16.03.2009
Le cri du coeur de Francesca
"L'année dernière, Ivan Georg et moi, nous avons ouvert une librairie à Paris que nous avons appelée Au Bon Roman afin que sa raison d'être soit claire.
Le projet a bien été compris, et il devait répondre à une attente puisque le succès a été immédiat.
A qui cette librairie peut-elle bien faire de l'ombre ? Qui nous en veut au point de vouloir nous abattre ? Depuis quatre mois nous sommes l'objet d'attaques violentes, dans la presse et sur Internet.
On a invoqué pour nous dénigrer notre prétendu élitisme, notre parti pris en faveur de la qualité littéraire, qui serait réactionnaire, un lien douteux entre la librairie et le grand capital et, tout récemment, nos personnes et nos vies, à Ivan Georg et moi-même.
C'est faire profondément erreur sur ce que nous cherchons et sur ce qu'est Au Bon Roman.
Depuis qu'existe la littérature, la souffrance, la joie, l'horreur, la grâce, tout ce qu'il y a de grand en l'homme a produit de grands romans. Ces livres d'exception sont souvent méconnus, ils risquent en permanence d'être oubliés et, aujourd'hui où le nombre des publications est considérable, la puissance du marketing et le cynisme du commerce s'emploient à les rendre indistincts des millions de livres anodins, pour ne pas dire vains.
Or ces romans magistraux sont bienfaisants. Ils enchantent. Ils aident à vivre. Ils instruisent. Il est devenu nécessaire de les défendre et de les promouvoir sans relâche, car c'est une illusion de penser qu'à eux seuls ils auraient le pouvoir de rayonner. Nous n'avons pas d'autre ambition.
Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larmes tant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance; des livres qui soient là comme des proches quand on a rangé la chambre de l'enfant mort, recopié ses notes intimes pour les avoir toujours sur soi, respiré mille fois ses habits dans la penderie, et que l'on a plus rien à faire; des livres pour les nuits où, malgré l'épuisement, on ne peut pas dormir, et où l'on voudrait simplement s'arracher à des visions obsessionnelles; des livres qui fassent le poids et qu'on ne lâche pas quand on n'en finit pas d'entendre le policier dire doucement : Vous ne reverrez pas votre fille vivante; quand on n'en peut plus de se voir chercher le petit Jean follement dans toute la maison, puis follement dans le jardin, quand quinze fois par nuit on le découvre dans le petit bassin, à plat ventre dans trente centimètres d'eau; des livres qu'on peut apporter à cette amie dont le fils s'est pendu, dans sa chambre, il y a deux mois qui semblent une heure; à ce frère que la maladie rend méconnaissable.
Chaque jour Adrien s'ouvre les veines, Maria se saoule, Anand est renversé par un camion, une Tchétchène (Turkmène, Four) de douze ans est violée. Chaque jour Véronique essuie les yeux d'un condamné, une vieille femme tient la main d'un mourant affreusement défiguré, un homme recueille un petit enfant hébété parmi les cadavres.
Nous n'avons que faire des livres insignifiants, des livres creux, des livres faits pour plaire.
Nous ne voulons pas de ces livres bâclés, écrits à la va-vite, allez, finissez-moi ça pour juillet, en septembre je vous le lance comme il faut et on en vend cent mille, c'est plié.
Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous.
Nous voulons des livres qui aient coûté beaucoup à leur auteur, des livres où se soient déposés ses années de travail, son mal au dos, ses pannes, son affolement quelquefois à l'idée de se perdre, son découragement, son courage, son angoisse, son opiniâtreté, le risque qu'il a pris de rater.
Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent; des livres qui nous prouvent que l'amour est à l'oeuvre dans le monde à côté du mal, tout contre, parfois indistinctement, et le sera toujours comme toujours la souffrance déchirera les coeurs. Nous voulons des romans bons.
Nous voulons des livres qui n'éludent rien du tragique humain, rien des merveilles quotidiennes, des livres qui nous fassent revenir l'air dans les poumons.
Et quand il n'y en aurait qu'un par décennie, quand il ne paraîtrait qu'un Vies minuscules tous les dix ans, cela nous suffirait. Nous ne voulons rien d'autre."
Laurence Cossé, Au bon roman
Ed. Gallimard
04:00 Publié dans Jolis extraits | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note | Tags : laurence cossé, au bon roman, texte magnifique, lu à haute voix il émeut vraiment
14.03.2009
Les belles lettres du professeur Rollin - François Rollin
Lettre à un génie de l'humour tendre et décalé qui parle divinement bien de son professeur de français et qui m'a rendue totalement accro à sa verve inimitable et à son amour des mots tellement communicatif
De... (inscrire ici très lisiblement à l'encre verte vos nom, prénoms dans l'ordre de l'état civil, adresse postale complète de la résidence principale et le cas échéant de la ou des résidences secondaires, ainsi que de l'ensemble des pied-à-terre pouvant être utilisés au cours de l'année fiscale, codes de toutes les portes, de toutes les fenêtres, des lucarnes et des soupiraux, situation familiale, dates et lieux de naissance du conjoint et de tous les enfants, des parents, grands-parents, oncles, tantes, cousins, neveux, nièces et cousines, numéros de Sécurité sociale avec leurs clés à deux chiffres, adresses courriel professionnelles, adresses courriel privées, téléphones fixes et mobiles, fax, télex, adresses en poste restante, correspondants à l'étranger; joindre tous les livrets militaires, trois relevés de patrimoine établis devant notaire, une flopée de RIB, quatorze boites à biscuits remplis de neige, autant de fiches d'état civil qu'il y a de personnes dans la famille élargie, cinq albums de portraits couleur par tête de pipe, cinquante carnets de timbres au prix du tarif en vigueur, huit extraits de casier judiciaire certifiés conformes, un sac de 150 kilos de thé de Chine, et une moissonneuse-batteuse).
