16.08.2010

Le déjeuner de la nostalgie - Anne Tyler

"Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon." : Ce roman en est une illustration de plus, mais quelle illustration !

 

tyler.jpg

 

 

Chez les Tull, on ne rigole pas souvent. Le père est parti un beau jour, il a dit "je pars", et voilà. Sont restés avec Pearl, la mère, les trois enfants, Cody, Ezra, et Jenny. Pearl a fait comme elle pouvait, en retrait de toute vie sociale. Les enfants ont grandi. La vie est passée. Mais jamais - jamais - ils n'ont pu mener à son terme un simple repas en famille...

Ce roman est merveilleux. A travers une trame des plus épurées (le portrait d'une famille banale), il décline toute la gamme des émotions. Nos personnages sont fragiles, touchants, on les voit s'emmêler dans les erreurs et on se fait charcuter le coeur au passage. On met le doigt sur les causes et effets, on voudrait pouvoir leur filer un petit coup de pouce, on voudrait ne jamais se reconnaître dans tel ou tel moment et arrêter cette culpabilité montante et en même temps que ça dure toujours, que personne ne meurt, que les pages se multiplient toutes seules pour ne jamais en terminer.

"Je savais très bien ce qui allait se passer, ce soir, au dîner, dit Pearl à Cody. Je ne suis pas idiote. Je le savais. Il s'est fiancé; il va épouser cette fille de la campagne. Je le savais de toute façon, mais ça m'a fait un coup en entrant dans le restaurant de voir ces cinq couverts sur la table. Je me suis conduite stupidement. Oui, stupidement. Tu n'as pas besoin de me le dire, Cody. Seulement voilà, quand j'ai vu ces assiettes, quelque chose s'est brisé à l'intérieur de moi. J'ai pensé : "Bon, bon, si ça doit arriver très bien, mais pas ce soir, vraiment pas ce soir. Au moment où je viens d'acheter une robe de mariage, une seconde robe de mariage pour ma fille unique." Et alors, tu l'as vu, je me suis arrangée pour faire une scène de manière que ce dîner soit annulé. Exactement comme si j'avais tout prémédité, ce qui, évidemment, n'est pas le cas. Tu me crois, n'est-ce-pas ? Je ne suis pas aveugle. Je sais parfaitement quand je me conduis bêtement. Parfois je me vois de l'extérieur comme si j'étais sortie de mon corps et je regarde ce qui se passe, totalement détachée. "Maintenant, arrête", je me dis quelquefois mais c'est comme si j'étais... embrasée. Je dois poursuivre, je dois foncer. "Oui, oui, je vais m'arrêter, simplement je voudrais encore dire cette petite chose, juste cette petite chose en plus..." Cody, tu le sais, n'est-ce-pas, que je veux que vous soyez heureux tous les trois ? Bien sûr que je le veux. Et je ne vais pas empêcher Ezra d'épouser cette fille - bien que je ne ne voie pas ce qu'il lui trouve : un garçon manqué, pratiquement sans éducation. Elle arrive vraiment de la cambrousse, je me demande si elle savait ce que c'était que des chaussures - tu devrais jeter un coup d'oeil sur la plante de ses pieds un de ces jours. Ce que je veux dire, c'est que je n'ai jamais été une de ces mères qui essaient de garder leur fils pour elle. Franchement, je souhaite qu'Ezra se marie. Je le souhaite vraiment. Je veux que quelqu'un prenne soin de lui, tout particulièrement de lui. Toi, tu peux te débrouiller tout seul mais Ezra est si... je ne sais pas, tellement sans défense... Évidemment je vous aime tous les trois de la même manière, exactement de la même manière, mais... Tu vois, Ezra est tellement bon. Tu comprends ? De toute façon maintenant il a cette fille, cette Ruth et ça l'a complètement changé. Regarde-le quand elle entre dans une pièce avec son air fanfaron ou quel que soit le nom que tu donnes à cette allure qu'elle a. Il l'adore. Quand ils sont ensemble, ils ne pensent qu'à jouer, comme deux tourtereaux. C'est vrai, ils me font souvent penser à des tourtereaux se serrant l'un contre l'autre en gloussant, en sautillant autour de la cuisine. Ou alors ils écoutent ces Folk songs du Sud dont Ruth est absolument folle. Mais, dis-moi, Cody, tu me promets de ne répéter ça à personne. Tu me le promets, n'est-ce-pas ? Quelquefois, Cody, je reste là à les regarder et je me rends compte qu'ils croient qu'ils sont absolument uniques, les premières, les seules personnes au monde à avoir éprouvé de tels sentiments. Ils croient qu'ils seront éternellement heureux, que leur mariage ne ressemblera en aucune façon à ces unions médiocres, ennuyeuses, plates qu'ils voient autour d'eux. Ils ne se contenteront jamais de si peu. Ça me rend folle. Je n'y peux rien, Cody, je sais bien que c'est de l'égoïsme mais je n'y peux rien. J'ai envie de leur demander : "Mais pour qui donc vous prenez-vous ? Pensez-vous vraiment être uniques ? Pensez-vous vraiment que j'ai toujours été cette vieille femme acariâtre ?" Écoute, Cody, moi aussi j'ai été, à un moment de ma vie, unique pour quelqu'un. Il me suffisait d'étendre la main, de poser un doigt sur son bras au moment où il était en train de parler pour qu'il se taise brusquement, tout embarrassé. J'étais pleine d'espoir. On me courtisait. J'ai eu un mariage magnifique. J'ai eu trois grossesses merveilleuses. Chaque matin je me réveillais en pensant que quelque chose d'absolument parfait se produirait dans neuf mois, puis dans huit, puis dans sept... c'était comme si j'étais illuminée de l'intérieur. L'avenir me paraissait lumineux. Et lorsque vous étiez tout petits, eh bien, j'étais le centre de votre univers ! J'étais tout pour vous ! C'était maman par-ci, maman par-là et : "Où donc est maman ? Où est-elle partie ?" et lorsque vous rentriez de l'école : "Maman ? Est-ce que tu es là ?" Ce n'est pas juste, Cody. Franchement ce n'est pas juste. Maintenant je suis vieille et je passe sans que personne ne me remarque, une étrangère. Cette injustice m'est insupportable, Cody, mais je t'en prie, ne répète rien de ce que je t'ai dit aux autres."

