01.02.2010

Les saisons - Maurice Pons

"Il fallut, cette année-là, qu'un évènement d'une exceptionnelle importance..."

 

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Qu'est-ce qu'un roman culte ? Peut-être, au-delà de marquer son temps ou des générations de lecteurs, est-ce un titre dont on entend parler de manière récurrente, sur de longues plages de temps, par des gens très différents. En tous les cas c'est ce qui m'est arrivé avec "Les saisons" de Maurice Pons, et un jour je me suis décidée à ouvrir ses pages par moi-même.

Je l'ai lu une première fois, abasourdie par ce que je découvrais. Je l'ai relu dans la foulée, en tentant de mettre à plat ce qui en fait la force et la puissance, de faire rentrer l'émotion et l'absurdité et la crasse et la pourriture et l'abandon graduel de la vie et de l'espoir et le sang et les images atroces dans de petites cases bien propres, avec de belles étiquettes aux grands mots correctement calligraphiés : "philosophie" "écrivain" "adversité" bla bla...

Mais ça ne marche pas, en ce qui me concerne, ma lecture est sauvage et farouche et c'est ainsi qu'elle est belle, c'est comme ça que ça claque et percute et pénètre.

"Les saisons" raconte l'histoire d'un homme, Siméon, qui arrive un jour dans un village dans une vallée et tente de s'y installer pour écrire. Il est venu avec un beau papier, un beau crayon, et une belle souffrance à partager. Il a de belles idées, aussi, il veut partager les mots et la culture, il ne s'offusque de rien, il accepte le village comme il est. Et ce village est extrêmement particulier. D'abord il y pleut pendant des mois sans discontinuer, puis la pluie s'arrête net pour céder la place au froid. Quarante mois d'hiver. Ca c'est de la saison. On n'y mange que des lentilles. On ne se chauffe qu'avec des animaux. Le rebouteux est un grand partisan de l'amputation. Et la pourriture saisit toutes les occasions de proliférer, au propre comme au figuré. Siméon va tenter de se faire accepter, puis de s'enfuir...

C'est un roman dont il est très difficile de parler. Il ne s'adresse aucunement à ceux qui ont envie de jolies histoires réconfortantes. Il est étrange et excellent, chaque phrase est travaillée comme un bijou. Il fait peur, déconcerte et révulse, et qu'est-ce que c'est bon...

 

Ed. Julliard (1965), Bourgois (1975 & 2003), 10/18 (1984) 214 p.

18.01.2010

Le Chagrin et la Grâce - Wally Lamb

Wally Lamb n'est pas un auteur prolifique : déjà dix ans qu'on attendait un roman, après les très bons "La Puissance des vaincus" et "Le Chant de Dolorès" (tous deux réédités cette année, d'ailleurs). Je le disais déjà à l'époque, je le pense toujours, il est l'auteur qui se rapproche le plus de Pat Conroy, sans en avoir l'humour.

Mais que c'est bon de se faire prendre dès les premières pages, de s'enfoncer pendant de longues heures dans un roman épais et copieux, de vibrer !

 

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C'est Caelum Quik qui nous raconte. Il a quarante-sept ans quand on le rencontre. Prof de lettres, Il est marié avec Maureen, troisième mariage, ça battait de l'aile mais ils voulaient s'accrocher, alors ils ont consulté, ensemble. C'est ensemble qu'ils vont tout affronter, et c'est de sacrés pavés qu'ils vont se prendre en pleine figure : le massacre de Colombine et ses graves conséquences, un homicide involontaire, des morts par maladie, la découverte d'un secret familial...

Il n'est pas utile que je détaille plus l'histoire, à la limite elle ne compte pas d'ailleurs. Ce qui se passe c'est qu'on a une impression de proximité totale avec Caelum, on est tout debout à ses côtés et on assiste à des trucs pas possibles en empathie parfaite. C'est du lourd, comme il ne faudrait pas dire, du mélo, mais du bon, et là où Pat Conroy fait un flop avec son dernier roman en chargeant la mule sans rien lier, Wally Lamb fait tout passer.