.... à François Rollin, humoriste humaniste, auteur, metteur en scène, comédien, entre autres.
Cher François Rollin,
Je considère que vous êtes un authentique génie de l'humour. Vous avez embelli ma vie, et je vous en remercie.

Ah la la, que vous dire à propos de ces "belles lettres du professeur Rollin ou Comment écrire au roi d'Espagne pour lui demander sa recette du gaspacho"? Depuis que Cathulu a eu la gentillesse de me l'envoyer, je ne cesse de les lire et relire en riant toute seule (parce que bon, j'essaye de faire partager les causes de mon hilarité, mais force m'est de constater que ça ne marche pas fort; il faut que j'explique tout ce qui est drôle à chaque fois, je ne sais pas, certains sont réfractaires par principe, je dirais. En même temps, "certain" a 12 ans et demi. Je lui mets de côté pour dans quelques années...)
C'est drôle, donc. C'est vraiment, absolument, totalement et très sincèrement, à éclater de rire parfois. Rire que j'ai sonore et haut perché, seule dans ma voiture devant le collège, vitres ouvertes parce que l'air est doux, ça l'a fait moyen. Pour ma réputation. Bah.
Par exemple la Lettre à soi-même pour combler un manque affectif, avec ce petit passage en note de bas de page concernant le mot "vicissitudes" : [...] Les vicissitudes de la vie, ce sont les hauts et les bas, avec un accent particulier sur les bas, là où les bâts blessent. Le soulagement ne vient éventuellement que plus tard, après bien des vicissitudes.
William Shakespeare, qui ne savait rien dire simplement, a écrit, pour stigmatiser ces hauts et ces bas : "La coupe de nos vicissitudes se remplit d'une liqueur changeante." Il entendait par là que la coupe, au sens d'une coupe dans laquelle on verse par exemple des quartiers d'orange à la liqueur, cette coupe, donc, lorsqu'elle est remplie de vicissitudes, change de couleur et prend la teinte de la liqueur, légèrement affadie par la présence des quartiers d'orange dans la coupe. Et c'est très vrai ! On pense ce qu'on veut de Shakespeare, mais, sur ce coup-là, il a vraiment mis dans le mille."
Je me régale de sa mauvaise foi, de ses changements de styles abrupts, mêlant le plus soutenu au plus familier des langages, de l'absurde pur suivi d'un raisonnement impeccable, de tous ces mots que j'apprends, de ces inventions de la langue qui me font glousser au plus haut point (Même les textos et leur langage SMS sont réjouissants !). Et puis mention évidente à la Lettre d'une adolescente à une autre, il est clair que François Rollin est une adolescente comme les autres. Pareille :-D
Avec un peu de cran je me serais lancée dans un billet plein d'anaphores (je les aime !), mais ma lecture terminée je suis surtout submergée par un sentiment puissant d'admiration et même, on ne se refait pas, d'affection folle. Ces "Lettres..." seront désormais pour moi un paradigme... au sens philosophique.
Parce qu'en linguistique, on parle d'axe paradigmatique, que l'on oppose à l'axe syntagmatique. Le premier concerne le choix des mots eux-mêmes, le second le choix de leur placement dans l'énoncé. Autrement dit : l'axe paradigmatique, c'est le point du texte où une classe d'éléments peuvent être substitués. L'axe syntagmatique, c'est la chaîne des points où des éléments peuvent être substitués. Vous n'avez pas compris ? Et alors ? Vous croyez que j'ai compris, moi ?"
Ed. Plon, 2007 & Points 2009, 217 p.
(Et puis, ouf, je suis normale, même le journal Marianne reconnaît qu'il est très difficile de ne pas tomber amoureux(se) des mots de François Rollin ;o))
04:00 Publié dans Excellent | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : humour, à hurler de rire, finesse, vocabulaire, amour des mots, farfelu, génial quoi
13.03.2009
Les Dieux Chiens - Masako Bando
Koji Tokita fait une pause, alors qu'il rentre de week-end, dans un temple touristique, le Zenkoji, non loin de Nagano. On dit qu'aller toucher la serrure du paradis permet d'entrer en contact avec le Bouddha. En effectuant le tour de la crypte, dans le noir le plus total, il rencontre une femme très effrayée qui lui demande la permission de lui tenir la main. Ils se perdent, et elle se met alors à lui raconter son histoire...
Miki Bonomiya vit dans un petit village montagneux (tout près du ciel) dans l'île de Shikoku. A quarante et un ans elle n'est toujours pas mariée et fabrique du papier de manière traditionnelle. L'arrivée d'un jeune professeur coïncide avec des nuits très agitées pour tous les villageois. La légende des Dieux Chiens est sur toutes les lèvres, et la famille de Miki semble être de plus en plus mal considérée...
Ce roman noir se dévore d'un bout à l'autre. Il distille une atmosphère tour à tour très pragmatique (et c'est toujours un bonheur de vivre le quotidien d'un pays inconnu) et très effrayante. Les vieilles légendes populaires flirtent avec le Fantastique pour faire bondir nos coeurs d'enfant. On s'attache à chacun des personnages, on tremble, on se révolte, on comprend avant Miki ce qu'il en est...
Puissamment évocateur.
Ed. Actes Sud, Actes Noirs, 2008, 316 p.
Traduit du japonais par Yutaka Makino
Titre original : Inugami
L'avis de Pierre C., AliAnna n'a pas aimé.
Il existe une adaptation cinématographique de ce roman (2001) réalisée par Masato Harada.
04:00 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : japon, légendes, flippant
12.03.2009
Une fenêtre à Copacabana - Luiz Alfredo Garcia-Roza
Notre ami le commissaire Espinosa se retrouve ici en prise avec la corruption dans la police brésilienne, des flics ripoux sont exécutés ainsi que leur maîtresse et il mettra un bon bout de temps à démêler le tout, pour autant qu'on puisse le faire. Son enquête n'aura pas de point final, mais les faits tels qu'il les appréhende et les assemble en épilogue nous convainquent.
