26.08.2011

Le pire de tous les défauts est de n'en avoir aucun

Balzac, La Comédie Humaine, Études de moeurs, Scènes de la vie privée

 

2. 1829 Le Bal de Sceaux

Écrit quelques années après la parution française d'Orgueil et préjugés, ce roman comporte assez de points communs avec celui de Jane Austen pour que ce ne soit pas une coïncidence. Une jeune héroïne pleine de caractère et de fougue, un amoureux fier et secret, des dialogues pénétrants mais hélas, une triste issue : Balzac est cruel.

Elle est jeune (mais déjà mariable depuis quelques années), elle est drôle, elle a un avis sur tout, et surtout sur ce qu'elle attend d'un mari : Émilie ne se mouche pas du coude, elle préfère rester vieille fille plutôt que de transiger; son époux sera beau, mince, grand, spirituel, riche et noble ou ne sera pas. Lors d'un bal, elle l'aperçoit. Ils se fréquentent. Maximilien reste très secret sur son identité et ses occupations. Néanmoins, lorsqu'elle le questionne directement, il lui fait une réponse énigmatique qu'elle interprète selon ses désirs :

"Quelque ambigüe que fût cette réponse, Mlle de Fontaine en ressentit une joie profonde; car, semblable à tous les gens passionnés, elle l'expliqua comme s'expliquent les oracles, dans le sens qui s'accordait avec ses désirs"

Et puis patatras : elle s'aperçoit qu'il travaille, et pire, dans les tissus (Oh !). Elle lui tourne alors le dos avec une incroyable impertinence (j'adore ! On sent que c'est le truc de folie à ne pas faire à l'époque :)) et passe son temps à le railler partout avec une langue acérée.

Or, le destin lui offre une seconde chance, lors d'un second bal. Mais la belle n'a jamais appris à museler sa langue et à reconsidérer ses opinions. Amoureux, Maximilien l'est, mais il ne supportera pas tout...

Et voilà comment on termine malheureuse et dans une triste vie, dont aucun détail ne nous sera épargné. Quel gâchis !

25.08.2011

Car rien - rien au monde - n'est aussi contagieux que l'attente de l'échec

"Scintillation" de John Burnside (Métaillié, 25 août 2011, 283 p. Traduit de l'anglais (Écosse) par Catherine Richard) est un roman que je place sans hésiter dans feue ma catégorie "Merveille".

sc'est ça qui est génial avec les grosses têtes:,ce sont des passionnés.,ne pas avoir de vie personnelle,signifie qu'on en vient,à aimer les choses,avec passion,sans que personne ne nous casse les pieds.,et de temps à autre,on arrive à transmettre quelque chose.

 

L'Intraville est une petite presqu'île empoisonnée : l'usine chimique est fermée depuis longtemps mais la population la paye encore dans sa chair, étudiée de loin par les responsables. Léonard Wilson, 15 ans, est doté d'un cerveau en parfait état de marche, mal alimenté par une réalité quotidienne pour le moins floue. Des ados disparaissent régulièrement, on claironne une fable à leur sujet, Léonard n'y croit pas mais manque d'indices pour appréhender ce qui se passe réellement. Jusqu'à ce que...

Un roman très déconcertant, dans le meilleur sens du terme. Onirique et plein de poésie, il est aussi brutal, désespérant, noir et glaçant. Totalement envoûtant, en tous les cas, et on y trouve des choses absolument merveilleuses dites sur les livres. A déguster le plus lentement possible (gageure, parce que le suspens donne envie d'aller très vite).

"Qu'on me donne le temps de réfléchir, plus quelques indices, et en général j'arrive à comprendre. Et le premier jour où je me retrouve complètement seul, alors que j'erre à travers la presqu'île, pas trop sûr de ce que je dois faire à propos de mon père, je trouve le premier véritable indice. C'est comme ça, le monde, par moments : par moments, il nous fait des dons, purs et simples; à d'autres, il nous donne des indices. Un indice équivaut à un don pour lequel il faut se donner du mal. On pourrait dire, bien sûr, que le monde regorge d'indices, à condition de savoir les déchiffrer. Indices, dons. C'est de ça qu'on se sert pour comprendre le monde. Sans quoi il n'y a rien. On n'est pas obligé d'avoir la foi, comme dit Miss Golding en Instruction religieuse. La foi n'est pas un don. Les dons, il faut que ça vienne du monde, pas de l'intérieur de notre tête. Enfin bon, il y a des gens tout à fait respectables, philosophes et autres, qui pensent que le monde est une chose qu'on imagine, que ce n'est qu'une vaste illusion qu'on invente chemin faisant. Ce qui signifie que j'invente l'usine, et les meurtres, et mon père en train de vomir du sang par terre dans la cuisine. Bien sûr que j'invente."

24.08.2011

On avait pourtant tenté de m'apprendre qu'il était plus sage et plus responsable de résister à la tendresse.

"Maintenant, tu en sais un peu plus sur ce que je veux te raconter. Tu as certainement deviné de qui il est question. Mais fais comme si tu ne savais rien, comme si tu ne te rappelais de rien. Tu te dis que j'enjolive la réalité, c'est bien possible. Mais c'est uniquement pour que tu t'en tiennes à mon récit, que tu oublies ce que tu sais déjà. Essaie de te dire qu'il s'agit d'une histoire que tu ne connais pas, avec des gens qui ne te concernent pas. Je sais, ça demande un effort d'imagination. C'est pour ça que j'en rajoute un peu, que je brode, que je prends mon temps. Pour que tu sois prise dans mon histoire et que tu ne voies rien d'autre que ça."

tous les crève-coeurs de l'enfance,sont des douleurs saignantes,qui se referment,et laissent des cicatrices.,la sagesse n'est rien d'autre,qu'un réseau de stigmates.,Ce passage arrive page 78, et jusque là (et encore un peu après), je me disais ouais bon, c'est bien mignon cette évocation de l'été quand, adolescente, la narratrice allait chez tes grands-parents au fin fond de la province. C'est assez réussi, tableau bien dressé, on voit bien le truc, mais qu'est-ce que ça raconte, au fond ? La narratrice s'adresse à sa grande soeur (et en fait non) et lui raconte un évènement de cet été-là qui a changé la donne pour elle. On s'attend bien évidemment à un certain type d'évènement, tout est fait pour nous aiguiller en ce sens, et on est surpris.

Non, on ne peut pas s'attendre à ce qui nous est raconté, on ne peut surtout pas pressentir la force du mal qui va nous grignoter le coeur en lisant la première centaine de pages. Car les suivantes sont percutantes, pas dans un genre violent ou frontal, plutôt très en finesse, insidieusement, ça touche en plein coeur et ça fait un mal de chien. Affreux, affreux, affreux, on gémit même, ouch, très très bien joué, bravo, c'est malin, tiens.

 

Le premier été - Anne Percin

163 pages délicates et captieuses

Editions du Rouergue, collection la Brune

 

23.08.2011

On ne pourrait pas avoir une conversation normale au dîner, pour une fois ?

"Lorsqu'ils reprirent la route, la nuit était presque tombée. Il restait quelques embouteillages, mais Warren ne fit rien pour s"insérer dans la voie de gauche. Il n'était pas pressé de rentrer. En partie parce qu'il se réjouissait de sentir sa famille réunie : impossible de se rappeler la dernière fois qu'ils avaient voyagé ensemble dans cette voiture. Malgré tout ce qui venait de se passer, il éprouvait une joie aussi tenace qu'absurde. En fin de compte, c'était sans doute la seule chose qu'on puisse espérer : rassembler sa famille dans la voiture une ou deux fois par an, maintenant que les enfants étaient grands - et qu'on avait soi-même des cheveux blancs - et profiter du poids précieux de leur présence."

je voudrais que la vie,soit aussi intéressante,que dans les livres,dit-elle,voilà mon problème,

 

523 pages en compagnie de la famille Ziller : deux étés et un hiver, 1985-1986, un fiasco annoncé mais néanmoins vécu et ressenti avec eux dans tous ses aspects. Une famille banale, la classe moyenne américaine, 3 enfants, un chien, tout va bien. Puis tout se délite...