Velvet, par exemple. Une ado au passé atroce qui est complètement azimutée et qui s'accroche comme une moule. On ne peut pas s'empêcher néanmoins de lui accorder une certaine tendresse dès le départ :

"Ce week-end là, à Denver, j'entrai dans une librairie. Je voulais fouiner pour le plaisir. Au lieu de ça, je ressortis avec une brassée de livres pour Velvet.

Elle les lut tous : Tolkien, Ursula K. Le Guin, H.G. Wells. Elle rechigna d'abord devant Dickens, mais après avoir dévoré tout le reste, elle s'attaqua à De grandes espérances. "Je croyais que ça serait nul, mais non, me dit-elle à mi-lecture. Ce mec a tout pigé.

- Pigé quoi ?

- Comment les adultes foutent la merde dans la tête des gosses."

Et en épilogue, quand elle a une réaction normale, banale, et qu'il lui fait remarquer que c'est bien la première fois, on a forcément les yeux qui s'embuent...

"Je n'avais pas de titre pour mon roman, pas la moindre idée de la raison pour laquelle je l'avais écrit ni de la façon dont j'allais le faire publier. Il dormait dans un carton sur mon bureau d'enfant. Une histoire de quatre cent cinquante-sept pages sans titre dont je ne savais que faire. Était-elle bonne ? Quelqu'un que sa femme avait quitté parce qu'il était "trop distant" et "pas très intéressant" pouvait-il écrire un texte qu'on ait envie de lire ? Je demandai à ma Magic 8 ball, une boule magique qui avait réponse à tout et qui prenait la poussière sur l'étagère de ma chambre. Je la secouai et la retournai. La réponse apparut en flottant : C'est plus que douteux."

Il y a beaucoup de choses dans cet extrait, qui parle d'un Cal beaucoup plus jeune. Lentement, dans une construction qui mêle habilement passé et présent, on apprend à cerner sa personnalité, et à comprendre cette distance qu'il installe en permanence entre lui et ceux qu'il aime. Et puis il y a cette fameuse question de l'homme derrière l'écrivain. Peut-on aimer un texte de quelqu'un qu'on n'aime pas ? La réponse est en chacun.

Un roman que j'ai chéri et malmené (ne mangez pas de crêpes à la confiture en lisant, c'est un conseil), et qui m'a emportée avec son souffle et ses exagérations (oui, même elles, je les ai aimées), dans cet endroit magique, celui des lecteurs rompus et reconnaissants.

 

Ed. Belfond, 2010, 530 p.

Traduit de l'américain par Isabelle Caron

Titre original : The Hour I first beleived

20.12.2009

Typhon - Joseph Conrad

Dans un bon roman dont je parlerai en janvier, je suis tombée sur un personnage qui avait pour habitude de toujours relire Typhonconrad.jpg (134 p.) lorsqu'il passait la nuit dans un hôtel. C'est typiquement le genre de détail qui me reste gravé, et il m'a fallu à mon tour lire ce Typhon toutes affaires cessantes : quel choc.

D'abord parce que le roman est excellent, nous plongeant corps et âme sur le vapeur Nan-Shan aux côtés du capitaine MacWhirr, de son second Jukes et du chef mécanicien Rout alors qu'ils affrontent un typhon en mer de Chine.

Ensuite parce que justement, ça faisait longtemps que l'excellence indubitable d'un roman ne s'était pas imposée à moi comme ça, dès les premiers et jusqu'aux derniers mots, une construction, un humour subtil, un suspens, des personnages qui crèvent les pages, des éléments déchaînés et faramineux, une ampleur en toute chose, servis par une concision remarquable.

Mais également parce que la postafe de l'édition Autrement (1998) est signée Sylvère Monod, que j'associe fortement à Dickens, et dont la plume est tellement pédagogue et complète qu'il m'est ensuite impossible d'ajouter quoi que ce soit. Quand Sylvère Monod décide de parler de quelqu'un ou de quelque chose, on a envie de le recopier mot pour mot et en totalité, tant il donne à percevoir tous les aspects importants et surtout - surtout -  tant il donne envie de lire ce dont il parle.

Je retrouve en fait ces coïncidences livresques que j'aime tant, ouvrir un livre sur le conseil d'un autre et tomber sur une plume que j'apprécie pour ce qu'elle a écrit d'encore un autre auteur... Tout est lié.