Durant son enquête, il est l'interlocuteur privilégié de trois femmes : Irène (dont nous avions fait connaissance dans Bon anniversaire, Gabriel !), la maîtresse d'un des flics véreux et Séréna, qui fut témoin d'un meurtre par sa fenêtre. C'est l'occasion pour nous de constater que sa morale est élastique, et qu'il évoque également un petit peu trop souvent son grille-pain : on va finir par le savoir, qu'il ne grille que d'un côté !
Cependant, on ne peut qu'apprécier un commissaire à ce point amoureux des livres (il a souvent envisagé de démissionner de la police pour ouvrir une librairie d'occasions), et une fois plongée dans les pages de Garcia-Roza, je ne vois plus le temps passer.
Ed. Actes Sud, Actes Noirs, 2008, 287 p.
Traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado Meugé
Titre original : Uma janela em Copacabana
A lire en écoutant Barry Manilow ... très bel avis, très détaillé, signé Aude sur Culturofil.
04:03 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : brésil, commissaire espinosa, ripoux, trio de femmes
11.03.2009
Un métier idéal, Histoire d'un médecin de campagne - John Berger et Jean Mohr

Ecrit et publié pour la première fois en Angleterre en 1967, Un métier idéal est un essai autour d'un homme, John Sassall. Médecin de campagne, dans la triste et revêche campagne anglaise, il a fini par se suicider en 1982, quinze ans après avoir déclaré "Chaque fois qu'on me fait penser à la mort - et ça se produit tous les jours - je pense à la mienne, ce qui m'incite à travailler plus dur encore.", phrase qui clôt l'essai.
C'est un essai magnifique, illustré par les très belles photos de Jean Mohr, sur papier glacé et lourd, qui commence par nous raconter quelques interventions, le quotidien des rencontres entre Sassall et ses malades, on pense à La maladie de Sachs. Puis John Berger s'attache à élargir le portrait, détaille la personnalité, l'environnement, les considérations philosophiques. On a l'impression d'un oeil bienveillant qui prendrait de plus en plus de hauteur, jusqu'à englober l'essence même de la vie.
Le bon sens et ses dramatiques limites, la vie défavorisée de ses malades et le contraste qui fait qu'elle lui donne son utilité, les limites de la médecine, la dépression, la solitude, la pauvreté intellectuelle... Le tableau est chargé, le médecin admirable, l'essai passionnant.
Ed. de l'Olivier, 2009, 168 p.
Traduit de l'anglais par Michel Lederer
Titre original : A Fortunate Man
04:00 Publié dans Mieux que bien | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : essai, médecin de campagne, angleterre
10.03.2009
Les âmes brûlées - Andrew Davidson
"Qui mange du feu chie des étincelles"
Dilemme ! Suivre la 4° de couv et ne rien dire, miser sur une ambiance générale pour vous donner envie, ou détailler un peu plus (et il y en a à dire !) au risque de gâcher ce plaisir si particulier qui consiste à découvrir par soi-même ?...

Tentons le fragile équilibre : Son enfance ? Pourrie. Sa vie d'adulte ? Sans aucune morale. Non pas qu'il soit "mauvais", mais tout entier à la réalisation de ses bons plaisirs, séducteur impénitent, carrière dans la pornographie, drogué jusqu'à la moelle. Très beau aussi, accessoirement. Une hallucination, un mauvais trip le précipite dans un grave accident de voiture. Brûlé plus que grièvement, qu'il survive est étonnant, mais il n'aura plus jamais forme humaine. Le traitement est horriblement douloureux, et les pages et les pages précises et détaillées de chaque intervention sont dures à avaler, le coeur s'accroche mais il faut en être averti (insoutenable parfois) (l'imagination peut-être la pire des tortures !). La narration directe fait qu'on a réellement l'impression d'entendre un récit, un témoignage, et ce qui est le plus fort, à mon sens, c'est que ce gars ne nous est jamais sympathique. Donc il en bave des ronds de chapeau, et n'a qu'une idée en tête : parvenir à se rétablir suffisamment pour quitter l'hôpital, et se donner la mort immédiatement (ses plans ne lui laisseront aucune issue, il envisage de cumuler toutes les méthodes...)
Arrive Marianne. Entre en scène une espèce de folle furieuse, à la chevelure insensée, à la personnalité extravagante, une patiente du service psy. On l'aime immédiatement, on l'aime jusqu'au bout. Elle va tout changer...
Notre narrateur, en permanence, garde les pieds sur terre; il ne cesse de mettre en perspective ce que lui raconte Marianne, ses faits et gestes, il lit tout ce qu'il peut sur les maladies mentales, il ne veut rien croire. Mais il finira par s'ouvrir à l'amour, et atteindre en ce sens une sorte de rédemption (ce mot fait peur, mais ici il est beau).
Pourtant, et c'est ce qui fait en partie tout l'intérêt de ce roman tout à fait étonnant, des faits troublants persistent, des faits concrets, inexplicables.
Marianne apporte avec elle des histoires merveilleuses, une ambiance du Moyen-âge, asiatique, glaciale, viking, des pages et des pages de nourritures délicieuses et incitatrices, L'Enfer de Dante et un truc... un truc indéfinissable, qui emporte toute l'adhésion du lecteur.
Au final une vraie histoire d'amour, sans une once de mièvrerie.
Un sacré roman.
Ed. Plon, mars 2009, 499 p.
Traduit de l'anglais (Canada) par Natalie Zimmermann
Titre original :The Gargoyle
L'avis de Karine.
(Tiens, puisqu'en ce moment il y a à nouveau une vague de "comment faites-vous pour lire autant", je signale que j'ai mis 4 jours plein à lire ce pavé (en "vivant" aussi à côté, hein): impossible d'aller trop vite, faut digérer parfois...et savourer !)
