une sorte d'urgence, il m'a amusée, attristée, prise à témoin, révulsée, perdue, mais au final m'a convaincue, tout du long.
Nous sommes juste après le clash, bien plus que de revenir sur celui-ci Camille Laurens écrit la violence de la rupture avec son éditeur, écrit comme elle ne comprend pas ses réactions, depuis le moment où il a lu le texte incriminé sans lui en toucher un seul mot, en passant par sa "libération de toute obligation", par cet instant où il finit par lui envoyer une seule parution de son ancienne maison, sans mot d'accompagnement : le roman s'appelle "Meurs"; jusqu'à ce rendez-vous, où il lui dit avoir fini par "la comprendre".
Elle est dans un état de sidération quand elle rencontre Luc. Paparazzi, plus jeune qu'elle, et surtout, cinglé comme un lapin. Infect, réellement insupportable. Pourtant, entre ces deux-là une vraie relation s'installe, qu'elle sait raconter en donnant tour à tour les éclairages qui permettent de comprendre comment ça peut tenir, un truc pareil. Il y a Camille, l'être d'émotion, et Ruel, l'intelligence pure.
Il y a dans ce roman une délicatesse, une profondeur, un jeu avec la langue, des fulgurances, une beauté et une sincérité qui touchent, je ne peux pas dire mieux. J'ai été touchée.
"[...] elle se demandait avec curiosité comment on souffre quand on n'a rien lu, si c'est moins fort, moins profond quand on ne met sur le trou béant ni ses mots ni les mots des autres, apparemment ce n'était pas si différent."
"La seule chose qui intéresse vraiment Ruel, c'est la Vérité. Je mets exprès une majuscule, pour parodier son intransigeante exigence - en réalité, Ruel ne croit en rien, sa réflexion mouline un doute permanent. Tout au plus pense-t-elle qu'en certains rares points de la ligne temporelle se jouent des parties capitales, qu'il convient de ne pas perdre car ce sont elles qui permettent d'avancer, d'éviter le ressassement, la jouissance mortifère de la répétition : elle croit au moment d'intelligence qui, jailli d'un être isolé, fusée de détresse, va se voir de très loin et changer la nuit; elle ne croit pas à la Vérité, elle croit à l'heure de vérité."
Ed. Gallimard, 2010, 219 p.
14:12 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (19) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : autofiction, amours, rejet, psychanalyse
04.03.2010
Juste avant le crépuscule - Stephen King
"L'allusion obscure est la malédiction de la classe bouquinière."

Recueil de treize nouvelles, dont une seule est une reprise (jamais éditée en recueil, par ailleurs) ce "Juste avant le crépuscule" est une mine de plaisirs. Certaines sont pourtant faiblardes, mais il y passe malgré tout ce qui me délecte : Stephen King écrit sur ce qui lui fait peur, et il sait communiquer cette inquiétude.
"- Je suis désolé, Willa.
- Pas encore, mais ça va venir."
Willa ouvre le bal, plutôt mollement, faut avouer, mais dans les délicieuses introductions et notes sur chacune des nouvelles, l'auteur nous explique que c'est la première nouvelle "contemporaine" qu'il ait réussi à écrire; une sorte de fondamentale, donc.
Le rêve d'Harvey contient précisément ce qui déclenche chez moi une crainte diffuse, qui plane ensuite en permanence et augmente encore l'extrême joie de la découverte : une femme se lève un matin comme tous les autres, elle en a marre que ce soit toujours pareil, sa vie est chiante, son mari incolore, elle aimerait que quelque chose change. Et juste le fait qu'il l'appelle par un diminutif ancien lui fait soudain considérer le moment avec méfiance, tout prend allure de mauvais présage et la voici qui souhaite ardemment que tout soit exactement dans la précédente banalité qu'elle aspirait à rompre... Mais c'est trop tard.
Vélo d'appart est la parfaite allégorie des rapports à la nourriture. On s'attend à quelque chose, à du gore en masse, et on est surpris.