C'est un très long extrait (et on est même pas jeudi, tsss), mais je le trouve parfait. Beau, émouvant, et terriblement sincère. On ne peut pas dire que Pearl soit toujours dépeinte sous un jour sympathique, mais ce n'est pas moi qui lui jetterai la première pierre.

Un roman qui m'a touchée au plus profond, en tant que fille, mère, soeur, belle-mère, belle-soeur (c'est dire si l'éventail des portraits est grand) et future grand-mère (pas tout de suite-tout de suite, non plus, hein).

 

Ed. Stock, collection La Cosmopolite, 1983 & 2009 (1982 en VO) 389 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michel Courtois-Fourcy

Titre original : Dinner at the Homesick Restaurant

 

20.07.2010

La bonne grosse montagne en sucre – Wallace Stegner

 

stegner.jpg

Elle : Elsa.

Lui : Bô.

Nous sommes au tout début du 20° siècle, et avec ces deux-là nous allons traverser les États-Unis sur quelques décennies.

Bô aurait été un pionnier d’exception, nanti de vraies qualités obscurcies par de monstrueux défauts ; toujours à la recherche du filon qui le rendrait enfin riche, mais démuni devant l’argent, amoureux pour la vie d’Elsa, mais mari exécrable.

Elsa, elle, se serait volontiers accommodée de vivre selon leurs moyens, pourvu qu’ils s’installent enfin quelque part et qu’elle ait un foyer à offrir à leurs enfants.

Mais ils s’aiment, elle le suit, ils avancent ensemble. Bô fait de très mauvais choix. Elsa sauve ce qu’elle peut, les enfants subissent. Les déménagements incessants, la vie en marge, la prohibition, l’épidémie meurtrière de grippe… La vie ne ménage personne.