04:00 Publié dans Mieux que bien | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, accident, graves brûlures, amour, schizophrénie ou réincarnation, belles histoires
09.03.2009
Nous n'avons pas d'endroit où vivre - Olivier de Solminihac
"Je suis différent parce que j'accepte d'avoir tort."

Manuel est un jeune écrivain français peu connu. Il gagne sa croûte comme correcteur, les temps sont durs, le temps et l'inspiration lui manquent pour écrire. Au retour de fort mauvaises vacances au Maroc, il est invité en Namibie pour animer un atelier d'écriture. Il saute sur l'occasion, et découvre un pays étonnant...
"Nous n'avons pas d'endroit où vivre" est la traduction de Katutura, un township issu de l'apartheid. Les élèves y vivent, de toute nationalité. Ce que découvre Manuel est un pays accablé par la chaleur et la solitude. Les rues sont désertes, peu sûres. L'insécurité est partout, l'ambiance est oppressante, au désoeuvrement, à la peur. Les expatriés avec qui il fraye durant une semaine sont tous étranges. Les enfants parlent à peine français.
C'est un roman qui parle de romans, du métier de correcteur, du milieu de l'édition, du désarroi d'un homme face à quelque chose qu'il pressent obscurément mais n'appréhende pas totalement. C'est à la fois un récit intime, un récit de voyage, le portrait par petits morceaux épars d'un pays fascinant et opaque, c'est assez amer, c'est hypnotique.
Expérience étonnante, on parcourt ce livre sur le fil, complètement immergé dans une ambiance très réussie.
Ed. de l'Olivier, 2009, 229 p.
04:00 Publié dans Mieux que bien | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : namibie, correcteur, écrivain, sensation de peur latente, ambiance déstabilisante
06.03.2009
Murs de papier - Hanno Millesi
Dix nouvelles véritablement originales, un univers à nul autre pareil : le narrateur est à chaque fois un enfant, mais son style est très particulier.
Cela tient pratiquement de l'analyse clinique, un niveau de langage soutenu, une distance lucide, un humour à froid ravageur.
"Sanctions" par exemple, raconte ce moment précis où le personnage attend le verdict de ses parents. Il a tenté de voler dans un magasin, s'est fait prendre, et par crainte d'être dénoncé leur a tout raconté. Ce qu'il nous narre de leurs méthodes d'éducation, son passé avec ses parents nous prépare à une correction d'anthologie : elle aura bien lieu, mais pas du tout de la façon attendue. Pied-de-nez qui remet en perspective toute notre vision...
"Réthorique" et "Murs de papier" jouent toutes deux avec l'imaginaire de l'enfant qui entend ses parents le soir dans leur chambre, en se renvoyant les interprétations erronées, de manière très subtile et amusante.
Ce recueil explore ce qui se passe dans la tête d'un enfant, propose une étude approfondie de la cellule familiale, tout en flirtant avec l'irrationnel, nous faisant vaciller entre deux eaux, proposant des interprétations étonnantes... Assez admirable, je trouve !
Ed. Absalon, Collection "K620", 2009, 122 p., 17 €
Traduit de l'Allemand (Autriche) par Valérie de Daran
Titre original : Wände aus Papier
L'avis de Lily.
04:00 Publié dans Mieux que bien | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, autriche, étrange, pénétrant, enfance extrêmement particulière
05.03.2009
ANGELICA - Arthur Phillips
"Vous croyez que la paix se trouve dans la compagnie d'autrui ou seulement celle de soi-même ?"
Quatre récits discordants, quatre points de vue sur la même histoire : Constance, Joseph, Anne et Angelica nous racontent tour à tour ce qui s'est passé dans la maison Barton en 1880.
Si tout débute dans une atmosphère emplie de spectres et de possession, avec le récit de Constance, épouse de Joseph, mère d'Angelica, qui a recouru aux services d'Anne, la spirite, les voix suivantes ouvrent de nouvelles perspectives : pour une même succession de faits, les interprétations sont forts différentes, et il n'est pas dit que tout s'éclaircisse forcément à procéder de cette façon...
Un roman purement victorien, et dans l'ambiance, la psychologie des personnages ou le langage utilisé. Il y a bien quelque chose de diabolique et de furieusement malin dans cette succession de tiroirs, de fausses-trappes et d'explications qui nous font retourner des pages en arrière. Le lecteur est sollicité, on ne lui mâche rien; pour autant, avec un petit effort il en vient aisément à comprendre.
J'ai particulièrement apprécié ce cher docteur Miles, avec sa vision de la femme tellement ridicule. Ce sont des passages fort amusants, tout autant que son diagnostic final.
Mais j'ai eu un peu de mal à m'attacher à chacun des personnages, et partant à leurs circonvolutions; cependant je connais moult lectrices qui seront affolées de bonheur en se plongeant dans ce petit écrin londonien, que je conseille aux amateurs du genre !
Ed. Le Cherche Midi, Mars 2009, 444 p., 22 €
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Edith Ochs
L'avis d'Amanda.
04:00 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : victorien, suspens, folie, revenants, manipulations, ambiance oppressante
04.03.2009
Le Prédicateur - Camilla Läckberg
"Et ne t'excuse jamais d'être sincère."
Dans "La princesse des glaces", nous avions fait connaissance avec Erica, que nous retrouvons ici enceinte jusqu'aux yeux. L'été est caniculaire,
elle en bave, la pauvre, d'autant que sa maison au bord de l'eau attire de nombreux visiteurs, le plus souvent indélicats. En plus, elle ne peut guère compter sur son compagnon, Patrick, qui est pris par une enquête très difficile, rarissime dans ce petit port touristique suédois. Un premier meurtre, suivi d'un enlèvement, à priori connectés à des disparitions du passé. L'enquête ne cesse de tourner autour de la même famille, mais rien ne colle... Des heures d'angoisse et de recherches pour la petite équipe du commissariat (qui comporte sa part de bras cassés !)...