Laissés pour compte est la contribution de Stephen King au traumatisme du 11 septembre. Infiniment triste.
J'ai beaucoup aimé aussi Le New York Times à un prix spécial, très tendre, dont King nous dit en note : "Un récit doit distraire aussi celui qui l'écrit - c'est mon opinion, la vôtre m'intéresse." Un jour, je lui écrirai peut-être :)
Mais ma préférée est indubitablement "N." Elle traîne un peu un longueur et la chute est trop attendue, mais j'ai marché à fond, que dis-je, j'ai couru hébétée le long du récit de ce psychiatre et des TOC. Qui ne sont que l'infime pellicule recouvrant une tout autre dimension... "Il me regarde, pâle, et cet homme que d'invisibles oiseaux picorent à mort ne sourit plus. "Avez-vous jamais lu Le Grand Dieu Pan, d'Arthur Machen ?"
Je secoue la tête.
"C'est le roman le plus terrifiant jamais écrit. A un moment donné, l'un des personnages dit : La convoitise l'emporte toujours. Mais la convoitise, ce n'est pas ce qu'il veut dire. Ce dont il parle, c'est de la pulsion."
Ed. Albin Michel, mars 2010, 412 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par William Olivier Desmond
Titre original : Juste After Sunset
Bonus : "Ma mère m'a dit un jour que si un homme se torche le derrière et voit du sang sur le papier-toilette, sa réaction sera de chier dans le noir pendant les trente jours suivants, en espérant que tout s'arrangera tout seul. Elle se servait de cet exemple pour illustrer sa conviction que la pierre de touche de la philosophie masculine était : "Ignore le problème, il disparaîtra peut-être.""
26.02.2010
Les amours de Lola - Amanda Eyre Ward
Connaissez-vous le Chicken Shit Bingo ? Si un soir vous passez par le Ginny's Little Longhorn d'Austin (Texas), vous pourrez peut-être
y "jouer" : sur un grand damier d'un mètre sur deux, divisé en cent carrés numérotés, on lâche un poulet vivant. Le gagnant est le joueur qui a le numéro correspondant au carré sur lequel il y a le plus de crottes de poulet. Funs, les ricains :/
Mais ça n'a rien à voir avec les douze nouvelles de ce recueil. Six indépendantes, et six qui déclinent l'histoire de Lola, à travers quelques moments forts de son existence, chronologiquement.
La vie de petites gens, vous, moi, devant quelqu'un qui se masturbe dans une bibliothèque, effrayée par la vie d'expatriés en Arabie Saoudite, s'inventant une vie idéale pour le coiffeur qui vous ment lui aussi comme un arracheur de dents, en veuve du 11 septembre, avec une petite fille de bientôt un an qui ne sourit pas, ne tient pas assise ni ne cherche à marcher, et croisant un neurologue à un barbecue... Chaque nouvelle est une petite histoire à part entière, on ressent un grand découragement, des filles qui voudraient bien, vraiment, vous savez, y arriver, juste avoir l'énergie de base, mais ça dérape, ça déborde du costume; rien de tapageur ni de tonitruant, juste la vie qui lamine les coeurs pourtant vaillants.
C'est simple, percutant, on ne quitte pas ces pages une fois ouvertes. C'est attachant et on en voudrait encore, encore !
Ed. Buchet Castel, 2010, 178 p.
Traduit de l'américain par Anne-Marie Carrière
Lu également par : Amanda (merci encore pour le prêt !),
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, usa
24.02.2010
Le troisième acte - Glenn Patterson
"Je lui ai dit que par moments, aujourd'hui, j'avais eu l'impression de regarder ma vie défiler au lieu de la vivre, comme si j'avais laissé une porte ouverte entre deux façons de la poursuivre."
Le narrateur est un industriel irlandais en voyage d'affaires au Japon. A Hiroshima, il rencontre Ike, de Belfast comme lui, et c'est la seule raison qui les fait se côtoyer. La dernière journée avant son départ, à travers cinq moments clés (pdj, déjeuner, réception, dîner et... troisième acte) on apprend à les connaître un tout petit mieux l'un et l'autre...