On en prend plein la tête, dans ces quelques mois américains. On est dans la banalité totale, identification maximale, style souple et facile, chapitres courts, les pages se tournent toutes seules. Tout ceci paraît tellement déjà vu, au premier abord, qu'on pourrait facilement se tromper et se dire, oui, bon, ok, efficacité américaine, et ? Mais ce serait une erreur, parce qu'Eric Puchner (dont je veux absolument lire le recueil de nouvelles "La musique des autres", 2008) s'y entend pour distiller l'effroi.

C'est réellement effroyable ce qui arrive à cette famille, en terme d'événèment dramatique qui va redessiner la carte de toutes leurs relations (et leur vision de la vie, d'ailleurs), mais déjà avant ça, dans leur façon de s'égarer tous et chacun individuellement, d'être tellement et complètement seuls dans leur tête, désarmés devant leurs réactions face à la vie courante et ne se comprenant tellement pas; ni eux-mêmes, ni les autres. 

Et en même temps tout est juste, il y a des passages et des scènes d'une pure beauté, des petits moments de douceur bénie au milieu d'un ouragan de souffrances. Il y a de l'amour dans ces pages-là, et ça vient chercher le lecteur. Que le tout soit exprimé avec une grande simplicité est à mon sens une vraie qualité, en plus. D'autres vous diront que ce n'est pas de la littérature, sans doute.

J'ai dévoré à pleines dents.

 

Famille modèle - Eric Puchner

Albin Michel, collection Terres d'Amérique, 2011

Traduit de l'américain par France Camus-Pichon

20.08.2011

En toutes choses, nous ne pouvons être jugés que par nos pairs

La comédie humaine de Balzac, dans l'édition de la Pléiade, 95 romans, est-ce que ça fait peur ? Non :) Il suffit de prendre ces romans (souvent très courts) les uns après les autres, tranquillement, en ne se pressant en rien.

Elle débute par les Études de moeurs, et en sous-catégorie par les scènes de la vie privée.

1. 1829, La maison du chat-qui-pelote

Nous sommes dans une brave famille de drapiers, les Guillaume. Monsieur et Madame Guillaume ont deux filles, que dix ans séparent. L'aînée est laide, la cadette mignonne. Selon l'usage, le premier commis devrait épouser l'aînée, mais il est épris de la cadette, elle-même éprise d'un artiste peintre. Contre toute prudence, et surtout contre son solide bon sens de commerçant et père de famille, Monsieur Guillaume accepte cette union en pensant qu'un contrat de mariage protègera sa fille. Il sait pourtant bien que se marier hors de sa condition ne fonctionne que rarement... Car si Augustine est jolie, elle est totalement ignorante des choses de l'amour et du grand monde que fréquente son artiste de mari, très fortuné par ailleurs. Et au bout des 2 ans d'amour-passion et de la naissance du premier enfant, elle se voit rejetée très durement.

"Et déployant alors cette force de volonté, cette énergie que les femmes possèdent toutes quand elles aiment, Mme de Sommervieux tenta de changer son caractère, ses moeurs et ses habitudes; mais en dévorant des volumes, en apprenant avec courage, elle ne réussit qu'à devenir moins ignorante."

Augustine ne force pas le respect, parfaite illustration des lacunes d'une éducation bornée et pourtant affectueuse. Elle tentera tout, mais...

Les thèmes abordés dans ce premier roman sont ceux de toute La comédie humaine : opposition du passé et du présent, de l'artiste et du bourgeois, de la prudence qui fait durer et de la passion qui détruit. Du bonheur et de la gloire, toujours antagonistes.

Pauvre Augustine, elle paye le prix fort.

19.08.2011

Parler de culture comme si la vie n'en dépendait pas, se gargariser de l'écume.

internet,blog,relations virtuelles,relations hommes-femmes,Ema et Charlotte étaient très (très) copines depuis l'enfance, et puis ces dernières années elles ne se parlaient plus, tout en suivant leur vie mutuelle de très près. Charlotte émettait des jugements un peu trop catégoriques, Ema avait choisi une vie (et une sexualité surtout) atypique. Pourtant, lorsque Charlotte meurt, Ema a du mal à croire au suicide. Se plonger plus précisément dans la vie de son amie va l'entraîner drôlement loin...

"C'est le roman d'une époque, la nôtre" nous promet la 4° de couv et c'est à nuancer : c'est un reflet plutôt réussi d'une certaine époque qui est déjà révolue, celle de Myspace et des buzz de folie autour d'un blog (et on pense forcément à BradPit-machin-truc, dont le nom m'échappe déjà).

La langue y est malmenée, sautillant de l'ultra oral (et pas très sympa à l'oeil sur 450 pages) au plus soutenu, j'ai dû sortir le dictionnaire quelques petites fois.

Ce qui pêche surtout c'est l'intrigue, trop chargée et qui n'évite aucun piège, la "révélation" de l'identité de Nénuphar étant le pompon, plus téléphoné tu meurs. Je passe sur la charge sociale qui se voudrait féroce et politisée quand elle n'est que surface et lieux communs. Mais enfin les tribulations d'une bande de copines qui tendent à redéfinir les relations hommes-femmes et les états d'âme d'un blogueur que la virtualité dépasse m'ont suffisamment accrochée pour que j'arrive au bout avec plaisir.

A vous de voir.

 

Les Morues - Titiou Lecoq

Au Diable Vauvert, 2011, 450 p.

18.08.2011

Elle n'était pas ivre, simplement prise d'une mélancolie moelleuse

C'est l'histoire de Vida, ou celle de Paloma, ou de Taïbo, Adolfo, et derrière eux Gustavo, Eguzki,ovaldé.jpg Miguel, Chili, Teresa, quelques autres encore. Ce n'est pas une histoire, d'ailleurs, ce sont des morceaux de vie, très simples, tout simple, sans ce côté légèrement décalé qu'on trouve souvent dans les romans de Véronique Ovaldé, sans rien de fantastique (au sens du genre).

"Vida a quarante-trois ans. Et pour une raison inexplicable, au vu du bon état général de ses artères et de chacun de ses organes, de l'élasticité encore intacte de sa peau, de la chair de ses bras qui ne pend pas quand elle tente d'attraper quelque chose sur une étagère, malgré tous ces signes qui lui disent que le temps n'est pas encore venu de refermer sa porte, Vida se sent infiniment vieille. Elle se surprend à se demander pourquoi elle a accepté d'offrir sa vie entière à Gustavo, comment les humains en arrivent à ce genre d'arrangement."

Gustavo appelle la police, un jour, parce qu'en leur absence leur belle maison de gros richous a été squattée. C'est Taïbo qui vient prendre leur déposition, manière de dire d'ailleurs, car rien n'a été ni volé ni cassé, juste occupé. C'est Vida qui le reçoit. Il ne se passe rien, qu'une dame qui parle à un policier un peu plus jeune, beaucoup plus calme. Bien que Vida soit d'une placidité apparente à toute épreuve elle-même. Et puis Taïbo a ses failles lui aussi, dix ans que Térésa l'a quitté et il lui semble qu'il ne s'en remettra jamais.

Et puis d'autres maisons sont aussi occupées illégalement. Et puis il semblerait que Vida ait un petit peu menti, sur quelque chose qui n'a rien à voir. Et puis...

Dieu que ces pages passent trop vite ! Tout m'a plu, dans ce roman qui exhale ce que j'aime tant dans la plume de Véronique Ovaldé, ces consonances espagnoles, ce flou savant, ces petits éclats qui viennent se ficher en plein coeur, ces gens juste comme il faut, ni tops ni nazes, juste eux, debouts, vrais, faillibles.