Un suspens vraiment nourri se marie heureusement avec le quotidien du petit village; on cherche nous aussi la clef de l'énigme, on ne trouve pas, l'épilogue accèlère encore le rythme et on ne lâche pas une page : une réussite, et le couple Hedström-Falck est attachant. Je suivrai la suite des traductions avec plaisir !
Ed. Actes Sud, Actes noirs, mars 2009, 374 p., 22 €
Traduit du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus
Titre original : Predikanten
04:00 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (39) | Envoyer cette note | Tags : roman noir, suède, prenant
03.03.2009
Bon anniversaire, Gabriel ! - Luiz Alfredo Garcia-Roza

Gabriel a une trentaine d'années et vit toujours chez sa maman. Lors de sa fête d'anniversaire, avec des collègues, dans un restaurant, un voyant lui annonce qu'il tuera quelqu'un avant son prochain anniversaire. Ce qui serait pris par-dessus la jambe par n'importe quelle personne équilibrée, se met à bouleverser complètement sa vie; Rongé par l'angoisse, il sollicite le commissaire Espinosa. Ce dernier fait preuve d'une grande gentillesse et d'une qualité d'écoute certaine, mais ne peut guère concrètement prévenir un assassinat dont on ne connaît ni la victime, ni le mobile, ni la date. Pourtant, Gabriel insiste et lorsqu'un décès suspect intervient dans son entourage...
Une rencontre très réussie avec l'univers de L.A. Garcia-Roza, qui nous emmène au coeur de la vie de Rio de Janeiro. Les lieux font rêver, on croise au détour d'une page Copacabana, Ipanema, on s'imprègne de l'atmosphère, on craque complètement pour le commissaire Espinosa, un doux rêveur à l'imaginaire toujours en action.
Il ne faut pas ouvrir ce roman dans l'attente d'un suspens, c'est très psychologique, feutré, doux et calmant, nonobstant les meurtres auxquels nous sommes pourtant confrontés. L'épilogue reste ouvert, à chacun de se faire son opinion, je m'étais focalisée sur une certaine personne depuis le début, il se peut que j'aie accusé son délire mystique un peu vite.
Bref, une découverte coup de coeur, un auteur dont je compte bien explorer toutes les traductions en français.
"Le samedi d'Espinosa avait commencé marqué par les mêmes impasses que tous les autres samedis : parmi les tâches ménagères urgentes, laquelle effectuer ? Ranger les livres qui s'empilaient sur toute la longueur du plus long mur du salon ? Il avait entrepris, quelques temps auparavant, une bibliothèque originale sans étagères. Il rangeait les livres comme sur une bibliothèque mais ce n'était pas une bibliothèque, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de planches horizontales (ni de montants verticaux) : c'étaient aussi des livres qui, posés à l'horizontale, jouaient le rôle d'étagères pour la rangée immédiatement supérieure, et ainsi de suite. La bibliothèque, qui occupait toute la largeur d'un des murs du salon, le dépassait déjà en hauteur, signe patent que le problème était devenu plus grand que lui. Parce qu'il l'avait dépassé, devait-il être résolu de toute urgence ? Ou valait-il mieux l'abandonner à son sort, c'est-à-dire lui, Espinosa, devait-il attendre le jour où, le nombre de livres croissant, l'équilibre stable des piles se transformerait en équilibre précaire et où tout s'écroulerait ? Ce n'était là qu'une des impasses habituelles du samedi matin. Restait encore la question concernant certains appareils électroménagers qui avaient atteint le point limite au-delà duquel la panne serait inévitable, ce qui incluait le lave-linge, qui, s'il continuait à se déplacer chaque fois qu'il fonctionnait, finirait par traverser le salon et par atteindre le petit balcon pour, à partir de là, pouvoir profiter de la vue sur la place. il y avait le grille-pain qui ne grillait qu'un côté du pain, l'obligeant à effectuer l'opération en deux fois. Il y avait aussi le fer à repasser, en plus de la lampe de chevet. Les problèmes de menuiserie et de plomberie, il avait décidé de les garder pour les vacances. Avec un éventail si large de questions qui appelaient des décisions urgentes, il décida que le mieux était de lire calmement les journaux pour ne pas être amené à une solution précipitée. C'est alors que la sonnette de la porte retentit."
Ed. Actes Sud, Actes Noirs, 2006, 292 p.
Traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado
Titre original : Vento Sudoeste
Les autres titres de Luiz Alfredo Garcia-Roza traduits en français chez Actes Sud à ce jour :
Le silence de la pluie (2004)
Objets trouvés (2005)
Une fenêtre à Copacabana (2008)
04:00 Publié dans Mieux que bien | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : brésil, polar psychologique, policier attachant, univers plus que séduisant
02.03.2009
Mort avec retour - Brad Meltzer
"Tu te rappelles la fois où un semi-remorque chargé de poutrelles a fait un triple tonneau sur l'I-95, en projetant sa cargaison, qui a
transpercé tout le monde dans les dix voitures à côté ?
- Oui...
- C'est pire."
Un bon gros thriller politique avec plein de coups tordus, d'alliances secrètes, de codes à déchiffrer et un suspens à avoir les yeux qui lisent plus vite que le cerveau n'enregistre, ça vous tente ? Vous trouverez tout ça ici. C'est bien fait, nickel, haletant en diable.
Le narrateur, Wess Holloway, est un tout jeune homme encore quand un ricochet de balle le défigure à jamais. Il est le fidèle conseiller du président des Etats-Unis, et conserve son poste lorsque suite à l'attentat son équipe perd la présidence. Son patron, c'est sa vie. Rien n'existe en dehors de lui. Ce qui l'aide plutôt, finalement, à se remettre de ce traumatisme, si tant est que l'on puisse s'en remettre réellement.