Le très chouette film "Lost in translation" est à un moment cité et le roman tient de ça, indubitablement. Mais il est surtout composé de moments forts, de scènes marquantes pour une raison ou pour une autre. Ike est un écrivain en perte de vitesse, à un moment il fait une lecture pour clôre son séminaire littéraire, et c'est un moment de grâce. On apprendra plus loin qu'il ne lui reste plus grand chose en dehors de ce fragile passage sur lequel il capitalise, quitte à désappointer ses lecteurs qui tentent de lire le reste. En quelques phrases, en une situation brossée, on a une impression de grande profondeur, c'est tout une vision des personnages qui prend telle ou telle direction, on refait le roman régulièrement, se disant ah bon ok, en fait c'est ça le truc, et on se fait balader. Le chapitre final, d'ailleurs, nous fait revoir l'ensemble différemment...
Il y a beaucoup d'humour, le genre pince-sans-rire très efficace. Il y a en permanence des cassures, des ruptures de genre, qui paradoxalement accrochent bien le lecteur et créent un climat flirtant avec l'inquiétant.
Premier roman traduit en français pour Glenn Patterson, j'espère en lire d'autres !
Ed. Actes Sud, 2010, 221 p.
Traduit de l'anglais (Irlande) par Céline Schwaller
Un joli avis sur Le Monde.
09:51 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : irlande, hiroshima, écrivain, industriel véreux, décalage, ambiance brumeuse
12.02.2010
Long week-end - Joyce Maynard
Il habite seul avec maman, il a 13 ans, on est en 1987. Henry est solitaire. Au collège, il est le naze. Dans la nouvelle famille de son père, il ne s'intègre pas. Avec sa mère, il vit hors de la normalité, il le sait. Elle est étrange, s'enferme chez elle, lui parle comme à un adulte. Il voit bien qu'elle est immensément triste, il aimerait pallier à ses manques. Et puis un homme s'évade de prison, leur demande leur aide, ils acceptent. Et le temps de quelques jours, tout va se bousculer pour Henry : une autre vie est possible, il en entrevoit la possibilité pour la première fois, il est partagé entre vivre pour lui (mais il n'a jamais su) et revendiquer sa place exclusive dans la vie de sa mère. Ce sont parfois les autres qui décident pour vous...
Un roman fort prenant qui sait se faire aimer, qui tisse avec son lecteur des liens affectifs. Il ne brille pas par son originalité ni par une écriture impressionnante, mais il s'insinue avec grâce. On y croit, on a l'impression d'embraser toute la complexité de l'adolescence, on s'attache, on ressent.
Ed. Philippe Rey, 2010, 283 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Françoise Adelstain
Merci Cathulu !
Lu également par : Cathulu, le Livraire, Ma Tasse de Thé, ...
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : 13 ans, divorce, grandir, solitude
05.02.2010
La Diagonale du Traître - Hervé Hamon
Douze nouvelles qui déclinent le thème de la trahison, mais tout en nuances et subtilités. Il s'agit ici de trahisons non formulées, qui vont chercher jusqu'à l'essence même des êtres. On passe d'un univers à un autre, du plus futile (Nouvelle Star) au plus dramatique (Un Judas pareil) en faisant escale en philosophie (L'infidèle) ou en politique (Sans famille).

J'ai aimé chacune de ces douze nouvelles, c'est très rare dans un recueil. J'ai pioché ça et là beaucoup de passages qui m'ont vraiment plu, des phrases qui sont comme des portes qui s'ouvrent sur quelque chose de bien plus grand que les quelques pages consacrées à chaque histoire. J'ai aimé également la diversité des univers, l'éditeur qui est sûr d'avoir obtenu le Goncourt, l'auteur pour la télé qui morfle comme un fou avec son scénario, l'homme plaqué salement par sa femme, le touriste en Inde... On voyage beaucoup, et c'est une petite joie à chaque fois de découvrir dans quel monde on atterrit.