Un excellent roman s’il en est, qui donne une envie urgente de chanter les louanges de Wallace Stegner jusqu’à ce qu’il obtienne enfin la renommée qu’il mérite tant. Les personnages sont pleins et entiers, on est traversés par des moments de lucidité glaciale qui viennent retentir dans notre vie à nous. Elsa et Bô sont jeunes et avides de vivre, ils « font le truc » pendant quelques années, puis cèdent la place à leurs enfants, tout en étant encore là, juste ils ne comptent plus autant, ils ne sont plus ceux qui font bouger les choses.

C‘est un roman touffu qui fait la part belle aux relations familiales, ou plutôt même qui prend une famille dès avant sa création, en amont, et qui nous permet de la suivre à travers toutes les étapes de sa vie, dans ses bons et ses pires moments. Tout sonne très juste, on se régale, on a bien du mal à lâcher nos héros de papier.

800 pages qui paraissent bien trop courtes, et qui se lisent dans une sorte d’urgence, pris dans les aventures narratives ; elles méritent sans aucun doute une relecture plus lente, pour se laisser pénétrer par la haute tenue des portraits psychologiques.

 

Ed. Phébus,  2002 (Wallace Stegner 1938) 804 p.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille

Titre original : The Big Rock Candy Mountain

 

L'avis de Claudia Lucia.

 

24.05.2010

L'héritage Boleyn - Philippa Gregory

La mini-série BBC suivait au plus près le destin de chacune des 6 épouses d'Henri VIII, Philippa Gregory dans ce roman s'attache aux quatrième et cinquième d'entre elles, et nous plonge à bras le corps dans un XVI° siècle tonitruant.

Gregory.jpg

Elles sont trois à se passer la parole en une succession de brefs chapitres, Catherine Howard, Anne de Clèves et Jane Boleyn.

Cette dernière a été partie prenante de l'époque Anne Boleyn. Jane Boleyn était l'épouse de George, le frère de la Reine, et pendant un long moment je ne la reconnaissais vraiment pas dans ses propos. Mais c'était sans compter sans le talent de Philippa Gregory qui fait monter en puissance sa folie, et nous propose au début la version fantasmée de la réalité, ce que Jane se raconte pour se justifier, et qui ne correspond vraiment pas à la réalité. Cette femme n'a rien à envier à Henri VIII dans l'instabilité mentale, et sa cruauté et son absence totale d'empathie feront trembler le lecteur !

Anne de Clèves apparaît selon une progression inverse, plus on la connaît et plus on la respecte, elle avait l'étoffe d'une vraie Reine et était très intelligente. Elle fut la seule épouse épargnée, la seule à ne pas être condamnée à mort.

"Ce jour béni est le plus beau de ma vie car je suis tombée amoureuse. Mon amour ne ressemble point à l'éphémère passion d'une jeune écervelée pour un damoiseau aux belles paroles. Il est indéfectible : je suis follement éprise de l'Angleterre."

Catherine Howard, enfin, est dans ce roman un personnage magnifique, dans le sens où elle apporte énormément d'humour. Totalement évaporée, superficielle et stupide, sa beauté à couper le souffle et sa candeur, son enthousiasme des plus enfantins (on la suit de 11 à 17 ans) mêlé à sa science infuse pour tout ce qui concerne la séduction la rendent immensément attachante pour quiconque la côtoie, y compris le lecteur. Elle ne comprend rien à rien, passe son temps à compter ses possessions et sa condamnation à mort est déchirante, pauvre petite brebis confiante qui ne réalise qu'au tout dernier moment.

Philippa Gregory est historienne, les faits sont ici respectés à la lettre. Elle a su également, avec un art consommé, étoffer le peu que les documents offraient quant aux personnalités des unes et des autres, et si extrapolation il y a, c'est à leur décharge. Ce roman me réconcilie complètement avec le genre Historique. Il est prenant, palpitant, pas mièvre pour deux sous, il rend la politique anglicane limpide et dessine en creux un portrait saisissant du monarque. On ressent la panique latente, cet état où n'importe qui ferait n'importe quoi pourvu que ça puisse lui profiter, pourvu que ça puisse juste prolonger sa vie. Ter-ri-fiant.

Excellent, tout bonnement.


Ed. L'Archipel, 2010, 448 p.