Huit ans plus tard, il va se rendre compte que cet attentat était en réalité tout autre chose qu'un simple illuminé qui en voudrait à la vie du président. Plus il avance dans ses recherches, et plus il se met à douter de tout, et de tout le monde. Qui est fiable, qui peut l'aider ? Et comment tout cela peut-il se terminer ?
En dehors de l'aspect purement thriller, réussi, donc, mais très classique dans son déroulement, ce qui fonctionne surtout très bien c'est la personnalité de Wess, et sa manière de raconter à la première personne. Il est attachant, et on tâtonne à ses côtés pour démêler les fils. J'ai eu un peu de mal avec l'épilogue, mais je ne regrette pas ma lecture au final, et le côté "petite souris" dans l'administration présidentielle est un plus.
Ed. XO, 2009, 437 p., 19,90 €
Traduit de l'anglais (américain) par Emmanuel Pailler
Titre original : The Book of Fate
05:00 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : thriller politique, etats-unis, entourage du président
01.03.2009
La part obscure - Salley Vickers
"Il est déjà difficile de vivre tout court, mais si l'on perçoit le monde tel qu'il est, sans avoir à sa disposition les moyens d'assumer cette lucidité, la lutte devient infiniment plus ardue."

Bien sûr, on peut résumer ce roman à l'histoire entre une patiente et son psychiatre, qui va, par le biais de l'art, trouver un moyen d'établir un contact, et par-là même remettre en cause sa propre histoire. Grosso modo, c'est ça. Et en même temps, ceci n'est que la surface, à la limite même on s'en moque, parce que ces pages contiennent leur part de phrases qui nous laissent sans voix, de réflexions que l'on remarque, que l'on enregistre, qu'on les trouve avérées ou pas, d'ailleurs.
Le psychiatre, David Mc Bride, devient peu à peu très consistant, en relief, il ne cesse de dérouter par le contraste entre une apparente placidité (voire une tendance à la lâcheté) et la pureté de ses réflexions, la candeur avec laquelle il se confie au lecteur ou analyse les évènements. "Je ne sais à quel moment j'ai commencé à me demander, au coeur de mes relations avec les autres, si telle ou telle personne serait susceptible de me livrer aux nazis. Cette question ne signifie d'ailleurs peut-être pas grand chose, dans la mesure où je ne suis ni juif, ni tsigane ni, à priori, homosexuel." Mais il n'a pas été soutenu inconditionnellement par sa mère, et il explique ensuite très bien cette sorte de classification qu'il établit pour chacun. Sauf qu'il n'en tire pas de leçon concrète, dans le choix de ses compagnes ou amis...
Ou Thomas, que l'on découvre par le biais d'Elisabeth, et qui soulève notre enthousiasme : "Tu vois, [...] ça marche comme ça. La plupart des gens se fabriquent une personnalité. Ils se fabriquent une enveloppe d'un tas de clinquant et de flagorneries : préceptes, morales, habitudes, bobards, frime et autres malhonnêtetés pathétiques. Les artistes ne font pas cela. Ou plutôt, s'ils le font, ils s'assurent de se débarrasser de tout ce fatras lorsqu'ils travaillent. Plus l'artiste est grand, plus il arrive à s'en dégager. Quand je dis "artistes", je parle d'écrivains, de poètes, de compositeurs, etc." Thomas encore : "Un artiste est quelqu'un qui a conscience de ne pas réussir sa vie et qui crée quelque chose de beau pour nourrir ses remords". Pas "calmer", "nourrir"...
J'ai été emballée par ce roman qui est douloureux, qui parle d'une très belle et très triste histoire d'amour. Je me suis rendue compte que j'étais à fond dedans quand David remet les choses à plat avec son épouse, son monologue très construit et très long m'a surprise et effrayée pour elle, je n'avais plus aucune distance, j'étais avec eux.
Dommage que la traduction comporte pas mal de petites lourdeurs.
Ed. JC Lattès, 2009, 382 p..
Traduit de l'anglais (GB) par Catherine Ludet
Titre original : The other side of you
Merci Cathulu !
06:00 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : psychiatrie, histoire d'amour, peinture
28.02.2009
L'histoire d'un mariage - Andrew Sean Greer
San Fransisco dans les années 1950, un gentil petit couple, Pearlie et Holland Cook. Elevée à la dure, Pearlie ne se croit pas belle, tandis qu'Holland rayonne de grâce. Le lien qui les unit est très particulier, c'est un amour d'enfance, qui a subi la guerre, les choses sont établies une fois pour toute dans l'esprit de Pearlie. Elle se consacre toute à ce mari si beau et si fragile, a pris l'injonction d'une de ses tantes au pied de la lettre, son coeur est fragile. Alors la sonnette chez eux roucoule et ne sonne pas, le chien est d'une race muette, les journaux sont dépouillés par ses soins de toute mauvaise nouvelle. Une maison de silence et de calme, que ne trouble pas Sonny, leur fils, tout tranquille avec ses jambes attaquées par la polio. Une visite va faire exploser cette relative sérénité...
Une habile construction pour ce roman qui nous délivre ses révélations avec la force d'une claque : page 61, d'abord, notre vision du couple est déjà tourneboulée (pour autant on pouvait le pressentir à travers le récit); page 72, ensuite, tout à coup on comprend mieux; page 97, enfin, la coupe est pleine, et nous avons toutes les données du problème.
Nous assistons alors à l'évolution d'une femme dans sa réflexion intense, à l'histoire d'un mariage dans ce qu'il a de plus intime, à la confrontation d'une époque avec des personnages vaillants qui tentent de rester debout...
"Amérique, tu administres une mort exquise" nous dit Pearlie quand elle analyse tout ce qu'elle apprend de la guerre. C'est bouleversant, surprenant, le lecteur est rivé aux pages qui lui distillent une douleur sourde. C'est ample et ambitieux. A lire.