Un petit bonheur de la rentrée littéraire.

 

Des vies d'oiseaux - Véronique Ovaldé

Ed. de l'Olivier, 18 août 2011

236 p.

17.08.2011

Peut-être que c'est cela, un fantôme : l'incarnation de ce qui te tracasse

finkler.jpgLondres, de nos jours. Ils sont trois, et ils sont très différents. D'abord Julian Treslove, 49 ans, blond aux yeux clairs, physique tellement banal qu'il en a fait son métier, il est sosie d'un peu n'importe qui, il peut se faire passer pour tout le monde. Il est plus ou moins ami avec Samuel Finkler, vedette de la télé, depuis le collège, et ils sont restés en contact avec leur prof d'Histoire à l'université, Libor Secvik, qui approche des 90 ans. Sam et Libor sont juifs, pas Julian, mais à ce stade de sa vie il a une envie folle de l'être, sans jamais réussir à comprendre vraiment ce que c'est, qu'être juif...

Lauréat du Man Booker Prize 2010 (le seul prix littéraire qui compte à mes yeux), "La question Finkler" d'Howard Jacobson (Calmann-Levy, parution ce jour, 382 p., traduit de l'anglais (GB) par Pascal Loubet) est un excellent roman.

Proprement hilarant, il décortique avec une grande intelligence le sionisme ou l'antisémitisme, il explose les clichés, il est d'une subtilité totale en restant léger en permanence, tout en laissant gronder la profondeur sous le talon.

Mention spéciale à Hephzibah, personnage qui m'a énormément plu. Épilogue pas rose, je préviens, et réflexion qui se poursuit bien après la dernière page...

15.08.2011

Des nombreux cadeaux qu'un parent reçoit de ses enfants, voici l'un des plus beaux : la nouvelle façon de voir le monde qu'ils nous proposent.

"Il y a une part de vérité, à mon sens, dans l'idée que les parents s'affrontent davantage avec les enfants qui leur ressemblent. Milo et moi sommes impatients et volontaires, inventifs, passionnés et versatiles. Nous sommes susceptibles, prompts à nous énerver. Et peu importe combien de livres j'écris, combien de personnages je tricote et démêle, je ne suis jamais certaine de vraiment nous comprendre tous les deux."

l'épithète la plus dommageable,pour un écrivain,c'est "compétent".,

Octavia a connu un drame familial, son fils Milo et elle sont les seuls rescapés. Elle a tenu bon comme elle pouvait, est devenue une romancière célèbre, mais a vu Milo s'éloigner. Des années qu'ils n'ont plus aucun contact. Au moment même où elle tente d'imposer à son éditrice un livre fait de fins modifiées de ses précédents romans, d'épilogues heureux qu'elle lance à la mer pour toucher son fils quelque part, il est accusé du meurtre de sa petite-amie. Qu'il soit lui aussi devenu chanteur de rock très célèbre n'a rien pour arranger les choses. Timidement, ils vont tenter de retrouver un lien...

"L'album de Milo" de Carolyn Parkhurst (éditions Philippe Rey, 2011, 380 p., traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Florence Colombani) est un drôle de roman. Intercalant les fins originelles puis alternatives des romans écrits par l'héroïne, il remonte le long du drame familial tout en menant une enquête policière et en distillant des petits morceaux de vérité sur le mariage, le couple, l'écriture ou les liens familiaux. Ça pourrait être excessif, trop chargé, mais l'ensemble a un charme puissant et une tonalité totalement mélancolique à laquelle j'ai été extrêmement sensible. Beaucoup de choses très touchantes, servies par une plume redoutablement lucide.

Et puis un roman qui cite Charles Dickens et Docteur Who sur la même page ne peut être que bon, évidemment.

10.08.2011

Elle, elle réussira, mais on a intérêt à la surveiller

La réussite, la vraie intelligence serait dans la maîtrise de soi. Ce petit TED de 6 mn l'explique très bien et est formidablement drôle. Pour autant, c'est en opposition directe avec cet autre point de vue : la vie est courte. A chacun de se positionner entre les deux axiomes...

05.08.2011

Elle était les ciseaux - elle qui s'était prise pour le fil

"Il y a des histoires que l'on ne raconte pas. Des histoires auxquelles on s'accroche. Rester debout, simple témoin, en les gardant pour soi, ce n'était pas de la lâcheté. Fixer le monstre en face et sentir son souffle sans faire demi-tour - on pouvait porter le monde ainsi."

tais-toi,murmura emma à l'oeil de la radio,tu ne peux donc pas te taire ?,

1940-1941, trois américaines. Deux mènent leur petite vie tranquille à Cap Cod, elles écoutent la troisième à la radio. Frankie est journaliste, elle couvre le Blitz à Londres. Un jour, elles se rencontreront toutes trois...

"Si vous recevez cette lettre" de Sarah Blake (Calmann-Levy, 2011, 354 p., traduit de l'anglais (États-Unis) par Valérie Bourgeois (The Postmistress) n'est pas un grand roman. Bourré de facilités, il tire sur une seule et unique corde, la sensiblerie. Il se laisse pourtant lire gentiment, et remplit son office, en raison d'un seul et unique personnage : Frankie (Je me serais aisément passée des deux autres fantoches).

Miss Bard, elle, est touchante. Elle est vraie, on y croit, autant quand elle vacille sur la définition de son métier que dans son rôle de témoin. Quand elle prend la parole pour délivrer ses histoires à l'Amérique, on y est complètement, les yeux sur le poste de radio, on ne respire plus, on les a tous connus, ces gens insignifiants et magnifiques dont elle nous entretient.

"Le moyen le plus rapide de faire passer à quelqu'un le goût de l'omniscience, c'est la guerre."

Tu m'étonnes. Difficile après ça d'adhérer, même avec de la bonne volonté, aux amours naissantes de la receveuse des postes ou aux tourments existentiels de la femme du médecin. Pourtant la vie n'est pas ailleurs, et j'aurais aimé la sentir, la voir palpiter comme dans toutes les pages des alertes à Londres, absolument vibrantes, ou lors des enregistrements dans les trains.


podcast

 

30.07.2011

Elle, son seul désir était de s'entendre réfléchir

"A part ça, elle était d'accord avec pas mal de gens de par ici (...) pour penser que la vie est trop courte pour la gaspiller à cultiver et à arborer son bon goût. Pour impressionner qui ? Pendant ce temps-là, elle pouvait lire."

elle faisait ce qu'elle avait envie de faire:,qui diantre pouvait en dire autant ?,toute sa vie,elle avait vu dans la dignité,une forme d'arrogance.,elle dévalait les dunes en roulé-boulé.,

Alors voilà : ou je parle de tout ce dont j'ai envie de parler, je cite et recite et rerecite et au final, les choupinets mini post-it l'attestent, je dépiaute la globalité du roman et de son intrigue (qui n'est pas l'important ici, mais tout de même) ou je me mords les deux mains et le reste, je prends sur moi dans un sursaut de volonté et je m'en tiens à l'esquisse, mais c'est dur, hou la, faut-il que je déteste moi-même qu'on me m(g)âche la découverte.

"L'amour des Maytree" d'Annie Dillard (Christian Bourgois 2008, 274 p., traduit de l'anglais (USA) par Pierre-Yves Pétillon) plus qu'un roman d'amour, est une épopée (ou presque).

On y suit Lou, qui rencontre Toby Maytree (il vient la chercher alors qu'elle lit Bleakhouse !), ils s'aiment, se marient, ont un enfant, et vivent. Et la vie n'est jamais toute droite.

On est à Cap Cod, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les Maytree sont aussi passionants l'un que l'autre, ensemble ou pas. Grands lecteurs tous deux, lui cherche à apprendre, elle l'émotion. Il est bavard, elle est mutique. Ils ont Paul, elle découvre l'intensité incroyable de la maternité, l'océan est là, les ami(e)s aussi.