L'infidèle, justement, raconte l'histoire d'un jeune homme qui, peu de temps après avoir intégré la plus prestigieuse classe de khâgne, à Henri IV, s'en échappe, sans pouvoir se faire comprendre de ses parents. Tout en finesse, il nous donne à entendre son raisonnement. "Cette douleur est muette. Je m'aperçois que l'accès à la culture, aux études, à "l'ascenceur social" est toujours une forme de trahison. Si respectueux soit-on de son milieu d'origine, des gens eux-mêmes, de leurs rêves, de leur modèle de vie, on s'évade, on s'enfuit, on perd le langage commun, on transgresse. On devient autre, engagé sur des rails qu'on a choisis et pas choisis à la fois. Se cultiver, ma parole, il me semble bien que c'est trahir. Surtout si l'on n'a pas l'intention de s'enfoncer dans les ornières de la routine, des petits calculs, de la réussite prédigérée. Si l'on entend s'écarter, parce que la culture, justement, c'est la possibilité de s'écarter." Mais même une fois la décision prise, ce n'est pas simple...
Dans Dégage, c'est cet homme, correct, qui bosse et fait tout ce qu'il peut, vraiment le bon bougre, on le sent bien, qui se fait salement plaquer. Il encaisse, il continue, les années passent, il a perdu beaucoup dans cette histoire, le contact avec les enfants de l'autre, qu'il a élévés pourtant, notamment, et quand il sort un peu la tête du gouffre, on ne le lui permet pas... Beaucoup de bassesse, dans la trahison, en général ? Indubitablement, nous racontent ces nouvelles.
"J'avoue qu'en matière de Bordeaux, ma culture est plus que lacunaire. Il m'a toujours paru que ce monde-là n'était pas mon monde, qu'à l'approche des domaines et des châteaux, mon réflexe impensé s'apparente à celui de la Bruyère : je me sens peuple. Les "vrais" connaisseurs de Bordeaux persistent à cultiver le style des critiques d'opéra : leur intention ne paraît nullement d'atteindre le profane ou le débutant, mais de le disqualifier."
Tiens, je connais un autre domaine où c'est exactement pareil... :)
Ed. Dialogues.fr, février 2010, 172 p.
A noter qu'en fin d'ouvrage est indiqué un code permettant de télécharger l'intégralité du recueil, pour les Iphones ou autres readers numériques.
Hervé Hamon parle de ce recueil (merci Yvon)
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, trahisons
04.02.2010
Les canards en plastique attaquent - Christopher Brookmyre
Quel titre idiot (et encore, ils n'ont pas traduit le "insubmersible") et quelle couverture repoussante : le roman est pourtant infiniment prenant. Enfin, il faut passer sur quelques petites choses, comme le disait Cathulu fort justement dans son billet (et grand merci pour l'envoi !). Multi-narrateurs, on ne sait jamais qui parle (je veux dire, ce n'est pas clairement écrit, il faut lire pour reconnaître - très vite et très facilement, au demeurant - qui s'exprime), nombreuses allusions à une précédente aventure pas traduite en français, et la première partie part un peu dans tous les sens. Mais une fois bien installé dans l'intrigue, c'est du colle-aux-doigts qui réunit pas mal des choses que j'aime !
C'est presque un scénario de Hustle : une grosse arnaque montée des mois à l'avance à laquelle les gens veulent croire de toutes leurs forces. Sauf qu'il y a des meurtres, plus d'un, mais pas ceux qu'on nous annonce... Le Brookmyre est facétieux.
En gros c'est l'histoire d'un médium, un gars qui peut discuter avec les morts. Excellent sur scène, il parvient à obtenir que son "don" soit testé de façon très scientifique à l'université Kelvin. La question divise, pour le moins, et c'est un journaliste plus que sceptique qui va enquêter très sérieusement. Jack Parlabane pense qu'il s'agit d'un imposteur, mais il a un train de retard en ce qui concerne les modes opératoires. Et si c'était vrai ? Jack est parfois à deux doigts d'y croire...