Traduit de l'anglais par Céline Veron Voetelink

Titre original : The Boleyn Inheritance

 

Lu également par : Stéphie (Merci !), Soukee, Craklou, ...

18.04.2010

L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet - Reif Larsen

"Qu'arrive-t-il au respect des enfants ? S'évapore-t-il, ou suit-il la première loi de la thermodynamique et ne peut-il donc être ni créé ni détruit, seulement transféré ?"

 

larsen.jpg


Tecumseh Sansonnet Spivet a 12 ans et vit dans le Montana, entre un père rancher, une mère entomologiste dont la spécialité est de faire brûler les grille-pains, et une grande soeur qui hait l'originalité de sa famille (tous cinglés, pense-t-elle). C'est un enfant prodige, qui cartographie tout (jusqu'aux bruits d'un train de marchandises perçu comme un sandwich sonore, par exemple), tout le temps :"Quelque chose, dans le fait de mesurer la distance entre l'ici et l'ailleurs, dissipait le mystère de ce qui se trouvait entre les deux".

La disparition du petit frère, Layton, entraîne TS à partir accepter un prestigieux prix scientifique à Washington. Il entreprend seul un voyage à travers les Etats-Unis...

D'abord, l'objet est merveilleux. Grand et beau livre, papier épais et coloré, illustrations et annotations à toutes les pages, c'est un plaisir tactile et visuel. Ensuite, TS fait très vite la conquête du lecteur. Il ne se départ jamais d'une franche candeur qui le rend très attachant. A ses côtés, on comprend bien mieux que lui les sentiments divers qui l'agitent, la culpabilité, la solitude, l'impression de ne pas avoir sa place, le besoin désespéré de parler. Il y a beaucoup d'humour un peu partout, et une impression un peu floue, la façon dont il interprète les évènements est souvent fantaisiste, comme s'il filtrait ce qui arrive et en restituait uniquement ce qu'il en comprend.

A moins que les évènements soient eux-mêmes du domaine de l'étrange, je ne sais pas, je ne me prononce pas sur ce point. Je me suis complètement laissée porter par les chapitres, un par un, retardant l'échéance de l'épilogue que je redoutais de voir arriver. Je trouve que ce qui est très fort dans ce roman, c'est de conserver en permanence l'angle de l'enfant en TS, dont le cerveau bouillonne continuellement (et il le démontre dans tous les à-côtés) mais qui veut au fond ce que veulent tous les enfants : savoir que sa famille l'aime et qu'il y a sa place.

Aucune longueur, aucun passage en-dessous, on sautille d'un sujet à l'autre avec bonheur en poursuivant sans relâche le même fil conducteur. On irait bien plus loin encore en compagnie d'un héros tel que celui-là. Il y a une part de magie dans tout ça, une espièglerie tacite nimbée de merveilleux.

En fait, au départ on tâtonne un peu, on se demande comment on va lire tout ça avec ces flèches appelant à lire ailleurs en permanence, mais très vite, la voix de TS se fait entendre, et tout coule tout seul, le lecteur n'a aucun effort à faire, le roman dans le roman s'insère avec évidence, les annexes prennent place au moment précis où elles sont susceptibles d'aider, c'est juste limpide.

Excellent.

 

NiL éditions, 2010, 375 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hannah Pascal

Titre original : The selected Works of T.S. Spivet

 

Adoré également par : (très beaux billets)  Yvain et Chiffonnette

23.03.2010

Angelus - Tim Winton

"La lâcheté, c'est un mode de vie. Ce n'est pas naturel, ça s'apprend."

winton.jpg

Pour parler correctement de ces dix-sept nouvelles il faudrait avoir le talent de Tim Winton pour dire dix mille choses en trois mots choisis, épurer jusqu'à l'essentiel et marquer profondément par des images d'une évidence totale.

Nous embarquons pour l'Australie, pour l'Ouest australien plus précisément. Angelus est un bled du bord de mer. On n'y vit pas heureux. On suit quelques personnes à différents moments de leur vie, on passe à quelqu'un d'autre, qui a un regard sur les précédents, on a quelques instants précis détaillés à l'extrême puis ce qu'en a fait la vie en quelques décennies résumées, on avance.