Je conseille donc fortement de lire ce court roman de Conrad, pour le laisser ensuite cheminer tranquillement en soi. Je ne sais pas  encore ce que je pense de MacWhirr, il m'a impressionnée par sa solidité tranquille et l'évident bon sens de la plus stupide de ses réflexions : si les livres conseillent d'éviter par tous moyens une tempête, il ne faut pas les suivre, car comment en appréhender la réalité si on l'évite ?

A méditer de préférence bien à l'abri.

Traduction de Odette Lamolle (Sylvère Monod dit : "Un fait important concernant la fortune française de ce récit en est le choix qu'en fit André Gide lorsqu'il voulut devenir traducteur de l'anglais. Choix singulier de la part d'un écrivain qui connaissait imparfaitement l'anglais et très mal la mer; il donna néanmoins naissance à une oeuvre de haute qualité littéraire, qui a longtemps - peut-être trop longtemps - détourné les traducteurs de s'attaquer au même livre.")

 

Lu également par : Calepin, Gangoueus, Lilly, Pitou...

07.12.2009

Richard Lange - Dead Boys

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Si cet extrait vous a plu, vous adorerez ce recueil de 12 nouvelles : il est complètement dans ce ton. Los Angeles, des petites gens, des petites vies, des fêlures, des qui flirtent désespérement avec la lisière, de la folie ou de la connerie, ça poisse, ça poisse mais c'est plein d'élégance.

"Comment les gens normaux font-ils pour vivre avec toutes les erreurs qu'ils ont commises ?"

"Perdu de vue", par exemple, raconte l'histoire de deux demi-frères qui ne se connaissaient pas. Spencer est installé avec Judy, ils s'entendent bien, apparemment. Ils sont d'accord, à priori, pour ne pas se laisser infecter par l'esprit de Noël. Karl vient de sortir de prison, de toute évidence c'est le gros loser qui a pas mal glandé. Pourtant son arrivée change la donne dans l'équilibre de Spencer, et les choses dérapent insidieusement... On sait bien que les apparences... C'est très fort de nous montrer comme ça, à travers des petites scènes qui semblent innocentes, la réalité derrière les façades, les dangers des jugements hâtifs.

"Le vieux à côté de moi porte une veste en polyester bleu dont les poignets lui tombent sur les doigts. Il sent la levure et la naphtaline. Pendant un moment, il contemple l'écran bouche bée en taquinant son râtelier de la langue. Puis il se lève et se tourne vers moi.

"Fous le camp, voyou, dt-il d'une voix rauque.

- Pardon ?

- La fête est finie.

- assieds-toi, le taré, s'écrie un des autres types.

- Ouais, connard" renchérit un autre.

Le menton du vieillard tremble; ses yeux brillent de larmes. Il retourne à sa place sur le canapé et s'assoit la tête entre les mains. J'échangerais les dix premiers venus que je connais contre un seul comme lui. Sa désolation a la beauté d'un miroir brisé."

Je voudrais pouvoir mettre le doigt sur ce qui fait que ça me touche autant, une pointe du Djian des débuts, du Carver pour cette façon de présenter la simplicité des existences laborieuses, sans construction, du pris sur le vif (je veux dire pas du "fabriqué" : pas d'introduction, scènes, chute); de la douleur, aussi, parce que c'est vrai que ces nouvelles font mal, mais délicieusement.

"C'était généralement un coup de fil de sa mère qui faisait péter un cable à Bobby. Elle était gentille avec lui, elle le soutenait complètement, mais dans sa voix il n'entendait que de la pitié et de la déception. Vu de chez moi, il s'était fait avoir dans les grandes largeurs : quel intérêt d'être cinglé si c'est pour ressentir encore de la honte ?"

Je trouve qu'il y a une économie de mots d'une générosité folle, des situations entières pleines de détails qui émergent de phrases pas crâneuses, une humilité non feinte au service d'une grande humanité. Une plume vivante.

Archi séduite.