Ed. de l'Olivier, 2009, 273 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Suzanne V. Mayoux
Titre original : The Story of a Marriage
Clarabel a aimé, Chronicart massacre le tout (et en dit trop, attention !).
06:00 Publié dans Mieux que bien | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : usa, années 50, héroïne à forte personnalité, bouleversant, surprenant
27.02.2009
Le proscrit - Sadie Jones

Les années cinquante dans une petite ville d'Angleterre. Le père est à la guerre, une tendre relation se développe entre fiston (Lewis) et sa mère, faite de complicité et de beaucoup d'attentions. Elizabeth est une vraie anticonformiste, pas si courant à cette époque. Lorsque le père rentre au foyer, cela devient une autre histoire, ses sentiments sont immédiatement assez ambivalents face au couple formé par son épouse et son fils. On envoie ce dernier en pension. Et puis le drame : Elizabeth se noie sous les yeux impuissants de Lewis. Profondément traumatisé, il ne parvient pas à extérioriser ne serait-ce que le récit de ce qui s'est réellement passé. La relation entre le père et le fils devient alors de plus en plus problématique, et Lewis en pâtit fortement. De scarifications en actes violents qu'il ne s'explique pas, il se met au ban de leur petite société. Récit d'une descente aux enfers...
Un roman lancinant et émouvant, qui se paye le luxe d'une fin porteuse d'un immense espoir. L'atmosphère est très réussie à mon goût, oscillant entre le languide et l'étrange, il y a une mise à distance permanente qui permet de ne pas se laisser atteindre, tout en maintenant un suspens qui possède quelque chose de chic.
C'est ce que je ressens le plus, finalement, en refermant ces 377 pages, une forme d'élégance à laquelle j'ai été sensible.
Ed. Buchet Chastel, 2009, 377 p., 23 €
Traduit de l'anglais par Vincent Hugon
Titre original : The Outcast
On en parle déjà beaucoup dans les blogs, par exemple chez : Biblioblog (Laurence), Amanda, Clarabel, Wrath, Lily, Fashion.
Il existe une vidéo de présentation.
06:00 Publié dans Mieux que bien | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, angleterre, années 50, destruction d'une personnalité
26.02.2009
Echo - Ingrid desjours
Elle n'est pas banale, notre héroïne. Garance Hermosa est experte en sexo-criminologie, outre-Manche on dirait profiler, ici on peut aussi dire psychologue, tout simplement. Elle manque parfois cruellement de psychologie, justement, est toute impulsivité et enchaîne les comportements aguicheurs. On la regarde du coin de l'oeil tout au long du roman, pas sûr qu'elle nous plaise, au fond, cette donzelle juchée sur ses certitudes et ses talons aiguilles. En même temps elle se frotte ici à une histoire vraiment dégueu, en ça elle a toute notre sympathie.
Ils étaient les animateurs vedettes d'un show télé puant, dans lequel ils humiliaient au dernier degré leurs invités. Bien sûr, ça cartonnait, et ces jumeaux beaux comme des dieux régnaient sur un show-biz à leurs bottes. Ils se sont fait assassiner et mutiler, et bien malin qui pourrait ne serait-ce que dénombrer leurs ennemis.
Le commandant Vivier et la miss Garance débutent leur enquête, s'enfonçant dans un univers extrêmement pervers qui ne les laisse pas indemnes. En parallèle, nous lisons le journal de Doudoune, de son enfance à aujourd'hui. Qui est-ce ? Quel rapport avec nos jumeaux ? On tâtonne un bon moment avant d'avoir le fin mot...
Que je n'avais pas vu venir, personnellement. C'est bien construit, prenant, sans temps morts, assez glauque mais pas de façon gratuite, on reste aggripé aux pages et ce n'est pas si courant chez nos auteurs français.
Ed. Plon, février 2009, 310 p.
06:00 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : thriller, psycho, gore, pervers, mythes
25.02.2009
Blaze - Stephen King
Stephen King a écrit cette histoire dans sa grande période faste, fin 72 début 73, "dans la peau" de Richard Bachman, qui bien plus qu'un
pseudonyme correspondait pour lui à une autre vision de l'écriture, à des histoires moins versées dans l'horreur ou la peur. Blaze n'avait jamais été publié parce qu'en le relisant, il trouvait ça nul. Et puis les années passant il a considéré que réviser ce "fond de tiroir" pouvait se montrer intéressant, ce en quoi il ne se trompait pas.
Hommage direct à "Des souris et des hommes" (et dans une moindre mesure tentative de naturalisme-avec-crime dans la veine de James M. Cain ou Horace McCoy dans les années trente), Blaze nous raconte l'histoire d'un colosse légèrement attardé, Clay Blaisdell surnommé Blaze (To blaze up signifiant exploser de colère). Maltraité physiquement dans son enfance, il a survécu tant bien que mal, avec l'amitié de John à l'orphelinat tout d'abord, puis avec celle de Georges, la petite frappe, dans sa vie d'adulte. Il suffit d'ailleurs qu'on lui témoigne la poindre parcelle de bienveillance pour qu'aussitôt il se montre le plus fidèle des amis. Manipulable à l'extrême...
C'est pourquoi, entre de mauvaises mains, il est devenu un hors-la-loi. Son idée du moment, c'est de kidnapper le bébé de six mois d'un richard pour faire LE gros coup, obtenir la rançon suffisante pour se mettre au soleil quelques temps. C'était l'idée de Georges, et ils avaient bossé dessus. Alors maintenant avec ou sans Georges, Blaze s'y tient...
Avec de nombreux flash-backs, nous racontant le parcours de Blaze, c'est l'histoire de ce kidnapping qui va mal tourner, forcément, que l'on suit. Et on éprouve beaucoup de tendresse pour ce malabar bêta, on pense au héros de La ligne verte, on le plaint. Une histoire pas très morale, qui raconte surtout une Amérique des laissés pour compte, qui sait faire vibrer les liens entre les gens, par une plume que décidémment j'aimerai toute ma vie !