Pendant un moment j'ai regretté que ce soit si embrouillé, et puis en fait ça a ajouté à mon excitation de lecture. Ce que j'ai ressenti très fort c'est de la malice, Christopher Brookmyre adore jouer avec les "rien dans les mains, rien dans les manches" et il sait raconter une histoire, même s'il la noie un peu.
J'ai a-do-ré le personnage de Michael, qui classe les filles en Inara ou Kaylee, et porte un long manteau marron en hommage à Firefly (et on ne la croise pas souvent, cette référence, hein Fashion ! :))
Enfin j'ai trippé complètement avec l'histoire des Soeurs Fox, qui démontre à mon sens l'incroyable désir des gens à se faire duper : tout ce roman le martèle, rien ne sert d'expliquer ce qu'on veut nous vendre pour inexplicable, la puissance de la foi (en quoi que ce soit) est supérieure. C'est à la fois triste, très inquiétant et passionnant.
Et moi j'aime toujours Christopher Brookmyre, Amanda, tu devrais reprendre ta lecture ! :)
Ed. Denoël, janvier 2010, 430 p.
Traduit de l'anglais (Ecosse) par Emmanuelle Hardy
Titre original : Attak of the Unsinkable Rubber Ducks
Cette histoire de canards en plastique : "Les insubmersibles canards en plastique" L'expression est de James "le Sensationnel" Randi, un magicien canadien et grand sceptique devant l'Eternel, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, sans tenir compte des preuves qu'on leur apporte de sa non-existence."
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : spiritisme, paranormal, grosses arnarques, que des histoires d'argent, tout ça, mais les gens veulent croire, mulder le disait bien
06.01.2010
Tous mes voeux - Anne Weber
"Le 26 janvier 1972, un DC-9 de la compagnie yougoslave JAT qui assurait la liaison Copenhague-Zagreb explosa en plein vol. L'hôtesse de l'air yougoslave Vesna Vulovic, âgée de vingt-deux ans, fut projetée hors de la carlingue, tomba de 10 160 mètres sans parachute et s'écrasa près du petit village tchèque de Srbska Kamenice. Elle survécut. Les chances pour que Léa se sorte saine et sauve de son histoire avec Vladimir étaient à peu près les mêmes."

Léa n'existe pas, c'est le personnage d'un roman que la narratrice a écrit et jeté, parce qu'il racontait son histoire en la travestissant trop tout en étant trop vrai. Pourtant Léa n'entend pas se laisser écarter si facilement, et dans cet autre roman qui parle du premier et de la vérité de ce qui s'est passé, elle intervient.
C'est une histoire d'amour, qui commence doucement, ronronne joliment et explose en plein vol. Page 86, terminé le petit ton guilleret, c'est l'inattendu qui déboule et vient bouleverser la donne...
Le tout est savamment dosé : on s'installe dans un jeu de miroir créatif ludique, on change de registre et on termine en totale empathie.
J'ai beaucoup aimé le perpétuel décalage, des petits moments comme celui où l'amoureux n'ouvre pas les volets, ce qu'elle ne comprend pas. Elle dit alors "Je supposais qu'il avait tant ouvert et refermé de volets dans sa vie qu'aujourd'hui, il en avait tout simplement assez.", ce qui exprime plutôt pas mal sa personnalité. Beaucoup aimé globalement l'ambiance et le burlesque, les allusions à différents romans.
Notre narratrice sous Léa, la princesse et l'amie allemande écrivain (trois personnages) s'est faite eue, comme on ne dit pas (Fiston dit même "se faire couiller" mais ouh que c'est pas joli), mais elle saura s'en sortir, en un épilogue contemplatif et qui s'ouvre à la vie : c'est beau de donner naissance, surtout à soi-même.
Ed. Actes Sud, 6 janvier 2010, 143 p.