 

Ed. Albin Michel collection Terres d'Amérique, 2009, 290 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Deniard

 

06.11.2009

Hunger games - Suzanne Collins

Vous pouvez croire tout ce que vous lisez sur ce roman, oui "Hunger game" se dévore et c'est Stephen King qui le dit le mieux : "Impossible de lâcher ce livre; c'est comme si votre vie en dépendait."

 

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Nous sommes à une époque future où la population a été divisée en district, chacun assumant une tâche précise (les mines de charbon, les cultures de céréales, etc.). Ils sont au nombre de 12 (le 13°, rétif à l'autorité du "Capitole", a été exterminé) sur le continent qui fut l'Amérique du Nord. Comme chaque année se déroulent les hunger games, "jeu" qui consiste à tirer au sort deux tributs âgés de 12 à 18 ans dans chaque district, une fille et un garçon, et à assister en un endroit choisi à leur mise à mort télévisée. Ils sont vingt-quatre, et il n'en restera plus qu'un.

Ils doivent donc survivre dans des conditions hostiles dont ils ignorent tout (corsées par des interventions du Capitole si c'est trop mou !) et se tuer entre-eux. Katniss (16 ans) du district 12 est notre héroïne. Elle nous fait vivre tout ça vraiment comme si on y était...

J'ai été complètement bluffée par ce roman qui m'a écarquillé les mirettes; un rythme, une tension, une avidité à tourner les pages d'une puissance assez phénoménale. C'est bon, vraiment bon, il y a une vraie profondeur derrière les péripéties, tout un univers chamarré et consistant. Je suis passée par une grande palette de ressentis, avec une mention spéciale au moment de la petite Rue. L'envoi du pain (ceux qui l'ont lu comprendront) m'a carrément mouillé les yeux. Un méchant petit pain noir. Faut le faire ! :)

Je trouve que c'est plutôt époustouflant, reprendre les codes de la survie en milieu hostile (et pas seulement au sens premier, toute la société est hostile dans son organisation) et les décliner dans toutes les ramifications possibles, en injectant de l'honneur, de l'amitié, un amour qui se cherche (ça aussi, c'est balèze, Katniss ne sait pas ce qu'est l'amour, elle l'appréhende petit à petit sans  jamais le reconnaître vraiment, comme une vraie ado qui a eu une enfance ô combien difficile), un peu de Cendrillon... Il se passe des choses monstrueuses et pourtant une certaine fraîcheur, pureté même, imprègne le récit.

Premier volume d'une trilogie, il faut maintenant attendre le mois de mai pour avoir le deuxième en français, et ça va être très très long.

A lire !

 

Ed. Pocket Jeunesse, 2009, 382 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Guillaume Fournier

 

Merci Nicolas !

 

Lu également par : ClarabelWooooooooooooow ! ), Jean de La soupe de l'espace (roman vraiment génial), Emmyne (Le récit est captivant, mené avec brio), Laurence de Biblioblog (une fois le livre refermé, vous n'aurez qu'une envie : connaître la suite), Fashion (un style efficace et précis et une excellente construction),

 

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Ce roman fait partie des **Coups de coeur de la blogosphère**, challenge initié par Théoma.

01.10.2009

Malevil - Robert Merle

Le premier paragraphe :

"A l'École Normale des Instituteurs, nous avions un professeur amoureux de la madeleine de Proust. Sous sa houlette, j'ai étudié, admiratif, ce texte fameux. Mais avec le recul, elle me paraît maintenant bien littéraire, cette petite pâtisserie. Oh, je sais bien qu'un goût ou une mélodie vous redonnent, très vif, le souvenir d'un moment. Mais c'est l'affaire de quelques secondes. Une brève illumination, le rideau retombe, et le présent, tyrannique, est là. Retrouver tout le passé dans un gâteau amolli par une infusion, comme ce serait délicieux, si c'était vrai."

Deux courts extraits :

"Ma mère, par exemple. Geignarde et prêchi-prêchante, elle a le vice des gens médiocres : elle récrimine. Simple alibi pour l'esprit de routine."

"Il se livre à l'ambition, c'est-à-dire qu'il ne se donne pas aux choses qui lui feraient vraiment plaisir, mais à celles que les autres trouvent importantes."