Toute leur vie, de manière très différente correspondant à leur caractère, ils s'interrogent. Sur le sens de la vie et sur l'amour. Lou est très étonnante, vraiment, elle m'a totalement bluffée. Maytree est plus en nuances, déclarant aussitôt bâtie chaque hypothèse apostasie (renonciation par reniement), tout en penchant vers la hiérophanie (manifestation du sacré) (ah ouais, il y va franco le Toby).

Et les années passent...

Un roman sans facilité d'aucune sorte (ni dans son propos, sa construction, sa langue ou ses concepts) à la beauté douloureuse et à la vérité étincelante : on en sort lavé, rincé, prêt à aller s'étendre au soleil pour prendre un peu de douceur (et, ce qui ne gâche rien, on en conclut ce que l'on veut, le lecteur n'a jamais de prêt-à-digérer) (car au final, nul ne sait rien et ne fait qu'avancer d'un millimètre tout au long de sa vie).

"Si tu étais un Aleut préhistorique, et que ta femme ou ton mari mourrait, ta famille t'étaierait les articulations, le temps du deuil. Leur coutume était de t'attacher des lanières autour des genoux, des chevilles, des coudes, des épaules, des hanches. Tu pouvais encore bouger, mais à peine, comme si tu étais emmailloté. Sinon, disaient les Aleuts, le chagrin te disloquerait, exactement comme un squelette se disloque; Tu tomberais en morceaux."

Merci Cathulu !

 

Son avis et le très beau billet de Christine Jeanney.

27.07.2011

Mais s'il te plaît, ne viens pas chialer...

"... je t'en prie, cultive jusqu'au bout la joie qui te fait entrer en littérature."

 

Quand François Begaudeau donne des conseils aux écrivants, il fait rire les lecteurs !


Les conseils de François Bégaudeau par enviedecrire

 

Vue sur l'excellent site Envie d'écrire, cette vidéo m'a fait glousser de bon matin, tant elle manie avec bonheur la sincérité totale, les arguments très justes (dans la vie il faut un bon dosage d'humilité et de prétention, une certaine estime de soi / il ne sert à rien de faire juger son travail à quelqu'un avec qui on est en conflit de tempérament, etc.), et deux niveaux de langage différents ("Tiens, j'vais m'péter 5 heures d'écriture... Mais c'est quoi ces pages... Est-ce que ce serait pas d'la merde ?... / Et s'ils avaient une réserve, c'est probablement que le livre est amendable, perfectible...".

Enfin, voilà, quoi : Si tu veux écrire, écris.

Merci m'sieur :)

25.07.2011

Top Ten Monday (Les personnages du Trône de Fer)

Telle que vous ne me voyez pas, bienheureux qui continuerez à dormir sans cauchemars, je suis en pause entre l'aspirateur et la serpillère. Car, oui, ma vie est à ce point passionnante que ces tâches m'absorbent toute, et occasionnent, puisque j'ai la chance de détenir ce qui est en train de se transformer en bronchite, une suée de bon aloi (je dirais 38,5°), or je porte mes lunettes; qui écrira un jour le drame dramatique des porteuses de lunettes vs la transpiration aura de quoi faire, tiens c'est une idée pour mardi prochain, le TTT des choses les plus glam. Ajoutons à ceci 11° dans l'air et un taux d'humidité avoisinant les 235 % (sans exagération aucune, cela va sans dire) et réjouissons-nous de ce mois de juillet en région parisienne, trop top, really, I mean.

Or donc, en ce temps-là (le "yonder" de ma chérie Siri) entre j'aspire et je vais laver un jour, si, si, je peux le faire (pour mon épitaphe j'ai songé à "Elle allait le faire"), il me fallait un dérivatif aux pensées tellement gaies qui se bousculaient pour passer en premier entre mes 39 neurones.

Le thème officiel chez The Broke and The Bookish m'inspirant somme toute pas du tout, mais désireuse de publier un billet tant Fashion nous fait honte à toutes avec son activité bloguesque frénétique, l'envie me vint de vous présenter les meilleurs personnages du Trône de fer, en me basant sur ce que j'ai vu (Game of Thrones, saison 1, 10 épisodes) et lu (Tomes 1 à 9 ancienne parution, Intégrales tome 1 & 2 nouvelle parution) (pas encore fini le 2 mais c'est un détaillounet).

TTT.jpg

(Ecoutez, on est bien mardi quelque part dans une dimension quelconque, ne me cherchez pas, ou je fais une lecture commune dans le cadre d'un challenge)

 

1. Le traducteur

Il parait qu'il se dit pis que pendre de la traduction de Jean Sola sur le net, que ce nom serait un pseudonyme, et que la VO est beaucoup moins médiévale que la VF. Je n'ai rien suivi de tout ça, je suis juste tombée complètement sous le charme de la langue en VF, quelqu'un qui emploie le verbe "bistrer", qui invente des néologismes de toute beauté et qui manie les différents niveaux de langage avec une telle dextérité ne peut que remporter mon adhésion pleine et entière.

 

2. Tyrion

Il est tellement brillant que j'ai dû relire plusieurs fois les passages où il manipule Littlefinger ou l'eunuque ou encore sa soeur, le suivre entre ce qu'il dit et ce que ça entraîne en stratégie n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Il est drôle, il est caustique, politiquement incorrect et totalement éclopé, à tous les niveaux.

 

3. Asha

Le chapitre où elle retrouve Theon est à se tordre de rire, du début à la fin. Quelle femme ! Malice, langue acérée, intrépidité, je prie pour que les méandres GeorgeRRMartinesques l'épargnent, celle-ci (je ne me souviens plus de rien en ce qui concerne l'intrigue, c'est effarant. En même temps ma première lecture date de plus de six ans, j'ai des excuses.).

 

4. Eddard Stark

Ned est un Seigneur, un vrai, de ceux sur lesquels on peut compter, qui son amitié une fois donnée ne la reprend jamais, quelqu'un pour qui le mot honneur veut dire quelque chose. Il m'a fait pleurer, au moment où.

Ned.jpg

 

5. L'adaptation TV

A ce stade, et parce que Sean Bean, je m'ajoute aux concerts de louange qu'on trouve absolument partout concernant la série TV, que je trouve moi aussi meilleure que le roman, dont chaque épisode m'a transportée, vivement la suite, je n'ai pas plus à dire.

 

6. Arya

Petite maigrichonne au caractère bien trempé, arya est attachante en diable et bouleversante quand elle énonce simplement ce qui est pour elle l'évidence : se marier, perpétuer une lignée et s'occuper de ses éventuels enfants, ce n'est pas elle. Déjà pas évident à imposer à notre époque, alors à la sienne, la pauvrette...

 

7. Jon Snow

Peut-être le personnage le plus intéressant, en y réfléchissant, car il est traversé par un peu tous les autres, selon les moments. Avec lui on touche du doigt le poids d'un serment, la cohésion avec des frères que l'on s'est choisis, le déchirement entre ce que nous dicte notre coeur et la raison, la peur, la vraie et ce sentiment si partagé au monde, l'imposture, la non appartenance (sa bâtardise, s'il faut préciser, son manque de racines).

 

8. Bran

C'est de lui dont je me souvenais le mieux, tant ma première lecture était impregnée de Fitz et ses rêves en tant que loup m'emplissaient de réminiscences. Cette fois je suis plus en empathie avec des tourments plus immédiats, et j'admire son côté Stark, no matter what.

 

9. Jaime Lannister

Il est pourri jusqu'à l'os mais il a du panache, un certain courage et quelques répliques pas dégueu. (Et puis bon, Nikolaj Coster-Waldau n'est pas exactement repoussant non plus, tout blond qu'il soit.)

jaime.jpg

10. 