On est dans la précarité, celle qui n'est pas que matérielle, on manque de confort, tout grince, et des petits éclats de vérité brute viennent nous cueillir en permanence. C'est le genre de recueil qui, alors qu'on l'a posé pour faire autre chose, fait surgir n'importe quand dans notre cerveau des scènes qu'on y a lues, le petit frangin dans son tunnel sous la dune, l'expression du père quand il se retourne et le voit, Rae et ce qu'elle éprouve sans mots, sans pensées même pour se formuler à elle-même ses sentiments, comment tout ça merde tranquillement au quotidien alors que chacun fait tout ce qu'il peut. Ce sont des êtres paumés, solitaires, avec de graves failles et défaillances.

C'est mélancolique, c'est rugueux, ça m'a chopée complètement, c'est terriblement bon. Je vais tout lire de Tim Winton !

 

Ed. Payot & Rivages, 2006 & 2009, 397 p.

Traduit de l'anglais (Australie) par Nadine Gassie

 

01.02.2010

Les saisons - Maurice Pons

"Il fallut, cette année-là, qu'un évènement d'une exceptionnelle importance..."

 

pons m.png

Qu'est-ce qu'un roman culte ? Peut-être, au-delà de marquer son temps ou des générations de lecteurs, est-ce un titre dont on entend parler de manière récurrente, sur de longues plages de temps, par des gens très différents. En tous les cas c'est ce qui m'est arrivé avec "Les saisons" de Maurice Pons, et un jour je me suis décidée à ouvrir ses pages par moi-même.

Je l'ai lu une première fois, abasourdie par ce que je découvrais. Je l'ai relu dans la foulée, en tentant de mettre à plat ce qui en fait la force et la puissance, de faire rentrer l'émotion et l'absurdité et la crasse et la pourriture et l'abandon graduel de la vie et de l'espoir et le sang et les images atroces dans de petites cases bien propres, avec de belles étiquettes aux grands mots correctement calligraphiés : "philosophie" "écrivain" "adversité" bla bla...

Mais ça ne marche pas, en ce qui me concerne, ma lecture est sauvage et farouche et c'est ainsi qu'elle est belle, c'est comme ça que ça claque et percute et pénètre.

"Les saisons" raconte l'histoire d'un homme, Siméon, qui arrive un jour dans un village dans une vallée et tente de s'y installer pour écrire. Il est venu avec un beau papier, un beau crayon, et une belle souffrance à partager. Il a de belles idées, aussi, il veut partager les mots et la culture, il ne s'offusque de rien, il accepte le village comme il est. Et ce village est extrêmement particulier. D'abord il y pleut pendant des mois sans discontinuer, puis la pluie s'arrête net pour céder la place au froid. Quarante mois d'hiver. Ca c'est de la saison. On n'y mange que des lentilles. On ne se chauffe qu'avec des animaux. Le rebouteux est un grand partisan de l'amputation. Et la pourriture saisit toutes les occasions de proliférer, au propre comme au figuré. Siméon va tenter de se faire accepter, puis de s'enfuir...

C'est un roman dont il est très difficile de parler. Il ne s'adresse aucunement à ceux qui ont envie de jolies histoires réconfortantes. Il est étrange et excellent, chaque phrase est travaillée comme un bijou. Il fait peur, déconcerte et révulse, et qu'est-ce que c'est bon...

 

Ed. Julliard (1965), Bourgois (1975 & 2003), 10/18 (1984) 214 p.

18.01.2010

Le Chagrin et la Grâce - Wally Lamb

Wally Lamb n'est pas un auteur prolifique : déjà dix ans qu'on attendait un roman, après les très bons "La Puissance des vaincus" et "Le Chant de Dolorès" (tous deux réédités cette année, d'ailleurs). Je le disais déjà à l'époque, je le pense toujours, il est l'auteur qui se rapproche le plus de Pat Conroy, sans en avoir l'humour.

Mais que c'est bon de se faire prendre dès les premières pages, de s'enfoncer pendant de longues heures dans un roman épais et copieux, de vibrer !