 

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C'est sur le blog Les libraires se cachent pour mourir que j'ai pioché le goût de lire ce roman, à un moment il indiquait, comme ça en passant, que c'était peut-être bien ce qu'il avait lu de plus fort dans l'année (comme quoi parfois, nul besoin de faire 9 paragraphes classifiés par thème ^^).

Dès la première page, j'ai été cuite. Foudroyée immédiatement par la beauté de la langue, qui se fait multiple en plus tout au long du roman (avec une prof de maths qui articule exagérement un vocabulaire recherché, un brave attardé mental, du patois, de la rhétorique, de la propagande, j'en passe, et même, figurez-vous, une muette, qui saura parfaitement se faire comprendre). Mais tout aussi forte est l'histoire, qui dénie au lecteur la possibilité de s'arrêter : Non, on ne peut pas marquer de pause, chaque page appelle la suivante, on est à fond dedans !

Malevil, c'est un récit post-apocalyptique. La guerre atomique a eu lieu (fulgurante). Personne n'a rien compris, personne ne sait quelle est l'ampleur de la destruction (mondiale apparemment, en raison du dérèglement climatique) et à la limite peu importe : pour ceux qui ont survécu, il s'agit de continuer à vivre, et donc de s'organiser.

A Malevil, ils sont un petit groupe vite mené par Emmanuel Comte, notre narrateur. Ils se débrouillent comme des chefs, créent une petite société en communisme agraire primitif, sont en autarcie et retrouvent peu à peu un sens à la Vie. Mais ils ne sont pas les seuls survivants, et ce sont véritablement des guerres qu'il faut gérer...

Aux côtés d'Emmanuel, on a ponctuellement l'intervention du jeune Thomas, qui recadre un peu les évènements, avec une objectivité dont le narrateur manque de plus en plus au fil des pages. Emmanuel se révèle dans ces conditions difficiles, se dépasse même très certainement, et a besoin pour ce faire d'une importante confiance en lui, qu'on comprend parfaitement en tant que lecteur. Il nous agace malgré tout, parce que c'est comme ça, on n'aime pas les hâbleurs à qui tout réussit. En même temps on s'identifie complètement à ses "ouailles", on compte sur lui pour se montrer fort quand c'est nécessaire (allez tuer des inconnus morts de faim en face à face, vous, parce qu'ils mangent votre blé même pas encore mûr sur sa tige, tout cru), réfléchi quand il s'agit de gérer les relations sociales, généreux pour les survivants du village voisin, impitoyable pour l'affreux curé qui a y a pris le contrôle, pénétrant quand il se penche sur la religion, bref, on veut un guide, un appui, un leader "qui sait". Et on voudrait, qu'en plus, il soit modeste ?

Bon on se gausse quand même de ce "il parpalège" qu'on voit toutes les 3 pages. Alors j'ai cherché, c'est cligner de l'oeil. A priori sur le net c'est uniquement en rapport avec Robert Merle qu'on en parle ;o)

Mais Malevil, quoi. Le genre de roman qui vous promet des nuits agitées, des interrogations sans fin, et qui est, au final, d'un pessimisme profond, mais absolument pas déprimant. Marquant.

 

Ed. Gallimard, 1972 & Folio 636 p.

 

Lu également par Bouh et Caroline.

 

24.08.2009

L'Arabe - Antoine Audouard

Une révélation. Je ne sais pas comment qualifier autrement cette sensation qui m'a saisie dès les premières pages de ma rencontre avec ce roman d'Antoine Audouard. Une espèce d'urgence impérieuse, une douleur sourde aussi, parce qu'on sait tout de suite qu'on ne va  pas rigoler beaucoup, une avidité à me plonger toute dans ces pages impressionnantes : je n'ai jamais rien lu d'autre de cet auteur, mais "L'Arabe" est un Grand Roman.

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Un petit village du sud de la France, des habitants misérables et intellectuellement très démunis, un "Arabe" qui arrive un jour, et qui parvient plutôt pas mal à ne pas trop détonner; il travaille bien, est calme, discret. Certains se mettraient même à plutôt l'apprécier. Sans trop l'afficher non plus, faut pas déconner. Mais il suffit d'une famille, d'une personne, forte en gueule, n'ayant rien à perdre, puisqu'ayant déjà tout perdu. Qui se met à gueuler (c'est le bon mot). A déverser des tombereaux d'absurdités. Qui tombent dans de mauvaises oreilles, des oreilles qui ont un espace creux là où on devrait normalement trouver des neurones. Bref, ça s'emballe malgré la tempérance des forces de l'ordre, les rares amis ou les neutres. Et ça va, forcément, dégénérer...