C'est tout, en fait, tous les autres sont plus ou moins sur le même plan pour moi, tour à tour intéressants puis moins, dans la mesure où ils interfèrent avec mes chouchoux ou pas. Le gros dixième serait l'ensemble des romans, où je continue à me perdre avec délices.

 

23.07.2011

Mes bonheurs sans raison foudroient même ma tristesse

"jamais,non,jamais.,jamais quoi,mon inconstant,mon volage,mon parjure ?,jamais tu n'as eu,ou jamais tu n'auras ?,jamais plus,ou jamais avant ?C'est l'histoire de Constance, 35 ans, qui croit rencontrer un jour par hasard Fosca, très vieille dame, à une terrasse de Venise, où elles se découvrent des affinités. Jolie rencontre, belle complicité, temps passé ensemble. Fosca se raconte, Constance écoute. Puis Fosca meurt. Et Constance découvre des écrits, qui viennent affiner le portrait de la vieille dame...

"La douceur des hommes" de Simonetta Greggio (Stock, 2005 & Le Livre de Poche, 2007, 154 p.) est un joli roman, malgré ses défauts. La grande partie "on the road" sonne faux de bout en bout, les dialogues sont plats, les évidences s'enchaînent et se bousculent comme si elle étaient neuves, on reste grandement extérieur tant on sent les coutures. Puis enfin, ça prend corps. Les lettres et les bouts de journaux intimes de Fosca l'incarnent enfin sous nos yeux, ça y est, on comprend, on ressent. La pauvre Contance, en revanche, demeure en permanence un personnage dont on se demande ce qu'elle vient faire là-dedans, même si l'auteur tente de nous l'expliquer en toute fin : le lecteur en seul récipiendaire de la souffrance de Fosca aurait bien mieux fonctionné, à mon avis.

Roman qui se veut charnel (l'est à peine), Le douceur des hommes est en revanche un vrai roman d'amour, avec des petits passages féroces qui s'en dégagent en jouant des épaules, ce que j'ai peut-être préféré, d'ailleurs. Comme :

"J'ai arrêté de fumer le jour où je me suis retrouvée sous la douche avec une cigarette allumée entre les lèvres et une autre entre les doigts... C'était certainement le bon moment.  Oh bien sûr, il y avait déjà eu quelques signes avant-coureur; par exemple, j'avais envie de fumer alors que j'étais déjà en train de le faire. Il faut toujours que j'arrive à l'extrême limite de quelque chose pour savoir si j'ai vraiment envie de m'arrêter."

"Quand tu arriveras, avec un peu de chance, à la dérive ultime - terrible épreuve que je te souhaite toutefois -, tu verras aussi comme beaucoup de choses que tu croyais essentielles ne sont que des gesticulations inutiles. Comme on se trompe soi-même, sciemment, tous les jours, au lieu d'avoir le courage de vivre."

Une sublime métaphore également : "Clothilde avait ce qu'on appelle, en langage de luthier, un coup de vent. Tu sais, les archets sont aussi difficiles à fabriquer qu'un instrument entier. Ils sont en pernambouc, un bois incassable d'Amérique du Sud, et les crins viennent de la queue des juments.

- Pourquoi, celle des étalons ne fait pas l'affaire ?

- Non, car les juments urinent sur leur queue, et pas les chevaux : avec l'urine, les poils deviennent à la fois très résistants et très souples.

Le coup de vent poursuit Marie, est un vice caché dans les fibres du bois. Il suffit que l'arbre ait été malade pour que cette souffrance le marque à jamais. Ça pourrait être le plus bel archet du monde, il finira toujours par produire une fausse note."

C'est aussi un roman gentiment féministe, par certains côtés : 

"Fosca, dans ta dernière lettre il y a le résumé de ce que tu es : une femme. Une femme habituée à réfléchir sur ses pulsions avant de se les permettre. Tu affrontes tes envies au lieu de les ignorer."

"On aime des attardés, avec notre instinct maternel détourné et perverti, notre aptitude à l'attente."

Au-revoir, Fosca, ton histoire m'a émue.

 

Roman pioché au fond du carton donné par Fashion, merci la belle ! (Son avis offre des liens vers plusieurs autres). (Lecture déjà tentée en 2008, abandonnée, ce matin était le bon moment.)

18.07.2011

La vie n'est donnée qu'une fois et on la veut hardie, sensée, belle.*

* Anton Tchekhov

 

gemmel.gif300 pages très aérées (euphémisme) où l'on trouve essentiellement des poncifs absolus : clairement dispensable. A moins, évidemment, que vous aimiez entendre des choses telles que : 

"Il est sage de prendre vos distances avec ceux qui veulent vous rabaisser." 

"Quand la vie vous oppresse, recherchez du réconfort dans la nature."

"L'amour et la réussite nous embellissent, la bonté aussi."

...

Des comme ça, il y en a des brouettes dans ce florilège de "pensées et de réflexions intimes" que Nikki Gemmel nous présente comme un "cadeau tendre et lumineux". Il y a aussi de jolies citations :

"Hardiesse, sois mon amie; audace, arme-moi..." William Shakespeare

"Détournez-vous de ceux qui vous découragent de vos ambitions. C'est l'habitude des mesquins. Ceux qui sont vraiment grands vous font comprendre que vous aussi pouvez le devenir." Mark Twain

...

Etait-il utile que je connaisse l'avis de l'auteur sur la fellation (elle trouve ça dégradant) ou le clitoris (8000 terminaisons nerveuses) ? Ai-je appris quoi que ce soit, ai-je souri, ai-je été motivée en une quelconque façon ? Bah, non, même si j'ai tourné les pages jusqu'au bout, en une petite heure.

 

"Plaisir" - Nikki Gemmel (Pleasure)

Au Diable Vauvert, 2011, 300 p.

Traduit de l'anglais par Gaëlle Rey

 

13.07.2011

Si le langage manque, personne n'est en mesure de penser à ce qu'il éprouve, de parler de ce qu'il éprouve, de communiquer avec les autres

Francesco Alberoni est un Chercheur italien spécialisé dans l'étude des émotions collectives et des sentiments humains (un psycho-sociologue, en somme, deux gros mots en un). "Le choc amoureux" (1979) est son best-seller, l'ouvrage traduit dans le monde entier et encore aujourd'hui réédité. Why que ça marche autant ? demanderait Fashion - qui sur l'amour a une théorie des plus fascinantes, invitons-la donc à la décliner sérieusement dans un billet dont elle a le secret - Parce que c'est à la fois scientifique et novateur, limpide et exhaustif, éclairant et déstabilisant, tiens.

comment fait-on pour savoir que l'on est amoureux?,c'est une question à laquelle,il est à la fois évident,et suprêmement difficile de répondre

(Le baiser de Klimt, han c'est beau)

En un traité (plus qu'un essai) de 185 pages (Ramsay & Pocket, traduit de l'italien par Jacqueline Raoul-Duval et Teresa Matteucci-Lombardi), Francesco Alberoni nous décortique le sentiment amoureux, et plus précisément sa naissance. Cet état d'amour naissant qui ouvre les portes du possible, comment le reconnaître, comment en être sûr, qu'implique-t-il comme changement profond, quelles sont les choses qui se jouent à ce moment-là, comment y accède-t-on, peut-on s'en protéger, y échapper, le provoquer ?... Les questions sont multiples, les réponses toujours claires et argumentées, et placées en parallèle avec ce dont elles participent, le mouvement collectif au sens large, car l'homme est un animal social y compris dans sa façon d'aimer.

L'auteur creuse son sujet, en explorant les différentes sortes d'amour (qui en réalité sont toujours l'expression d'un seul et même sentiment, simplement situé sur des plans dissemblables), en suivant l'amour naissant lorsqu'il s'institutionnalise (devient amour installé), ou s'interrompt (la pétrification), ou ses corollaires, la jalousie, la possession, le don. En recourant à la pluralité des civilisations et de leurs institutions culturelles, il nous montre le discours utilisé pour traiter le sujet, la place qui y est (ou non) (et souvent non) accordée.