 

lamb.jpg

C'est Caelum Quik qui nous raconte. Il a quarante-sept ans quand on le rencontre. Prof de lettres, Il est marié avec Maureen, troisième mariage, ça battait de l'aile mais ils voulaient s'accrocher, alors ils ont consulté, ensemble. C'est ensemble qu'ils vont tout affronter, et c'est de sacrés pavés qu'ils vont se prendre en pleine figure : le massacre de Colombine et ses graves conséquences, un homicide involontaire, des morts par maladie, la découverte d'un secret familial...

Il n'est pas utile que je détaille plus l'histoire, à la limite elle ne compte pas d'ailleurs. Ce qui se passe c'est qu'on a une impression de proximité totale avec Caelum, on est tout debout à ses côtés et on assiste à des trucs pas possibles en empathie parfaite. C'est du lourd, comme il ne faudrait pas dire, du mélo, mais du bon, et là où Pat Conroy fait un flop avec son dernier roman en chargeant la mule sans rien lier, Wally Lamb fait tout passer.

Velvet, par exemple. Une ado au passé atroce qui est complètement azimutée et qui s'accroche comme une moule. On ne peut pas s'empêcher néanmoins de lui accorder une certaine tendresse dès le départ :

"Ce week-end là, à Denver, j'entrai dans une librairie. Je voulais fouiner pour le plaisir. Au lieu de ça, je ressortis avec une brassée de livres pour Velvet.

Elle les lut tous : Tolkien, Ursula K. Le Guin, H.G. Wells. Elle rechigna d'abord devant Dickens, mais après avoir dévoré tout le reste, elle s'attaqua à De grandes espérances. "Je croyais que ça serait nul, mais non, me dit-elle à mi-lecture. Ce mec a tout pigé.

- Pigé quoi ?

- Comment les adultes foutent la merde dans la tête des gosses."

Et en épilogue, quand elle a une réaction normale, banale, et qu'il lui fait remarquer que c'est bien la première fois, on a forcément les yeux qui s'embuent...

"Je n'avais pas de titre pour mon roman, pas la moindre idée de la raison pour laquelle je l'avais écrit ni de la façon dont j'allais le faire publier. Il dormait dans un carton sur mon bureau d'enfant. Une histoire de quatre cent cinquante-sept pages sans titre dont je ne savais que faire. Était-elle bonne ? Quelqu'un que sa femme avait quitté parce qu'il était "trop distant" et "pas très intéressant" pouvait-il écrire un texte qu'on ait envie de lire ? Je demandai à ma Magic 8 ball, une boule magique qui avait réponse à tout et qui prenait la poussière sur l'étagère de ma chambre. Je la secouai et la retournai. La réponse apparut en flottant : C'est plus que douteux."

Il y a beaucoup de choses dans cet extrait, qui parle d'un Cal beaucoup plus jeune. Lentement, dans une construction qui mêle habilement passé et présent, on apprend à cerner sa personnalité, et à comprendre cette distance qu'il installe en permanence entre lui et ceux qu'il aime. Et puis il y a cette fameuse question de l'homme derrière l'écrivain. Peut-on aimer un texte de quelqu'un qu'on n'aime pas ? La réponse est en chacun.

Un roman que j'ai chéri et malmené (ne mangez pas de crêpes à la confiture en lisant, c'est un conseil), et qui m'a emportée avec son souffle et ses exagérations (oui, même elles, je les ai aimées), dans cet endroit magique, celui des lecteurs rompus et reconnaissants.

 

Ed. Belfond, 2010, 530 p.

Traduit de l'américain par Isabelle Caron

Titre original : The Hour I first beleived

20.12.2009

Typhon - Joseph Conrad

Dans un bon roman dont je parlerai en janvier, je suis tombée sur un personnage qui avait pour habitude de toujours relire Typhonconrad.jpg (134 p.) lorsqu'il passait la nuit dans un hôtel. C'est typiquement le genre de détail qui me reste gravé, et il m'a fallu à mon tour lire ce Typhon toutes affaires cessantes : quel choc.

D'abord parce que le roman est excellent, nous plongeant corps et âme sur le vapeur Nan-Shan aux côtés du capitaine MacWhirr, de son second Jukes et du chef mécanicien Rout alors qu'ils affrontent un typhon en mer de Chine.