On pourrait penser à Patrice Juiff ou carrément à LF Céline si on cherchait une communauté de ton, mais ce ne serait pourtant pas vraiment juste. il me semble qu'Antoine Audouard propose quelque chose de différent, de très personnel qui, comme l'indique fort à propos la 4ème de couverture, "multiplie les dissonances et les ruptures de ton", "langue où le parler populaire se mêle à un lyrisme altier" et le résultat est percutant.

C'est bon, tout simplement, tout est bon, tout coule de source et nous embarque, c'est puissant, c'est... une révélation, disais-je. Si un roman comme celui-ci n'est pas sur les listes de tous les prix littéraires de cet automne, c'est à n'y rien comprendre.

 

Ed. de l'Olivier, août 2009, 260 p.

 

(Je voulais proposer des extraits, mais comment choisir ? Il y a vraiment plusieurs styles dans ce roman, qui se répondent et se justifient les uns par rapport aux autres, isoler une partie serait nuire à une autre, tout citer revient à recopier le roman !)

 

22.08.2009

Ce que je sais de Vera Candida - Véronique Ovaldé

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Elles sont quatre, de Rose Bustamente (la plus jolie fille de Vatapuna) à Monica Rose (son arrière-petite-fille) et c'est l'histoire de cette lignée uniquement féminine qui nous est racontée. Tout commence dans une petite île imaginaire d'Amérique du Sud, dans un temps indéfini qu'on croirait volontiers hors du temps, pour se terminer dans une ville contemporaine avec des faits très concrets. Comme si on se réveillait tout doucement d'un conte, comme si aussi la réalité ternissait tout. L'une d'entre elle quittera l'île, pour rompre la fatalité. C'est en tout cas ce qu'elles croient...

J'avais aimé Déloger l'animal, bien aimé Et mon coeur transparent, j'ai adoré Ce que je sais de Vera Candida.

En lisant la prose de Véronique Ovaldé, j'ai été submergée par sa beauté, tout entière au service de son imaginaire extraordinaire. Je ne connais pas d'autre plume contemporaine française capable d'une telle chose. Il y a un refus total de la lourdeur, une mise en légèreté qui ne cède jamais rien au futile.

Par exemple, quand Rose Bustamente demande à Jeronimo ce qu'il pense des enfants, il lui répond par une histoire. Le fond de cette histoire, plombant s'il en est, est la cause de tous les malheurs de cette lignée de femme. A cause de, donc. Plus tard, ce sera pourtant grâce à la même chose, au fond (le nazisme) que Vera Candida trouvera refuge auprès de Gudrun Kaufman. C'est là, c'est écrit dans l'histoire mais ça ne fait pas partie de la narration apparente. Tout le roman propose comme ça des pistes d'interprétation, que le lecteur saisit ou pas, selon sa propre lecture. Et aucune n'est plus juste qu'une autre. C'est ça, pour moi, la légèreté.

J'ai aimé follement chaque phrase, chaque mot de ce roman. Il a une odeur, une couleur, un humour discret ("Mais un jour ce qui devait arriver arriva : un petit garçon de Vatapuna attendait Rose au retour de sa pêche. Il était assis sur la plage, il la regardait venir du large à l'abri sous son chapeau de paille verte. (Cette paille n'est pas encore mûre et elle mûrit sur la caboche. Le chapeau change insensiblement de couleur jusqu'à devenir marron, c'est un plaisir pour les yeux et une surprise quotidienne, un couvre-chef comme ça; la paille dore puis brunit et, pour que le processus s'arrête, il faut la baigner chaque jour dans de l'eau citronnée. Comme les enfants portent souvent ce genre de chapeau à Vatapuna, ils  dégagent tous une délicate odeur de citronnade. Mais trêve de couleur locale."), un univers entier qui s'offre comme un cadeau enchanté au lecteur. Les personnages sont apparus immédiatement devant mes yeux, c'est presque une expérience dimensionnelle, un livre magique qui en s'ouvrant projette autour de lui son contenu. Je les vois tous, ils sont un peu fatigués, farouches, inadaptés. Je les aime.