(Peut aisément être lu par nos ados, je l'ai proposé à Fiston, 12 ans et demi)
Ed. Albin Michel 2008 & France Loisir, 328 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) pat William Olivier Desmond
Big Thanks to Cathulu for the gift :-D
Laiezza a trouvé ça très mauvais, Jean-Yves a été touché comme moi, Sébastien L. trouve que c'est bien ficelé,
06:05 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : jolie histoire, stephen king période années 70
A vos risques et périls - Pascale Maret
Trois garçons et trois filles, une île déserte hostile, des caméras : il s'agit de survivre et de remporter des épreuves, sans éliminations mais avec pas mal de bâtons dans les roues.
Le casting était classique, les archétypes remplis. C'était sans compter sur l'inattendu, qui prend ici la forme d'un groupe de rebelles qui enlève nos jeunes amis...
Lu de concert avec Fiston en une après-midi pluvieuse, nous sommes unanimes : nous préférons "Sauve... qui peut" de Sophie Laroche. Non qu'ici ce soit mauvais, c'est juste moins amusant et très classique, pas de surprise, happy end violoné. Se laisse malgré tout lire très gentiment.
Ed. Thierry Magnier, 2007, 174 p., 8,50 €
A partir de 12 ans
(Si, j'ai quand même souri au nom du psy qui s'occupe de Charles à son retour : le docteur Delarue ;o))
06:00 Publié dans Pas mal | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jeunesse, koh lanta, ados, vilains médias
24.02.2009
Un dimanche au bord de l'autre - Françoise Guérin
"L'angoisse louait à l'année tout le premier étage de sa vie."

Douze courtes nouvelles, plus une treizième en filigrane, par petits morceaux, tout au long du recueil. Celle-ci est l'histoire de Mireille, qui croit que la psychanalyse ce n'est pas pour les gens comme elle, et qui nous prouve évidemment tout le contraire.
Différents cas d'êtres abîmés, craintifs, délirants, tordus, agoissés, et ce ne sont pas toujours des patients, loin s'en faut.
Un petit coin de lorgnette sur ce métier et ce qui gravite autour, quelques cas "classiques", servis par une plume qui reste malicieuse (c'est Françoise Guérin, quand même !) (et puis certains titres !) et qui évite tous les écueils du jargon psychanalysant. Peut-être même parfois est-ce un peu trop clair, on ne laisse pas le lecteur gamberger du tout par lui-même, on peut éventuellement le regretter. Mais on se console avec la beauté et le jeu des mots, comme dans le tout petite texte "Métaphore" (Elle file la métaphore comme on enfile un bas... Bonheur et châtiment du sens.) ou encore dans "Ca va bien se passer" (Ce serait culotté de venir à la colo sans culotte. Gare aux calottes des calotins calomniateurs !).
Et puis Mireille, donc. Qui sait vraiment nous toucher...
Ed. Atelier du gué, 2009, 126 p., 14 €
Le bel avis de Cathulu.
06:00 Publié dans Pas mal | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, psychanalyse
23.02.2009
Le soir autour des maisons - Muriel Levraud
"Pour les plâtres de Venise, n'oublie pas, un chiffon salé, mais sec."

Tout commence - et tout finit - par Brune-Olive. Elle vient de s'installer à La Garde (qui, "pendant longtemps, n'avait été qu'un hameau isolé. A travers l'herbe reine, on comptait tout juste huit maisons, peut-être neuf, peut-être dix, tout dépendait de la taille de l'herbe, et si l'on se tenait accroupi ou sur la pointe des pieds. C'est discrètement que la ville s'était approchée. Une maison, puis deux s'étaient posées le long de la route, puis d'autres encore, par troupeaux (on dit lotissement pour les maisons), envahissant les champs, déssouchant les arbres, faisant reculer la campagne plus loin, dans le fond. Bientôt, le hameau devient un huitième de ville. Un quartier, pour se donner une idée par rapport aux mandarines. Toutefois, même citadine, La Garde était restée bucolique car autour des maisons, pour faire joli, on avait laissé de l'herbe, et derrière il y avait encore des chemins de promenade au détour desquels restaient des bois, des prés, une mare ici, une clairière là, et, sur le bord des fossés, des fleurs sauvages, et cela, c'était bien gentil de laisser de la place aux fleurs sauvages.") et ne trouve pas le café. il est 6h30 du matin, une lumière est allumée dans la maison plus loin, elle va frapper.
Débute alors une amitié franche entre Brune-Olive et Solange. On passe quelques temps avec ces deux amies, on apprend à les connaître ainsi que leur petit monde, et déjà la mort frappe : Brune-Olive est condamnée. Mais elle n'entend pas se laisser réduire au silence (c'est une personnalité, cette Brune-Olive !) fut-ce par la mort elle-même, alors elle s'organise. Elle prépare ainsi des tas de cartons remplis de lettres pour tout le village, envisageant toutes les possibilités de leur futur...
Un roman bourré de charme et de fantaisie qui séduit le lecteur à son corps défendant. Impossible de ne pas craquer devant les séminaires-goûters, les lettres, l'inventivité (quels personnages hauts en couleurs, quel jeu avec la langue !) et l'espièglerie de Murielle Levraud.
"Non ! Elle allait cesser de se torturer l'esprit avec cette histoire, elle allait cesser de penser, enfin, de tourner autour de ce rond-point, comme elle le faisait depuis un long moment.
- Dix minutes, madame, lui dit le gendarme qui venait de la faire stopper sur le bas-côté, vous vous croyez dans un manège ?"
En fait on enrage d'arriver si vite (trop vite, franchement !) à la dernière page, on veut encore des histoires de La Garde, plein !
Ed. Julliard, 2009, 148 p., 17 €
L'avis de Clarabel.
05:38 Publié dans Bien | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : fantaisie, jeux avec les mots, tendre, touchant