J'ai été formidablement intéressée par l'ensemble des propos tenus dans ces courtes pages, découvertes chez L'Irrégulière, dont je ne partage pas les conclusions (voire aussi son deuxième billet sur le sujet); sans doute parce que c'est ma nature, je ressors de ces pages ébranlée, me posant mille questions qui n'y ont pas trouvé réponse, mais très sincèrement enrichie par des points de vue que j'ai souvent trouvés fort justes.

Par exemple, le fait que l'état d'amour naissant permet peut-être la seule et véritable ouverture d'esprit: "Quand l'autre, grâce à une remarque, un jugement, un récit, nous montre quelque chose que nous n'avions jamais vu dont nous n'imaginions même pas l'existence, c'est comme si la fenêtre par laquelle l'autre regarde et voit le monde s'ouvrait pour nous. Cette perspective est la sienne, de même que nous avons la nôtre. Mais ce n'est pas une opinion, un "point de vue", comme l'on dit dans le langage de la vie quotidienne; c'est réllement une fenêtre sur l'être."

Ce qu'il explique (longuement, difficile de l'esquisser ici en trois phrases succinctes) au sujet de la jalousie a également remis en question les théories fumeuses que j'avais cru jusqu'ici tenir la route. De façon péremptoire : non, quand on aime, et surtout quand l'amour débute, on ne peut en aucun cas éprouver de jalousie.

Hum.

11.07.2011

D'une certaine hauteur, on ne voyait plus que la présence des gens, et non les gens eux-mêmes.

Le bureau des tags est fermé,qu'elle a dit fashion,j'obéis,moi,Un restaurant huppé aux Pays-Bas, deux frères qui dînent ensemble, avec leurs épouses. Paul, le narrateur, renâcle à y aller, il récrimine sur tout ce qui bouge (avec beaucoup d'assertions idiotes sur la restauration, d'ailleurs), et le style est plat, plat, plat, me suis demandée si j'allais aller au bout.

Petit à petit, les contours s'affinent, la situation se précise, les apparences étaient - comme toujours - trompeuses. 

On a donc deux frangins, certes, mais pas n'importe qui. L'un deux est en passe de devenir premier ministre, son épouse vient visiblement de pleurer dans la voiture en venant. Paul et Claire, eux, semblent parfaitement solidaires et sur la même longueur d'ondes. Mais laquelle ?

Il leur faut donc maintenir le jeu des apparences - on dîne sous les yeux d'électeurs -, tout en abordant à un moment ou à un autre un sujet douloureux : leurs fils respectifs ont commis un acte très grave, ils en ont eu connaissance et doivent décider d'une ligne de conduite...

Et alors là le style n'a plus rien de plat (bien qu'il ne soit pas non plus littéraire) : c'est typiquement le genre de roman qu'on termine en apnée, la main sur la bouche pour s'empêcher de crier (ou gémir, tellement c'est insidieux ce qu'on apprend), additionnant 2 + 2 et refusant d'en croire les déductions de notre cerveau.

Le thème central est bien la violence, mais pas tout à fait celle annoncée par la 4° de couv. Il s'agit en fait de la pire qui soit au monde, à mes yeux, et je ne peux absolument rien révéler de plus. Le traitement est politiquement incorrect, et Herman Koch parvient à nuancer sa charge (malgré tout féroce) en proposant quelques explications, à défaut de justifications.

Absolument glaçant et diablement efficace. 

 

Le dîner - Herman Koch

Belfond, 2011, 330 p.

Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin

08.07.2011

Je me lève le dernier parce que la vie me tente modérément

A quoi tiennent les choses, franchement, tout est tellement aléatoire... Entrer dans une nouvelle librairie, voir dans le grand mur des livres de poche un petit minuscule tout fin qui est juste mal rangé, qui dépasse un peu, de travers, le saisir, voir "Un livre d'une intelligence et d'une grâce inouïes" affirmé par Daniel Pennac sur la couverture, lui faire confiance, et PAN. Crucifiée.

j'ai du mal  digérer la fin des choses,tout ce soleil qui s'éteint,"canicule"est une nouvelle terrible,ter-ri-ble !!,

"La dernière nuit" de Marie-Ange Guillaume (Le Passage, 2002 & Points, 2006, 94 p.) est un recueil de six nouvelles terriblement belles, profondément exactes, désespérement humaines.

Celle qui donne son titre au recueil parle d'un truc on ne peut plus banal, une liaison. Il est marié, elle n'est pas sûre de ce qu'elle fait, ça finit mal. Ça finit toujours mal. On y trouve ceci sur le bonheur : "Le bonheur se raconte mal. C'est ma main engourdie sur ton coeur qui bat encore, mon image minuscule reflétée dans tes yeux. C'est une île silencieuse où crient des milliers d'oiseaux, c'est une stupeur, un désert, un paquet de coton. Et ça ne dure pas."

Ma préférée c'est "Tête de mule". Louise, 92 ans. Bernard qui va aborder la cinquantaine. Le facteur. Qui monte les six étages une fois par semaine avec des provisions, envers qui elle est acrimonieuse. "Bernard était un brave type sans âge et sans famille qui ne se posait pas de questions. Il avait ses habitudes, elle en faisait partie. Moyennant quoi, il supportait sans broncher ses humeurs de vieille dame." Mais attention, quand elle parle de quelqu'un d'autre : "Pas très content, Bernard. Elle le rationnait en Suze, elle se foutait royalement de sa santé, elle disait jamais merci, elle râlait tout le temps, et voilà que l'autre, il était impeccable. Même le fait de venir de Pantin résonnait comme un exploit, une qualité supérieure. Elle poussait le bouchon, quand même." Leur histoire est belle, je vous laisse découvrir.

"Canicule" est douloureuse. Un papa, une petite fille, une mère malheureuse, la dépression rôde partout, ça gratte bien fort là où ça fait mal, attention.

Les trois autres sont plus courtes, plus légères, ça fait du bien aussi. Intelligence et grâce, Daniel Pennac ne ment jamais, de toute façon.

07.07.2011

Je préfère me charger de votre peine pour la faire mienne que de la joie la plus radieuse d'une autre femme

Daniel Deronda de George Eliot (1876) en Folio Classique, édition proposée, annotée, préfacée, noticée et traduite par Alain Jumeau, en deux tomes de près de 600 pages chacun, gros morceau.

que la perdition prenne mon âme si je ne t'aime pas,shakespeare,othello,on n'a guère fait mieux que ce bon will,faut avouer

A l'instar de Nataka, j'ai mis plusieurs semaines à lire ce classique, en raison d'éléments divers et variés parmi lesquels sa difficulté de lecture : on n'est clairement pas dans le divertissement.

Daniel Deronda est un jeune homme grave et réfléchi, qui analyse tout en permanence mais à qui il manque la base : il ignore tout de ses origines. Elevé par un gentleman anglais, dont il se croit le fils illégitime, il ne sait rien de sa mère et hésite quant à la direction à donner à sa vie : quelle profession embrasser, quel rôle tenir dans la société, quelles amitiés entretenir, tout l'intéresse et il aime à se placer en conseiller, dans tout un tas de domaines. A ce stade de sa vie, il rencontre deux femmes, qui ne pourraient être plus différentes l'une de l'autre, et par gentillesse, devient pour chacune d'elles un appui.

Deux hommes joueront un rôle dans la suite des évènements : le frère de l'une et le mari de l'autre. Deronda finira par faire un choix, déchirant alors mon coeur qui avait élu la blonde depuis longtemps, et c'est infiniment triste que j'ai tourné la dernière page...