Ensuite parce que justement, ça faisait longtemps que l'excellence indubitable d'un roman ne s'était pas imposée à moi comme ça, dès les premiers et jusqu'aux derniers mots, une construction, un humour subtil, un suspens, des personnages qui crèvent les pages, des éléments déchaînés et faramineux, une ampleur en toute chose, servis par une concision remarquable.

Mais également parce que la postafe de l'édition Autrement (1998) est signée Sylvère Monod, que j'associe fortement à Dickens, et dont la plume est tellement pédagogue et complète qu'il m'est ensuite impossible d'ajouter quoi que ce soit. Quand Sylvère Monod décide de parler de quelqu'un ou de quelque chose, on a envie de le recopier mot pour mot et en totalité, tant il donne à percevoir tous les aspects importants et surtout - surtout -  tant il donne envie de lire ce dont il parle.

Je retrouve en fait ces coïncidences livresques que j'aime tant, ouvrir un livre sur le conseil d'un autre et tomber sur une plume que j'apprécie pour ce qu'elle a écrit d'encore un autre auteur... Tout est lié.

Je conseille donc fortement de lire ce court roman de Conrad, pour le laisser ensuite cheminer tranquillement en soi. Je ne sais pas  encore ce que je pense de MacWhirr, il m'a impressionnée par sa solidité tranquille et l'évident bon sens de la plus stupide de ses réflexions : si les livres conseillent d'éviter par tous moyens une tempête, il ne faut pas les suivre, car comment en appréhender la réalité si on l'évite ?

A méditer de préférence bien à l'abri.

Traduction de Odette Lamolle (Sylvère Monod dit : "Un fait important concernant la fortune française de ce récit en est le choix qu'en fit André Gide lorsqu'il voulut devenir traducteur de l'anglais. Choix singulier de la part d'un écrivain qui connaissait imparfaitement l'anglais et très mal la mer; il donna néanmoins naissance à une oeuvre de haute qualité littéraire, qui a longtemps - peut-être trop longtemps - détourné les traducteurs de s'attaquer au même livre.")

 

Lu également par : Calepin, Gangoueus, Lilly, Pitou...

07.12.2009

Richard Lange - Dead Boys

lange.jpg

Si cet extrait vous a plu, vous adorerez ce recueil de 12 nouvelles : il est complètement dans ce ton. Los Angeles, des petites gens, des petites vies, des fêlures, des qui flirtent désespérement avec la lisière, de la folie ou de la connerie, ça poisse, ça poisse mais c'est plein d'élégance.

"Comment les gens normaux font-ils pour vivre avec toutes les erreurs qu'ils ont commises ?"

"Perdu de vue", par exemple, raconte l'histoire de deux demi-frères qui ne se connaissaient pas. Spencer est installé avec Judy, ils s'entendent bien, apparemment. Ils sont d'accord, à priori, pour ne pas se laisser infecter par l'esprit de Noël. Karl vient de sortir de prison, de toute évidence c'est le gros loser qui a pas mal glandé. Pourtant son arrivée change la donne dans l'équilibre de Spencer, et les choses dérapent insidieusement... On sait bien que les apparences... C'est très fort de nous montrer comme ça, à travers des petites scènes qui semblent innocentes, la réalité derrière les façades, les dangers des jugements hâtifs.

"Le vieux à côté de moi porte une veste en polyester bleu dont les poignets lui tombent sur les doigts. Il sent la levure et la naphtaline. Pendant un moment, il contemple l'écran bouche bée en taquinant son râtelier de la langue. Puis il se lève et se tourne vers moi.

"Fous le camp, voyou, dt-il d'une voix rauque.

- Pardon ?

- La fête est finie.

- assieds-toi, le taré, s'écrie un des autres types.

- Ouais, connard" renchérit un autre.

Le menton du vieillard tremble; ses yeux brillent de larmes. Il retourne à sa place sur le canapé et s'assoit la tête entre les mains. J'échangerais les dix premiers venus que je connais contre un seul comme lui. Sa désolation a la beauté d'un miroir brisé."