Bien sûr certains d'entre vous ne seront pas d'accord avec moi, ne partageront pas mon émerveillement ou mon extrême sensibilité au style de Véronique Ovaldé, et ce sera juste et normal. Mais soyez gentils, laissez m'en dans l'ignorance.

Je suis en état de grâce...

 

Ed. de l'Olivier, août 2009, 293 p.

 

"L'arithmétique

Pendant des années, quand Monica Rose s'assoirait sur le canapé entre Vera Candida et Itxaga, elle se serrerait contre eux, bougerait son minicul comme si elle se faisait un nid, les prendrait par le bras et dirait, On est bien tous les deux.

La première fois, Vera Candida rectifierait, On n'est pas deux, on est trois.

Et Monica Rose répondrait, On est bien quand même."

 

Lu et chéri également par Marie. Une chouette interview sur Bibliosurf.

02.04.2009

Des roses rouge vif - Adriana Lisboa

"Un homme grand-petit-gros-maigre assis-debout sur un banc-de-pierre-en-bois disait sans parler qu'un sourd avait entendu un muet dire qu'un aveugle avait vu un boiteux courir à toute vitesse."

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C'est l'histoire de deux soeurs, qui se retrouvent à l'aube de la cinquantaine, après des années sans se voir. C'est une histoire triste et douloureuse, compensée en permanence par le tissage subtil de sa construction et par une puissance d'évocation conséquente. Avec une plume très belle et très littéraire, Adriana Lisboa nous invite au Brésil, à Rio, dans une fazenda isolée, dans une nature riche, chaude et odorante.

Sans que l'essentiel soit jamais formulé (hormis en toute fin), on le devine derrière les mots, les répétitions (comme des refrains), on s'imprègne complètement d'une atmopshère à la fois pesante et douce. Pas de chronologie, du vrac, mais tout est  paradoxalement très ordonné, la progression est lente et aisée.

C'est l'histoire de deux petites filles à l'avenir radieux, qui sont devenues grandes.

C'est comme de la musique, un texte riche, une plume vraiment singulière et très émouvante.

Fascinant.

 

Ed. Métailié, avril 2009, 223 p.

Traduction du portugais (Brésil) par Béatrice de Chavagnac

Titre original : Sinfonia em branco

26.03.2009

L'hirondelle avant l'orage - Robert Littell

"Je suppose que je ne devrais pas me plaindre. J'ai la chance de vivre dans un pays où la poésie compte - on tue des gens parce qu'ils en lisent, parce qu'ils en écrivent."

 

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La Russie en 1934. Staline et sa paranoïa. Les arrestations arbitraires, les tortures, le goulag, les simulacres de procès, les exécutions, l'idéologie communiste incomprise, malmenée et absurdement martelée. La poésie, la création littéraire face au pouvoir. L'amour total et absolu. Voilà ce que vous trouverez dans cet excellent roman qui change radicalement de ce qu'écrit Robert Littell habituellement.

En donnant la narration à diverses voix, on suit le parcours du poète Ossip Mandelstam, qui sera littéralement brisé par la terreur Stalinienne. Le contrepoint du récit de Fikrit Trofimovitch Shotman, ancien haltérophile devenu hercule de cirque, nous montre l'insidieuse persuasion des esprits faibles, tout autant que la seule façon de survivre, alors.

C'est un roman passionnant parce qu'il possède une force impressionnante, une maîtrise totale des sujets de fond, qui sont amples et graves. En mêlant les faits historiques à la fiction, Robert Littell nous les rend extrêmement accessibles, on entre de plain-pied dans la vie des personnages, on s'y attache fortement, on s'établit dans les années 30 comme si on y avait toujours vécu.

C'est un roman terrible qui donne tout entier la définition de l'absurdité.

A ne pas rater.

 

Ed. BakerStreet, mars 2009, 332 p.

Traduction (USA) de Cécile Arnaud

Titre original : The Stalin Epigram

 

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