Une fois que j'ai grossièrement esquissé un angle quant au contenu de ce roman, je n'ai rien dit, tant il est riche et foisonnant. Ce qui se passe avec George Eliot c'est qu'elle avait, pour son époque (mais ce serait exactement la même chose aujourd'hui), et considérant qu'elle était une autodidacte totale, une culture et une ouverture sur le monde absolument prodigieuses. Les deux choses offrant au lecteur une succession de moments intenses, ceux où sa propre vie est éclairée par des mots précis posés sur un comportement (la marque des classiques, qui révèlent l'intemporel), et ceux où il se sent largué (et a recours aux notes explicatives) (mais trop de références non identifiées tuent un peu le plaisir).

Les deux gros morceaux sous la trame romanesque tiennent aussi de la prescience, et c'est impressionnant; un quart de siècle avant Freud, George Eliot nous parle de l'inconscient, met en situation un transfert analytique, et retrace pour nous l'histoire du judaïsme (en présentant à travers différents personnages plusieurs facettes), et finit par placer son héros dans la volonté de créer un "foyer national" sioniste (20 ans avant la publication, en 1896, de l'ouvrage de Theodor Herzl, "L'état juif", faisant date dans le sionisme en tant que phénomène historique.)

Mais, hormis un long passage en début de tome 2 (déjà identifié par Nataka) que j'ai trouvé nébuleux et pénible, ce qui est très fort c'est que les ressorts romanesques fonctionnent tellement bien qu'ils prennent aisément le dessus, et qu'on se suspend à l'action et aux personnages. Contrairement à Nataka (dont le billet est très très bon), je n'ai aucune envie de ressembler un jour à Daniel Deronda, qui n'a jamais recueilli mes faveurs. Je lui en veux même terriblement, considérant comme faiblesse et une certaine forme de malhonnêteté son comportement envers ma chouchoute. Enfin, Daniel Deronda reste un roman très cérébral, qui brasse les notions par dizaines et qui souvent vous demandera de vous interrompre pour réfléchir à ce qui vient d'être évoqué.

J'ai préféré Middlemarch, mais je recommande vivement à chacun de lire George Eliot, en tous les cas.

Keisha l'a lu aussi.

06.07.2011

Ceci est un livre sur les occasions perdues ou saisies

écoute,oscar,ton problème,c'est que tu as des amis comme on a un sac prada,pour te montrer avecMadrid, le quartier de Lavapiés : "c'est un quartier multiculturel mais pas interculturel", ne cessent de répéter les différents personnages, pensant tous en citer un autre, quand ils ne sont qu'enfermés dans leur petite bulle à la lucarne minuscule.

Ils y habitent tous, ou y travaillent, ils sont tous différents, ne se connaissent pas, ou à travers un champ de ramifications telles qu'il est impossible de s'y retrouver : chacune de la multitude de voix que l'on entend dans ce roman nous offre sa vision du quartier, de lui-même, de la vie, et c'est prenant en diable.

"Cosmofobia" est un gros roman bruissant de vie, que l'on déroule comme si on l'aspirait, absolument ravi d'être emporté dans le courant, les comprenant tous, toujours un peu surpris et déstabilisé de leur candeur, de la façon franche d'aborder des sujets aussi bien graves que légers.

Peu à peu la profondeur gagne du terrain, et c'est plus qu'agréable de surfer sur les genres, quand ils sont aussi bien mélangés : si l'amour demeure malgré tout le thème central (y a-t-il autre chose dans nos vies, au fond ?), le racisme, la pauvreté, l'honnêteté, la solitude, les relations aux autres, l'anorexie, l'Art, sont quelques-uns des thèmes abordés (il y en a d'autres, dont une très chouette manière d'injecter un peu d'ésotérisme, une touche de peur) et le tout s'imbrique avec une belle vitalité.

Je recommande vivement !

 

Cosmofobia - Lucia Etxebarria

Editions Héloïse d'Ormesson, 2007, 367 p. (paru aussi en 10-18)

Traduit de l'espagnol par Maïder Lafourcade et Nicolas Véron

 

Merci Caro !

 

"(...) car il sait que les sentiments les plus douloureux sont les plus absurdes. L'angoisse des choses impossibles, la nostalgie de ce qui n'a jamais été, le désir de ce qui aurait pu être, l'envie de ce qu'ont les autres, l'abîme qui s'ouvre entre la réalité et le désir, entre la volonté et l'évidence."

 

Deux autres avis : Laurent, Matoo.

05.07.2011

C'était un tel bonheur de bénéficier de la tendre approbation d'une femme aussi farouchement intelligente

verdon.jpgDavid Gurney est un drôle de gars. Récemment retraité du NYPD, il s'est installé à la campagne pour faire plaisir à sa femme, une deuxième épouse. Lui, son truc, c'est gamberger. Livré à lui-même, il a toujours passé plus de temps dans l'examen de l'action, quelle qu'elle soit, que dans l'action elle-même, plus de temps dans sa tête que dans le monde extérieur. Ce qui n'avait jamais posé de problème s'agissant de son travail; au contraire, c'est sans doute précisément ce qui avait fait de lui un si bon (et si célèbre) flic. Mais sorti de là, il n'est certes pas quelqu'un d'agréable à fréquenter. Il n'a pas réglé grand chose de ses conflits intimes (son couple a vécu le pire drame qui puisse se concevoir et il refuse de l'affronter) et se voile la face.

Intervient alors une ancienne relation de fac, qui le sollicite pour démêler une très étrange histoire : il a reçu des menaces qui l'inquiètent fortement. Sommé de penser à un chiffre, n'importe lequel, de façon tout à fait aléatoire il a pensé à 658 et a effectivement trouvé ce chiffre dans une enveloppe jointe. Les courriers, poèmes et coups de fil s'enchaînent, lui affirmant très bien le connaître et lui promettant les pires châtiments. Bien qu'il prétende n'avoir rien à se reprocher, il est terrorisé, et il fait bien de l'être, car...

Gurney est forcément intrigué, et lorsque les meurtres commencent à se réaliser (car il y en aura plus d'un), il mobilise tous ses neurones sur cette affaire, reprenant le collier au grand dam de sa femme. L'adversaire en face va se monter de taille, et très surprenant...

658 est un très bon thriller qui prend la peine de nous expliquer ses tours et détours en détails, nous apprenant au passage mille et une petites et grandes choses, le mythe de Charybde et Scylla par exemple, ou la façon dont notre cerveau subit peut-être un court-circuit dans notre système neurologique triant les informations, faisant que nous continuons, d'une certaine façon, à voir les choses qui nous sont familières telles qu'elles étaient jadis (Peut-être le cerveau n'enregistre-il pas les changements au fur et à mesure, s'ils sont suffisamment progressifs, jusqu'à ce que l'écart atteigne un seuil critique).

La tension va creshendo, la résolution des énigmes est convaincante, j'ai été accrochée tout du long et n'ai pas boudé mon plaisir : je recommande !

 

658 - John Verdon

Grasset, 2011, 441 p.

Think of a number (2010)

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Bonnet et Sabine Boulongre

04.07.2011

Ce que l'on dit, c'est qu'il y a trois âges : la jeunesse, la quarantaine, et le "Vous êtes superbe".

"Quand le soleil plongea derrière Twin Peaks, elle alla se promener dans le quartier, principalement pour se remonter le moral. Comme sur Russian Hill, cette partie de la ville fourmillait d'allées secrètes et d'escaliers cachés sous des tonnelles, un charme auquel elle avait toujours été follement sensible. Dans le Connecticut, chaque fois qu'elle avait eu le mal du pays - quelle autre formule utiliser ? -, ce n'était ni au Golden Gate Bridge, ni à la Transamerica Pyramid, ni aux cable cars qu'elle avait pensé; c'était à l'essence même de San Francisco, à son ADN, à un je-ne-sais-quoi qui était partout et nulle part à la fois : un fragment de baie en filigrane à travers les arbres ou une rangée de maisons sur une colline noyée dans le brouillard qui faisait comme une guirlande électrique au milieu de cheveux d'ange."

il se peut,que les voyages élargissent notre horizon un moment,mais,tôt ou tard,ils réduisent nos illusions sur ce que l'on croit être,

Armistead Maupin nous offre avec ce huitième tome tardif une jolie balade dans cette ville que je rêve de visiter un jour, nous montre Mary Ann et Michaël abordant la soixantaine, Madame Madrigal en tout fin de parcours, saupoudre le tout de quelques nouveaux venus (mais attention, surprises !) et assaisonne avec Facebook et un blog : on suit le tout avec grand plaisir.

