23.04.2012

Contrairement aux autres, il savait accepter un compliment sans en concevoir un sentiment de dette d'où naissaient les rancoeurs

- la modération,mon gars...,il avait dit "mon gars".,- tout est là.,les hommes de notre espèce,nous devons nous modérer.,Septième roman de Pete Dexter, "Spooner" (L'Olivier 2011 & Points 2012, 561 pages, traduit de l'anglais (EU) par Olivier Deparis) est de ceux que l'on apprécie de plus en plus au fil de la lecture. Ça commence gentiment, on ne sait pas trop sur qui s'attarder ou ce qu'on devrait s'attacher à mémoriser pour bien appréhender la suite, et puis très vite ça n'a aucune importance, on est pris dans un rythme, des évènements, un ressenti global et permanent et on tente de se protéger, on sent bien qu'on risque gros dans cette affaire-là, qu'on est susceptible de se faire cueillir au détour d'une page, que ça peut faire mal. C'est une comédie, pourtant, aucun doute là-dessus, la malice éclate partout, mais de la catégorie championne, de celles qui transpirent la vérité des êtres et des choses. C'est plein d'enfants, de chiens, de relations familiales, du positionnement de chacun à l'intérieur d'une fratrie, des dons distribués au hasard et de ce qu'on en fait, ça explore l'envie de vivre, en fait, ça la dissèque même, en long, en large, en travers. Et surtout, ça fonctionne. Tellement.

(Ne pas rater les remerciements finaux, excellentissimes eux aussi.)

"Cependant, même si sa carrière journalistique ne s'arrêta pas là, rien de ce qu'il apprit à Fort Lauderdale ne devait lui être très utile pour la suite, ce qui ne l'empêcha pas de faire quelques découvertes intéressantes, comme le nombre de reporters qui détestaient qu'on les réduise à leur fonction officielle et tenaient à ce qu'on les considère avant tout comme des auteurs. Ils lui semblaient pourtant de bons reporters - meilleurs que lui, en tout cas -, et il ne fallait pas laisser traîner près d'eux un dictionnaire des synonymes, surtout lorsqu'ils cherchaient à rallonger la sauce. Certains buvaient trop après le travail et menaçaient d'écrire des livres. Le plus étonnant, c'était que même ceux qui n'aspiraient pas à écrire pour la postérité protégeaient farouchement leur prose. On aurait dit des parents d'enfants laids. Ils se retrouvaient tous les soirs dans un bar de l'autre côté de la rue pour se plaindre des correcteurs et de leurs corrections, capables de citer au mot près des modifications apportées à des articles vieux de six mois. Ces modifications étaient perçues comme des insultes, or, contrairement à beaucoup de choses dans le monde du journalisme, les insultes ne disparaissaient pas avec les poubelles du jour; on les garde en soi, on les rumine."