Je voudrais pouvoir mettre le doigt sur ce qui fait que ça me touche autant, une pointe du Djian des débuts, du Carver pour cette façon de présenter la simplicité des existences laborieuses, sans construction, du pris sur le vif (je veux dire pas du "fabriqué" : pas d'introduction, scènes, chute); de la douleur, aussi, parce que c'est vrai que ces nouvelles font mal, mais délicieusement.

"C'était généralement un coup de fil de sa mère qui faisait péter un cable à Bobby. Elle était gentille avec lui, elle le soutenait complètement, mais dans sa voix il n'entendait que de la pitié et de la déception. Vu de chez moi, il s'était fait avoir dans les grandes largeurs : quel intérêt d'être cinglé si c'est pour ressentir encore de la honte ?"

Je trouve qu'il y a une économie de mots d'une générosité folle, des situations entières pleines de détails qui émergent de phrases pas crâneuses, une humilité non feinte au service d'une grande humanité. Une plume vivante.

Archi séduite.

 

Ed. Albin Michel collection Terres d'Amérique, 2009, 290 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Deniard

 

06.11.2009

Hunger games - Suzanne Collins

Vous pouvez croire tout ce que vous lisez sur ce roman, oui "Hunger game" se dévore et c'est Stephen King qui le dit le mieux : "Impossible de lâcher ce livre; c'est comme si votre vie en dépendait."

 

hungergames.jpg

Nous sommes à une époque future où la population a été divisée en district, chacun assumant une tâche précise (les mines de charbon, les cultures de céréales, etc.). Ils sont au nombre de 12 (le 13°, rétif à l'autorité du "Capitole", a été exterminé) sur le continent qui fut l'Amérique du Nord. Comme chaque année se déroulent les hunger games, "jeu" qui consiste à tirer au sort deux tributs âgés de 12 à 18 ans dans chaque district, une fille et un garçon, et à assister en un endroit choisi à leur mise à mort télévisée. Ils sont vingt-quatre, et il n'en restera plus qu'un.

Ils doivent donc survivre dans des conditions hostiles dont ils ignorent tout (corsées par des interventions du Capitole si c'est trop mou !) et se tuer entre-eux. Katniss (16 ans) du district 12 est notre héroïne. Elle nous fait vivre tout ça vraiment comme si on y était...

J'ai été complètement bluffée par ce roman qui m'a écarquillé les mirettes; un rythme, une tension, une avidité à tourner les pages d'une puissance assez phénoménale. C'est bon, vraiment bon, il y a une vraie profondeur derrière les péripéties, tout un univers chamarré et consistant. Je suis passée par une grande palette de ressentis, avec une mention spéciale au moment de la petite Rue. L'envoi du pain (ceux qui l'ont lu comprendront) m'a carrément mouillé les yeux. Un méchant petit pain noir. Faut le faire ! :)

Je trouve que c'est plutôt époustouflant, reprendre les codes de la survie en milieu hostile (et pas seulement au sens premier, toute la société est hostile dans son organisation) et les décliner dans toutes les ramifications possibles, en injectant de l'honneur, de l'amitié, un amour qui se cherche (ça aussi, c'est balèze, Katniss ne sait pas ce qu'est l'amour, elle l'appréhende petit à petit sans  jamais le reconnaître vraiment, comme une vraie ado qui a eu une enfance ô combien difficile), un peu de Cendrillon... Il se passe des choses monstrueuses et pourtant une certaine fraîcheur, pureté même, imprègne le récit.

Premier volume d'une trilogie, il faut maintenant attendre le mois de mai pour avoir le deuxième en français, et ça va être très très long.

A lire !

 

Ed. Pocket Jeunesse, 2009, 382 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Guillaume Fournier

 

Merci Nicolas !

 

Lu également par : ClarabelWooooooooooooow ! ), Jean de La soupe de l'espace (roman vraiment génial), Emmyne (Le récit est captivant, mené avec brio), Laurence de Biblioblog (une fois le livre refermé, vous n'aurez qu'une envie : connaître la suite), Fashion (un style efficace et précis et une excellente construction),

 

coups de coeur blogosphère.jpg

Ce roman fait partie des **Coups de coeur de la blogosphère**, challenge initié par Théoma.

Toutes les notes