Quel effet cela fait-il de replonger dans l'univers des Chroniques de San Fransisco des années après les avoir lues ? Je n'ai pas un souvenir très précis ni très chaleureux des tomes précédents, je crois avoir raté le come back datant de l'an dernier (ou par là), et pourtant j'ai beaucoup apprécié ces retrouvailles avec la petite communauté de Barbary Lane, vingt ans après le départ de Mary Ann.

La vie est passée par là, défaisant certains liens, en renforçant d'autres, et comment ne pas craquer devant cette idée de la jeunesse venant prendre sa dose d'Anna, eut-elle largement dépassé les quatre-vingt ans. Un cancer pour l'une, un mec avec qui elle n'envisage pas vraiment d'avenir pour l'autre, des chiens qui jouent les focalisateurs, les rapports de couple, le végétarisme, toutes ces choses graves ou futiles sont abordées en un joyeux mélange toujours teinté d'une forte nostalgie.

On se laisse couler dans une ambiance un peu légère, les choses plombantes sont abordées avec douceur et recul, et du coup l'épilogue qui tresse des fils qu'on n'avait pas forcément perçus est une bonne surprise.

Vivement l'épisode 9.

 

Mary Ann en automne - Armistead Maupin

Editions de l'Olivier, 2011, 317 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michèle Albaret-Maatisch

 

03.07.2011

C'est un petit bout de moi que je t'offre dans mes lettres

Ça, c'est ce que prétend Thomas, dans son panégyrique de l'écriture qui m'avait tant touchée à la lecture de la pièce en VO : j'ai détesté cette assertion hier soir sur scène.

Car figurez-vous que j'ai inauguré ma nouvelle vie en région parisienne par une joie extrême, aller voir Love Letters de A.R. Gurney donné au Lucernaire (dernière représentation hier, je suis désolée).

Dire que cela m'a plu serait un sale euphémisme, j'ai ri (la salle aussi), j'ai haï (ce Thomas est irritant au possible), et j'ai été très émue; précision du texte (adaptation française d'Anne Tognetti et Claude Baignières), générosité de l'interprétation (Isa Mercure et Gilles Guillot) (pour la mise en scène également) et magie de la salle ("Le Paradis" du Lucernaire, 55 places, autant dire qu'on "touche" les acteurs).

Et j'ai ressenti les choses très différemment de ma lecture. Le billet d'Amanda évoque très bien le déroulement de la pièce, aussi m'attarderai-je sur quelques petits points précis.

Andrew et Melissa avaient conquis mon coeur tous les deux, hier soir j'ai aimé follement Alexa et détesté ce crétin arriviste entièrement versé dans son plan de carrière et de vie de Thomas. Alexa est drôle, provocante, si fragile derrière ses bravades et ses coups d'éclat, Thomas est froid, fuyant, il profite honteusement de la situation, il m'a semblé qu'il demandait beaucoup et n'offrait pas grand chose. Le moment où il lui demande un tableau "pour aller avec son papier peint pastel" est d'un mauvais goût absolu, en aucun cas compensé par son "blague à part". Son plaidoyer en faveur de la correspondance est entaché d'un poids, il ressemble à une mauvaise défense d'un immobilisme qui n'a pas lieu d'être, pas à ce stade de leur relation et pas en lui disant combien il aime de toute façon écrire ("surtout à des filles") et combien il continuera, avec ou sans elle. Sa lettre de bons voeux époque famille modèle est à vomir tellement elle est convenue, et lue avec ce petit air si content de soi. En revanche, le Thomas en construction, celui des 8 ans à la trentaine est souvent drôle, mention spéciale à l'épisode du bal et du testicule (oh et aussi au moment des élections).

Si la mise en scène est conforme aux souhaits très clairs joints par l'auteur à son texte (d'une précision chirurgicale), il m'a semblé que dans le choix des costumes la personnalité respective des personnages aurait pu être plus soulignée, la classe d'Alexa est un peu étouffée et l'ambition de Thomas peu représentée. J'ai cependant adoré (et le mot est faible) le jeu des halos de lumière, le moment précis où Alexa lit le dernier mot de sa dernière lettre est d'une intensité totale, la salle retenait son souffle et l'émotion était tellement palpable qu'elle avait une couleur : et ça dure, les secondes s'étirent, instant suspendu, mystère du théâtre, magie, magie, magie.

Les deux comédiens, enfin, m'ont semblé fort bons dans leur rôle respectifs, d'une manière différente. Isa Mercure est parfaite, n'ayons pas peur des mots, la façon dont son visage s'illumine quand Thomas lit quelque chose qui s'adresse à son coeur, la manière dont elle nous fait percevoir chaque nuance de chaque mot qu'elle "entend", son jeu avec le verre, sa présence à elle seule, toute en subtilité et en émotion... Elle nous fait vibrer pour et avec Alexa. Gilles Guillot, c'est autre chose. Sa lecture a quelque chose de monocorde et paradoxalement d'excessif, on se dit qu'il en fait un peu trop et pourtant, rétrospectivement je crois qu'il est très juste et que c'était le bon angle pour faire passer le trait de caractère premier de Thomas : l'ambition. Froideur, manipulation, maintien des apparences et coups en douce, ouais, ça c'est du sénateur.

De ce fait je n'ai pas été touchée par sa dernière lettre à lui, trop tard, trop tard, trop tard !

Je pense en revanche qu'il manque un poil de charisme pour parvenir à nous faire croire tout à fait à la stature de Thomas, et je le regrette. Comme j'aurais aimé voir Bruno Cremer, Philippe Noiret, Jacques Weber ou Alain Delon dans ce rôle.... Colin ? In  England ? On peut rêver :))

02.07.2011

Je lui ouned la face sur Dofus

Lisa Laverne-Malone, ça pourrait être moi avec 875 ajustements divers et variés : la quarantaine, mariée,y a pas un de mes copains qui joue à wow,c'est pour les ieuves, 2 ados, un job dans lequel elle s'éclate moyennement (et des collèges pas piqués des vers), des copines, les copains de son cher et tendre, des voisins (et des voisines !), une voiture automatique, la propension de penser à la bouffe en permanence (mais elle, elle cuisine !), et surtout - et c'est peut-être là notre seul vrai point commun finalement - l'envie de raconter ces mille petits riens qui font son quotidien avec un oeil qui frise en permanence.

C'est une marrante, Lisa, elle a tendance à en rajouter quelques lichettes et n'évite pas certains clichés, mais sa vie pas passionnante du tout m'a fait glousser en plusieurs endroits : qu'elle subisse les confidences sexuelles de sa voisine aux fesses fermes lors de son footing, tente de parler djeune avec ses ados qu'elle consterne, improvise un apéro dînatoire gastronomique pour neuf mâles rivés devant un match télévisé pour finir par aller leur couper le courant en douce, explose une pyramide de thés à l'hypermarché mais gagne son caddie gratuit et rentre chez elle en beuglant "We are the champions", riant nerveusement et des larmes au coin des yeux, oui, Lisa m'a plu.

Roman léger par excellence, construit en chroniques qui n'ont aucune autre prétention que de faire sourire en se moquant gentiment de nos comportements sociaux, "Attention Maman va craquer !" de Valérie Domain, paru (2011) chez Chiflet &  Cie (236 pages) est efficace et drôle, comme à peu près tout ce qui sort chez Hugo & Cie, dont je suis plutôt cliente.