Aimé aussi par Cathulu,
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, pas toujours, conte cruel, pourtant gaiement troussé
30.12.2009
L'ivresse des falaises - Philippe Huet
"Le président Lebourgeois habitait un petit pavillon perché sur les hauteurs. Rien de bien folichon, sauf que de l'intérieur, par la grâce de deux ouvertures vitrées, c'était un plongeon sur la mer. Carole adorait. Elle n'était là que depuis six mois, venait de Troyes, et elle repensa au cortège de condoléances qui avait accompagné son départ : "Ma pauvre petite, Le Havre ! Tu vas voir ! Du béton, encore du béton, toujours du béton !" Son père en avait remis une grosse louche : il y avait traîné ses guêtres dans sa jeunesse, et avait détesté. A l'entendre, c'était "cafard-ville" avec un zeste de Staline et une pincée d'Ubu pour l'architecture. Et ça alors ? Le soleil rougeoyait, jetait des gerbes de feu dans la baie de Seine, et de gros navires glissaient lentement sur un miroir d'eaux scintillantes. "Ca, des navires ? se marraient également les plus anciens au commissariat, si tu avais connu les paquebots..." Carole s'en foutait, elle les trouvait beaux ces bateaux."
Dans mes bras, Carole. J'ai apprécié ces nouvelles qui déclinent souvent une enquête policière, elles ont un ton tout simple mais efficace, elles prennent le lecteur dans leur ambiance immédiatement. Les protagonistes sont des gens lambda, les femmes toujours des petites brunettes, et le climat passe du crachin déprimant à la chaleur écrasante d'un jour d'été. On fait même un petit tour à Trouville lorsque la plage n'était pas mixte, et qu'il fallait une cabine roulante pour prendre un bain de mer.
Un recueil de treize nouvelles 100 % normandes.
Ed. Payot & Rivages, 2009, 345 p.
Lu également par Jean-Marc Laherrère, Paul Maugendre, Jeanjean,
10:39 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, normandie
19.12.2009
La chambre close - Maj Sjöwall & Per Wahlöö
Ce n'est pas le premier opus de la série mais ce n'est pas grave, c'est un vrai plaisir de découvrir ce duo d'auteurs suédois qui ont été les précurseurs du polar nordique tellement à la mode actuellement. En préface, Michael Connolly nous assure qu'on ne va pas le lâcher et il dit vrai.

Le héros s'appelle Martin Beck, c'est un enquêteur d'une cinquantaine d'années qui reprend le boulot après avoir été salement blessé dans une affaire précédente, et par sa faute, apparemment. Il se sent mal, comme emprisonnée dans sa propre chambre close mentale. L'affaire qu'on lui confie est destinée à une reprise en douceur, de quoi gamberger assis tranquillement à son bureau, le classique cas d'un mort dans une pièce fermée de l'intérieur. En parallèle, ses collègues sont très focalisés sur les hold-up.
Nous sommes dans les années 1970 à Stockholm, et c'est une société totalement inopérante qui nous est décrite. Les policiers sont bêtes à bouffer du foin, occasionnant quelques scènes véritablement burlesques, les habitants n'ont d'autre choix que d'émiger ou de se suicider. Pour ceux qui ne peuvent faire ni l'un ni l'autre, la vie est dure, sombre, injuste.
L'opposition entre l'humour et la noirceur renforce encore l'effet addictif aux pages, et Martin Beck se sort avec brio de tout ceci. Ni un superman ni un bas du front, c'est quelqu'un qui se débat dans une époque, et il est très doux, en sa compagnie, de faire connaissance avec Rhéa.
J'ai hâte de me procurer d'autres enquêtes !
Ed. 10-18 1987 & Payot & Rivages 2009, 413 p.
Traduit du suédois par Philippe Bouquet
Titre original : Det Slutna rummet
13:55 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (30) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : suède, les pionniers du polar suédois même, marrant et méchant, et très prenant, ce qui ne gâte rien

